Le secret est de boire un verre de vin avant (Avant tout)

Vania Pagano m’a envoyé ce livre au bon moment. Il me permet de répondre à deux questions que l’on me pose fréquemment:

1-« Comment parviens-tu à tout gérer ? »

2-«Pourquoi habites-tu à Chalon-sur-Saône ?! »

Indice : la réponse est dans le titre.

S’il y a bien quelque chose dans la vie qui la rende plus supportable et moins rêche, c’est bien un verre de vin —ou deux.

Et s’il y a bien une chose que je vous déconseille, c’est de publier votre premier roman enceinte —et donc sobre.

Heureusement les choses sont bien faites, si vous n’allaitez pas trop longtemps, vous pouvez, à l’aide de bons crus de ma région (Rully Mercurey Pommard…) transformer le difficile post-partum en un adorable brouillard cotonneux. N’appelez pas tout de suite la DDASS, venez plutôt trinquer avec moi à la gloire de ce recueil hilarant.

Vania Pagano est italienne, elle a deux filles et un humour à faire pâlir d’envie Foresti. Avec ses punchlines à tomber par terre, elle me retient de me désabonner de Facebook. (Ce n’est pas tout à fait la seule, Clément Benech et Nicolas Houguet maintiennent aussi ce réseau à bout de bras.)

Chère Vania, je ne connais pas la genèse de cette publication, mais j’ai la mémoire imaginative et j’aime penser qu’un éditeur séduit par ton humour acide-lucide t’a démarchée un beau matin de mai. Il portait un parfum frais, une chemise claire et un contrat en or, pour toi qui le mérites tellement, au moins autant que nous toutes les femmes, les mères, les épouses, les divorcées, les célibataires.

Quoi d’autre que le vin pour améliorer une journée inutile, des enfants hurlants, des ados difficiles ? Quoi d’autre qu’un verre de vin pour supporter le temps qui passe et nous froisse ? Je m’étonne souvent que ce nectar salvateur ne nous soit pas encore interdit, taxé et stigmatisé comme tout le reste, la clope, le sein-nu et le gel douche. En prévention, je fais comme tout le monde, je l’achète bio avec une petite étiquette verte, il contient moins de sulfites alors je peux facilement me servir un troisième verre.

Avis au lecteur : commandez dès maintenant ce livre et votre cru préféré, à consommer ensemble et sans modération.

Quelques pépites ci dessous…

Une amie de la famille

Les secrets de l’enfance sont les mieux gardés. Si la tendance actuelle va à la verbalisation des tabous familiaux, il était auparavant très malvenu de déballer ses états d’âme à ses proches.

« Qui est cette jeune fille sur la photo? demandait-on. — Oh!.. une amie de la famille » répondait pudiquement le petit frère Dominique, honteux à la fois de son mensonge et de son chagrin. La jeune fille, c’était leur grande sœur Annie.

Cinquante ans, c’est le temps qu’il aura fallu à l’auteur et éditeur Jean-Marie Laclavetine pour écrire et enquêter sur le décès accidentel de sa sœur. Aucune discussion n’avait eu lieu avec ses parents ni aucun membre de la famille. Le sujet et la douleur ont été enterrés avec elle.

Elle avait 20 ans quand une immense vague l’a emportée dans la baie de Bayonne. À l’époque les secours ont mis une heure pour arriver, Annie est morte d’épuisement.

À travers un récit photo très émouvant et grâce à nombreux compromis avec la mémoire –connue pour inventer et revisiter à sa guise le passé et la douleur– le lecteur comme son auteur glane au fur et à mesure des pages quelques indices sur la vie de la jeune femme. Passionnée, excessive, amoureuse, poète, elle portait en elle le désir absolu d’aimer et le désespoir qui l’accompagne. D’une grande maturité, elle a marqué ses proches puis sa descendance, elle a même interféré dans l’inconscient de l’auteur et de quelques-unes de ses œuvres. Car sans le savoir, dans son premier et dernier roman, Jean-Marie a écrit sur sa sœur sans le savoir. La mort d’Annie, le 1er novembre 1968 à 15h45, est pour lui une deuxième date de naissance, l’ayant conditionné à devenir l’homme qu’il est aujourd’hui.

« Je suis né à 15 ans. Certains prétendent être nés bêtement dans une maternité, mais je n’y crois pas trop. Pour venir au monde, il faut tout de même autre chose que la dilatation d’un col et une paire de gants stériles dans un environnement vert d’eau éclairé par un scialytique, autre chose qu’une chambre fleurie peuplée d’adultes empotés, de peluches agréées bio, de gazouillis mièvres et de crèmes apaisantes. Il faut une bonne gifle, un coup de pied dans le ventre, une blessure bien sanglante, un événement irréfutable pour vous faire comprendre, soudain, que jusque-là vous n’avez pas vécu. »

Un magnifique roman sur l’enfance et le souvenir.

Un matin d’hiver

En cette longue après-midi caniculaire, Philippe Vilain et moi avions envie de vous rafraîchir, ne nous remerciez pas, la littérature est d’une générosité sans limite.

Car il arrive parfois des moments dans la vie où la chaleur extérieure ne suffit pas à réchauffer les cœurs désertés, où les jours défilent et ressemblent tous à des matins d’hiver. La joie s’est éteinte, remplacée par l’attente, le doute et le désespoir. Philippe Vilain raconte une histoire vraie, celle d’une femme meurtrie, confiée pour immortaliser l’amour et la souffrance.

Son mari a disparu. Du jour au lendemain, sans laisser de traces, d’indices, il semble avoir été ôté du globe terrestre, laissant sa femme et sa petite fille dans l’attente d’un possible retour. Les années passent, sa fille grandit, sa femme n’aura plus jamais la même vie. Qu’est il devenu ? S’il a été tué, n’est-ce pas la plus belle façon de mourir ? S’il a voulu refaire sa vie, n’est ce pas la plus belle façon de rompre ? La disparition est en soi très romanesque, et pour une professeure de littérature il fallait au moins qu’il en reste un livre.

J’ai beaucoup aimé cette histoire et le traitement qu’en a fait Philippe Vilain, de sa plume soyeuse et de son style si littéraire. L’absence est un thème qui m’est cher, elle est superbement décrite ici.

« L’absence n’est ni la mort, ni tout à fait l’espoir, mais cette torture du temps, son inquiétude et son vertige, qui fait espérer des choses auxquelles on fait semblant de croire ; l’absence c’est attendre sans pouvoir agir ni faire le deuil, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé. »

Que tout soit à la joie

Voici un roman qui porte merveilleusement bien son titre. La vie n’étant pas toujours un long fleuve tranquille, autant décider dès le départ de se placer du bon côté de la rive plutôt que de plonger chaque jour dans le fleuve de la mélancolie.

C’est le cas de Juliette, la narratrice. Elle retrace son parcours depuis son arrivée à Paris lorsqu’elle était étudiante, ses désirs d’écriture et de théâtre. À l’image de son grand-oncle, un ecclésiastique renommé, elle déborde d’amour et d’optimisme malgré des épreuves qui vont jalonner sa vie. Jamais elle ne renoncera à ses rêves, et peu importe le temps que cela prendra. [Chère amie taureau, j’ai bien reconnu l’ardeur et l’élan de ce signe du zodiaque que vous mentionnez et que je partage!]

Du premier amour à la vie de famille, au gré des rencontres et à la croisée des chemins, Juliette petit à petit trouvera sa voie au sein d’un monde qu’elle aime et embellit.

J’ai pris beaucoup de plaisir à suivre cette narratrice comme si l’on piochait à chaque chapitre dans le journal intime de sa vie. Juliette n’est ni légère ni mondaine, elle est vive et de bonne humeur, elle aime ses proches, elle tient à ses projets et ne s’encombre pas longtemps des idées et personnes négatives.

Juliette a raison, que tout soit à la joie, que l’amour triomphe des peines et des trahisons! Le style est sobre et le ton entraînant, j’ai trouvé ce roman lumineux et sincère. Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson et à Emmanuelle de Boysson pour cette lecture!

La Partition

« Tu verras, quand tu seras marié, tu te demanderas toujours si l’autre t’aime. »

Au départ, c’est une histoire de lettres. De lettres qu’on s’envoie, ou de lettres d’alphabet. K comme Koula. C’est le prénom de cette jeune femme sur la couverture, inspirant mystère et passion. Elle a quitté la Grèce à 16 ans pour épouser un Suisse. Son jeune mari la trouve nettement moins exotique une fois rentré, il a même honte de son accent, de la façon dont elle roule les R. Alors, quand ils sortent le soir, il la sème dans la ville et retrouve d’autres filles, et elle le cherche en pleurant dans les rues.
Trop jeune et trop belle pour être trahie, elle devient cette femme aux accents dramatiques et à la jalousie maladive. À ce mari malhonnête elle donne pourtant deux fils, entre lesquels elle devra un jour choisir. Elle partira avec le plus faible, celui qui a le plus besoin d’elle, et elle abandonnera l’autre, car elle ne peut pas « tout prendre », elle doit laisser un fils. Elle a 24 ans et la vie devant elle. Elle retournera à sa terre, la Grèce, rencontrera un nouvel amour, plus rassurant. Son fils malade développera un goût immodéré pour le piano, un talent monstre. C’est la musique à la maison, c’est la vie qui bouge, qui chante, qui pleure parfois car la guerre arrive pour tout saboter. Une vie qui ressemble à une partition de Beethoven.

Comme j’ai aimé ce roman. Tel le concerto pur violon et orchestre auquel il fait écho, ce roman a l’envergure, la forme et le fond des grandes œuvres.
Je voudrais vous vanter le style délicat et ses métaphores autant que l’histoire survoltée dont il est au service. C’est une prose à la fois pure et travaillée, infiniment poétique et imagée. Une femme au caractère flamboyant, un destin unique, un roman à ne pas manquer. J’ai vécu une épiphanie littéraire. Merci !