Les Indifférents

Avant la chronique, quelques questions à l’auteur, Julien Dufresne-Lamy

photo (c) Melania Avanzato

J’ai découvert la plume de Julien à travers son roman de l’an passé « Deux cigarettes dans le noir » aussi intense que celui-ci.  Je vous recommande cet auteur si vous ne le connaissez pas encore. 

Bonjour Julien, et bravo pour ce roman drôlement bien monté ! Là tes yeux s’écarquillent et s’interrogent : peut-elle vraiment dire ça de mon nouveau-né?
Je m’explique : bien monté dans le sens où le montage de l’histoire, une bande d’adolescents dont le groupe va voler progressivement en éclats, est réalisé subtilement. Tout est suggéré dès le départ sans rien dévoiler, le roman alterne ainsi entre passé familial, présent du drame, dans une construction parfaite. Comment t’y es-tu pris? Fais-tu partie des adeptes du plan?

Mes yeux ne s’écarquillent jamais, c’est un don de naissance. L’idée de départ était d’ouvrir le livre par un drame, un accident terrible et vague, qui par la prolepse, se reconstitue au fur et à mesure de l’histoire, pour se révéler aux dernières pages. C’est une construction complexe, mais je n’ai pas écrit de plan. J’avais les images dans ma tête, chaque scène de la journée (le lever, le bus, la route, la plage, le commissariat) menant à l’accident tragique. Une fois que je les ai tous écrites, en résonance avec l’histoire principale, je les ai mises dans l’ordre, comme des pièces de puzzle. Comme un casse-tête chinois, surtout.

Cette bande d’adolescents, « Les Indifférents » comme on les surnomme, fait partie d’un milieu très bourgeois, un microcosme de notables du bassin d’Arcachon. Connaissais-tu ce milieu et ce lieu avant de les écrire ? Peux-tu nous raconter la genèse de ce roman ?

Je connaissais un peu les lieux, mais pas tellement, comme je n’ai pas fréquenté le milieu bourgeois du bassin. J’y suis allé en repérage à nouveau, avec une de mes meilleurs amis qui a vécu là-bas toute son adolescence. J’avais des noms de ville en tête, des sensations, des couleurs, les mêmes que celle de mon enfance à la Rochelle. Le reste, je l’ai deviné, je l’ai brodé. Les bourgeois ne sont pas si mystérieux que ça.

La narratrice, Justine, est une jeune femme, elle écrit à la première personne. Ce n’est pas la première fois que le personnage principal de ton roman est une femme, déjà l’an passé dans « Deux cigarettes dans le noir », tu choisissais ce vecteur. Cela m’interroge : changer de sexe offre-t-il plus de liberté d’écriture et d’imaginaire ?

J’essaie d’alterner de roman en roman depuis mon premier texte « Dans ma tête, je m’appelle Alice ». Tout est dit avec ce titre. Je ne fais pas de différence entre le personnage masculin et féminin. C’est un personnage avant tout, d’idées et de chair. Mais sous les traits d’une femme, j’aime ce besoin de monter une nouvelle pente, de m’oublier totalement. Dans mon prochain roman adulte, je donnerai voix à des personnages qui ne sont ni homme ni femme, ou qui sont les deux, ou qui sont autre chose. Encore une nouvelle pente à arpenter.

L’une des grandes thématiques de ce roman est le poids familial, que les parents sont à l’origine et responsables de nos actes. Te sens-tu toi aussi porteur de ce fardeau ?

La famille est un fardeau, toujours. Il y a ce déterminisme qui me fascine dans chaque clan, c’est une obsession dans mon écriture. J’essaie de jouer avec, même si dans la vie, je n’aime pas vraiment avoir de poids sur les épaules. Ni porter de sacs lourds.

Personnellement je t’ai senti très en confiance dans l’écriture et c’est très agréable à ressentir pour le lecteur. La confiance s’acquiert au fur et à mesure des livres ou pas forcément ?

C’est drôle parce que le mot « confiance » ne me vient jamais quand j’écris, alors que c’est tout à fait ça. C’est une fluidité qui se gagne, de livre en livre. Avec mon premier texte, je tricotais chaque phrase à la limite de la névrose, je sur-écrivais, cela ressemblait presque à de la poésie. Maintenant les phrases sont libres, elles font ce qu’elles veulent, même si je garde un faible pour les images qui frappent et les formules corsées.

J’ai vu que tu publiais un roman « Boom » chez Actes Sud junior en avril ? Quel travail ! Qui a été écrit avant quoi?!

Habituellement, à la fin d’un manuscrit, je me sens morose. L’histoire est finie, le rideau est lourd au sol, je vis cette fin comme une dépossession, comme un « et maintenant quoi écrire ? ». Il faut du temps pour répondre à cette question.
Mais pour Boom, cela a été fulgurant. J’ai envoyé le manuscrit terminé des Indifférents à mon éditeur un jeudi soir. En me couchant, j’avais l’idée de ce nouveau roman YA et même ce titre, Boom. Je l’ai écrit en un mois.

D’autre part le sujet de « Boom » a l’air très fort, penses-tu qu’il plairait plus à ma fille de 10 ans ou à moi ?

C’est un roman Young Adult, mais les étiquettes, il faut s’en méfier. Actes sud Junior publie des textes réalistes et ambitieux, parfois bien plus matures que certaines publications générales. Je ne change pas d’écriture quand j’écris. Tout le monde peut lire de tout, et heureusement. D’ailleurs, les Indifférents étaient à l’origine conçus à une publication Young Adult et j’ai changé d’avis en cours de route. Boom parle de la mort d’un adolescent durant un attentat, sauf que ce texte est plein de couleurs, de fêtes, de sarcasmes et de vie.

As-tu actuellement d’autres projets d’écriture ? As-tu le temps de lire aussi? Si oui quels sont les romans en cours ou à lire ?

Actuellement, je lis « Me voici » de Foer que je trouve brillant et mille livres m’attendent près du lit, Maggie Nelson, Ivan Jablonka, Tennessee Williams, et des romans graphiques aussi. Après les Indifférents et Boom, un autre roman sortira en octobre prochain chez Actes sud Junior. Mon premier roman jeunesse, pour 9-15 ans. Avec de la magie, du Japon et une famille d’expatriés français haute en couleurs. Je suis en plein peaufinage tout en débutant le prochain roman adulte, pour Belfond, rentrée d’automne 2019. Jonglage !

Merci Julien de répondre aux interrogations nées au fil de la lecture de ce très bon roman, je te souhaite toute la réussite que tu mérites.

Le roman

Les Indifférents. Ce sont ces adolescents qui restent entre eux, indifférents aux touristes et au reste du monde, unis par le sable. Les Indifférents naissent, se rencontrent et meurent sur la plage.

« Les adolescents sont incontrôlables et morts de faim. On les laissera faire. On les laissera jouer et tuer. L’adolescence est un passage obligé, une espèce de souveraineté. C’est la sombre période de l’indifférence. »

C’est justement au début de l’adolescence que Justine débarque avec sa mère au Cap-Ferret. Elles ont tout laissé derrière elles en Alsace, l’appartement et ce père qui les avait tant fait souffrir, pour tenter de reconstruire une nouvelle vie. Après un entretien téléphonique, sa mère est embauchée comme comptable de Paul Castillon, riche notable de la région du « Bassin ». Elles intègrent toutes deux la maison de famille et la mère devient une employée de plus dans la grande demeure.
Théo Castillon apprivoise rapidement Justine. Mais pour faire partie de sa bande, elle doit se soumettre tout un été à un bizutage difficile. Léonard et Théo la testent et elle réussit. A la fin de l’été, Justine fait partie des Indifférents.
De cet été, Justine gardera un souvenir idyllique, elle y apprend le gout de la liberté, la joie de faire partie d’un clan, la complicité éternelle d’une amitié.

Notre nuit blanche est bleue. Le bleu du ciel éclairci par les rouleaux de vagues qui frappent la terre. Le bleu des flammes et des yeux de Théo qui me dévisagent sous la canopée. Toute la nuit on explore la forêt comme une chambre secrète. Léonard joue les éclaireurs, ses pas sont silencieux, on avance, façon lézard, et chut, on regarde droit devant. On cueille le cerfeuil et les mûres, on les croque à pleines dents, ça gicle, nos visages deviennent des confitures.

Puis la rentrée arrive, Daisy revient. La bande des indifférents est au complet. Trois années passent et leur complicité se renforce. Les limites sont les mêmes que celles de leur parents avant eux : il n’y en a pas. C’est un monde bourgeois où tout se fait et tout se tait, de grandes réceptions familiales s’organisent en même temps que de grandes orgies adolescentes sur la plage, Paul Castillon a la main mise sur tout le bassin, sur le rivage qu’il endigue, sur ses affaires obscures et sur le commissaire.
Un jour, Justine rencontre Milo, trop différent pour faire partie des Indifférents, et pourtant il rappelle à Justine le milieu modeste d’où elle vient. C’est le début de la rupture entre elle et les autres. Pourtant, si entrer dans le clan était difficile, en sortir n’en paraît que plus compliqué…

Dans ce microcosme étouffant parfumé au sel se rejoue l’histoire de ce qui a été écrit avant nous. Les liens se tissent adroitement entre tous les personnages et le Bassin apparaît alors comme un lieu de fascination dont on ne peut s’extraire, où l’on revient inéluctablement, répéter des schémas ancestraux.

« Dans toutes les histoires, les parents sont responsables. A l’origine des drames, leur passé, leurs histoires, leurs liaisons, leurs absences, leurs maladies, toujours incurables. »

Mon avis

Immense coup de coeur pour ce roman de Julien Dufresne-Lamy, aussi intense que le précédent ce qui confirme son talent. Une narration impeccable et un vocabulaire riche portent une histoire adroitement menée. Une fluidité et un rythme parfaits pour nous entraîner vers une fin inattendue.

J’ai aimé l’humour et la sincérité émanant de ces presque adultes, la fraîcheur de cet âge de la vie où tout se joue et tout s’apprend. J’ai aimé être emportée par leur énergie et l’histoire de chacun des personnages. Tout se tient et tout est intéressant dans ces trois cent pages, aucune longueur et un suspense bien dosé.

C’est un roman magistral sur l’adolescence et le poids familial, un livre subtil et violent dont on ressort les cheveux emmêlés par le vent et les secrets, le coeur brûlé par le soleil et le drame.

Le signe astrologique du roman

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Gémeaux ! Pour la dualité et l’ambivalence du caractère des personnages et de ce milieu parfois hypocrite, prétentieux et mondain. Le Gémeaux a cette capacité de changer de facette en un clin d’œil ; de charmant il peut devenir tout d’un coup morose ou acerbe, c’est un signe qui cache très bien son jeu, à l’instar de Théo ou de son père Paul.
C’est un signe de polarité positive et de qualité mutable qui réussit grâce à son réseau, dont il se sert pour parvenir à ses fins.
Ce signe malin est néanmoins extrêmement positif et travailleur, tout dans l’attitude de Paul faisait coïncider le personnage avec ce signe.
Les Indifférents eux aussi avec tous quelque chose de Gémeaux, notamment Daisy, par son humour, sa curiosité, ce groupe d’adolescents qui veut tout tester, tout voir, adorables arrogants.
Dans la roue du zodiaque, le gémeaux est défini par la maison III, celle qui incarne le début de l’expression personnelle et donc l’adolescence, mais elle est aussi celle des frères et soeurs, des clans, des voisins, de l’environnement immédiat : c’est ce qu’il ressort de l’ambiance du roman.

Une longue impatience

Bretagne, 1950. Ce soir, Louis ne rentre pas dîner. Pour Anne, sa mère, c’est le début d’une longue impatience. L’espoir de le revoir est mince, Anne connaît malheureusement la raison de sa fuite. Etienne, l’homme avec qui elle s’est remariée, ne le supportait plus, ce fils témoin de sa vie d’avant, jusqu’à le frapper pour le punir. « Parfois on se découvre le coeur moins grand que l’on croyait » lui explique Anne dans l’une de ses lettres.

Louis avait 10 ans environ lorsqu’Anne s’est retrouvée veuve, son mari marin emporté par la guerre et la mer. Puis Etienne est venu la chercher, lui le bon parti, elle cette « seconde main » cette femme d’un milieu pauvre. Malgré l’amour d’Etienne et des deux nouveaux enfants issus de leur mariage, comment le coeur d’une mère peut-il continuer de battre, coupé ainsi en deux ? Le regard sans cesse tourné vers les bateaux qui reviennent de l’océan, Anne attend son fils, et lui écrit des lettres. Dans ces lettres, le festin, la description exhaustive de l’orgie, celle des mets, des crustacés et douceurs qu’elle prévoit de placer sur la table le jour du retour du « fils prodigue » ou plutôt de l’enfant désaimé.

Mon avis

Ce roman à l’écriture très belle sème subtilement la révolte dans le coeur des femmes qui le liront. A quel point peut-on être ainsi soumise à un homme ? Au nom de quel confort peut-on s’enfermer dans une prison dorée? Anne pensait être sauvée par Etienne lorsqu’il lui a offert cette deuxième vie, ce foyer chaud et luxueux pour elle et son fils, ainsi que tout son amour car Etienne déborde de désir pour Anne, jusqu’à la vouloir pour lui tout seul. Mais que faire lorsque l’on a deux enfants en bas âge? Impossible de claquer la porte et retourner à la misère, surtout en 1950, pour retrouver un fils de seize ans parti à l’autre bout du monde.
J’avoue que le personnage d’Anne m’a un peu agacé, en tant que mère dans la même situation, je comprends mal comment on peut laisser se faire dominer et « admettre » l’attitude du beau-père. C’est un parti pris, mais nous sommes fortes, et malgré l’amour et la fascination envers l’homme, nos enfants devront toujours rester prioritaires.
L’histoire sonne juste cependant, mais j’ai eu envie de secouer Anne au fil des chapitres, surtout au moment de ces interminables lettres larmoyantes et plaintives envers un fils qui avait sûrement plus souffert qu’elle. Sa façon de se résigner au lieu de se battre, d’attendre son fils au lieu de le chercher (la fin du roman prouve à elle-même que ce n’était pas si compliqué de le retrouver!!) m’a un peu gênée dans cette lecture qui était toutefois d’une splendide écriture et fluidité. L’objet livre en lui-même, format, couverture et feuilles soyeuses et souples, l’ensemble forme un texte d’une grande qualité.

Extrait choisi

Pendant de longues semaines, après cet éprouvant Noël, Étienne n’a plus entendu ma voix. Les repas était prêts, la maison propre, les enfants semblaient s’accommoder d’une mère silencieuse qui les choyait, les embrassait, les caressait, les baignait, recousait l’oeil de l’ours en peluche ou la couverture de la poupée, qui leur confectionnait de nouveaux dessus-de-lit chauds et moelleux, des nouvelles robes de chambre, qui continuait à préparer des gratins et des tartes. Comme si toute ma vie n’était vouée qu’à cela, à ce soin infini pour ceux qui sont là, autour de moi, et qui ne sont pour rien dans ce qui arrive. De ce qui est consumé en moi, je ne peux rien leur dire.

Le signe astrologique du roman

Poissons, sans hésitation. Ce roman obéit avant tout à Neptune, le Dieu des mers, celui qui régit le signe du poissons, ce Dieu qui engloutit tout, le premier mari d’Anne, puis son fils. Anne est cette sirène du roman qui attend et qui regarde au loin, au-delà du large.
D’autre part, l’une des pulsions inhérentes à Neptune est celle de victime-martyr-sauveur. Neptune veut sauver le monde ou une personne, car il n’aime rien autant que le sacrifice de soi. C’est sans doute ce qui m’a agacé chez Anne. Je comprends mal ces personnalités qui se sacrifient au lieu d’agir et qui manquent d’esprit pratique, surtout quand il s’agit de faire des choses au nom de l’amour.

Mais attention tous les poissons ne sont pas forcément ou seulement « neptuniens », ils sont un des rares signes à être placés sous l’influence de deux planètes, la deuxième étant Jupiter. Et le coté Jupitérien, enthousiasme, abondance, exaltation, orgie, ressort complètement dans le festin imaginé par Anne dans lettres, une corne d’abondance sans fin ni limites.

Eparse

Je suis une fille particulièrement décousue.

  • Eparse, adj fém, synonymes: constellée, abondante, éparpillée, sporadique, flottante, égarée, diffuse.
  • Eparse, adj fém, antonymes : compacte, massive, réunie.
  • Eparse, adj fém, anagramme : Séparé.

Est-ce par la séparation que débute Eparse ? En est-elle le coeur ou le fil conducteur ? Mais de quelle séparation parle-t-on? De ses parents? De son mari, de son amant? Ou encore de ses enfants ?

Eparse, le premier roman de Lisa Balavoine, pourrait être la petite soeur du livre de Roland Barthès, « Fragments d’un discours amoureux ». Des fragments d’histoires amoureuses, mais aussi des fragments de vie qui la définissent et la constituent, un état des lieux à quarante ans, l’âge où l’on hésite : bilan ou projets ? Résignation ou réalisation ?

Lorsqu’on m’appelle mademoiselle c’est pour me vendre un truc. Je n’ai plus d’enfants avec un âge à un chiffre. L’idée de faire l’amour dans une bagnole ne m’excite plus.

Des morceaux d’elle, mais aussi des sensations fugaces, des paroles de chansons, des définitions de mots inventés, des citations d’auteurs au milieu de citations d’enfants, des abondances d’anaphores, des séries de listes et des listes d’aphorismes.

Eparse est la femme française contemporaine dans tous ses paradoxes : ambition, féminité, érotisme, mélancolie. Eparse est rock-romantique, poético-pornographique, délibérément décousue. Une mère imparfaite, issue d’un mère imparfaite.

Je suis éparse, nous sommes éparses, vous êtes éparses. A conjuguer à tous les temps, pourvu que l’on s’y retrouve dedans. Des thèmes intemporels dont la revisite ne nous lasse pas. Car nous trouvons l’essence même de ce qui nous constitue : notre enfance, nos madeleines de Proust, nos traumatismes, nos premiers baisers. Une mère envers qui nous avons tout essayé. Nous nous retrouvons dans les ruptures, ou les non-ruptures, nous nous retrouvons en train d’accoucher, nous nous retrouvons quelques années plus tard à être mère seulement une semaine sur deux. Amante l’autre semaine. Ecartelée, déchirée entre nos personnalités, nos choix et nos non-choix, « un rythme bancal fait de vides et de pleins ». Jamais seule, ou alors beaucoup trop. Nous nous retrouvons dans le diagnostic du psy « vous vous attachez aux personnes qui ne sont pas disponibles pour vous », vous l’avez compris, nous nous retrouvons partout.
Un objectif commun nous rassemble dans ce premier roman, aimer vraiment, ne jamais faire semblant.

Je porte du vernis rouge presque tous les jours. Je porte le deuil d’une amie qui ne l’est plus. Je porte le même parfum depuis plus de 15 ans. Je porte du 38 quand tout va bien.

Mon avis

J’aime ce genre de roman reflet d’une époque, un livre document, générationnel donc presque déjà démodé car emprunt de nostalgie. Je l’imagine entre les mains de nos petits enfants devenus adultes : Voyons-voir ce qu’elle écrivait/lisait mamie? avant de lever un sourcil et comprendre qu’ils ne sont pas les premiers à apprendre la vie.
J’affectionne ces instantanés de réalisme pur, cette écriture qui sème de la poésie dans les moments bruts. J’aime ces romans qui se prêtent à cet exercice de l’intime et non de l’imaginaire, j’aime par-dessus tout les auteurs qui mettent le doigt sur les détails a la fois insignifiants et significatifs du quotidien.
A ceux qui diront qu’Eparse n’est pas construit, je répondrai qu’ils se trompent. Si le début du roman laisse penser qu’il va être question d’une succession de pensées, c’est l’histoire d’une vie de femme qui se joue devant nous, et l’amour dénominateur commun nous pousse en avant dans le roman, pour comprendre sa vie, ou peut-être la nôtre.

Le signe astrologique du roman

Cancer pour ce roman introspectif et lunaire. L’émotionnel dirige tout et ressort partout derrière une attitude choisie et a priori contrôlée. Le roman étant grandement autobiographique, je suis allée regarder le signe de Lisa Balavoine. Elle n’est ni cancer ni signe d’eau mais sagittaire; cependant je n’ai aucun doute sur la présence d’une dominante lunaire ou d’élément Eau s’exprimant dans son thème astral : le signe solaire étant ce que l’on dégage consciemment, non notre inconscient qui nous pousse à écrire par exemple.
En plus de l’émotivité camouflée, le cancer se distingue par une certaine vulnérabilité, une ambition certaine, un esprit de protection, il symbolise la maternité aussi (le cancer rejoint la maison IV, celle du foyer). Enfin l’amour est au centre des préoccupations du cancer, et il a une tendance à s’alourdir des relations anciennes et du poids du passé dont il refuse de se débarrasser.

Longtemps, j’ai cru que l’amour de mes enfants pouvait m’emplir tout entière. Je n’avais pas encore compris qu’en les étouffant de la sorte, c’est en réalité moi-même que j’asphyxiais.

L’auteure

Lisa Balavoine est née en 1974, elle est professeur-documentaliste, vit et travaille à Amiens.
« Eparse » est son premier roman, paru en janvier 2018 aux éditions J.C Lattès.

Extrait choisi

J’ai essayé le silence. J’ai essayé la distance. J’ai essayé la compassion. J’ai essayé le chantage. J’ai essayé la douceur. J’ai essayé la violence. J’ai essayé les menaces. J’ai essayé les groupes de paroles. J’ai essayé la psychanalyse. J’ai essayé les antidépresseurs. J’ai essayé l’abstinence. J’ai essayé les coups de pression. J’ai essayé les pétages de plomb. J’ai essayé de la diversion. J’ai essayé de la discussion. J’ai essayé les intermédiaires. J’ai essayé la famille. J’ai essayé la bienveillance. J’ai essayé la compréhension. J’ai essayé les retrouvailles. J’ai essayé les séparations. J’ai essayé l’amour. J’ai essayé la haine. J’ai essayé de comprendre ma mère. Sans résultat.

Soirée de remise de Prix 2017

Vendredi 26 janvier 2018, Librairie L’instant à Paris, s’est tenue la première édition du Grand Prix des Blogueurs Littéraires ! Environ quatre-vingt personnes étaient présentes autour d’un cocktail servi par François-Xavier Ferrol, gérant du restaurant Pirouette Paris Ier, pour couronner Bakhita, sublime roman 2017 de Véronique Olmi publié chez Albin Michel. 80 personnes, Auteurs, éditeurs et blogueurs confondus étaient présents, dans une ambiance festive et décontractée, et se sont laissés photographier toute la soirée par Albin Durand que je remercie infiniment pour sa prestation de qualité.

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Parmi les invités : David Foenkinos et Olivia de Lamberterie en guest star et marraine bienveillante, Eric Metzger qui écrit aussi bien qu’il nous fait rire dans Quotidien, François-Henri Désérable et son acolyte Clément Bénech, l’incroyable Sylvia Rozelier à l’origine de l’idée de ce Prix, la drôlissime Sylvie Le Bihan, les belles et inspirantes Charlotte Pons, Clarisse Gorockoff et Hadia Decharrière, ainsi que les talentueux Mahir GuvenJean-Baptiste AndreaSébastien Spitzer et Mathieu Ménégaux, venus avec un aplomb inégalables.

Au terme de mon discours dont je préfère oublier les hoquets et tremblements, Véronique Olmi s’est vue remettre un trophée de la part de notre communauté, ainsi qu’un encadrement de la photo de couverture du roman, provenant des archives du musée Nicéphore Niepce à Chalon-sur-Saône… ma ville! (les hasards sont souvent bons..)

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Notre lauréate, dans une interview qu’elle a donné au journal Valgirardin XVème a justement déclaré :

Je trouve cela bien de donner au livre des moments hors de tout ce qui est institutionnel, attendu, rituel. Là, tout d’un coup, une très belle surprise surgit, avec cette spontanéité, ce travail, cette énergie très joyeuse et très communicative.

La suite de la soirée s’est déroulée dans la même ambiance, rencontre, échanges et dédicaces entre blogueurs et auteurs adulés.

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Clément Bénech, Estellereads, unlivreparsemaine, François-Henri Désérable

Notre équipe s’est fait une joie d’accueillir, badger et orienter chacun et chacune. Je dois énormément à mon équipe de blogueuses, qui depuis la création du Prix a su innover, réfléchir, diffuser, partager… Parmi elles, je nomme Amandine de Livresse Littéraire, mon associée principale, trésorière du Prix, que je remercie énormément pour son aide au quotidien depuis le début. Il y a aussi Bénédicte d’aufildeslivres qui a géré l’actualité de la page Facebook du Prix avec une énergie incroyable, Charlotte de Loupbouquin ,  Céline de mes échappées Livresques, mais aussi Sarah, Alex de Bricabook et puis Carobookine et Julie Vasa dont le discours surprise à mon endroit m’a profondément touchée. Merci les filles !

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Sylvie Le Bihan, entourée de Céline, Caroline, et Sarah

Comme l’a parfaitement expliqué Solène (Larousse Bouquine) dans son article sur la soirée du Prix, les blogueurs étaient encore mal perçus dans le milieu littéraire. Trop libres, trop sincères, peu formés… et pourtant, cette soirée a permis à tous de constater à quel point ce Prix et cette union manquaient dans le paysage littéraire actuel, immergé constamment dans le bain des réseaux sociaux.

J’ai eu l’immense chance de vivre cela : une rencontre nécessaire et libératrice, une communion sincère et enthousiaste de lecteurs passionnés, ravis d’échanger avec leurs auteurs préférés ; des auteurs détendus, invités pour célébrer et non pour débattre, se défendre, ou encore se faire connaître.

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Nicolas Houguet, blogueur présent ce soir-là, a publié sur Facebook un superbe billet dans lequel il y a ce passage si émouvant :

Je me tiens un peu à l’écart de la foule qui ressemblait à celle d’une fosse de concert tant elle était nombreuse dans la librairie. D’un coup, je vois une forêt de téléphones portables s’élever. On se livre à des discours allègres sous des ovations enthousiastes. Tout ça, c’est de la joie.

Quand Véronique Olmi brandit le trophée qu’elle a gagné pour Bakhita, ouvre le beau cadre qui reproduit la photo de sa couverture avec l’allégresse d’une enfant un matin de Noël, un frisson d’intensité et d’émotion parcoure l’assistance. Et je l’éprouve aussi

Ce soir-là, j’ai vu des gens prendre conscience de leur voix et de leur nombre.
C’était comme assister au début d’un beau mouvement.

C’était une naissance.

Oui Nicolas, c’était sans doute cela que je cherchais, enfanter ce Prix c’était pour moi un aboutissement utile, une reconnaissance envers les réseaux à qui je dois tant de lectures enrichissantes, tant de rencontres éblouissantes. Bookstagram est une bulle d’air immense, une communauté qui certains jours, sauve, par sa disponibilité et sa bienveillance.

Tout cela s’est ressenti, le simple bonheur d’être ensemble, l’excitation de se découvrir, entre membres de l’équipe du Prix, mais aussi entre blogueurs, sans parler de la fierté immense de passer une soirée avec les auteurs comme s’ils étaient nos amis, comme si on les connaissait depuis toujours.

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Jean-Baptiste Andréa et Sandrine Babu, libraire

Jean-Baptiste Andréa, auteur de Ma Reine publiée chez L’iconoclaste , a su percevoir ce qui avait plu, a compris d’où venait la magie de la soirée. Il m’a envoyé ce mail au lendemain du Prix qui m’a tellement émue que je me suis promis, en tant que Présidente du Prix, d’en faire ma ligne de conduite pour les années à venir, afin d’en garder l’esprit intact.

Chère Agathe,
Merci encore pour la soirée d’hier. Tu as réussi l’exploit de monter en un court laps de temps un événement très réussi. J’ai la réputation d’être assez réfractaire à toute forme d’organisation formelle, tables rondes, exégèse, etc… et la soirée d’hier était à cet égard une vraie bouffée de fraîcheur. Décontractée, joyeuse, des amis réunis autour des livres plutôt que pour écouter des logorrhées.
J’espère que tu sauras préserver, dans les prochaines éditions, cette fraîcheur. Que tu résisteras à la pression de l’institutionnalisation, « d’essayer de faire mieux ». Car tu ne pourras pas faire mieux, c’était parfait comme ça.
Amitiés, 
Jean-Baptiste Andréa

Dans quel état pouvais-je être, autrement que comblée par cette première édition ? Merci à tous , et vivement l’année prochaine !!

Avant de finir en images je vous joins quelques posts Instagram dont la beauté des mots résonnera en moi longtemps tellement ils m’ont fait plaisir !

Le mot d’Hadia

Le mot d’Aurélie

Le mot d’Amandine

Le mot de Mademoiselle do Lit

Et enfin, quelques photos de cette sublime soirée…

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Crédit Photo : ALBIN DURAND @_albin_

Fugitive parce que reine

Premier grand coup de cœur 2018 avec Fugitive parce que reine de Violaine Huisman.

Il est question d’une mère et ses deux filles, de leur immense amour.
Ce roman a le génie de sa construction. Pour raconter sa mère, l’auteur ne commence ni par le début ni par la fin, mais par le milieu, c’est-à-dire sa mère comme elle l’a connue, jugée, aimée et détestée avant de la comprendre.

L’auteur nous livre cela dans une première partie, son enfance brutale, chaotique, le récit autobiographique de sa propre enfance, autour d’une mère que l’on dit d’emblée «malade» ou « maniaco-dépressive », un père qui leur rend visite le soir, irréprochable, intouchable, LE père, celui qui a l’argent, celui qui reste calme, celui qui mène sa vie. Une mère qui fait des crises, internée, une mère dont on vide les cendriers, une mère qui raconte des choses que l’on ne voudrait pas entendre, une mère fantasque dont on a honte et fière en même temps auprès des copines. Une mère que l’on aime, infiniment.
Et puis il y a une sœur aînée, qui nous tient les doigts pour s’endormir. Une sœur avec qui l’on partage cette mère un peu spéciale. Cette soeur qui ne quitte pas le roman, cet autre témoin de cette enfance si peu ordinaire.

Deuxième partie, on passe de l’autobiographie de Violaine à la biographie de Catherine, la mère. Et là tout s’éclaire. Catherine a eu mille vies avant d’avoir ses filles. Catherine danseuse, Catherine pauvre, Catherine différente aussi. Qui ne finit pas «maniacodépressif » avec un passé aussi surchargé ? Qui ne revendique pas sa liberté de femme, d’épouse, de mère après une enfance à l’hôpital, une mère distante, un père pervers, un mari excessif ? Six noms différents ?

Dans la troisième partie, Violaine devenue adulte reprend la narration, elle a le recul sur l’histoire et nous aussi, on fait désormais partie de l’histoire. Le roman se referme sur notre âme bouleversée.

C’est l’histoire sublime d’une femme extra-ordinaire dont la beauté n’avait d’égale que l’immense amour qu’elle portait en elle.
L’écriture est splendide, fluide, percutante, bouleversante. 
Magnifique premier roman !!

Le signe astrologique du roman

Lion ! Un signe de feu pour cette histoire de femme hors du commun ! Lion pour son endurance, pour son énergie, sa dignité aussi, son goût du spectacle et de la danse, son tempérament libre, colérique, hautain et condescendant parfois.
Une femme qui n’en ressemble à aucune autre, qui se distingue de la masse ne pouvait être classée dans aucune catégorie ! Il est impossible d’ignorer le Lion, c’est une personnalité spectaculaire qui fait forte impression, mais aussi chaleureuse et positive qui fait entrer le soleil dans la vie de ses proches. Le lion est quelqu’un qui nous agace mais dont on a du mal à se séparer !
Le lion aime l’argent, ce qui brille : Catherine ne pouvait se contenter d’une vie de provinciale, elle en voulait plus, elle n’a pas pu résister à tomber dans les bras d’un homme riche…
Le lion régit également la maison V, celle de la créativité, de l’art et du spectacle.

Extrait choisi

« Pour maman, être une mère suffisamment bonne n’avait rien d’une évidence. Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation de la maternité, et aux bouleversements affectifs, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner en retour. Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait finir, qui survivait à tous, flambait plus haut que tout, pardonnait tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle le put.

Pactum Salis

Amicitia Pactum Salis : « l’amitié est un pacte de sel », elle est éternelle et durable, comme le sel.

Mais s’agit-il vraiment d’amitié dans ce deuxième roman d’Olivier Bourdeaut, cette relation d’attirance/répulsion entre un paludier et un agent immobilier, tous deux seuls et trentenaires au coeur des marais salants, ou plutôt une sorte de curiosité extrême, entre fascination et régression?

A la base, rien ne semble les lier, si ce n’est une certaine solitude. Jean est venu de Paris pour s’installer dans les marais salants de Guérande. Il se lève à l’aube et mène une vie quasiment monarcale. Il semble se conforter dans cette vie minimaliste, l’effort et le retrait ; se frotter à l’âpreté de la vie le rassure.
Michel quant à lui recherche la réussite, le luxe et l’argent infiniment. A trente ans, il s’estime accompli, il n’a besoin de rien ni personne dans sa vie. Un soir, il décide de boire jusqu’à perdre connaissance. C’est ainsi qu’il finit dans le tas de sel de Jean, complètement ivre.
De cette rencontre faite sur une querelle, le dégoût et la curiosité de l’autre, de leur dissemblance totale naît une sorte de complicité presque fraternelle. Dès le lendemain, Jean et Michel passent ensemble une nouvelle soirée mémorable où rien ne semble pouvoir les arrêter. Une amitié fusionnelle qui rappelle à Jean une autre amitié, parisienne, avortée et qu’il pourrait réparer avec celle-ci. Mais est-ce seulement possible?

 

marais-salants-guerande-sel

Mon avis :

L’auteur était dans le viseur après le succès phénomal d’« En attendant Bojangles ». Et c’est avec ravissement que ce deuxième roman vient confirmer son talent. Résolument un grand écrivain. Un style unique et burlesque, un vocabulaire extrêmement riche, des dialogues pointus et rythmés, un décor original, un imaginaire comme on n’en voit plus, une construction parfaite, un thème contemporain rarement abordé, on ne peut que s’incliner devant tant d’atouts.
Peut-être un peu trop parfait pour en faire un coup de coeur absolu, l’ambiance loufoque propre à l’auteur ne m’a pas tout de suite attachée, et surtout il était difficile de me faire autant pleurer que la scène des parents qui dansent sur Nina Simone dans le premier roman. Mais l’auteur a fait le job : il a démontré qu’il était l’auteur à suivre, il a su confirmer son univers, sa plume, son concept. J’ai adoré voyager au pays du sel, cette histoire estivale sortie en hiver m’a réchauffée. Je lirai son troisième roman avec encore plus de curiosité !

Le signe astrologique du roman

Au début de ma lecture, j’ai identifié Jean comme capricorne, et Michel comme poissons. Jean pour sa solitude et son endurance, Michel le flamboyant pour sa réussite, sa velléité aussi, son métier, son goût des belles choses et faciles. Le capricorne est droit et entier, le poissons n’a pas de principe, au niveau des valeurs ce sont deux signes opposés. L’un et l’autre s’envient, car ils retrouvent chez l’autre ce qu’ils n’arrivent pas à être eux-mêmes.
Et au final, Olivier Bourdeaut parvient tellement à ne pas faire de ses personnages des êtres caricaturaux, que les pistes se sont brouillées, une fois n’est pas coutume. Je trouvais à Jean des comportements soudains et irréfléchis, et à Michel une certaine constance.

Et au final, en refermant ce roman, c’est l’ensemble et l’ambiance qui me l’a confirmé : le roman est gémeaux. Car il traite de la gémellité de deux hommes différents, le gémeaux illustre parfaitement la dualité du signe : le thème de l’amitié entre hommes qui sont devenus comme frères, à l’image d’Abel et Caïn qui s’aiment autant qu’ils se détestent.
Le gémeaux a deux visages, il est impatient, versatile et curieux… et positif  !! Ce roman, si j’ai oublié de le mentionner, est extrêmement drôle, les dialogues pourraient être ceux d’une comédie théâtrale, ambiance gémeaux garantie.

Extrait choisi

Pourquoi Jean se retrouva-t-il torse nu sur le trottoir, accroché à la jambe du videur, vers quatre heures du matin? Pourquoi Michel tentait-il de protéger la bouteille de vodka des mains du même videur, en ricanant comme un lutin malveillant? Une sombre histoire de baiser volé et de mouvement de foule pourrait peut-être l’expliquer. Dans quelles circonstances arrivèrent-ils à se détacher des griffes du molosse? Pourquoi s’échappèrent-ils vers la voiture en battant des ailes et en criant comme des cormorans? Une envie de voler tout simplement, et une idée précise de la liberté.

Une vie sans fin

Voici un selfie de moi et du nouveau roman de Frédéric Beigbeder. Pourquoi poser avec les auteurs quand on peut poser avec leurs livres ? Ceux qui l’ont lu comprendront : le « selfisme » est, avec la vie éternelle et la paternité, un des fils rouges du dernier roman de l’auteur, qui dans ce nouvel opus nous offre des lignes noircies d’aphorismes mordants :

  • Le selfie est le langage nouveau d’un époque narcissique. Il remplace le cogito cartésien: « je pense donc je suis »  devient « Je pose donc je suis ».
  • Nous sommes avides de reconnaissance faciale. Notre visage a soif de clics.
  • Autrefois, la domination était réservée à la noblesse de cour, puis aux stars de cinéma. Depuis que chaque humain est un média, tout le monde veut exercer cette domination sur son prochain, partout.
  • Aimons-nous nos enfants uniquement par narcissisme ? Un enfant est-il un selfie vivant ?

Lire un roman de Beigbeder, c’est avoir pris rendez-vous avec votre meilleur ami. Vous riez sans vous arrêter, et par la même occasion vous palabrez ensemble sur l’avenir. Il a cette qualité indéniable : entraîner le lecteur dans ses élucubrations personnelles et faire de vous son partner in crime number one.
Voici le tableau qui résumerait parfaitement votre idylle amicale : vous êtes installé confortablement avec votre roman et gloussez à un rythme régulier depuis deux heures. Soudain, vous venez de lire un passage époustouflant de par son sens et sa forme. Vous décrétez en votre for intérieur que la terre entière doit prendre connaissance sur le champ de ce passage.
Option 1 : vous cherchez l’appui de la première personne qui passe à côté de vous « Ecoute ça c’est génial; tu vas adorer, bouge pas je te lis un passage… hein tu ne trouves pas que ce qu’il dit c’est vraiment tout à fait ça quoi? Oh et ça! Ecoute écoute !! » …C’est à ce moment-là que votre mari/enfant/femme de ménage/prof de flûte se carapate discretos, ce qui vous amène directement à :
L’option 2: Afin d’évacuer enthousiasme et/ou frustration de ne pas avoir été entendu, vous publiez sur les réseaux un, deux ou trois posts de vos passages préférés pour obtenir l’approbation de vos congénères et donc… des likes. Vous venez, sans même vous en rendre compte, d’effectuer la démonstration mathématique de son 1er chapitre sur les affres du selfisme narcissique et solitaire des réseaux sociaux. Et là vous pensez : il est très fort.

Peut-être vouliez-vous le résumé du roman et l’avis subjectif d’une inconditionnelle de Frédéric Beigbeder ? Les voici.

Le roman

Dans cet opus, le narrateur s’est éloigné de l’image du trentenaire célibataire et égoïste ; il est devenu un riche animateur de télé-réalité, patriarche d’une tribu moderne aux allures de famille nombreuse recomposée et futuriste : sa jeune et jolie femme médecin biologiste, ses deux filles Romy et bébé Lou, demi-sœurs, et enfin le petit dernier : Pepper le robot nippon, personnage farfelu et hilarant ayant tout à fait sa place dans la fratrie.

Un jour, la question de sa fille Romy produit chez lui un électrochoc. Est-ce que les papas meurent ? Ah ça non, il n’avait pas vu les choses sous cet angle.
Hors de question de mourir. Frédéric a loupé la tendance vegane, le sans-gluten et les cours de pilates ? Peu lui chaut, il va devenir immortel.
Il part alors à la conquête de la fontaine de jouvence idéale, entraînant sa tribu à Jérusalem, Genève, Autriche, New York… Il donne la réplique aux grands pontes de la biologie cellulaire, écoute les discours des transhumanistes, se rend dans un institut de détox haute gamme et mâche des légumes. Puis des lasers renouvellent son sang : sans limites, il veut tout savoir et tout tenter. Il nous entraîne alors dans des chapitres pointus et documentés sur le sujet des cellules souches et cellules T, des télomères et des mitochondries. Dans sa quête d’une vie sans fin, Frédéric n’a pas peur de perdre ses proches, il sait qu’il aura l’éternité pour les reconquérir.

Recherche-t-il vraiment l’immortalité ou veut-il juste désobéir à la mort ?

 

Mon avis

Retrouver la démesure de l’auteur, son auto-dérision et ses déclarations enflammées sur les femmes : le plaisir demeure intact! Frédéric Beigbeder n’a pas vraiment changé et on s’en réjouit. Achetez du Beigbeder vous aurez du Beigbeder.
La nouveauté était ailleurs : lire des dialogues dont l’interlocutrice principale est sa fille de dix ans ou des grands scientifiques, ça c’était nouveau et réussi car sujets à écueils. Caler sa prose au rythme des séquences ADN et nous assaillir de données biologiques, c’était très nouveau aussi, un peu moins pour moi, car le sujet passionnant du transhumanisme, ces hommes qui paient pour ne pas mourir, je l’avais découvert il y a quelques mois avec « L’invention des corps » merveilleux roman de Pierre Ducrozet, (qui n’est autre que le dernier Prix de Flore de F.B, tout se recoupe).

Je pense qu’il y aura deux grands types d’avis pour « Une vie sans fin » : Ceux qui aiment le personnage et l’auto-centrisme de l’auteur préfèreront peut-être la première moitié du roman que la deuxième qui risque de les perdre dans les méandres de la génétique. Et puis il y aura ceux qui s’agacent des interventions de l’auteur qu’ils jugent intempestives (que pour ma part je recherche avidemment) et qui se régaleront de s’enrichir intellectuellement car l’auteur a poussé le sujet scientifique très loin.

Personnellement, j’aime ses égarements philosophiques humoristiques et allusions sexuelles décalées qui jalonnent le roman et permettent de le rendre digeste. J’aime à la fois le masque qu’il porte et l’image de vieux dandy qu’il entretient, tout ce qu’il veut bien nous donner de lui en somme.

Ce roman est une ode décalée à la vie saine et à la paternité, qui donne envie de visiter Jérusalem, de s’acheter un robot connecté et de boire du jus de citron au réveil !

Le signe astrologique du roman

Verseau !

Le verseau est le signe symbole de la science, du progrès, des avancées technologiques. La science attire plus que tout l’esprit rationnel et novateur du verseau. Ce signe est un anti-conformiste curieux, imprévisible, avide de découvertes et complètement hyper actif. Le verseau peut être ce « vieux hippy » qui n’avance pas ou l’anarchiste qui n’a pas remarqué la fin de la révolution. Par ailleurs, le verseau se trouve souvent parmi les grands auteurs et les agitateurs sociaux.
Sans le Verseau, il n’y a pas d’évolution.
L’obsession du narrateur, mais aussi Pepper, le robot du roman, m’ont clairement évoqué ce signe.
Sa planète, Uranus, est celle du changement, de l’originalité, de la déviance.

Extraits et citations du roman

Créer une vie est tellement plus facile pour un homme que de repousser la mort.

Le bon sexe, c’est quand deux égoïstes cessent de l’être.

Dans notre époque sans relief, seule la mort donne le vertige.

La peur de l’âge est une angoisse de la mort travestie en hédonisme attardé.

Ma génération est passée en un clin d’oeil de l’inconséquence à la paranoïa. J’ai l’impression que le changement a eu lieu en une nuit. Soudain, tous mes potes destroy des années 80 ne jurent plus que par la nourriture bio, le quinoa, le véganisme et les randonnées à vélo. Une sorte de GGBG (Gigantesque Gueule de Gois Générationnelle) s’est emparée de nous. Plus mes amis étaient foncedés dans les toilettes du baron il y a vingt ans plus ils me donnent des leçons d’hygiène de vie et de santé aujourd’hui. C’est d’autant plus surréaliste que je ne l’ai pas vu venir! J’étais peut-être dans un trou noir avec mes divorces et mes émissions de télé, je croyais qu’il était encore cool de se droguer avec des escort girls, je n’avais pas vu le monde changer autour de moi. Des mecs qui terminaient dans le caniveau à huit heures du mat sont devenus des ayatollahs des légumineuses, et mes anciens dealers, des apôtres de la marche en montagne chaussés de croquenots North Face. Tout d’un coup, si tu allumes une cigarette tu es un assassin suicidaire; si tu commandes une caïpirovska, un déchet puant. T’as pas lu Sylvain Tesson? Pauvre de toi. C’est leur passé qu’ils engueulent. Même Sylvain a failli crever à force de grimper bourré sur les toits. Arrêtez d’en faire un moine écologiste ! Tesson est comme moi : un alcoolique russophile qui a peur de crever.