La beauté des jours

 

Jeanne a quarante-cinq ans, est mariée avec Rémy, ils ont deux filles. Jeanne est un femme d’habitudes, elle aime les abeilles, le chat, regarder les trains passer, et la beauté des jours.
Elle est soudainement fascinée par une artiste serbe, Marina Abramovic, dont l’oeuvre est d’étudier et repousser les frontières du potentiel physique et mental à travers ses performances. Jeanne cherche alors à modifier le cours de ses journées par des petites choses, jusqu’à ce qu’elle décide de suivre un homme dans le rue.
Cette rencontre va bouleverser ses certitudes et son quotidien, sans révolte, juste en éveillant en elle l’amour infini de la vie.

Mon avis

Pour ceux qui ne la connaissent pas, Claudie Gallay est cette alchimiste qui transforme des petits riens en or afin de nous interroger sur le quotidien. Dans ses romans, il ne se passe jamais grand-chose, souvent ils sont un ensemble de perceptions, de tableaux de la vie ordinaire, brute, réaliste.
De Claudie Gallay je connais les Déferlantes et Seule Venise, et ce nouveau roman n’a pas leur puissance. L’écriture m’a parue plus pauvre, le style encore plus dépouillé que ses précédents livres. Il est probable que ce soit volontaire, afin de retranscrire l’ambiance à la campagne et les « expressions des gens de terre » comme elles les appelle, mais personnellement j’ai été un peu lassée, la magie n’a pas opérée cette fois-ci pour moi, peut-être l’ambiance trop « campagne », la mère, le père, les vaches, « la M’mé »… le niveau des dialogues tombait parfois très bas, comme lorsque Jeanne glisse à sa nièce Zoé :
« Tu fais chier Zoé ! »
Moue d’étonnement chez moi…

Il n’en reste pas moins que c’est un très beau roman autour du sens de la vie, de la force de l’Art, mais je le déconseille à tous ceux qui aiment les rebondissements, pour info, il y en a deux, à partir de la page 320;)

Toutefois ce n’était pas les rebondissements que je cherchais mais malgré l’écriture à fleur de peau, ce roman me laisse une impression de déjà vu, un mélange d’Amelie Poulain dans l’Amour est dans le pré.

Extraits

Entre la naissance et la mort, le temps de vie est dérisoire, mais le dérisoire n’empêche pas d’être heureux.

La fin des choses est toujours contenue dans leur début.

Le signe astrologique du roman

Taureau.

Un signe fixe et de terre pour ce roman qui sent le foin et la réalité de la campagne, la traite des vaches, l’aube, les habitudes, le train de 18h01.
Le taureau est également un signe de polarité négative, tourné parfois vers la mélancolie et la contemplation. Jeanne est ainsi, un brin romantique malgré son emploi à la Poste, tournée vers l’Art comme ce signe vénusien, elle contient une certaine rêverie sans toutefois aller au bout de ses lubies.

Parmi les miens

Le roman

Il explore l’histoire d’une famille dont la mère est dans le coma, suite à un récent accident de voiture. Le médecin annonçant qu’il n’y a que très peu de chance pour qu’elle se réveille un jour, Manon sa fille, laisse échapper un « Autant qu’elle meure ».

Et c’est là que les liens sur lesquels nous tirions depuis l’enfance ont cédé.

Ses frères et soeurs sont horrifiés. A partir de cette phrase, les rapports entre les trois enfants et entre leur père vont s’intensifier, c’est le moment d’une remise en question familiale et existentielle. Dans cette famille où la communication et l’autodérision sont inexistantes, chacun semble devoir régler un problème personnel avant de se confronter aux autres. Il y a d’abord le père, un taiseux triste, Manon, la narratrice, jeune maman, Gabriel son frère, souffrant d’une maladie psychiatrique, et Adèle la jeune soeur enceinte de quelques mois et vivant avec une femme, inséminée par un donneur rencontré sur internet. Les trois enfants ne semblent plus partager aucune complicité. Parmi leur souffrance, chacun cherche sa place. Manon sort récemment d’une maternité difficile, elle ne parvient pas à prendre son rôle de mère, et c’est peut-être en explorant la vie de la sienne qu’elle trouvera enfin l’harmonie et le bonheur. Car qui était cette mère mystérieuse, qui cachait ses origines ?

J’hésite à me confier. A lui dire toute la difficulté à être mère quand la mienne est déjà en train de mourir, lui dire tout ce qu’elle ne m’a pas transmis et que je devrai trouver seule désormais; lui dire aussi toute l’intimité mêlée de défiance que j’éprouve pour mon bébé et qui me fait peur, me noue les tripes; lui dire encore que je n’ai plus le souvenir d’une telle intimité avec ma mère aujourd’hui que je suis adulte, et que ça aussi, ça me rend malade.

Du côté de la mère dans le coma, deux sujets centraux : que fait-on des vivants en état végétatif ? Combien de temps et dans quel état les garde-t-on ainsi à la maison?
D’autre part, où allait leur mère, le soir de l’accident, quand elle roulait dans une direction opposée à la maison ?

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce premier roman dont l’écriture est d’une grande qualité, et la complexité des rapports familiaux intéressante et portant à rélfexion. Le sujet de la mort cérébrale ne m’attirait pas à prime abord, il est cependant très bien amené, sans lourdeur, sans horreur.
La tristesse et la mélancolie abondent dans ce roman qui nous fait réfléchir aux liens que nous pensons inébranlables.

Ce qu’il reste d’une famille une fois les enfants devenus adultes ne tient pas à grand chose et notre fratrie particulièrement n’attend qu’un prétexte pour exploser.

Le signe astrologique du roman

Capricorne pour ce roman très saturnien. Le capricorne, signe d’hiver, représente la vieillesse, la maturité, mais aussi la mort. Saturne est la planète du temps, de l’ombre, du repli, mais aussi des épreuves et des responsabilités. Enfin, dans ce roman, le père taciturne mais sensible à la fois est un parfait représentant du signe.

L’auteur

Charlotte Pons est née en 1980. Elle a passé huit ans au sein d’une rédaction parisienne comme journaliste culture et chef d’édition. Elle a créé en 2016 les ateliers d’écriture Engrenages & Fictions.

 

Extraits

 

Alors on en vient aux mains. Bien entendu. Qu’espérions-nous? Qu’espérions nous à force de tourner en rond, rongés par l’attente, la vie entre parenthèses, chaque jour plus incertains de l’issue?

Qui suis-je si je n’aime plus maman?

Quarante ans à se réveiller à deux, comment s’endormir seul? C’est ce à quoi je songe en regardant papa : comment va-t-il survivre ?

Summer

Nous avons essayé de quitter le passé mais rien n’a bougé, tout est exactement là où nous l’avons laissé, il y a vingt quatre ans, aussi net et brillant que des morceaux de verre.

Benjamin est le petit frère de Summer, jeune fille disparue à 19 ans au bord du lac Léman et jamais retrouvée. Il entreprend la narration chez le docteur Traub, son psy, sa dépression chronique ayant atteint un tel paroxysme qu’il n’est plus capable de sortir de chez lui.
Qui était Summer, sa soeur? A-t-elle un lien avec son état?

Ma soeur ressemblait pour de vrai à une reine de beauté de feuilleton américain, ces filles saines, aux jambes élastiques, avec des dents blanches irréelles, et dans les yeux une lueur insaisissable évoquant le chagrin ou le mal. Ces filles qui ont des rêves trop grands pour elles, ou qui font naitre une douleur, quelque chose qui ressemble à du ressentiment, dans le coeur des garçons, et qui finissent dans le coffre d’un 4X4, au fin fond d’une forêt.

L’intrigue du roman réside non pas dans le dénouement, —où est Summer— mais plutôt pourquoi a-t-elle disparu? S’agit-il d’un enlèvement alors qu’aucune preuve ne permet de l’envisager ?
Petit à petit, Benjamin déroule l’enfance et le huis-clos familial. Une mère splendide, parfaite, adorée, un père puissant, riche, des soirées mondaines par paquet, des enfants livrés à eux-mêmes, déviants, et consommant énormément de drogue.
Summer est au départ une adorable petite fille blonde, conciliante, jusqu’au jour où elle se met à sortir, rentrer tard, répondre à ses parents, peu avant sa disparition. Ni les trois amies de Summer, ni l’entourage proche ne parviennent  à comprendre sa disparition, et il ne reste plus à Benjamin qu’à plonger dans les limbes de ses souvenirs les plus enfouis.

Le signe astrologique du roman

POISSONS ! Toute cette eau, partout, ce lac, qui encercle les personnages, cette piscine pleine d’algues, ces poissons aux yeux globuleux, ces autres poissons dans l’aquarium, donnant au roman une tonalité envoûtante et marécageuse, m’a rappelé le dernier roman de Didier Decoin, « Le Bureau des Jardins et des étangs », très aqueux également, et très odorant.

Par ailleurs, l’ambiance du roman ainsi  que le personnage de Benjamin sont totalement neptuniens, planète du signe Poissons. Neptune jette le trouble dans l’esprit pour réorienter l’âme humaine vers une compréhension plus large de ses zones d’ombre. Enfin, Neptune est le Dieu des mers, des océans, des lacs et des rivières, il agit souvent de manière insidieuse pour pousser à la faute et permettre ainsi, au terme d’un lent travail de réfléxion, d’épuration aussi, d’accéder à la pleine conscience.

Mon avis

J’ai beaucoup aimé Summer et j’ai été complètement happée par le récit.
J’ai lu ce roman d’une traite et je ressors de ma lecture étourdie. En prenant cette photo sur les bords de Saône, j’ai été prise d’un léger vertige, comme Benjamin lorsqu’il conçoit toute cette vie sous marine, les profondeurs du lac, les yeux globuleux des poissons, l’effervescence bouillonnante des profondeurs extrêmement bien dépeinte dans le roman.

« Il y a là-dessous tout un monde, comme le nôtre en négatif. Nous oublions que nous nageons dans une gigantesque mare, une flaque d’eau croupie, où tout ce qui est balancé pour être oublié —des machines à laver, des vélos, des cadavres?— y demeurera pour toujours, aucun courant ne les emmènera au loin, pour les polir et les dissoudre.

Ce livre est un excellent roman d’ambiance, dont l’esthétisme répétitif nous hypnotise.
Ce que j’ai préféré dans le roman, c’est que Summer symbolise l’absence et amène à la réflexion suivante : comment vit-on lorsqu’un proche n’est plus là, que ce soit à cause d’un décès, ou d’une rupture, ou pire, comme c’est le cas ici, sans raison vraisemblable ? Il est toujours intéressant de constater à quel point les absents et les histoires inachevées jouent un rôle prépondérant dans notre façon d’agir au quotidien.
Concernant le rôle qu’a joué la forme « thriller » de ce roman, c’est-à-dire, donner au lecteur des clés de compréhension au compte goutte pour le tenir en haleine comme un bébé à qui l’on donne la becquée, ce n’est pas ce que je préfère, et je ne sais pas si cela est utile quand la qualité littéraire est là, mais cela n’engage que moi. Je n’aime pas être forcée de lire vite et ainsi gâcher la qualité d’une plume pour me sortir de l’angoisse de la curiosité. J’ai préféré déguster la première partie, riche et belle, l’esthétisme des personnages. J’ai préféré caresser leurs mystères que lire la deuxième partie dans l’expectative insoutenable du dénouement.
Mon avis reste entièrement positif sur ce roman, je comprends qu’il soit attendu au tournant mais pour ma part je le trouve réussi et je le recommande volontiers, si vous avez envie de plonger dans les eaux troubles du lac, partez vite à la recherche de Summer.

Extrait choisi

Son départ semblait confirmer le message de l’univers : les gens disparaissent de nos vies, c’est ainsi que cela se passe. Certains sont là pour toujours, d’autres, généralement ceux que vous aimez le plus, se volatilisent les uns après les autres, sans explication, ils sont là ensuite ils ne le sont plus, et le monde poursuit sa route, indifférent, à la façon d’un organisme primaire constitué d’eau et de vide se propulsant dans un espace également constitué d’eau et de vide, ou d’un coeur aveugle, translucide, entièrement dédié à sa pulsation.

L’auteur

Monica Sabolo est née à Milan en 1971. Elle est journaliste et écrivain française. Elle a obtenu le prix de flore en 2013 pour « Tout cela n’a rien à voir avec moi » publié chez Lattès.

Les fantômes du vieux pays (The Nix)

Aujourd’hui 17 août 2017 sort enfin ce monument américain !

Quelques semaines après la fin de ma lecture, le fantôme du livre me hante encore… Cependant ne vous fiez pas au titre, loin d’être surnaturel, ce roman offre un souffle nouveau et moderne dans la rentrée littéraire. Nathan Hill, l’auteur, a la quarantaine et signe ici son premier roman. Lorsque l’on apprend qu’il est sur le projet depuis dix ans, on comprend mieux à quel point celui-ci est abouti et réfléchi, c’est LE best seller américain à lire cette année. Sept cent pages de subtilité, d’histoires dans l’histoire, de personnages introduits avec habileté. Les sujets traités vont de l’abandon maternel aux manifestations de Chicago dans les années 1968, en passant par les jeux en ligne ou la pédophilie.

Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà —en secret, et par morceaux.

Au commencement du roman donc, Samuel, le personnage central.  Sa mère quitte le foyer lorsqu’il a onze ans, le laissant seul avec son père. Avant de partir, sa mère lui demande ce qu’il souhaite faire plus tard, Samuel lui répond romancier.
Deux décennies plus tard, non seulement Samuel n’a toujours pas écrit un seul roman, malgré le très bon contrat qu’il a signé avec un éditeur célèbre, Periwinckle, mais il passe ses journées et son temps libre sur Elfscape, un jeu en ligne très chronophage.
C’est alors que sa mère Faye refait surface d’une drôle de façon : elle est au centre d’un fait divers qui excite les médias et les américains : elle aurait lancé des cailloux sur le gouverneur Packer, candidat conservateur et républicain à la présidentielle (Notons l’étrange ressemblance, fortuite peut-être, entre le gouverneur Packer et Donald Trump).
Comme il est sur le point de se faire licencier par Periwinckle, Samuel accepte alors un nouveau contrat difficile mais juteux : écrire un livre sur sa mère qui l’a abandonné, et par la même occasion la démolir, car le juge en charge de l’affaire semble avoir très envie de lui infliger une peine hors normes.

C’est alors que l’on refait machine arrière avec Samuel, entre l’Iowa et Chicago, depuis les années 1968.
Samuel part explorer son propre passé, son enfance, puis remonte encore aux années d’étudiante de Faye, sa mère, sa liaison avec son père et ses propres parents. Faye a été élevée avec une éducation stricte et baignée dans des histoires norvégiennes de fantômes, aux morales dures et définitives. Le « Nix » (titre original du livre) est un fantôme qui apparaît sous l’allure d’un grand cheval blanc, emmenant les enfants aventureux sur son dos. Les enfants, dans un premier temps heureux, passent le meilleur moment de leur vie à galoper puis finissent par périr dans les eaux glacées de Norvège.

Les choses que tu aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus de mal.

C’est sur cet avertissement et cette légende que Faye se construit, grandit, redoutant le mal, fuyant le bonheur. Samuel cherche à savoir, alors il questionne et investigue tout l’entourage de l’époque où Faye était à Chicago pour comprendre et résoudre l’énigme de sa vie. Que s’est-il passé pendant les émeutes à Chicago en 1968?
Pourquoi l’a-t-elle abandonné? Qu’a-t-elle vécu et à quoi a-t-elle renoncé? Qu’est ce qui la hante encore?
Qui est le « Nix » de qui?

Des personnages annexes métaphoriques et emblématiques

Au delà des deux personnages centraux, Samuel et Faye, de nombreux visages les entourent et leurs portraits révèlent beaucoup sur l’Amérique d’aujourd’hui.

Bishop

L’ami d’enfance de Samuel.
Bishop est une grande gueule, le caïd de l’école. Parfois violent, parfois mutique, il se lie d’amitié avec Samuel et lui présente sa soeur jumelle, Bethany. Leur relation en trio est très ambivalente, Samuel tombe amoureux à vie de Bethany et Bishop de Samuel. En effet, Bishop a été malgré lui initié à l’homosexualité, car abusé par son proviseur. C’est de là qu’il tient toute sa « perversité » comme il l’appelle, et il voudrait l’infuser à Samuel, il représente le mauvais chemin, le mauvais choix, l’écueil. Bishop pour son jeune âge, a un avis très éclairé sur la vie et les choses. Le jour où la mère de Samuel l’abandonne, il dit à son ami :

« Tu n’as pas besoin de tes parents. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais tu n’as besoin de personne. C’est une opportunité. C’est ta chance de devenir une autre personne, une nouvelle personne, meilleure. »

Pwnage

Il est l’ami actuel et virtuel de Samuel. Pwnage est son pseudo sur Elfscape. Il voue une addiction quasiment morbide aux jeux en ligne. Il s’est ruiné en investissant dans plusieurs ordinateurs connectés en réseau, et en a perdu sa femme. Il se promet qu’un jour il s’alimentera correctement, rangera sa cuisine, et écrira un thriller. L’addiction et les effets cliniques de Pwnage est très bien détaillée dans le roman. Il représente l’Amérique déchue, celle qui régresse.

Periwinckle

Editeur véreux, il est un élément central du roman, presque le fil rouge, sa morale. Il représente la réussite par le profit, l’Amérique qui a toujours un temps d’avance, celle qui contrôle les êtres et qui tient les ficelles de la Bourse.

Je suis dans la fabrication désormais. Je construis des choses. Oui des livres, bien sûr. Mais c’est surtout pour créer de la valeur. Un public. Un intérêt. Le livre, c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Le gouverneur Packer

Le roman est sorti avant l’élection de Trump, mais l’allégorie illustre parfaitement l’esprit visionnaire de l’auteur, tant les idées politiques du personnage coïncident avec celles de l’actuel président américain républicain.

Bethany

Elle est le premier amour de Samuel, son rêve, sa perfection.
Il la rencontre à dix ans, chez son ami Bishop et « Il ne le savait pas à l ‘époque, mais cette vision deviendrait l’aune à laquelle il mesurerait la beauté le restant de sa vie. »

Allen Ginsberg

Allen Ginsberg, mort en 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, du mouvement hippie et de la contre-culture américaine. Ses prises de position homosexuelles, pacifistes et bouddhistes lui valurent de fréquents démêlés avec la justice. Son œuvre, scandaleuse dans les années 1960, fut récompensée à partir des années 1970.
Ce poète dont Faye est complètement fan, est du côté des jeunes lors des émeutes. Il participe au mouvement Peace and Love, s’assoir en tailleur en chuchotant «oooooommmmm ». Il est le seul témoin du secret que cache Faye.

Le contexte politique à Chicago en 1968

Les émeutes de 1968 à Chicago commencèrent après l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968.

22-30 août : affrontements à Chicago entre des étudiants et policiers lors de la Convention du Parti démocrate. Les étudiants américains s’insurgent contre la guerre du Viêt Nam et remettent en cause le modèle de vie américain (American way of life).

C’est dans ce contexte qu’intervient Faye, étudiante, et amoureuse d’un leader pacifiste. Jamais elle n’a vraiment été concernée par le débat politique, il semblerait qu’elle ait été introduite malgré elle dans la cohorte d’étudiants et le mouvement hippie.

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L’auteur

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Nathan Hill est né en 1978 dans l’Iowa. The Nix est son premier roman et dès sa publication en 2016 il a vite été un best seller aux Etats-Unis. (note de la blogueuse : je rêverais de rencontrer cet homme brillant, drôle, et perfectionniste, ou tout du moins connaître son signe astrologique).

Mon avis sur ce roman

Lecture JUBILATOIRE. J’ai tourné chacune des 700 pages en frémissant d’excitation, rien n’est creux dans ce roman, même la plus petite anecdote est utile, les dialogues sont intenses et les personnages captivants, c’est du très grand travail, un roman extrêmement abouti, sociologique et transgénérationnel. Une grande lecture que je conseille à tous !

Citation et extrait

Si vous n’avez pas peur, c’est que ce n’est pas un vrai changement.

Faye songe à ces maris en chapeaux et manteaux quittant la maison en claquant la porte quand leurs femmes ne sont pas à la hauteur des impératifs féminins de base, ces hommes dans les publicités à la télévision ou dans les magazines – pour le café, préparez le meilleur qui soit à son patron ; pour les cigarettes, montre-vous classe et sophistiquée ; pour le soutien-gorge rembourré, montrez-vous sous votre jour le plus féminin – et Faye se dit que le mari est la créature la plus particulière et la plus exigeante qui soit dans l’histoire de l’humanité. D’où vient-il ? Comment les garçons du terrain de baseball – benêts, comiques, maladroits, peu sûrs d’eux, idiots en amour – comment se transforment-ils un jour en maris ?

 

Signe astrologique du roman

Sagittaire pour ce roman intelligent, dont le symbole, une flèche qui monte vers le haut, suggère une nature qui fusionne l’instinct avec l’intellect.
Le sagittaire est un voyageur, une personne constamment en quête de quelque chose, ou de quelqu’un. C’est sur cette idée que débute le roman : Samuel part à la recherche de sa mère, mais pas seulement : il part également à la recherche de ses origines, de l’histoire familiale, de ses propres peurs, du sens de sa vie. Car le roman opère en nous une certaine philosophie, la recherche d’un modèle :
Tous les personnages sont très idéalistes, tant et si bien qu’à force de rêver, de vouloir être exceptionnels, ils ne réalisent rien : Samuel n’écrit pas de roman, Faye quitte tout sans trouver le bonheur, Pwnage se dit chaque jour qu’il va tenter de récupérer sa femme et arrêter les jeux vidéos, se mettre au régime, et chaque jour il passe 24heures de son temps connecté à ses cinq ordinateurs…
Tous les personnages et le roman en lui-même aboutissent à ce constat —le rêve américain— vouloir « réussir », être à la fois heureux et le meilleur, mais sans jamais s’en donner les moyens.

La couverture et le titre original du livre

Publié l’année dernière, en 2016, aux Etats-Unis.

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De la Bombe

L’interview

Chère Clarisse,

Merci d’avoir répondu positivement à cette petite interview que je ne réserve qu’à mes grands coups de coeur. Pour cette raison et instinctivement car nous avons presque le même âge, j’ai très envie de te tutoyer, (et vice versa). Voici donc la liste de mes questions…

Chère Agathe,

Tes questions sont très pertinentes et leur subtilité me touche d’autant plus qu’elles témoignent de la grande attention que tu as portée  à la lecture du livre – merci. Je ne sais pas si je serai inspirée de la même manière pour chacune d’elles, car certaines sont un peu plus personnelles et risquent peut-être de dévoyer le mystère qui se situe dans  la distance « réalité-fiction ». Mais voyons ce que ça donne, je me lance !

1/ Tout d’abord, bravo. Quel beau premier roman, dont le texte est magnifique et n’a rien à envier à sa couverture accrocheuse. Que ressent-on à 28 ans, lorsqu’on publie dans la collection blanche de Gallimard?

J’en ai encore officiellement 27 et je suis ravie car c’est l’âge supposé des démons karmiques et j’aime l’idée que les miens sont assez bienveillants pour me laisser accomplir mon aspiration la plus profonde (devenir écrivain et être publiée dans une maison si prestigieuse ) au lieu de me pousser vers les dangers irréversibles de la démesure (il me reste encore  un mois pour éviter cet écueil ) .

2/ Comme Ophélie, tu as passé quelques années en Turquie, à Istanbul, pour des études de philosophie. Quel challenge ! La vie là bas à 23 ans n’est-elle pas un peu risquée? 

Quand l’avion s’est posé sur le sol turc, il était exactement minuit et des poussières, je fêtais mes 21 ans et l’éclosion d’une vie nouvelle dans un pays où je n’avais jamais mis les pieds. L’intuition extatique que j’allais adorer Istanbul m’animait, je sentais une sorte de tropisme incroyable pour son histoire, ses lumières, le Bosphore, ses multiples facettes et  ses  paradoxes. C’était en 2010 et c’était alors la « movida », Istanbul rayonnait, elle était sacrée capitale européenne de la Culture et attirait les étudiants, expatriés et visiteurs du monde entier. Son énergie était fascinante. Effervescente, magnétique, elle promettait à chacun une histoire singulière, intense, imprévisible –  et dans mon cas elle a tenu ses promesses.

3/ Ophélie avoue à son amant Sinan écrire un roman. Istanbul est-elle une ville plus inspirante, ou est-ce le voyage en lui-même, qui permet l’évasion et la créativité?

Lorsqu’elle se porte bien, qu’elle rayonne et qu’elle n’est pas brimée (comme c’est le cas aujourd’hui ) , Istanbul dépasse la réalité et la configuration d’une mégalopole. Elle est aussi puissante et mystérieuse qu’un magnifique visage humain qui aurait  beaucoup vécu. Elle est à la fois très incarnée et très spirituelle, elle s’offre à vous par tous les sens et vous échappe en permanence par son étrange versatilité. C’est une ville qui compose en permanence avec les lumières, le soleil, le vent … donc avec l’instant présent, et c’est si rare que c’en est presque magique (en tout cas très émouvant). C’est un sentiment que je n’ai ressenti nulle part en Europe où l’on sent bien plus la permanence de ce qui est, la gravité du temps, le poids du passé, l’inquiétude de l’avenir… A New York par exemple je ressens quelque chose de similaire, de vertigineux et possible à la fois, ce sont des endroits d’une puissance incroyable qui continuent à s’inventer et à se déployer dans le moment présent de mèche avec ceux qui s’y trouvent, peu importe qu’ils soient locaux ou étrangers… Malheureusement ,  aujourd’hui Istanbul ( et la Turquie en général) cristallise cette inquiétude.

4/ Ecrire, est-ce un rêve depuis toujours, ou est-ce venu avec tes études de philosophie?

Je me suis toujours considérée comme une  écrivain et d’ailleurs depuis que j’écris, quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds sans hésiter « écrivain » . Je  ne pense pas qu’il faille absolument être publié pour se considérer ainsi.  Certaines conditions en revanche  sont   nécessaires  : la passion, l’exigence, l’ambition. On p eut  ajouter l’inspiration, mais c’est une évidence et je considère que ça va de pair avec la passion  ;  l’auto-discipline, très importante, qui est incluse dans l’exigence et la persévérance (voire la ténacité), indissociable de l’ambition.

5/ Rentrons dans le roman… Ophélie la narratrice a posé une bombe dans un hôtel. Peut-on avoir envie de commettre ce geste dans une vie ?

C’est un peu cliché mais je pense que quiconque a de très fortes pulsions de création, doit également composer avec des instincts de destruction… Heureusement, il y a ce qu’on appelle la sublimation, dont procède justement l’écriture d’un roman. La bo mbe a ceci de très particulier que la portée de son symbole est encore plus forte que la portée de son explosion.  Elle a un impact immédiat et relativement archaïque (« BOUM » et tout ce qui accompagne la déflagration) et contient un deuxième souffle, celui qui marque les mémoires.  Norman Mailer en parle très bien  dans Morceaux de Bravoure, il dit  : « La bombe en explosant crée peut-être l’image de toutes les potentialités ainsi anéanties. Il nous faut donc accepter l’idée de la part de beauté dans l’explosion de la bombe ». Il précise que c’est une découverte terrifiante…  En ce qui me concerne, j’ai eu l’envie irrésistible de faire exploser une bombe mais précisément  à travers la fiction .

6/ Ophélie n’est foncièrement pas une terroriste, elle ne réalise pas tout de suite la portée et les dégâts de cette bombe. Elle semble en vouloir à son dernier amant, Sinan, qu’elle a quitté. Quelle est sa relation aux hommes ?

Certes Ophélie joue un peu les ingénues tombées du ciel, mais à moins d’être parfaitement idiote, elle ne peut pas être inconséquente à ce point. Elle se doute bien que le propre d’une bombe c’est exploser et que le propre d’une explosion c’est de faire des dégâts, notamment des morts. C’est aussi sa mauvaise foi existentielle que j’ai trouvé intéressante à travailler, car c’est sa parole contre…. la sienne! Tout le long du roman, il n’y a pas grand monde pour la contredire, tout se passe entre sa conscience et son désir de récit. Toutefois, l’acte de la bombe n’est pas entièrement lié à Sinan . D isons qu’il a exacerbé cet état psychique confus et insoutenable qui suscite les plus grandes pulsions destructrices… Mais une chose est certaine,  Ophélie a besoin de résistance, pour avancer, pour désirer le monde,  et se découvrir elle-même. Et cette résistance, elle la cherche (et la trouve)  notamment à travers les hommes.

7/ Puis vient Derya, une femme de chambre très belle et déterminée, qui apprend à Ophélie à confectionner sa bombe. Son implication reste volontairement floue. Quel est son rôle dans le roman ?

Derya est un peu comme une pierre angulaire, grâce à elle le triangle du désir s’active. Elle représente l’élément du désir refoulé qu’on transgresse, au même titre que la bombe.

8/ Passons à l’enfance d’Ophélie, sa mère l’abandonne pour retrouver son amour en Turquie. Est-ce une des raisons de l’immense solitude qui envahit Ophélie, et de l’attraction pour un homme turc plus âgé ?

Je préfère l’idée que tout ne soit pas si « lisible » ,  procédant de mécanismes de cause à effet qui enferment les individus autant que les personnages fictifs dans des déterminismes abrutissant leur mystère.

9/ La bombe ou la mort de Sinan peuvent-elles vraiment résoudre le problème d’Ophélie?

Si je répondais « oui », je n’aurais pas écrit ce roman, j’aurais certainement déjà posé une bombe quelque part et serais en prison ou bien même déjà morte.

10/ C’est à tes parents que tu dédies ce livre. Pourquoi, pour contrebalancer ceux du roman, inexistants ? Comment les tiens ont-il réagi à la lecture du roman, parfois très érotique ..?

J’aime, j’adore et j’admire mes parents. Ma mère étant morte à 35 ans, je voulais les réunir à travers un acte de création, qui n’était pas le leur mais le mien (mais qui est la continuité du leur).

11/ J’ai lu quelque part que tu habitais désormais Paris. Le retour à la réalité, la France, n’a-t-il pas été trop difficile après 5 ans près du Bosphore ?

La Seine me semble bien étroite et peu vibrante par rapport au Bosphore et Paris bien coquette par rapport à l’impétueuse Istanbul… Mais j’ai eu besoin de retourner dans mon « foyer originel », notamment pour y accomplir mes ambitions mais aussi pour retrouver des gens et des choses fondamentales…

12/ As-tu d’autres projets d’écriture ? Si un jour un nouveau roman paraît, dans quel pays se déroulerait l’histoire ?

J e compte terminer mon deuxième roman cet été, c’est un thriller existentiel qui se  déroule justement à Paris .

13/ Enfin, que signifie globalement ce roman pour toi, que représente-t-il dans ton parcours ?

Il signifie le premier souffle, le premier battement de coeur, les tout premiers d’une longue série. C’est la vie de ma passion intérieure. Je veux que ma carrière d’écrivain soit représentative de mon évolution. Si le premier roman est impétueux, excessif, maladroit… le dernier ne sera sans doute pas comme cela 🙂

 

Le roman

A Istanbul, dans un sublime palais implanté sur les rives du Bosphore, Ophélie vient de déposer une bombe dans une cabine de la piscine. Pourquoi a-t-elle fait cela? Sans lien apparent avec un quelconque réseau terroriste, elle semble plutôt désirer que quelque chose s’arrête, et que le monde aussi, par la même occasion. Elle voudrait marquer une pause peut-être, que son geste l’inscrive dans un court arrêt du monde, afin de créer le spectacle, le chaos dans le Bosphore.

« Que l’on entende BOUM, ou BAM selon la distance -l’espace crée les nuances. »

Dans cet hôtel de luxe, chambre 432, Ophélie avait pris l’habitude d’y rejoindre son amant, Sinan, plus âgé qu’elle, homme d’affaire brillant et toxique, qui ne l’aimait qu’en la rabaissant. Qui est Ophélie, cette jeune femme française immergée en Turquie? Son logement et sa vie matérielle dépend des hommes avec qui elle passe ses nuits, mais on ne sait pas vraiment ce qu’elle y attend, elle semble vouloir y vivre des expériences, et écrit un roman. Un jour, elle tombe en fascination pour la femme de chambre, Derya, belle et déterminée. C’est elle qui l’initie, lui apprend à confectionner une bombe, et Ophélie semble complètement envoûtée par elle, plus que par l’acte en lui-même.

Tu as une bombe en tête. Un détonateur dans le coeur. Tu veux venger tes frères et tes soeurs kurdes. Tu penses que plus on est de fous plus on tue. Mais je ne ferai pas de mal à une mouche, le monde ne m’a jamais concernée, c’est ton regard qui m’obnubile. Il porte un désespoir universel et le potentiel soubresaut du monde.

Après son acte, Ophélie va devoir se cacher, fuir et voyager. Elle traverse la Turquie, fait des rencontres, tout en opérant une rétrospective sur son histoire d’amour avec Sinan. Elle ne suit pas les actualités, son geste n’avait pas de but précis. D’ailleurs, ce livre pose à réfléchir sur les motivations de certains jeunes devenus soudainement partis au Djihad: que veulent-ils la plupart du temps ? Exprimer leur colère, trouver leur identité, changer quelque chose, être écouté, soulager leur propre peine par de la cruauté.
Ophélie fait partie de ces êtres perdus, mais sa motivation semble également prendre source dans la symbolique du geste, la beauté du cataclysme. Ophélie est une esthète désorientée.

Reprends toi Ophélie ! Le chaos est à portée de main, la beauté du néant gît dans ton sac à main.

Ce roman envoûtant nous plonge dans les délices de phrases oniriques et sensuelles, et oscille constamment entre pulsions de vie et pulsions de mort. Eros souvent, quand Ophélie se perd dans la volupté et dans les bras des hommes, voire des femmes, Thanatos parfois, lorsqu’elle dépose la bombe, lorsqu’elle boit à outrance, que sa colère la pousse dans ses retranchements.

Ce roman me laisse l’empreinte d’un tableau esthétique et cruel, une sorte de conte tragique et érotique où la morale cède face aux désirs bruts, aux errances de l’expérimentation.

Mon avis

Pour ma part, la lecture de ce roman s’est apparentée a une jouissance littéraire. Les mots parfaitement choisis et agencés entre eux en font une œuvre sensuelle et poétique qui correspond entièrement à mes aspirations. Difficile de conseiller ce roman à tout le monde, mais plutôt à ceux capables d’apprécier une telle qualité stylistique, et à ceux qui savent se détacher du réalisme pour s’évader et lâcher prise. Ce roman est une métaphore à lui seul, une ode à l’extase romanesque, un fantasme verbal. Après la lecture, il m’a habitée plusieurs jours, m’en détacher était douloureux, car persistait le sentiment de l’avoir lu trop vite, alors que j’avais déjà relu dix fois chaque phrase, j’aurais voulu apprendre par coeur des passages entiers.
Par ailleurs, on sent que l’auteure parvient à se détacher des clichés, qu’elle prend plaisir à écrire et à inventer, et tout son bien-être nous revient en boomerang. Ce roman, bien évidemment vous vous en doutiez, c’est de la bombe…

Le signe astrologique du roman

Lion, pour ce roman emprunt d’une grande vitalité mais aussi de mort. Pour la grandeur de l’écriture aussi, on mettrait bien une grande crinière flamboyante en ornement de la couverture, avec le palais somptueux baroque en fond. Il est impossible d’ignorer le Lion, qui donne à se mettre en spectacle, comme cette bombe qui explose. Le lion est un signe de feu, et c’est l’élément qui correspond au livre, le feu pour l’énergie, pour la lumière, pour la guerre.
Et puis il y a le personnage de Sinan, tellement égoïste et impétueux, qui veut tout posséder, Istanbul et ses habitant(e)s. Sinan, en se mettant constamment au-dessus des autres, représente parfaitement le côté sombre du signe.

L’auteur (source Babelio)

« Clarisse Gorokhoff est née en 1989 et a vécu plus de cinq années à Istanbul où elle a notamment achevé son master de philosophie puis créé une foire d’art contemporain abordable. Sa démarche d’écriture la pousse à s’intéresser aux paradoxes qui façonnent nos manières d’être -à la fois triviales et bouleversantes- qui forgent la société de nos jours. »

Extraits et citations du roman

Il est minuit passé. Il reste deux centilitres de raki dans la bouteille et le ciel est empli d’étoiles fixes. La terrasse tangue et, dans l’obscurité, le Bosphore gondole à nos pieds. L’air est léger, il arme nos rires enfantins d’une note de confiance. Cette nuit, rien ne peut se dresser contre nos volontés. La vie est éphémère, la nuit est éternelle, fonçons ! — c’est la vie baroque, le désespoir sublimé.

Tout cri dans la nuit est une menace pour la vie.

On m’a souvent reproché l’état secondaire dans lequel je me trouve quand j’ai bu… Mais c’est quand je suis sobre que je suis véritablement hors de moi : une créature hermétique à toute chose, étrangère à tout le monde, que rien ni personne m’émeut, qui se situe entre la folie et la mort.

 

Point cardinal

Il s’enferme dans les toilettes, se déshabille fébrilement, arrache l’étiquette avec ses dents, puis, quand il est complètement nu, enfile la soie, remonte lentement la culotte le long de ses jambes, la plaque contre son ventre. La vague de plaisir qui le submerge secoue tout son corps. Une extase qui le transporte, coeur battant, au centre de sa chair, en son point cardinal, là où Mathilda pousse un cri.

Le roman

C’est l’histoire de Laurent, une femme qui n’est pas née dans le bon corps. Le jour il est un bon père de famille, le soir il ajuste sa perruque, se maquille, et devient Mathilda, cette femme qui est en lui et qu’il cache. Un jour, sa femme retrouve un cheveu blond de sa perruque, et le suit en cachette, jusqu’à comprendre que son mari ne la trompe pas, mais qu’il se travestit. C’est le début de la révélation, et donc de la transformation. Laurent entreprend le changement, avale des hormones et laisse pousser ses cheveux. Car les psychologues n’y feront rien, Laurent n’est pas malade, il est né ainsi, et cela ne l’a jamais empêché de se sentir un bon père. Mais aujourd’hui il a assez attendu, il est grand temps de devenir celle qui l’est au fond de lui. Mais comment vont réagir ses enfants, comment l’assumer?

Ce roman analyse les réactions et les transformations de chacun. Sa femme, Solange, qui ne voyait en Laurent qu’un mari aimant, un père attentionné, se demande comment peut-on vivre si longtemps auprès d’une personne que l’on ne connaît pas? Où se situe la véritable trahison, dans l’omission, ou dans autre chose? Comment se faire à l’idée que son mari va devenir une femme, qu’il l’aime toujours mais qu’il va se faire opérer, parce qu’il n’a pas le choix?

Son fils Thomas, est en colère contre son père, et se heurte à sa détermination, il choisit l’exil. Sa fille Claire cherche plutôt à reconsolider la famille, elle choisit la tolérance. Quand à sa femme Solange, privée de sexe d’homme, elle va choisir la substitution. Enfin, concernant ses collègues et ses voisins, le roman offre le panel de toutes les réactions possibles et envisageables.

Petit à petit, aussi subtilement que la transformation de Laurent, l’auteur change le genre des adjectifs et les accords grammaticaux concernant Laurent. Lauren devient Lauren aussi par la grammaire, et cela est très bien fait.

Tout nous pousse à nous déterminer. A le faire haut et fort. Décliner son identité. Je suis indéterminée, mon corps est un compromis. Je ne suis plus celui de ma carte d’identité et Lauren n’existe pas encore officiellement. Si je ne me définis pas, suis-je vraiment ?

Mon avis

A lire ! Ce livre est plus un essai qu’un roman selon moi, il se lit très vite et fait passer un message, celui de la tolérance.

Un sujet très délicat, la transexualité, traité avec finesse. L’inconfort du thème et l’écriture sans fioriture m’a fait penser à Leila Slimani et ses romans aux sujets forts comme Chanson douce Dans le Jardin de l’ogre. Le seul reproche que je pourrais adresser à ce roman est d’être un peu trop court, il est prenant et est impossible à lâcher, mais il manque un peu de matière et s’oublie peut-être plus vite qu’un roman plus dense, à la psychologie des personnages plus détaillée. J’aurais aimé savoir comment le couple Laurent/Solange allait évoluer. Est-il possible de rester en couple avec un transsexuel ?
Cependant, l’auteur parvient avec brio à nous transmettre le message de l’acceptation sans en faire des tonnes, juste une ouverture d’esprit sur ceux qui nous entourent et qui ne répondent pas aux schémas « classiques ».

L’auteur

Léonor De recondo est née en 1978. Après son premier roman « La Grâce au cyprès blanc » publié en octobre 2010, c’est « Rêves oubliés », le deuxième roman qu’elle signe en début d’année 2012.
« Pietra viva », sorti en 2013, connait un énorme succès.
En 2015, « Amours » obtient le Grand Prix RTL-Lire 2015 et prix des libraires 2015.

Le signe astrologique du roman

Un signe double pour la dualité de Laurent, mi homme mi femme, et plutôt d’élément air, symbolisant le lien entre les gens ce qu’étudie parfaitement le roman, et enfin Cardinal! Que signifie cardinal en astrologie ? Il existe trois types de « qualités » pour un signe (la manière de faire circuler l’énergie) : soit fixe, soit mutable, soit cardinal… comme le titre du roman.
—> Quel signe est donc à la fois double, d’air et cardinal ? La balance !
Une personnalité cardinale initie le changement et met en route les choses, et entraînent les autres dans l’action.

Extrait

Laurent cache ses yeux dans un mouchoir. Et Solange réalise tout à coup qu’il ira jusqu’au bout, jusqu’à l’opération, qu’à côté d’elle dans ce lit, il y aura un jour une femme, seins et sexe inclus. Elle est traversée par cette vérité. Elle pourrait la rejeter toute entière, mais n’y arrive pas, car il y a dans la sincérité de Laurent quelque chose qui l’émeut profondément.

L’enfant qui mesurait le monde

Des petits bateaux en papier, Yannis en confectionne tous les soirs pour rétablir l’ordre du monde. Toute la journée il compte les poissons fraîchement arrivés au port, et les compare aux chiffres parfaits. Plus le désordre a été important, plus ses pliages seront nombreux, et l’apaiseront. Yannis a douze ans, et est autiste.
Sur l’île grecque en crise dans laquelle il vit avec sa mère, un troisième personnage entre en scène : un architecte américain qui vient de perdre sa fille tragiquement, celle ci habitant l’île pour une étude et un projet d’école qui demeurent inachevés. En sa mémoire, l’homme décide de rester sur l’île pour terminer son travail. La mère de Yannis le loge, à condition qu’il s’occupe de Yannis la journée pendant qu’elle part à bout de bras pêcher la palangre pour nourrir son fils. L’homme va très vite réaliser à quel point sa fille avait su être clairvoyante et douée, son projet abouti et réfléchi, et comment elle avait réussi à capter la beauté de l’île à travers des écrits qu’elle lui a laissés.

Partout, des criques vierges, sans doute identiques à ce qu’elles étaient il y a deux mille cinq cents ans, du temps de Platon. Tu t’installes et tu laisses le vent te caresser. Et la mer, papa, la mer… Même lorsqu’elle est calme, elle te parle, impossible d’en détacher les yeux.

D’autres enjeux ont alors lieu au sein de l’île, pourquoi construire une école alors qu’on l’on pourrait construire un énorme centre hôtelier et touristiques, avec un casino et plusieurs piscines? Les relations entre le maire, le président grecque et la commission européenne à Bruxelles donnent au roman une dimension actuelle très intéressant sur le point de vue grec, voire turc.

Nous avons la détestation de l’Etat dans le sang, mon Alekos. Mais de cela, le monde entier se fiche et moi aussi. Nous avons reçu du Bon Dieu le plus beau pays du monde et nous lui avons pissé dessus.

C’est dans une ambiance marine remplie d’histoires mythologiques que ce très beau roman  explore les relations entre ces trois personnes et les gens de l’île, et nous enseigne à accepter le sort, en faisant confiance à notre libre arbitre.
Un roman bourré de messages et de tolérance, un voyage dans la beauté grecque, et une belle manière d’aborder l’autisme, car sait-on seulement ce que Yannis est capable de faire, et de réunir ?

 

Mon avis

J’ai été bouleversée par l’histoire de Yannis et de sa mère, moins par l’enjeu politique du roman, même si l’auteur a le soucis de respecter scrupuleusement les avis divergents et de les retranscrire sans subjectivité interférante. Cependant il était intéressant de réunir les deux thèmes, puisqu’il est bien question d’  « union » dans ce roman, grâce à ce jeune garçon que tout le monde respecte, et qui de sa seule présence remet de l’ordre dans le monde.

Cet enfant porte en lui toute la douleur des hommes, se dit Kosmas. L’immense solitude et l’impossibilité désespérante de s’ouvrir à l’autre.

Le signe astrologique du roman

Capricorne, pour symbole de l’autisme, qui pour moi n’est pas un handicap, mais presque du génie. Une sorte de diamant mal taillé, brut, qui nous apparaît par sa facette la moins brillante, alors qu’il cache souvent énormément de pureté. Le capricorne ne dissimule pas, et surtout, il est le signe du zodiaque qui déteste le plus au monde le désordre !!! C’est un signe pragmatique, dur et froid, très peu tactile, qui cache au fond de lui énormément de sensibilité. Les enfants capricorne mûrissent plus vite que les autres, ils ont l’impression très tôt de porter un fardeau, d’avoir un devoir à accomplir dans la vie.

L’auteur

Metin Arditi, né le 2 février 1945 à Ankara, est un écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade. Il a écrit une quinzaine de romans, dont le remarqué « Le turquetto ».