L’enfant qui mesurait le monde

Des petits bateaux en papier, Yannis en confectionne tous les soirs pour rétablir l’ordre du monde. Toute la journée il compte les poissons fraîchement arrivés au port, et les compare aux chiffres parfaits. Plus le désordre a été important, plus ses pliages seront nombreux, et l’apaiseront. Yannis a douze ans, et est autiste.
Sur l’île grecque en crise dans laquelle il vit avec sa mère, un troisième personnage entre en scène : un architecte américain qui vient de perdre sa fille tragiquement, celle ci habitant l’île pour une étude et un projet d’école qui demeurent inachevés. En sa mémoire, l’homme décide de rester sur l’île pour terminer son travail. La mère de Yannis le loge, à condition qu’il s’occupe de Yannis la journée pendant qu’elle part à bout de bras pêcher la palangre pour nourrir son fils. L’homme va très vite réaliser à quel point sa fille avait su être clairvoyante et douée, son projet abouti et réfléchi, et comment elle avait réussi à capter la beauté de l’île à travers des écrits qu’elle lui a laissés.

Partout, des criques vierges, sans doute identiques à ce qu’elles étaient il y a deux mille cinq cents ans, du temps de Platon. Tu t’installes et tu laisses le vent te caresser. Et la mer, papa, la mer… Même lorsqu’elle est calme, elle te parle, impossible d’en détacher les yeux.

D’autres enjeux ont alors lieu au sein de l’île, pourquoi construire une école alors qu’on l’on pourrait construire un énorme centre hôtelier et touristiques, avec un casino et plusieurs piscines? Les relations entre le maire, le président grecque et la commission européenne à Bruxelles donnent au roman une dimension actuelle très intéressant sur le point de vue grec, voire turc.

Nous avons la détestation de l’Etat dans le sang, mon Alekos. Mais de cela, le monde entier se fiche et moi aussi. Nous avons reçu du Bon Dieu le plus beau pays du monde et nous lui avons pissé dessus.

C’est dans une ambiance marine remplie d’histoires mythologiques que ce très beau roman  explore les relations entre ces trois personnes et les gens de l’île, et nous enseigne à accepter le sort, en faisant confiance à notre libre arbitre.
Un roman bourré de messages et de tolérance, un voyage dans la beauté grecque, et une belle manière d’aborder l’autisme, car sait-on seulement ce que Yannis est capable de faire, et de réunir ?

 

Mon avis

J’ai été bouleversée par l’histoire de Yannis et de sa mère, moins par l’enjeu politique du roman, même si l’auteur a le soucis de respecter scrupuleusement les avis divergents et de les retranscrire sans subjectivité interférante. Cependant il était intéressant de réunir les deux thèmes, puisqu’il est bien question d’  « union » dans ce roman, grâce à ce jeune garçon que tout le monde respecte, et qui de sa seule présence remet de l’ordre dans le monde.

Cet enfant porte en lui toute la douleur des hommes, se dit Kosmas. L’immense solitude et l’impossibilité désespérante de s’ouvrir à l’autre.

Le signe astrologique du roman

Capricorne, pour symbole de l’autisme, qui pour moi n’est pas un handicap, mais presque du génie. Une sorte de diamant mal taillé, brut, qui nous apparaît par sa facette la moins brillante, alors qu’il cache souvent énormément de pureté. Le capricorne ne dissimule pas, et surtout, il est le signe du zodiaque qui déteste le plus au monde le désordre !!! C’est un signe pragmatique, dur et froid, très peu tactile, qui cache au fond de lui énormément de sensibilité. Les enfants capricorne mûrissent plus vite que les autres, ils ont l’impression très tôt de porter un fardeau, d’avoir un devoir à accomplir dans la vie.

L’auteur

Metin Arditi, né le 2 février 1945 à Ankara, est un écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade. Il a écrit une quinzaine de romans, dont le remarqué « Le turquetto ».

Looping

De sa naissance à son dernier looping, la surprenante existence de Noelie est retracée ici par sa petite fille, la narratrice. Née en Italie d’un père inconnu, le destin l’emmène à Genève, puis en Lybie, Rome, Budapest…

Le récit narre l’intelligence de cette femme qui a su s’adapter à tous les milieux : née dans une ferme au milieu des poules, c’est elle qui des années plus tard est choisie par le Président italien pour aller négocier les puits de pétrole en Lybie. Entre les deux, elle a monté divers commerces, mis au monde deux enfants, aimé son mari, et toujours gardé sa mère près d’elle.
Entre Histoire et Géographie, ce roman est un véritable voyage dans l’air du temps, à travers une femme visionnaire et optimiste, qui n’aura jamais pu s’empêcher de rêver.

Mon avis

C’est dans les bons romans que l’on apprend beaucoup, c’est éminemment le cas dans ce roman qui traite des rapports italo-lybiens autour de la seconde guerre mondiale. De la campagne à la ville, de Mussolini à Kadhafi, de la belle Lybie des années quarante à celle dévastée par les forages pétroliers, il est extrêmement intéressant de découvrir le contexte historique par le biais de personnages attachants et haut en couleur. Je conseille ce roman à tous ceux qui aiment apprendre et voyager à travers les livres.

Le signe astrologique du roman

Verseau, un signe d’air, pour le looping parfait que Noelie réalise à travers son existence. Ce signe est remarquablement bien représenté par cette femme hyperactive et positive qui a l’obsession de piloter l’avion de son mari la nuit, et qui finit par y transporter des poules à travers le désert lybien… Ses idées ne s’essoufflent jamais. Elle est humaine et entière, dévouée aux autres et curieuse de tout.
Noelie est également une incroyable femme d’affaires, elle est ambitieuse, carriériste, pragmatique (son côté saturnien) tout en ayant constamment un grain de folie et de rêve… (son coté uranien).

Bruno eut envie de rire. C’était l’effet que sa femme avait sur lui. Non qu’il se moquât d’elle, ou bien seulement avec tendresse, mais elle le prenait si souvent de court, elle avait une telle énergie, une telle flamboyance, que le rire était alors la seule défense possible.

L’auteur

Née à Nantes en 1971, Alexia Stresi est comédienne et scénariste, elle signe ici son premier roman qui vient d’obtenir le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2017 !

Qu’il emporte mon secret

 

Je viens de relire mes derniers mots en buvant un autre café froid. La pluie commence à tomber, je ne suis plus certaine d’avoir envie de te laisser cette lettre, où j’ai l’air de ce que je suis : une femme de presque 50 ans, épuisée, et qui regrette bêtement un amour raté…
Vieillir c’est surtout renoncer à toutes les choses qu’on n’a pas faites. Je suis une femme de regrets, sûrement ma seule part de douceur, mais j’aime redessiner ces moments que l’ai laissés passer en ajoutant des « si » à ma vie pour arrondir les lignes brisées.

Dans quelques jours, Hélène est appelée à comparaître, pour un évènement qu’elle avait enfoui très loin, sans jamais vraiment l’oublier. Elle profite de ces quelques jours à l’hôtel pour écrire une lettre de rupture à Leo, son dernier amant. Elle l’aime profondément, il ne l’a pas déçue, mais voilà, depuis une nuit de 14 juillet, depuis le viol, elle avait 16 ans, elle a fait une croix sur le bonheur en amour.
Face aux violences qu’elle a subi, Hélène n’avait pas d’autre choix que l’oubli, que le déni. Hélène a presque cinquante ans, est devenue écrivain, mais ne s’est jamais reconstruite, elle erre d’amant en amant depuis toujours, fume et boit beaucoup trop, écrit des livres qui ne plaisent qu’à ses éditeurs. Elle a laissé de côté celle qu’elle voulait être, car celle-là s’est fait violer et torturée. Alors elle a choisi l’autre, celle de substitution. Hélène semble s’être détachée de son corps et de ses émotions.

Après demain, il va être jugé en appel et je parlerai de souffrances enfouies au plus profond de moi, de séquelles niées pour pouvoir continuer, seule, à respirer et d’une vie qu’ils disent gâchée. Je raconterai une autre jeune fille, celle d’avant le drame, celle que j’ai voulu effacer.

A un salon littéraire de Province, elle rencontre Leo, qui vient faire la promo de son premier roman. Elle tombe sous son charme, et passe une nuit avec lui.
Ce roman rassemble les morceaux du puzzle de ces deux nuits qui bornent sa vie. Entre l’horrible et la merveilleuse, qui l’emportera?

Mon avis

Quelle belle surprise que ce roman ! Aussi désabusé et cynique que lumineux et touchant, il est truffé de vérités sur la vie et la littérature.
Dans ce roman à tiroirs, l’auteur parvient brillamment à maintenir l’intrigue tout au long du roman, en nous poussant vers l’avant dans la lecture, tout en nous en donnant assez pour ne pas susciter notre impatience.
J’ai adoré l’écriture de l’auteur, des phrases très belles et des passages entiers que j’ai soulignés. En ouvrant ce roman je ne m’attendais pas à tant de beauté.
Le sujet sensible du viol est toujours affronté de biais, comme la narratrice le fait, et ne semble pas être le but principal du roman, mais plutôt celui des effets controlatéraux qu’il a provoqués.

 

Ma propre apocalypse commençait, car j’ai compris à cet instant qu’il y aurait un lendemain, le jour d’après, et je crois que c’est ce qui m’a le plus effrayé.

 

Le signe astrologique du roman

Cancer… Le crabe et sa carapace de protection. Le secret bien gardé. L’émotivité enfouie sous l’assurance, les objectifs atteints, les romans. Une personnalité en apparence discrète, docile, cachant des blessures. Les femmes cancer sont souvent des femmes-enfants, elles ont besoin d’être soutenues même si à prime abord elles ont l’air robuste. Toute perturbation du foyer (et c’est ce qui a eu lieu chez elle) provoque une angoisse existentielle qui affecte toutes les autres parties de la vie.
D’autre part, la narratrice est écrivain et ce signe représente ce métier par son élément Eau.

Citations du roman

On met toujours trop de soi dans un premier roman.

Un proverbe japonais dit qu’une rencontre est presque le début d’une séparation, la nôtre rassemblera donc les deux.

Il faut conserver le souvenir des belles choses, ce sont des petits riens que l’on met bout à bout, nos mots en une longue phrase et nos peaux effleurées dans la douceur de l’aube.  

Confidences de l’auteur

Après ma lecture, je suis tombée sur une interview très intime de l’auteur. Ce roman est donc tout à fait d’inspiration autobiographique. Sylvie Le Bihan a été victime d’un viol à 16 ans, et lutte au quotidien avec les femmes afin qu’elles puissent se reconstruire. J’ai été frappée du recul avec lequel elle a réussi à écrire ce roman, combien cela a du être libérateur également d’enfin poser des mots et des personnages sur son expérience. J’ai mieux compris comment elle avait réussi à le rendre si touchant. Elle fait le parallèle avec la faille qu’elle a développé par la suite, à attirer un premier mari pervers narcissique, cela est très intéressant et m’a donné envie de lire son premier roman, qui parle justement de sa relation perverse. Je vous laisse le lien de l’interview ci dessous :

http://www.elle.fr/Societe/Interviews/Sylvie-Le-Bihan-Le-viol-est-un-massacre-3410426

 

 

 

Ma mère, cette inconnue

J’ai retrouvé Philippe Labro dont j’affectionne beaucoup le style avec ce roman très émouvant. Biographique, il retrace le parcours de la femme de sa vie : sa mère, décédée il y a quelques années à l’âge de 99 ans. Tant qu’elle était en vie il lui était impossible d’écrire sur elle, tout en sachant qu’il finirait par le faire et que la tâche serait ô combien délicate.
Sa mission semble réussie, car depuis quelques jours, l’histoire de Netouchka ne finit pas de me hanter. Même si le portrait qu’il fait d’elle est subjectivé par son amour éternel de petit garçon, il parvient à nous faire ressentir toute la complexité de son personnage. J’ai adoré le caractère de cette Netka, sa force d’avancer, son optimisme, son courage, sa mélancolie aussi.
D’origine polonaise, née de père inconnu comme sa mère et sa grand-mère avant elle, Netouchka dite Netka est abandonnée dès la naissance par sa mère, qui la confie elle et son frère Henri à une nourrice à Genève. Elle revient neuf ans plus tard pour les arracher de la pension et les placer à Versailles en les abandonnant à nouveau. Plus tard, elle annonce à la nourrice qu’elle ne peut plus payer la pension, « Faites ce que vous voulez des enfants. » Survit-on à pareil abandon?
Heureusement, Netka et Henri sont deux enfants adorables et brillants, leur « marraine »  décide de les garder à la pension et de s’en occuper.
De l’abandon maternel, Netka n’en parlera jamais aux siens. Elle taira son passé, ne parlera jamais d’elle, vivra pour les siens et sa descendance. L’auteur devra mener un travail de fourmi pour récupérer et glaner quelques informations.
Petite elle en tire le meilleur, elle sublime sa douleur en poésie. Elle gagne un prix, elle entreprend des études de philosophie, elle rêve de gloire. Et puis, contrainte de travailler, le destin en décide autrement. Elle se mariera avec Jean Labro, de vingt ans son aîné, ils entreront dans la Grande Histoire en cachant des Juifs dans leur villa. De leur grand amour naîtront quatre garçons. Netka passera sa vie à leur donner tout l’amour qu’elle n’a jamais reçu, en renonçant à son talent et son envie d’écrire, mais sans oublier de transmettre cette vocation à son fils Philippe, peut-être pour qu’il termine l’histoire…

Le signe astrologique de ce roman

Taureau. Netka possède toute l’ambivalence de ce signe de terre féminin, dit « négatif ». (Un signe négatif est en principe introverti, soumis et accommodant, porté vers la conservation).
En effet, tout comme Netka, la femme taureau est forte, intelligente, réfléchie, appliquée à l’école, sombrant parfois dans une certaine mélancolie intérieure, ce qui l’amène malgré elle à des périodes de rétrospection quand elle est seule, mais désireuse de rester agréable et magnétique en public, comme Vénus, sa planète maitresse, lui impose.
D’autre part, Netka est épanouie dans la « création », création de poèmes, de récits, conception de ses enfants, le taureau est le signe symbolisant la fertilité. Elle est heureuse dans la stabilité de son foyer, préfère habiter une maison à Montauban que rester dans l’effervescence de la capitale. Elle privilégie le confort de ses proches aux incertitudes.

L’auteur

Philippe Labro, né à Montauban le 27 août 1936, est un journaliste français, écrivain, réalisateur, homme de médias, et auteur de chansons. Il est l’auteur de « Tomber sept fois, se relever huit. »

Extrait choisi

Voilà, j’avais rêvé de gloire et de bonheur.

Ainsi j’avais rêvé que mon oeuvre future,
Me donnerait le nom que je n’ai pas reçu,
Et j’avais espéré que l’injuste nature,
Saurait que j’étais plus qu’elle n’avait conçu.

Mais tout cela n’était que pâle illusion.

Les corps inutiles

 

Le roman

« Ils ne me prendront rien, je me donnerai d’abord . »

C’est désormais le credo de Clémence, victime à 15 ans d’une tentative de viol, menacée à l’arme blanche.

Chaque 29 du mois, Clémence, 30 ans, s’habille, sort, et offre son corps à un homme, n’importe lequel, nourrissant l’espoir fou qu’il la réveille de son coma sensoriel. Car depuis l’agression, le corps de Clémence ne réagit plus à rien, n’a jamais froid ni chaud, n’a jamais mal.

« Je vois et je cligne des yeux, je n’ai pas de sensation mais j’ai des émotions, je ne sens rien mais je ressens tout, je baise donc je suis, je suis un être humain. »

Son corps est devenu aussi inutile que les poupées gonflables qu’elle maquille pour son métier. Toute la journée, elle donne vie à Nadine, Marie, Joy. 32 kg, 1m60, 85C. Pour M.Francis S. Qui sont ces hommes qui achètent ces poupées sur internet? Au nom de quoi les juge-t-on? Leur sourire est quotidien, elles peuvent tout supporter, ne diront jamais rien.
Clémence elle, n’a jamais rien avoué.
Pourquoi une victime ne va pas forcément porter plainte? Pour mille et une raisons, à cause du déni, de la honte, de la peur des conséquences. Pour ne pas être stigmatisée, pour encore être comme tout le monde, et surtout, surtout, pour qu’on ne lui dise pas «Ce n’était même pas un viol.»
Détestant son corps et incapable de s’éprendre d’un homme, envahie des démons de son passé, Clémence va être confrontée à les affronter. Un très beau récit.

Mon avis

Après mon  coup-de-coeur-naufrage, j’avais hâte de retrouver la plume de Delphine Bertholon. J’ai tenu bon quelques mois, à peine, le temps de légitimer mon envie en intercalant quelques lectures hétéroclites.
Et bien c’est un Re-coup de foudre total pour sa prose. Ses écrits sont tout ce que j’attends d’une auteure française contemporaine : portraits psychologiques actuels, sujets forts et sensibles traités avec une ironie mordante, un fil conducteur intriguant, aucune longueur… Je vous le recommande mille fois.

Mention spéciale pour la deuxième partie, de seulement 2-3 pages (il fallait oser, très bonne idée pour « casser » le rythme, ainsi que pour la play list musicale après les remerciements.

Le signe astrologique du roman

Capricorne ; le signe le plus « dur » du zodiaque. Gouverné par Saturne, la planète du contrôle, de l’ombre, du déni, de la peur, de la responsabilité, ce signe correspond parfaitement à Clémence, assumant pour elle seule son agression et se murant dans une profonde solitude. Le capricorne s’arrange toujours pour être seul mais s’en plaint, c’est son grand paradoxe, c’est aussi le cas de la narratrice. Ce signe, chez la native, est capable d’ébats sexuels complètement dissociés des sentiments, car tout reste toujours sous contrôle, et sous des airs parfois libres, ce signe est extrêmement froid, tenace et ne livre ses sentiments que rarement, et à très peu de monde.

Extrait

Je m’arrêtai dans une station service pour me changer, mettre la robe lamée que je gardais dans le coffre, mon blouson en jean brut et mes talons trop hauts (ceux-là, ceux qui déséquilibrent mais vous donnent l’allure d’une étoile lointaine vers laquelle tendre la main, espérer la saisir, la convoiter au moins). A l’époque, c’était mon look de quand j’avais soif.

La Tresse

Je dédie mon travail à ces femmes,
Liées par leurs cheveux,
Comme un grand filet d’âmes.
A celles qui aiment, enfantent, espèrent,
Tombent et se relèvent, mille fois,
Qui ploient mais ne succombent pas.
Je connais leurs combats,
Je partage leurs larmes et leurs joies.
Chacune d’elles est un peu moi.

 

Le roman

Ce court roman se lit comme un conte pour enfants; bourré de sentiments très forts qui maintiennent votre attention et vos émotions aux extrêmes : une immense tristesse, un très grand amour, des femmes très gentilles, des pauvres très pauvres, des méchants très méchants…

C’est un livre symbolique, sur l’imbrication des êtres entre eux, sur la puissance du courage des femmes à travers le monde.
Ces trois femmes, indienne, sicilienne, canadienne, forme chacune le brin d’une tresse.
Smita veut tout faire pour sortir sa fille Lalita de la misère et qu’elle aille à l’école, Giulia doit tirer l’entreprise familiale de la faillite, et Sarah l’avocate superwoman doit se battre contre sa maladie et le monde impitoyable des hommes et de l’entreprise.

Le portrait de Smita et Lalita retourne le ventre à tel point que je me sentais mal pendant la lecture. Ne nombreux progrès sont encore à faire dans certains pays où les sanitaires n’existent pas, seulement la pauvreté absolue et la violence. Smita vide les latrines des gens à mains nues, comme sa mère et sa grand mère avant elle.

C’est son Darma, son devoir, sa place dans le monde. Un métier qui se transmet de mère en fille, depuis des générations. Ce panier, c’est son calvaire. Une malédiction. Une punition. Quelque chose qu’elle a dû faire dans une vie antérieure, il faut payer, expier, après tout cette vie n’a pas plus d’importance que les précédentes, ni les suivantes, c’est juste une vie parmi les autres, disait sa mère.

Le portrait de Sarah sonne comme une mise en garde sur la protection de la femme occidentale au travail. Un passage représentatif est celui où Sarah préfère partir du cabinet en disant « qu’elle va boire une verre » alors qu’elle doit récupérer ses enfants, ou aller à sa chimiothérapie. Dans son cabinet d’avocats rempli de loups, il est préférable pour elle d’afficher une indépendance qu’une faiblesse. La discrimination est insidieuse mais pourtant elle est là, c’est cette discrimination qui la pousse chaque jour à rentrer tard, à bosser comme une acharnée, à devoir tout prouver tout le temps.

Quand à l’histoire d’amour entre Giulia et Kamal l’indien, elle est d’une grande pureté, elle amène au roman un apaisement pour le lecteur, et le courage pour Giulia de se battre.

Elle se sent femme aujourd’hui, auprès de l’homme qui l’a révélée. Cette main, elle n’est pas près de la lâcher. Dans les années qui suivront, elle la serrera souvent, dans la rue, au parc, à la maternité, en dormant, en jouissant, en pleurant, en mettant au monde leurs enfants. Cette main, elle la tient pour longtemps.

La Tresse est un ouvrage qui s’inscrit dans notre époque, soulignant que la liberté des femmes est toujours un combat.

Mon avis

A lire et à faire lire autour de soi, pour le message de courage et d’espoir qu’il véhicule. L’écriture est simplement belle, les phrases résonnent de façon juste en chacun d’entre nous. La tresse est un conte cruel et poétique.

Le signe astrologique du roman

Balance, celle qui représente la justice (comme Sarah l’avocate du roman), l’amour et l’harmonie (comme Giulia dans sa relation avec Kamal) et enfin le partenariat et l’équilibre relationnel (comme entre Smita et Lalita). La balance est le signe du partage, telles ces trois femmes, très douces et positives comme ce signe, qui se partagent le roman.
L’ombre de la balance est le bélier, symbolisant une action forte sous-jacente, impulsive, presque rebelle, et c’est de cela dont il s’agit dans ce roman : sous leur aspect docile, ces trois femmes cachent une tempête en elles, un combat plus fort que tout.

L’auteur

Née en 1976, Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs-métrages, À la folie… pas du tout et Mes stars et moi. Elle écrit aussi pour le théâtre. « La tresse » est son premier roman.

Extrait choisi

Ils prennent l’habitude de se retrouver là, dans la grotte, près de la mer. Kamal travaillant de nuit à la coopérative, et Giulia de jour à l’atelier, ils se voient à l’heure du déjeuner. Ils font l’amour à midi, et leurs étreintes ont le goût des moments volés. La Sicile entière est au travail, affairée dans les bureaux, les banques ou les marchés, mais pas eux. Ces heures-là leur appartiennent, ils en usent et en abusent, comptant leurs grains de beauté, répertoriant leurs cicatrices, goûtant chaque parcelle de leur peau. On ne fait pas l’amour le jour comme on le fait la nuit, il y a quelque chose d’audacieux, d’étrangement plus brutal à découvrir un corps en pleine lumière.

Légère et court-vêtue

Au départ, deux produits de la génération Y, Mélodie et Tom, se partagent la narration de ce roman et un appartement à Lausanne. Mélodie est une blogueuse mode à succès, Tom un photographe passionné mais toujours fauché. Il contracte des dettes dans un sous-sol albanais et entraîne Mélodie dans sa chute et dans ses paris. On assiste à l’effondrement de leur couple, de leurs valeurs, de leur dignité, Mélodie pour accéder à un job de rêve, Tom pour récupérer l’argent qu’il dépense le soir-même.
Jusqu’à ce qu’ils découvrent le terrorisme. Charlie Hebdo.
Au lendemain de l’attentat à Paris, la réaction de Mélodie est, comme beaucoup de personnes, de dire :

« Ma frivolité est perçue comme courageuse. En d’autres termes, je suis une cible. Continuer à s’amuser semble être le mot d’ordre même s’il sonne parfois creux dans ce milieu. Que peut-on faire d’autre de toute manière? C’est décidé, je m’entêterai à vivre bien maquillée, court-vêtue, et riant à gorge déployée -jusqu’à ce qu’on me la tranche. »

L’auteur fait alors confronter deux mondes, deux cultures à travers ses personnages, pour nous faire réfléchir.
Dans un passage, Mélodie se confronte à Blerim, musulman assez rigide. L’attirance est réciproque, mais pour lui, le blog de Mélodie, ses photos en petite tenue ne passent pas. Elle lui explique pourtant que c’est du business, qu’il n’y a rien de vulgaire. Tout en lui est d’accord avec elle, mais ce que Berim craint, c’est l’avis des siens. Cette conversation entre eux résume tout le désaccord entre Orient et Occident, la confrontation des cultures, la montée de l’intolérance, de la haine, du djihadisme. Mélodie boit une vodka et Tom un thé pêche, leurs idéaux sont grands mais contraires.

Après la menace du terrorisme, le deuxième grand sujet abordé par le roman est la place des réseaux sociaux dans la génération Y. Le danger qu’il représente, ce que nous sommes devenus aussi. Esclaves, nous travaillons jour et nuit pour alimenter le flux.
Et ce passage est pour nous, blogueuses, blogueurs:

Oui c’est un trip narcissique, c’est clair. Ce sont les marques qui me paient pour que je porte leurs fringues. Parfois je dois montrer ma bobine à des évènements. Elles profitent ainsi du flux sur mon blog pour balancer leurs pubs. Je touche aussi de l’argent au clic. Maintenant j’ai la pression pour créer une chaîne You-tube. Soit je m’y mets, soit ils me lâchent. Instagram ne suffit plus, ils veulent que les followers me voient m’agiter et m’entendent parler. Ils me tiennent. Mon père dit que je mets mon énergie et mon corps au service du grand capital et il n’a pas tort. De toute manière, comment faire pour gagner notre vie aujourd’hui sans que les gros s’enrichissent sur notre dos? On est piégé. Faut juste trouver la voix la moins pire à mon avis.

L’auteur

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970.
Travailleur social et Spécialiste en management culturel, il travaille depuis vingt ans en région lausannoise.
Avec son premier roman « Ils sont tous morts », paru en 2013 aux Editions de L’Âge d’Homme, il a été le Lauréat du Prix Edouard Rod 2014.
« Avec les chiens », paru en 2015 aux Editions de L’Âge d’Homme, a gagné le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2016.

Mon avis

Ce que j’ai particulièrement aimé chez l’auteur, c’est sentir son PLAISIR d’écrire, d’imaginer, de ressentir. Son texte est parfois drôle-acide, travaillé sans être formaté, certains passages sont extrêmement beaux, celui où il se met dans la peau d’une fille qui découvre le plaisir avec une autre fille, rien n’est cru, son imagination vole, c’est magnifique.
Ou encore ce passage de Tom qui photographie une jeune beauté en plein lap dance :

Dardana se déhanche sur le morceau Pitbull Terrier, elle place ses mains derrière sa nuque, coudes vers le haut, les yeux mi clos. Elle ondule comme une reine de soirée. Je me précipite derrière l’objectif déjà sur un trépied et c’est parti. Dans le viseur je la découvre d’une sensualité époustouflante. Elle danse comme seule au monde semblant oublier ma présence. Lorsque je l’interpelle, quelle que soit sa position, elle dirige juste son regard vers l’objectif, bouche entrouverte. A tomber. Je mitraille. (…) Une berceuse diabolique. Je suis en apnée. Dardana décompense. Déboutonne. Danse comme si mille démons s’étaient enfouis en elle. Balance ses hanches, ses bras. Son ventre dessine des cercles. Une féline. (…) A ce moment, je sais que je réalise les plus beaux clichés de ma carrière de photographe.

  • L’écriture est virile, pressée mais délicate à la fois, une absence totale de prétention, emplie de sensibilité.
  • Légère et court-vêtue est un roman sociologique fort, bourré de messages, de références et de coups de gueule, qui laisse une empreinte dans le temps.
    Lisez-le!!

Le signe astrologique du roman :

Verseau, pour son implication dans notre société. Verseau car ce signe symbolise la rebellion, la révolution, l’idéalisme. Parce que c’est un livre un peu Punk et que le verseau est le plus excentrique du zodiaque. Parce que les personnages sont libres et connectés à la fois : le verseau est un signe d’air, reliant les gens les uns aux autres.

Verseau, car ce signe est « porteur d’eau », c’est-à-dire d’un message, que je vous cite ci-dessous.

Le message du roman :

« Le processus d’effondrement de notre civilisation est enclenché et le capitalisme a atteint ses limites par le cynisme qu’il a engendré. Les laissés pour compte ont été humilié en Occident comme ailleurs, qu’ils sont trop nombreux et que leur rage est trop légitime pour que les sages parviennent à se faire entendre. Les jeunes ont été abandonnés dans un abîme tels qu’ils n’ont même plus les mots pour crier leur révolte. Ils savent que c’est foutu pour eux. La violence est la seule chose qui reste. Les islamistes n’ont qu’à glisser leurs bombes artisanales dans les rouages de notre système pourri pour ensuite nous regarder nous entredévorer »

Extraits et citations

« Cherche pas dit Pauline, génération Z, cette fois on est au bout de l’alphabet. La gamine est remontée d’avoir dû mettre son cerveau sur mode avion. Une fois le portable rangé, ils sont amputés de leur disque dur. »

Rien ne justifie l’horreur parce que c’est pire ailleurs.

« Si tu creuses le sujet, dit Edoardo, tu verras que dans l’Apocalypse, c’est bien la description du Web qui est donnée. Une bête à sept têtes qui entre dans toutes les maisons sans passer par la porte ou par la fenêtre. »