La frivolité est une affaire sérieuse, de Frédéric Beigbeder.

Insouciance, hauteur, ironie, dérision, légèreté… Subsiste-t-il aujourd’hui encore de la place pour un peu de frivolité ?

Quand je regarde les photos de mes parents à mon âge, nus sur des bateaux, sans permis et sans crème solaire, je me dis souvent que notre génération se prend un peu trop au sérieux. Mais au vu des évènements récents, a-t-elle vraiment le choix ? 

Frédéric Beigbeder, le roi-dandy du sarcasme contemporain, tente dans ce recueil de 99 textes balayant plusieurs décennies d’y apporter quelques pistes de réflexion.

Il cite en prologue une rescapée du Bataclan « Merde, je me suis dit que je n’allais tout de même pas être assassinée par un mec en jogging. » Mesurez l’intelligence suprême de cette réplique, ce trait d’ironie qui n’enlève rien à l’intensité dramatique de l’évènement —la mort— , mesurez le pouvoir des mots qui, en une seule phrase et sans colère, rend les terroristes totalement ridicules.

C’est un peu ce que Frédéric Beigbeder a essayé de faire toute sa vie, autant rire de n’importe quoi au milieu des décombres s’il n’y a plus que ça à faire. 

Pourquoi tout sacraliser? La littérature, la politique, la vie, le sexe, l’amour ?

« Pourquoi les romanciers sont-ils éternellement condamnés à la Foire de Brive et interdits de Festival de Cannes? C’est tellement injuste que les écrivains soient toujours traités comme des gens intelligents. »

Il revient sur des faits de société, des débats interdits, Paris, l’édition, la fashion week, et ce livre apporte ainsi une rétrospective sur sa carrière, sur ce qu’il a essayé d’apporter, un courant littéraire nouveau, débridé, comme deux minutes de pure littérature à 20h sur Canal Plus. 

J’aime cet écrivain depuis toujours, car à travers cette attitude de dandy jugée parfois condescendante, dans son écriture il n’y a qu’une volonté, celle de ne jamais perdre son lecteur, grâce à l’humour justement, et à l’originalité, à cette façon tellement subtile de parler littérature sans jamais en avoir l’air, de la rendre accessible à tous. De mêler tous les sujets sans jamais être plombant ni soporifique. C’est pour moi une preuve de générosité absolue, donner envie de lire un texte c’est sauver la littérature. L’humilité, c’est de faire croire qu’il ne fait que s’amuser alors que cela représente un travail colossal, et, à mon avis, travailler comme un dingue en s’amusant, c’est la manière la plus salvatrice d’exister. Merci Frédéric Beigbeder de faire partie de notre époque !

2ème édition du Grand Prix des Blogueurs !

Avis à tous les lecteurs connectés et passionnés, Blogueurs, lecteurs babelio, bookstagrameurs, booktubeurs… le grand prix est revenu!

Comme l’an passé, pas de jury, tous les votants sont jurés. Il vous suffit de nommer vos deux coups de cœur de littérature française de 2018 Via ce formulaire.

Cliquez ici pour accéder directement au formulaire de vote.

Les votes sont ouverts depuis quelques jours et ce jusqu’au 20 novembre. À l’issue de ce premier tour, les 10 romans qui auront été le plus nommés seront en lice pour le deuxième tour dans la foulée. Vous serez à nouveau invités à nommer votre roman préféré parmi le top ten.

Le lauréat sera connu vers le 15 décembre.

Par la suite, les votants seront contactés par mail , invités à s’inscrire à une soirée de remise de prix, cocktail au sein d’une librairie comme l’an passé, avec les auteurs les plus plébiscités de l’année 2018.

N’hésitez pas à faire connaître vos coups de cœur ou à nous contacter pour tout renseignement : Grandprixdesblogueurs@gmail.com

Bon vote et rendez vous au deuxième tour 😉

Toutes les femmes sauf une

Petite déception…

Ce livre exorcise la douleur et la souffrance d’une jeune femme devenue récemment mère. C’est une lettre confession à sa petite Adèle, relatant simultanément son accouchement douloureux et émotionnellement compliqué, ainsi que les réminiscences d’une autre douleur : le manque d’amour et de reconnaissance maternels, l’héritage familial des lignées de femmes avant elle. 

Ce roman démarre fort, et de mon enthousiasme initial, je l’ai terminé perplexe, gênée. 

Outre la condescendance de la narratrice envers des générations de femmes qui ont fait ce qu’elles ont pu, (j’attendais plus de nuances, plus de hauteur), c’est surtout son attitude envers le personnel soignant qui m’a fait honte à lire : l’auteure semble ignorer que les métiers d’infirmière, sage-femme et aide-soignante ne sont pas assez considérés et que la réduction du personnel les oblige à ne pas trainer dans les chambres des patientes, et qu’une clinique privée n’est pas non plus un hôtel. Alors quand la narratrice les appelle par leur couleur « la rose », « la verte » pour les distinguer de leur statut, qu’elle renvoie ses plateaux-repas du revers de la main pour manger ses graines en pleurant, non je suis désolée, la douleur n’excuse pas tout, c’est un privilège d’être nourrie et blanchie pendant quatre jours quand dans d’autres pays des mères économisent des mois pour se payer une bassine et un rasoir stérile qui servira à couper leur cordon elles-mêmes. Alors oui, il y a des moments forts, oui accoucher « c’est se faire rouler dessus », oui la relation compliquée entre la mère et la fille est intéressante, oui ce livre est très prenant, bien écrit, mais j’ai vraiment eu l’impression de tourner en rond. Que la haine et le ressentiment menaient au ressentiment et à la haine. Dans ses précédents romans que j’ai adorés, encensés, Maria Pourchet avait laissé mûrir sa colère pour en faire de l’humour acide, le travail de rétrospection avait oeuvré en sa faveur. Pour moi en tout cas ce n’est pas un beau message d’amour maternel et d’espoir féministe que l’on peut laisser à sa fille mais plutôt une plainte martyr et une purge à chaud, sous le fameux alibi littéraire de briser des tabous.

Je crois, j’ignore où je l’ai pris, qu’une condition élève à jamais : écrire. Les pauvres femmes sont penchées sur les éviers, la terre, les bites, les bassines, les mômes, les poules. Une femme penchée sur un cahier, c’est un homme. C’est un homme et personne ne l’emmerde. Ainsi, depuis trop longtemps pour pouvoir désormais en guérir, je conçois ma vie dans une ahurissante limite qui, presque, m’interdit d’habiter ma propre chair. Mais toi, Adèle, mon enfant de la fin de l’hiver, tu sauras : une femme penchée sur son art, c’est naturel.

Ma dévotion, Julia Kerninon

Quand l’amour est si fort qu’il supplante tout, nos origines et nos racines, quand l’amour est si fort qu’il se partage, permet tout, puis soudain suffoque à en tuer, quand l’amour est si fort qu’il produit des génies et des dévôts, quand l’amour est si fort que plus rien ni personne ne compte, alors nous nommons cet amour-là « Amour impossible ». Beau et dramatique, intense et monstrueux.

D’abord à Rome, quand ils se rencontrent, elle est sa soeur. Une nuit, il devient l’amant. Très vite, étudiants à Amsterdam, elle est l’amie. La muse, la mère, la compagne d’une vie. Helen se nommera toujours« la meilleure amie ».

Mais quelle meilleure amie passe presque toute une vie entière aux côtés d’un homme, s’occupant de lui et d’un fils qui n’est pas le sien? Quel genre de meilleure amie façonne ainsi des artistes peintres comme Franck Appledore, quelle meilleure amie reste ainsi dans l’ombre du génie ? Et si la meilleure amie était celle qui avait refusé l’amour pour mieux le sceller à jamais ?

Le roman nous emmène vers une dévotion particulière, partagée, car si Helen est la femme de l’ombre, jamais Franck ne la quittera, c’est Helen qui partira, se mariera, puis reviendra vivre avec lui en Normandie, lui l’attendra toujours quelque part, même à la fin de leur vie, après vingt-trois ans d’absence, ils se croiseront vieillards sur un trottoir de Londres et Helen racontera leur histoire. Celle d’un homme et d’une femme qui auront essayé de s’aimer partout dans le monde. 

Un roman sublime et de haute envergure, cosmopolite, romanesque, le roman d’une vie, servie par une littérature grandiose. À lire.

À un moment du voyage nous avons loué une maison pendant une semaine, une maison complètement isolée dans les champs d’amandiers, nous ne faisions rien, tu n’avais même pas emporté un carnet de dessin, nous restions assis sur la terrasse en pierre à boire des apéritifs anisés en épluchant des fruits au couteau, en évoquant votre enfance, et la nuit, nous faisions l’amour. Encore et encore et encore. Nous n’avions pas fait l’amour ensemble depuis des années, mais en Italie, au mois de mai 1967, nous n’avons fait que ça pendant une semaine. Je n’ai pas réfléchi. C’était tellement familier. Et puis j’étais submergée de fierté pour toi, stupéfaite de ce que tu avais accompli au cours des mois précédents, cette métamorphose, non seulement ton succès mais ton adhésion à la notion d’efforts. Tu m’avais enfin rejointe dans l’arène et je t’ouvrais les bras. La journée, nous passions des heures en voiture dans la campagne ensoleillée, mes pieds posés sur le tableau de bord, toi torse nu avec un short et des tennis. Nous visitions des églises, achetions du vin, mordions passionnément dans des tomates crues, seuls au monde. J’aurais voulu que ça n’ait jamais de fin.

L’amour qui me reste

Un très beau coup de coeur pour ce roman paru en octobre, émouvant, humble et sincère, lu d’une traite, sur les thèmes de la perte d’un enfant, du deuil, de l’adoption, et de la relation mère-fille.

Ce roman est un monologue d’une mère pour sa fille Giada, suicidée à 25 ans en Italie, le drame est posé dès le premier chapitre. « Je vous demande pardon. Désolée papa je n’y arrive plus. (…) Dis à maman qu’elle est parfaite. »

Parfaite ? Qu’est-ce que cela veut dire? Oui Daria a toujours été là, débordante d’amour et d’attentions, mais comment peut-elle être parfaite si elle n’a pas su pressentir et prévenir ce geste ? Elle retrace alors leur histoire, leur rencontre à l’orphelinat à 6 mois, l’adoption, car Daria ne pouvait pas avoir d’enfant. Plus tard, lorsque la petite Giada avait cinq ans, Daria est tombée enceinte, miraculeusement. La question est tombée: « moi aussi j’étais dans ton ventre? » La révélation a eu lieu ce jour-là, Daria lui a expliqué doucement, elles n’en ont plus reparlé, elle pensait que c’était réglé. Jusqu’au jour où la douleur et la souffrance du déracinement ont pris le dessus.

« Mais quand tu es venue me chercher, c’était parce que tu voulais une petite fille ou parce que tu m’aimais ? »

Si les mots de colère et de tristesse abondent, ils sont contrebalancés avec ceux de l’amour, inconditionnel, fusionnel, de la mère envers sa fille. Daria cherche à dénouer la culpabilité, et surtout à comprendre celle qui était toute sa vie mais qui n’en voulait plus. De fil en aiguille et grâce au travail de deuil, on suit toute l’histoire d’une mère et d’une famille, la complexité de l’adoption, et les failles avec sa propre histoire familiale. La psychologie est fine et travaillée, la documentation juridique concernant l’accouchement sous X et son évolution à travers les époques est passionnante. L’écriture est toute en subtilité, humilité, un roman réaliste et poignant. Ce livre a fait écho au livre d’Olivia de Lamberterie, un suicide prématuré survenu un 14 octobre. À lire.

Merci aux Editions Grasset pour l’envoi de ce roman !