La nuit recomposée, de Jocelyn Lagarrigue

🎭Que faisons-nous et pourquoi le faisons-nous encore ?

Cette phrase est le leitmotiv de ce roman, roman qui est une magnifique surprise, surprise qui ne devrait pas en être une au vu du thème, un comédien en déroute, et l’ambiance : le théâtre.

Rares sont les livres qui nous plongent dans ce milieu, j’ai adoré être une lectrice en coulisses, observant les déambulations de ce narrateur aussi poétique que désespéré, l’artiste par excellence, soumis aux tendances du moment, à l’âge, aux actrices et à sa propre sensibilité.
Je ne m’attendais pas à un texte aussi construit et abouti, nourri d’un grand talent romanesque.

Antoine Lepage a fait une overdose, il est plongé dans le coma. Au lieu de se recentrer sur sa pièce et le personnage de Don Juan, il tombe amoureux de sa partenaire, Alexia. « L’art d’Alexia consiste à faire croire que, naturellement, tout le monde peut, et doit avoir une aventure avec elle, l’actrice dans toute sa splendeur, qui pour survivre dans ce monde d’hommes met en avant son corps de femme ; un attrape mouche, un leurre. »
Mais est-ce de sa faute, à Antoine, s’il mélange la fiction avec la réalité, s’il en a besoin pour nourrir ses démons et son jeu ?
« J’ai quitté la maison, en descendant la pente qui menait à l’artère principale. Je ne pesais plus rien, j’étais plus que léger, un coup de vent aurait pu me déséquilibrer. J’avais tout perdu, c’était l’objectif. »

Ensemble, Antoine et Alexia n’iront pas mieux. Ils s’enfonceront davantage dans la nuit, jusqu’à la folie.

À lire 🎭

jocelynlagarrigue #lanuitrecomposée @quidamediteur

Une vie possible

À partir de quand devient-on mère ? Et femme ? Faut-il se sentir femme pour devenir mère ?

C’est l’histoire de deux grossesses interrompues, involontairement et volontairement. À partir de deux événements douloureux vécus à un an d’intervalle, une fausse couche puis un avortement, Line Papin raconte la maternité, la féminité et la liberté.
Comme beaucoup d’entre nous, Line ne savait pas exactement ce qui l’attendait, notamment les codes que la maternité imposait. Elle a vite perçu cette vulnérabilité, ce pouvoir incroyable, mystique, craint, envié, de donner la vie. À l’aune de sa grossesse, elle comprend enfin les combats des femmes avant elle et revisite l’histoire féminine et féministe. La femme a toujours représenté un sujet politique. Le droits des femmes, le vote, le compte bancaire, l’avortement… On a longtemps décidé à leur place et rien n’est acquis. « Sommes-nous si bêtes, nous les femmes, au point de mettre sept cent ans à sortir la tête de l’eau ? »
Le roman alterne entre le récit intime, sincère et courageux de l’auteure, avec des chapitres plus documentés, pour en faire un livre complet sur la maternité et l’histoire de l’émancipation des femmes. D’ailleurs, les précieuses références citées en fin d’ouvrage m’ont donné envie de découvrir ou relire les grands textes de Virginia Woolf, Gisèle Halimi ou Benoite Groult.

Peut-on devenir mère sans enfanter ? Peut-on transmettre sans tenir entre ses mains la chair de sa chair ? Après avoir lu cette magnifique déclaration d’amour faite aux femmes, Il semblerait que oui. Une vie possible, c’est aussi celle d’une femme, d’une écrivaine.
Merci @linepapin.officiel ❤️

« Au fond, je crois que je m’accrochais à la promesse d’un enfant comme à la promesse d’un bonheur. Puis, j’allais comprendre qu’il fallait aussi promettre le bonheur à l’enfant. Et de ça, j’en étais incapable. »

Une amitié, de Silvia Avallone

Il y a peu, j’ai réalisé qu’enfin j’avais l’âge des auteurs contemporains. Joie, je me reconnais dans leurs références d’enfance et d’adolescence, et je trouve ça très confortable. Avant, j’essayais d’imaginer le passé, j’effectuais des recherches sur Google. Alors qu’Elisa et Beatrice, c’est exactement le miroir de mes amitiés, et des vôtres si vous avez eu 15 ans en 2000. À se téléphoner sur des fixes, à voler les jeans de Britney Spears et prier pour qu’on vous laisse quelques octets de connexion internet. Des après-midi pendant lesquels on s’ennuie et l’on se compare le pubis. C’était la course à qui se ferait dépuceler la première. Tout ça est un peu honteux mais on aime bien retrouver ces amitiés inachevées dans les romans des autres.
Je suis les publications de Silvia Avallone depuis toujours et si vous aimez les histoires d’amitié à la Elena Ferrante mais version années 2000, là où Internet a tout fait basculer, lisez ce roman, dense mais terriblement addictif.

« Un jour, dit-elle, tous ceux qui étaient là aujourd’hui, y compris Valeria, auront un travail et une famille tristes, une vie insipide. Pendant que moi, je te le jure, Elisa, je ferai quelque chose d’extraordinaire qui sera connu partout dans le monde, on parlera de moi, et ces pauvres imbéciles, ou qu’ils aillent, m’auront toujours sous les yeux, et il m’envieront. Tellement qu’il n’arriveront plus à être heureux. »

Toute la famille ensemble, Xavier de Moulins

« Rien n’est grave. Rien n’est jamais grave, mon chéri. Sauf la mort d’un enfant. »
Les ruptures et les deuils n’y changeront rien, chaque année, ils se réuniront pour fêter Pâques. Le grand-père arrivera en retard et la grand-mère, Paprika, aura préalablement bu beaucoup de whisky pour calmer ses tremblements et oublier que son mari l’a quittée pour une femme de 30 ans de moins. Les enfants organiseront la chasse aux oeufs pendant que les adultes découperont l’agneau pascal.

Max est venu sans Jeanne cette année. Elle travaille, répète-t-il, avant d’avaler un Xanax. Lui ne travaille plus. Il a perdu son job, sa femme, mais il n’a pas la force de leur annoncer. Les autres convives ne vont pas mieux. Son frère cache un triste secret sous une logorrhée agaçante. Personne ne semble à sa place autour de cette table. Mais Paprika y tient, quoiqu’il arrive, ils se réuniront en avril, même malades ou tristes. Elle livre à ses fils une superbe leçon de diplomatie et d’amour, au nom de la famille.
« Je remercie votre père pour tout ce qu’il m’a donné et apporté. Et je lui souhaite d’être heureux. Quand on aime quelqu’un, la moindre des choses est de le laisser partir avec élégance quand il choisit de se retirer. Personne n’appartient à personne, mes enfants. »
Max ne se doutait pas alors qu’il reprendrait ces mots plus tard à son compte, pour tenter de calmer sa peine face au départ de Jeanne.

Ce texte est saisissant et ses personnages m’ont émue. Je rêverais que la vraie vie soit un déjeuner chez Paprika, si seulement nous pouvions partager nos chocolats avec tous les gens que l’on a aimés et qui nous ont pardonnés.

« Les gens confondent trop souvent rupture et séparation. Rompre prend dix secondes, se séparer peut prendre une vie. »

Juste à côté de moi, Sophie Carquain

Quelle bonne surprise que ce roman !
J’ai été attrapée dès le début, le prologue annonçant la couleur, l’auteure a recueilli les confidences d’une jeune artiste traumatisée par l’attentat du 13 novembre, rencontrant un écorché d’un autre genre. Une exofiction prometteuse, l’art en fil rouge, un soupçon de mystère, j’ai tout simplement dévoré l’histoire de Susie et Niels.
Susie est peintre en décor. Un jour, un étrange chantier lui est proposé : peindre une fresque en 380° pour un garçon de 19 ans qui a disparu. Disparu, vraiment ? Depuis plus d’un an ? Une enquête a-t-elle été menée ?
Il semblerait que Niels ait disparu… dans sa chambre. « Juste à côté  d’elle ». On les appelle les Hikikomoris. Ce sont ceux qui ne supportent plus le monde. Il en existe des millions à travers le globe. On ne peut pas entrer dans leur pièce, ils sont comme des « homards à nu ». Les parents de Niels ont tout essayé, cela fait 13 mois qu’ils n’ont pas vu leur fils.
Au départ, Susie n’est pas au courant, elle pense être seule dans l’appartement . Alors lorsqu’elle entend un craquement et qu’elle aperçoit une ombre, tous ses traumatismes du Bataclan ressurgissent. Elle quitte le chantier et détale à toute vitesse. Les parents de Niels lui expliquent alors la situation. Dès lors, Susie décide de peindre pour lui redonner gout à la vie. Jour après jour, elle l’apprivoise et la fresque prend vie. Elle communique avec Niels à travers la porte, il lui répond par des petits mots qu’il glisse en-dessous. Un midi, il accepte de déjeuner avec elle, stores baissés, capuche sur la tête. Il ne parle pas de lui, mais la questionne sur cette fameuse soirée du 13 novembre. Puis Niels s’en va et quitte définitivement sa chambre. L’inquiétude de la mère de Niels redouble. C’est là tout le paradoxe de la maternité : on veut que nos enfants découvrent le monde mais on n’est pas prête à leur départ.
« Nous sommes tous désireux de nous libérer de nos chaînes, et terrifiés à l’idée de le faire. »
Un roman délicat et très bien mené. Un beau coup de coeur.

Note à l’attention de l’auteure : Sophie, si ton roman est adapté au cinéma avec Timothée Chalamet dans le rôle de Niels, (puisqu’il est stipulé qu’il lui ressemble), je veux être invitée sur le tournage !!

justeacotedemoi @scarquain @lillycharleston