L’invention des corps

Que faire de son corps lorsqu’il ne nous appartient plus ? L’oublier, l’effacer. Faire converger la biologie au numérique.

Pierre Ducrozet observe le mouvement des corps à travers le personnage d’Àlvaro, rescapé du massacre mexicain, cette nuit noire du 26 septembre 2014 où 43 corps d’étudiants innocents ont été torturés et brûlés par les autorités.
Ce hacker mexicain n’a d’autre choix que de fuir cette corruption et tenter de franchir la frontière clandestinement, rejoindre San Francisco. Alvaro échange alors une violence contre une autre, car de l’autre côté, sous le ciel rose et factice de Californie, son corps devient le cobaye d’un milliardaire. Parker Hayes, un grand investisseur de la Silicon Valley —dont le personnage pourrait bien être le fondateur de Paypal— n’a qu’une phobie, celle de mourir. Transhumaniste, il place tout son argent dans la recherche contre le vieillissement, et ouvre un centre dédié à la recherche et l’expérimentation, dans lequel Àlvaro y entraine son corps et ses cellules. Il y rencontre Adèle, jeune médecin biologiste dont le corps semble aussi fuir quelque chose.

Àlvaro a un talent, il maîtrise internet et le Code, il fait partie du plus grand réseau de hackers mondiaux, les Anonymous. Car c’est bien de la toile dont il est question dans tout le roman. Cette invention majeure du XX ème siècle, qui a révolutionné notre monde et conditionne aujourd’hui notre société. Si ses inventeurs, un brin utopistes, voulaient créer un monde virtuel libre, sans chef, et sans corps, dans lequel chacun pourrait avoir une identité nouvelle, ils n’avaient pas imaginé jusqu’où l’on pourrait aller avec le réseau.
A travers cette grande cavale ininterrompue de 300 pages, Àlvaro et Adèle entreprennent une lutte, une fuite, un retour au commencement, et à deux, leurs corps vont tenter de se réinventer.

Mon avis

Bon. Comment vous le dire simplement sans vous inonder par mon emphase? Ce roman est mon préféré de tous ceux que j’ai lu en cette rentrée littéraire. Il mérite tous les prix. Il m’a dévastée. Je suis entrée dans le monde de l’auteur comme si je découvrais un sixième sens ou la cinquième saveur japonaise.
Dans ce tableau contemporain où l’on tourne une page en un clic, où la narration se mue progressivement en un réseau dense et complexe de personnages, d’époques et de lieux, un tourbillon magistral s’empare de nous et de notre époque, à travers les corps et les réseaux, entre hackers et transhumanistes.

« Internet ne modifie pas la communication, il modifie l’homme. »

Une écriture dure et sensible à la fois, un style volontairement violent et haché superbement maîtrisé. Un roman documenté qui marque le monde, qui s’inscrit en nous, que l’on voudrait adapté au cinéma.

Rappel historique

Le 26 septembre 2014, 43 étudiants normaliens disparurent au Mexique, à Guerrero. Ils voulaient simplement organiser une manifestation, pour obtenir plus de moyens. Ils montent dans des bus mais se retrouvent vite dans une embuscade. Les autorités les livrent aux « Guerreros unidos » un groupe mafieux, qui les violente et les tue. Le maire démissionne vite et des corps ne sont pas retrouvés.

Un très bon article du monde ci dessous relate les faits et les mystères encore présents autour de cette affaire aujourd’hui :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/27/deux-ans-apres-la-disparition-de-43-etudiants-au-mexique-reste-un-mystere_5004122_3222.html

 

Les réflexions qu’apportent le roman

  • Autour d’internet

Internet est le sujet principal de ce roman contemporain car comme nous le demande l’auteur sans nous ménager :
« Que feriez vous aujourd’hui pauvres de vous sans Google sans Mac sans internet sans iPhone bande de tocards? »

Dans ce roman on croise les grands chefs et fondateurs des réseaux, comme Mark Zuckerberg, mais aussi :

– Peter Thiel (Parker Hayes dans le roman) a fondé avec Elon Musk (autre milliardaire de la Silicon Valley) Paypal, qu’il a revendu à eBay 1,5 milliard de dollars. Il a investi par la suite dans des projets qui n’ont fait que l’enrichir. Grand utopiste, il aspire à l’ultralibéralisme, à créer son propre pays, une île où il vivrait en parfaite autarcie.

« Les milliards qu’il ramasse ne l’intéresse pas vraiment, il a un dessein bien plus grand : modifier le cours de l’espèce. Il croit en un homme augmenté, amélioré, qui parviendrait à s’élever au-dessus de sa condition actuelle, bien piteuse au regard de ses possibilités. »

Le personnage de Werner Ferhenbach, considéré comme le concepteur d’Internet, celui qui tout pressenti, qui a compris avant tout le monde, l’arrivée du phénomène. Ayant passé sa petite enfance dans un camp de concentration, issu de générations mortes à la guerre, il représente l’entre-deux, le sage, celui qui conçoit, et celui qui contrôle, qui crée en parallèle le réseau des anonymous.

Ces deux personnages, Parker et Werner,  sont profondément persuadés que l’invention d’internet va permettre de créer un monde meilleur. Ils n’avaient pas imaginé qu’Internet allait aussi en contrepartie devenir une poubelle géante.

  • Autour des corps

Pierre Ducrozet décrit son livre comme celui du corps. Le corps qu’on pirate, qu’on reprogramme. Le corps dont on veut s’échapper. Le corps que la morale veut contrôler.

Le roman pose cette question principale : quel est notre rapport au corps aujourd’hui ? Chaque personnage a un rapport différent à son corps. Alvaro le rejette, Adèle l’oublie, Lin, transgenre, le recrée. Celui de Werner traverse le siècle. Comment le temps sculpte-il le corps?

Qu’est-ce qu’un corps? Que nous reste-il de notre corps aujourd’hui? Cet amas de chair, jamais de la bonne dimension, retouché aux photos? Toujours trop vieux, toujours malade ? L’auteur ne s’intéresse pas vraiment a la psychologie de ses personnages, les dialogues sont volontairement pauvres, il s’interesse aux corps et à leur silhouette, à leur mouvance dans l’espace, s’il était un objet il serait une caméra embarquée dans les bottes de ses personnages. Il dénonce la violence, la barbarie. Ces hommes toujours en guerre, toutes ces tortures aux quatre coins du monde, les guerres, les bombes, comment survit on après un massacre si violent qu’il le fut à Guerrero ?

Et le corps des femmes? L’auteur ose une réflexion très juste à travers le personnage d’Adèle, la représentation féminine du corps dans le roman. Que fait on du corps de la femme ? « On la fourre ou on la couvre ? On la fourre, on la fourre ! non! on la couvre ! » Quel choix peut faire la femme, entre le viol et le voile?

  • Autour du monde

On part du Mexique tout d’abord. Terre aride où « il n’y a rien ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose ». Les enfants naissent avec le poids de la corruption, de la pauvreté, de la drogue.

« On sait ça tout de suite, on naît le souffle court, le visage vers le sol. On a le regard fermé des grands. On n’a jamais été un enfant. On sort, on commence à marcher, et c’est plié déjà. »

Du mexique on atterrit en Californie, le berceau d’internet. D’une part l’Amérique, représentée par Parker, d’autre part l’Europe, avec Adèle. Leur conversation exprime au mieux la façon dont les Etats unis conçoivent l’Europe, comme un pays mort. Voici ce qu’Adèle rétorque à Parker :

«Vous êtes un pays jeune, vous découvrez tout juste la mort. Nous, les Européens, on meurt depuis plus longtemps, on s’est un peu habitués. On a longtemps été au-dessus de ça, maintenant un peu moins, mais on est très vieux de naissance (…)»

  • Autour de la mort

« Nous repousserons la dernière frontière de l’Ouest : nous vaincrons la mort. »
D’où vient la peur de la mort? Parker Hayes en a la phobie, son obsession principale est de la repousser. L’auteur laisse suggérer que la peur de la mort serait lié à son absence de désir:

 « S’il avait fait, plus tôt, l’apprentissage du désir, il aurait appris que la perte lui est consubstantielle, et que rien n’existe qui ne puisse disparaître.S’il s’était livré à ses sens, il aurait vu le noir infini logé dans toute couleur ».

L’auteur

Pierre Ducrozet est écrivain, né le 5 juillet 1982.
Il a publié des chroniques littéraires dans Le Magazine des Livres et un livre pour enfant avant de publier en 2010 son premier roman, « Requiem pour Lola rouge » (Grasset). Puis est sorti « La vie qu’on voulait » en 2013 et Eroica en 2015. Il vit entre Berlin, Paris, et Barcelone.

Le signe astrologique du roman

Verseau. Ce signe est régi par Uranus. Que répresente Uranus ? Uranus est une planète anti-conformiste dont l’orbite est complètement désaxée, elle ne tourne pas autour de son centre, et c’est le propos principal du roman :

« Le monde n’a pas de centre. Le monde est un réseau infini de données. Nous n’arrivons pas en temps normal à le comprendre, à le voir, à le sentir. Werner sent le soleil décliner dans sa chair. Il ouvre les mains. Il est dans un point précis de l’univers infini. Il comprend tout. Deux larmes coulent sur son visage. »

Uranus symbolise l’esprit, le mental supérieur, le génie, la technologie. Uranus cherche à transcender les limites, à dépasser les frontières de la pensée établie et à briser la résistance, ouvrant ainsi la voie. La science d’uranus n’est pas toujours bénéfique pour l’humanité, elle représente les essais chimiques, les expériences nucléaires.

Ce roman est également verseau par son rythme : il ne s’arrête jamais, tout comme Alvaro dans le roman, toujours en cavale, toujours en rechercher de quelque chose. Imprévisible, rebelle dans l’âme, vif, c’est un signe attiré par les métier de sciences, chercheur, ou biologiste comme Adèle, qui explore dans les cellules tout un monde relié par des synapses.

« Ce qu’Adèle voit sous la peau, ce sont des atolls, des insectes de mer, des rougets, des toiles de Pollock, ce qu’elle voit quand elle glisse dans les vaisseaux, les crevasses et les rivières, ce sont des astéroïdes rouge-bleu, des robes au vent, des mitochondries comme les silhouettes raides de l’art brut, des soucoupes volantes jaune flamme, des gravures noires et grises (lysosomes, proteïnes), des éclats de peinture (chromosomes), des constellations secrètes, feux soudains, verts et rouges, dans le noir du dedans (protéïnes du cytosquelette), soleils cramés (noyaux de la cellule, ses quatre nucléoles, les innombrables microtubules), des amibes bleu dansant dans les abysses des mers (réseau du cytosquelette formé de deux protéines fibrillaires, l’actine et la tubulaire). »

Verseau aussi car ce roman est ultra contemporain, et que nous sommes entrés dans l’ère du verseau. L’Ère du Verseau est caractérisée par l’importance du progrès, de la pensée scientifique, de la liberté, de la raison critique.

 

Extraits et citations

Adèle déplace son stéthoscope, elle entend la ruade sous la peau, au centre et vers les côtes, elle sent une légère arythmie, tension trop haute ou dérèglement ancien. Elle passe sur les côtes, l’estomac, le foie, elle descend vers les hanches, remonte, arrive aux aisselles. Une odeur de savon très fine s’élève, mêlée de terre et de plastique neuf. La peau, au passage de l’instrument, se dérobe et se creuse, elle est comme cabossée, striée d’invisibles brisures, les lignes se rompent brusquement avant de se reformer plus loin. Elle descend sur les jambes maintenant, gonflées —elle n’écoute plus le coeur, elle veut simplement sentir la texture— le muscle tibial antérieur en surcharge, peu de poils, des écorchures, une peau ferme de garçon de la ville. (…) Alvaro renfile ton tee-shirt. Adèle souffle et se tourne face au mur.

Internet et le code, c’est du corps, et le corps est un réseau, dans lequel tous les éléments sont reliés.
Adèle est là aussi, qui fume. Cet énième exil lui plaît finalement. En réalité, le voyage ne s’arrête jamais, même chez elle ça continue — quand on est parti trop longtemps, on ne revient pas.

Gabriële

Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d’autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté, Francis Picabia, en ce mois de septembre 1908, succombe devant un esprit.

Gabriële Buffet. L’arrière-grand-mère d’Anne et Claire Berest a eu quatre enfants et mille vies. Et encore ce roman n’en narre qu’une partie, celle située entre sa rencontre et sa séparation d’avec le peintre Francis Picabia.
Gabriële a 27ans lorsqu’elle rencontre Picabia et ne veut surtout pas se marier. Elle veut rester libre, poursuivre ses études de musique et devenir compositrice. Côtoyer De Bussy, Vincent D’indy, Edgar Varese. Mais Picabia la veut, et Picabia l’obtient. D’elle il obtient même tout. Elle abandonne la musique, lui donne son esprit, son amour et quatre enfants. On la surnomme Gaby, la femme «au cerveau érotique ». Celle capable de dire à Picabia que « tout ce fatras d’impressionnisme lui donne mal au coeur », que ses tableaux n’inspirent plus rien, elle insuffle à Picabia l’idée déjà présente en musique, créer un nouveau genre de peinture, qui sera le cubisme. Picabia lui confie alors :

« Je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles. Une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination. »

Francis_Picabia,_1913,_Udnie_(Young_American_Girl,_The_Dance),_oil_on_canvas,_290_x_300_cm,_Musée_National_d_Art_Moderne,_Centre_Georges_Pompidou,_Paris.Francis Picabia, 1913, Udnie (Young American Girl, The Dance), oil on canvas, 290 x 300 cm, Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris.

Gabriële réalise alors sa mission sur terre, faire « accoucher » son mari, Francis Picabia, de son oeuvre. On est alors impressionné et admiratif devant le courage de cette femme, sa tenacité, affrontant une vie difficile, un mari lunatique, opiomane, volage, colérique, absent. Quatre grossesses, des voyages incessants… mais une vie extra-ordinaire, avec Duchamp et Apollinaire comme meilleurs amis.

Elle n’aura de cesse que de s’élever, ne surtout pas s’abaisser à sa condition de femme, et tant pis pour les enfants que le couple fera garder par d’innombrables nounous, s’ils indisposent Picabia, alors ils indisposent Gabriële, qui est prête à tout par amour pour son mari. Un parcours de femme absolument incroyable pour l’époque !

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Francis Picabia et Gabriële Buffet-Picabia

Mon avis

Le meilleur moyen de s’approprier des connaissances durables en Histoire de l’Art c’est de découvrir par le biais d’un roman la vie intime d’un artiste. Des mouvements et des époques, je citais globalement les oeuvres principales des artistes les plus connus, et aujourd’hui je ressors de ma lecture enchantée d’avoir approfondi mes connaissances en y ayant pris du plaisir. De découvrir la naissance du cubisme, les fréquentations des peintres entre eux, avec les poètes, d’entrevoir le milieu de Montmartre de l’époque, les réunions à Puteaux, de voyager entre Paris, Berlin, New York, Cassis, Etival… Ce roman est un très grand travail de recherche au sens romanesque puissant.
L’histoire de Gabriële Buffet et de Francis Picabia dans leur époque m’a passionnée, l’écriture est fine et pudique, la motivation des soeurs Berest très émouvante, j’ai fini ce roman les larmes aux yeux. Je vous le recommande !

Le signe astrologique du roman

Scorpion.
C’est tout simplement le signe de Gabriële, dont les traits de caractère ont été incroyablement bien perçus par ses arrières petites filles.
Le scorpion symbolise la dépossession. Gabriële y est totalement, dans la plus totale dépossession. Elle ne garde aucun bien matériel, et en vieillissant, laissera même des inconnus s’emparer de ses toiles, bibelots, meubles. Elle se laisse aussi déposséder des êtres, de ses enfants, de son mari qu’elle aime pourtant plus que tout, pour elle la fidélité se trouve ailleurs que dans la possession d’un corps. Elle le dit très bien « Mon mari ne m’appartient pas ». De plus, Gabriële n’est jamais là où on l’attend, elle est dans le renouvellement permanent de ses ressources, une mauvaise nouvelle et elle rebondit encore plus haut. Elle ne cesse de surprendre par son incroyable capacité de mutation, d’audace, Gabriële ressuscite toujours, Picabia l’admire pour cela.
De plus elle est magnétique, envoûtante, profonde. Le scorpion est un signe d’eau, l’élément des artistes par excellence… c’est aussi le signe de Picasso, l’autre Pica, l’adversaire numéro 1 de Picabia…
Picabia par ailleurs représente à merveille le verseau, les traits principaux du signe ont été remarquablement bien décrits dans ses plus grandes frontières: excentrique, hyperactif, borderline, assoiffé de liberté, opiomane, cocaïnomane, grisée par la vitesse de ses nombreux bolides mais aussi par la beauté des femmes…
Le couple verseau/scorpion fonctionne d’ailleurs en général très bien, deux signes dits «fixes », à l’intellect profond, rebelles dans l’âme…

Anne et Claire Berest

Toutes deux écrivains, de Claire j’avais lu Bellevue et d’Anne Berest Recherche femme parfaite, les deux m’avaient enthousiasmée, c’est pourquoi je n’ai pas hésité une seconde à lire ce roman.

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Une question posée à Claire Berest

Bonjour Claire, à aucun moment dans ce récit à quatre mains on ne peut deviner quelle partie a été écrite par l’une ou par l’autre, le roman est d’une grande fluidité et vos deux voix résonnent en un seul écho. Comment vous êtes vous réparties le travail d’écriture ?

Bonjour Agathe, merci pour votre lecture ! Avec Anne nous voulions créer une langue unique qui soit un mélange de nous deux. Pour travailler, nous écrivions chacune des passages, que nous nous échangions et réécrivions , et comme ça en ping pong, jusqu’à ne plus savoir qui a écrit quoi. Une expérience littéraire.

Le presbytère

Roman glaçant… À quel point peut-on être hors du monde ?
Années 70, un jeune médecin installe sa jeune épouse dans un ancien presbytère et lui fait quatre enfants.
Pas de scolarisation, pas de télévision, le père veut leur donner la meilleure éducation qu’il soit, les initie à la musique, la mère organise des représentations théâtrales. Le couple accueille même charitablement Tanguy, un jeune homme en difficulté ayant subi des sévices plus jeune.
Pourtant, petit à petit, derrière la famille parfaite, l’ambiance anxiogène et les non-dits deviennent omniprésents.

L’auteur parvient avec brio à ne rien dévoiler, les portes des pièces de la maison se referment devant nous et l’on devine à demi mot ce qu’il s’y passe, jusqu’à la révélation finale. Là où Ariane Monnier excelle, c’est dans le sous-entendu, on ressent le silence pesant, et l’on est pris malgré nous dans cette lecture, attendant avec impatience la confirmation du pire.
Un roman bien mené, dénonçant la fausse bourgeoisie et l’atroce hypocrisie des gens biens.
Entre Chanson douce pour la construction du roman et le dernier Summer pour le thème et « le lac », cette eau qui remonte dans les yeux de Manon, la petite fille du roman. Un roman dérangeant, mais interpellant.

Le signe astrologique du roman

Gémaux, pour la double nature des personnages de ce roman. Le gémeaux peut être brillant et charmant puis tout à coup devenir morose ou acerbe l’instant d’après. Le gémeaux représente la dualité, la versatilité, la superficialité aussi, comme cette mère qui se met des oeillères énormes, et se change trente fois par jour. Le gémeaux est un être intelligent mais parfois hypocrite et impatient.

L’auteur

Ariane Monnier est docteure en anthropologie. Elle est l’auteur d’une thèse intitulée « La reconstitution des faits dans le procès d’assises : anthropologie d’une performance » soutenue en 2014.
Elle a publié un essai, « Les procès Colonna, Chaïb, Bissonnet. Anthropologie de trois affaires judiciaires » (Éditions du Bord de l’Eau, 2017).
« Le presbytère » (2017) est son premier roman.

Extrait

Chaque semaine Tanguy vient pour le cours de français. La porte est ouverte. Il entre, parmi d’autres visiteurs. Balthazar et Sonia aiment accueillir, ils ne veulent pas que leur maison soit fermée au monde, ils veulent en faire un lieu de fêtes, de musique, de spectacles.

Sucre noir

Le roman

Chercher un trésor, c’est souvent courir après ses rêves.
Dans ce village des Caraïbes, toute la lignée de la famille Otero recherche le trésor enfoui trois siècles avant, selon la légende d’Henry Morgan, un des pirates les plus respectés des Caraïbes. Lors d’un naufrage, il aurait préféré mourir accroché à son butin que de sauver son équipage.
Serena Otero verra peu à peu son père, puis son mari, et beaucoup d’autres encore, creuser et creuser encore à la recherche du butin.
Serena, elle, ne se débarrassera jamais de l’impression de passer à côté de sa vie. Où peut donc bien se trouver ce qu’il nous manque ?

Mon avis

Un souffle romanesque puissant parfumé au rhum, pour une lecture exotique que je vous recommande chaudement. A l’allure d’un court conte, ce roman se rapproche plus volontiers de l’alchimiste que de pirates des Caraïbes, et je pense qu’il n’y a pas d’âge pour chercher un trésor… Ce livre est à lui seul une petite pépite !

Le signe astrologique du roman

Scorpion, un signe magnétique pour ce trésor que l’on cherche, un signe d’eau également rappelant le naufrage du navire dans la mer des Caraïbes. Le scorpion est le signe qui s’intéresse aux choses cachées, aux secrets enfouis.

Citation et extrait choisi

Si les étoiles étaient en or, je creuserais le ciel.

A cet instant, Severo Bracamonte, nu dans le moulin, au milieu du parfum étourdissant des vieux tonneaux, eut l’impression que cette femmes avait inventé l’amour. (…) Depuis ce jour, pendant dix ans, Severo Bracamonte n’imagina pas qu’il y eût au monde un homme plus enviable que lui et comprit peut-être, dans ses plus téméraires réflexions, que son trésor avait toujours été où son imagination n’avait jamais cherché.

L’auteur

(Source Babelio)

Né à Paris en 1986, professeur de français et écrivain vénézuélien, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne.
Il a remporté le prix du Jeune Écrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée « Icare ».
« Le voyage d’Octavio », paru en 2015 aux éditions Rivages, est son premier roman.
Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas. Il est également professeur de français à l’Alliance française et organisateur des forums cinématographiques de la Foire du livre, place des Musées.
Ses publications et revues de presse sont disponibles sur son site web : https://miguelbonnefoy.fr

Ces rêves qu’on piétine

« Nous porterons ces lettres jusqu’à toi, Magda Goebbels, fille de Friedländer. Nous te tuerons de nos morts. »

Ces mots proviennent des lettres collectées et gardées par Ava, petite fille née dans un camp de concentration allemand.

Petit rappel d’Histoire si comme moi vous n’étiez pas très actif et/ou intéressé par cette discipline: antisémite acharné, Joseph Goebbels était ministre et proche d’Hitler. Ce dernier avait beaucoup d’affection pour son épouse Magda qui s’est ainsi imposée comme la plus grande dame du 3ème Reich.

Ce roman revient sur les moments clé de la vie de cette femme, née de père inconnu, reconnu par un beau-père juif, Richard Friedländer, elle aura par la suite 7 enfants de deux mariages, une vie faste, sous les projecteurs de la politique qu’elle n’a jamais vraiment idéalisé. Cette femme aura plus à coeur de devenir « quelqu’un » , de détruire la petite fille pauvre qu’elle a été, que de chercher à défendre un programme. Quand elle apprendra que la guerre est finie et qu’ils ont perdu, elle empoisonnera ses six enfants avant de se donner la mort dans le même bunker qu’Hitler, le 1er mai 1945.

Magda est impatiente d’en finir. Hedda sur ses genoux. Helmut assis par terre et Helga juste en face. Les trois autres se pressent contre elle. Magda n’a pas assez de bras. Elle a tellement d’enfants… Trop d’enfants. C’est ce qu’elle pense à cet instant. Trop d’enfants nés pour rien…

Les 300 pages du roman portent sur les deux jours précédant le suicide de Magda Goebbels, et alternent entre deux récits : celui d’Ava, sortant du camp de concentration avec sa mère, et celui de Magda, en pleine retrospective sur sa vie et sa carrière. Entre les deux récits, les lettres de Richard Friedländer, délaissé par cette femme qu’il a reconnu, et qui résonnent comme une funeste danse macabre.

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Magda Goebbels au centre entouré de ses sept enfants et de Joseph Goebbels à gauche.

Mon avis

Ce document historique et romanesque à la fois est prenant, émouvant, très bien construit et documenté. L’horreur vécue mérite qu’on ne l’oublie jamais et que l’on rende éternellement hommage à nos morts, car les traumatismes sont toujours là. Il était très intéressant de confronter les deux histoires, jusqu’à confondre les victimes.

J’ai été très touchée et intriguée par le destin d’Ava, cette petite fille née d’une mère juive au milieu du pire, muette et cachée, plus que par les mémoires de Magda, qui malgré son terrible destin n’a rien d’attachant.

L’idée de placer Richard Friedländer au centre du récit est bonne, et représente parfaitement l’horreur dont Magda a été capable. Si je peux émettre un bémol sur le roman, c’est sur ces lettres. On n’y croit pas une seconde. Un père n’emploie pas ce ton plaintif et agaçant, encore mois un beau-père. « Ma fille, je ne vais pas bien… » (Croyez-en ma longue expérience en matière de beaux-pères, jamais un beau-père ne vous appelle « ma fille »). Ces lettres sonnaient faux, leur écriture étaient surjouées. Si l’on veut creuser l’histoire et se demander pourquoi Richard Friedländer n’a pas laissé plus de traces que ça dans l’histoire c’est sûrement qu’il n’a pas cherché à en laisser, et n’attendait rien de sa « belle-fille », d’autant plus qu’il avait divorcé de la mère de Magda.

J’ai été toutefois très prise par cette lecture très enrichissante, cependant je ne peux pas dire que j’ai passé « un bon moment » de lecture, tant le récit était souvent dur, par son hyperréalisme. A titre d’exemple, le récit « Par amour » sur la deuxième guerre mondiale était vrai sans être édulcoré, tout aussi documenté et émouvant, il avait ce petit quelque chose de plus  romanesque et poétique, on évoquait l’horreur et cela suffisait à faire sortir les larmes sans donner la nausée. Je suis toujours gênée par les auteurs qui «exploitent» l’horreur ou les faits divers pour susciter des émotions. Bien sûr que le lecteur va crier d’effroi si on lui dit que les soldats allemands jouaient au ball-trap avec les nouveaux-nés. Bien sûr que les récits crus de viols et de sévices donnent à tous l’envie de se rebeller. Mais est-ce qu’un livre est bon parce qu’il va chercher les détails les plus sordides ? Je trouve ça trop facile, et j’aspire à plus de subtilité dans les romans historiques. Il y avait suffisamment matière à accrocher le lecteur.

Autre petit bémol concernant le titre, Ces rêves qu’on piétine, pourquoi ce « qu’on », pourquoiiii….? Pourquoi ne pas rallonger d’une syllabe et écrire « Ces rêves que l’on piétine » ? Quelqu’un a-t-il une explication ? Un demi-alexandrin aurait été plus joli non..? Non je ne suis pas maniaque pourtant…

 

Le signe astrologique du roman

Cancer.
Il est celui d’Ava, pleine de douceur, un exemple de patience. Cancer est le signe qui représente la maternité et la relation mère-fille. J’ai trouvé ce lien remarquablement décrit dans le roman. Très touchant.
Le cancer est discret, et se fait facilement oublier par les autres, protégé par sa carapace de crabe. C’est aussi un signe lunaire, qui renvoie au titre mélancolique du roman.

L’auteur

(Source Babelio) Sébastien Spitzer est né en 1970. Il est journaliste et écrivain.
Journaliste free-lance pour TF1, M6 ou Rolling Stone, il a réalisé plusieurs enquêtes sur le Moyen-Orient, l’Afrique et les États-Unis.
Il est l’auteur de « Ennemis intimes, les Bush, le Brut et Téhéran » en 2006 aux éditions Privé.

Extrait choisi

La dernière chose que nous possédons, c’est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés et pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierre. Ils ont été brûlés. Nous en avons construit d’autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu’au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d’effacer… Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part.

La beauté des jours

 

Jeanne a quarante-cinq ans, est mariée avec Rémy, ils ont deux filles. Jeanne est un femme d’habitudes, elle aime les abeilles, le chat, regarder les trains passer, et la beauté des jours.
Elle est soudainement fascinée par une artiste serbe, Marina Abramovic, dont l’oeuvre est d’étudier et repousser les frontières du potentiel physique et mental à travers ses performances. Jeanne cherche alors à modifier le cours de ses journées par des petites choses, jusqu’à ce qu’elle décide de suivre un homme dans le rue.
Cette rencontre va bouleverser ses certitudes et son quotidien, sans révolte, juste en éveillant en elle l’amour infini de la vie.

Mon avis

Pour ceux qui ne la connaissent pas, Claudie Gallay est cette alchimiste qui transforme des petits riens en or afin de nous interroger sur le quotidien. Dans ses romans, il ne se passe jamais grand-chose, souvent ils sont un ensemble de perceptions, de tableaux de la vie ordinaire, brute, réaliste.
De Claudie Gallay je connais les Déferlantes et Seule Venise, et ce nouveau roman n’a pas leur puissance. L’écriture m’a parue plus pauvre, le style encore plus dépouillé que ses précédents livres. Il est probable que ce soit volontaire, afin de retranscrire l’ambiance à la campagne et les « expressions des gens de terre » comme elles les appelle, mais personnellement j’ai été un peu lassée, la magie n’a pas opérée cette fois-ci pour moi, peut-être l’ambiance trop « campagne », la mère, le père, les vaches, « la M’mé »… le niveau des dialogues tombait parfois très bas, comme lorsque Jeanne glisse à sa nièce Zoé :
« Tu fais chier Zoé ! »
Moue d’étonnement chez moi…

Il n’en reste pas moins que c’est un très beau roman autour du sens de la vie, de la force de l’Art, mais je le déconseille à tous ceux qui aiment les rebondissements, pour info, il y en a deux, à partir de la page 320;)

Toutefois ce n’était pas les rebondissements que je cherchais mais malgré l’écriture à fleur de peau, ce roman me laisse une impression de déjà vu, un mélange d’Amelie Poulain dans l’Amour est dans le pré.

Extraits

Entre la naissance et la mort, le temps de vie est dérisoire, mais le dérisoire n’empêche pas d’être heureux.

La fin des choses est toujours contenue dans leur début.

Le signe astrologique du roman

Taureau.

Un signe fixe et de terre pour ce roman qui sent le foin et la réalité de la campagne, la traite des vaches, l’aube, les habitudes, le train de 18h01.
Le taureau est également un signe de polarité négative, tourné parfois vers la mélancolie et la contemplation. Jeanne est ainsi, un brin romantique malgré son emploi à la Poste, tournée vers l’Art comme ce signe vénusien, elle contient une certaine rêverie sans toutefois aller au bout de ses lubies.

Parmi les miens

Le roman

Il explore l’histoire d’une famille dont la mère est dans le coma, suite à un récent accident de voiture. Le médecin annonçant qu’il n’y a que très peu de chance pour qu’elle se réveille un jour, Manon sa fille, laisse échapper un « Autant qu’elle meure ».

Et c’est là que les liens sur lesquels nous tirions depuis l’enfance ont cédé.

Ses frères et soeurs sont horrifiés. A partir de cette phrase, les rapports entre les trois enfants et entre leur père vont s’intensifier, c’est le moment d’une remise en question familiale et existentielle. Dans cette famille où la communication et l’autodérision sont inexistantes, chacun semble devoir régler un problème personnel avant de se confronter aux autres. Il y a d’abord le père, un taiseux triste, Manon, la narratrice, jeune maman, Gabriel son frère, souffrant d’une maladie psychiatrique, et Adèle la jeune soeur enceinte de quelques mois et vivant avec une femme, inséminée par un donneur rencontré sur internet. Les trois enfants ne semblent plus partager aucune complicité. Parmi leur souffrance, chacun cherche sa place. Manon sort récemment d’une maternité difficile, elle ne parvient pas à prendre son rôle de mère, et c’est peut-être en explorant la vie de la sienne qu’elle trouvera enfin l’harmonie et le bonheur. Car qui était cette mère mystérieuse, qui cachait ses origines ?

J’hésite à me confier. A lui dire toute la difficulté à être mère quand la mienne est déjà en train de mourir, lui dire tout ce qu’elle ne m’a pas transmis et que je devrai trouver seule désormais; lui dire aussi toute l’intimité mêlée de défiance que j’éprouve pour mon bébé et qui me fait peur, me noue les tripes; lui dire encore que je n’ai plus le souvenir d’une telle intimité avec ma mère aujourd’hui que je suis adulte, et que ça aussi, ça me rend malade.

Du côté de la mère dans le coma, deux sujets centraux : que fait-on des vivants en état végétatif ? Combien de temps et dans quel état les garde-t-on ainsi à la maison?
D’autre part, où allait leur mère, le soir de l’accident, quand elle roulait dans une direction opposée à la maison ?

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce premier roman dont l’écriture est d’une grande qualité, et la complexité des rapports familiaux intéressante et portant à rélfexion. Le sujet de la mort cérébrale ne m’attirait pas à prime abord, il est cependant très bien amené, sans lourdeur, sans horreur.
La tristesse et la mélancolie abondent dans ce roman qui nous fait réfléchir aux liens que nous pensons inébranlables.

Ce qu’il reste d’une famille une fois les enfants devenus adultes ne tient pas à grand chose et notre fratrie particulièrement n’attend qu’un prétexte pour exploser.

Le signe astrologique du roman

Capricorne pour ce roman très saturnien. Le capricorne, signe d’hiver, représente la vieillesse, la maturité, mais aussi la mort. Saturne est la planète du temps, de l’ombre, du repli, mais aussi des épreuves et des responsabilités. Enfin, dans ce roman, le père taciturne mais sensible à la fois est un parfait représentant du signe.

L’auteur

Charlotte Pons est née en 1980. Elle a passé huit ans au sein d’une rédaction parisienne comme journaliste culture et chef d’édition. Elle a créé en 2016 les ateliers d’écriture Engrenages & Fictions.

 

Extraits

 

Alors on en vient aux mains. Bien entendu. Qu’espérions-nous? Qu’espérions nous à force de tourner en rond, rongés par l’attente, la vie entre parenthèses, chaque jour plus incertains de l’issue?

Qui suis-je si je n’aime plus maman?

Quarante ans à se réveiller à deux, comment s’endormir seul? C’est ce à quoi je songe en regardant papa : comment va-t-il survivre ?