Les vies de papier

sagittaire

Le roman

« Je me suis glissée dans l’art pour échapper à la vie. Je me suis enfuie en littérature.»

Aaliya, « celle qui est au-dessus », a 72 ans et a toujours habité Beyrouth. Dans son petit appartement bondé de livres où elle vit seule, elle nous raconte de façon drôle et décousue sa vie libanaise et celle des gens qui l’entourent, dans cette ville qui fut souvent en guerre.
A travers cette grande discussion qu’elle nous tient pendant 400 pages sans parvenir à trouver notre ennui, elle nous abreuve de références littéraires et musicales, ainsi de que multiples digressions philosophiques et sociologiques qui façonnent le roman.

Elle voue tout d’abord une passion totale à la littérature et une obsession à traduire de grandes oeuvres en arabe à partir de leurs versions française et anglaise.

« Je traduis des livres selon mon système inventé car cela contribue à ce que le temps s’écoule avec plus de douceur ».

Dans ce roman on apprend d’ailleurs comment certaines grandes oeuvres peuvent être complètement modifiées par leur traducteur. (ce qui vaudra une note du traducteur français à la fin de ce livre..!)

« La raison pour laquelle les lecteurs anglophones ne peuvent faire la différence entre Tolstoï et Dostoïevski, c’est qu’ils ne lisent ni la prose ni de l’un ni de l’autre, ils lisent Constance Garnett ! » (leur traductrice commune)

Aaliya parsème également le roman de son amour de la poésie…

« Je ne suis pas certaine que la découverte de l’amour soit nécessairement plus exquise que la découverte de la poésie, ni plus sensuelle, d’ailleurs. »

Et le mieux, ses envolées philosophiques :

« Nous sommes aussi façonnés par les décisions que nous n’avons pas prises, par les choix que nous n’avons pas faits, par les évènements qui n’ont pas eu lieu. »

ou encore :

«Alain Robe-Grillet a écrit : La pire chose qui soit arrivée au roman est l’arrivée de la psychologie. moi je dis : la recherche de causalité est un vilain défaut ».

Le rapport à la mère (inextinguible sujet) est présent tout au long du roman, c’est même d’après moi le fil conducteur de la narratrice, elle part de sa mère et y revient toujours. Aaliyah est en pleine crise existentielle et ce roman est le bilan de sa vie, qu’elle raconte à ceux qui voudront bien la lire. Elle recherche la reconnaissance éternelle, ou tout simplement celle de sa génitrice.

« Va-t-elle me reconnaître? Ma-t-elle déjà bercée dans ses bras? Me déteste-t-elle? Pourquoi ne m’at-t-elle jamais brossé les cheveux? L’a-t-on récemment accompagnée chez le médecin?

Enfin, le sujet phare et historique du roman est évidemment le difficile contexte historique du pays, qui rappelons-le a été en guerre de 1975 à 1990. Puis les affrontements entre chiites et sunnites entre 2006 et 2008 ont été atroces.

« Nous sommes traumatisés à chaque fois que les israéliens se lancent dans l’une de leurs frénésies meurtrières machos, mais nous l’expliquons tout de même. Ils ne sont pas nous. C’est le prix que nous payons pour habiter à côté d’un voisin constamment sommé de prouver l’importance de sa mission. »

On ressort de ce roman plus intelligent et encore plus amoureux des livres qu’on ne l’était avant. Il confirme que TOUT se trouve dans les livres, et qu’ils suffisent (presque) à l’existence.
L’histoire d’Aaliya m’a rappelé celle de Renée, la savante concierge de « L’élégance du hérisson », avec ses histoires de voisinage et cette façon de cacher ses connaissances et ses livres; toutes les deux sont des femmes « banales » à l’érudition immense.

Ce roman est également une jolie façon de voyager au Liban en ces temps compliqués, et de découvrir l’imprévisible, horrible et magnifique Beyrouth…

Beyrouth change ses accessoires éblouissants plus souvent que ses dames de la bonne société; elle a assurément plus de teintes et de couleurs. Elle scintille. Selon la période de l’année, l’heure du jour, le temps qu’il fait et bon nombre d’autres variables, ses bandes de lumière se métamorphosent. Le scintillement, réel, pas métaphorique, est la conséquence de la situation géographique, entre la Méditerranée iridescente et les montagnes. Promontoire affrontant la mer, Beyrouth se tient telle une sentinelle criarde, Horace et Marcellus parés de babioles brillantes. Elisée Reclus qualifia Byblos de volupté déifiée, mais c’est là sans doute une description qui correspond davantage à ma Beyrouth.

Mon avis

Mathias Enard l’a beaucoup aimé, c’est dire ! L’érudition des deux auteurs et leurs goûts musicaux sont assez similaires! Néanmoins s’il fallait comparer, j’ai pris plus de plaisir avec ce roman qu’avec « Boussole » qui était vraiment trop hermétique à mon goût et surtout moins drôle, moins confortable et moins charmant. La petite dame qui nous accueille dans son appartement nous donne envie de la lire et de l’écouter. Elle nous explique ses lectures et ses préférences, on a l’impression de participer à la construction du livre, d’être dedans.
S’il fallait critiquer ce roman, peut être pourrions nous critiquer sa construction… inexistante, qui peut lasser le lecteur? Cela est cependant peut-être fait exprès, pour se donner un point commun avec la ville de Beyrouth, si désordonnée?

« Tout beyrouthin d’un certain âge a appris qu’en sortant de chez lui pour une promenade il n’est jamais certain qu’il rentrera à la maison, non seulement parce que quelque chose peut lui arriver personnellement mais parce qu’il est possible que sa maison ait cessé d’exister ».

Ce roman ne se veut pas un chef d’oeuvre, mais une lecture documentaire moins modeste qu’elle en l’air. C’est une lecture patiente qui ne plaira pas à tout le monde. (et tant mieux!) En bref, une histoire douillette et enrichissante !

Le signe astrologique de ce roman

Sans hésitation aucune : Sagittaire! Tout d’abord par le prénom d’Aaliya, signifiant «celle qui au-dessus », le sagittaire étant désigné par une flèche qui part vers le haut, allant toujours plus loin dans ses projets, et regardant loin à l’horizon. (quitte à n’aller parfois nulle part.)
Le sagittaire est idéaliste, adore faire des élucubrations, philosopher dans son coin, et a souvent une vie plus marginale que les autres signes du zodiaque. Il peut parfois manquer de diplomatie et a un grand besoin de liberté. Tout le caractère de cette irrévérencieuse et néanmoins intelligente Aalliya !

Un mot sur l’auteur

Rabih Alameddine (en arabe : ربيع علم الدين), né en 1959 à Amman en Jordanie, est un peintre et écrivain libano-américain.
Né à Amman de parents libanais, Alameddine grandit au Koweït et au Liban, qu’il quitte à l’âge de 17 ans pour vivre d’abord en Angleterre, puis en Californie. Féru de mathématiques, il décroche un diplôme d’ingénieur de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et un Master of Business à San Francisco. Il commence sa carrière en tant qu’ingénieur avant de se consacrer à l’écriture et à la peinture. En 2002, il reçoit une bourse Guggenheim. Il partage sa vie entre San Francisco et Beyrouth.

Citations du livre

« Le remède à l’isolement est la solitude. » Marianne Moore.

« Les rêves des garçons sont le cauchemar des mères. »

« Certains jours ne sont pas des jours à nouveaux livres. »

« La recherche de causalité est un vilain défaut. »

« Ah, pauvre vanité de chair et d’os appelée homme, ne vois tu pas que tu n’as absolument aucune importance? »

« La joie est anticipation de la joie. »

« Les israéliens sont des juifs qui ont perdu leur sens de l’humour .»

« Cela m’a ennuyé toute ma vie de ne pas peindre comme tout le monde. » Henri Matisse.

« La vie en commun devient intolérable, et la vie avec soi-même plus intolérable encore. » Cioran

Mémoire de fille

vierge

Le livre :

Ce roman est, selon elle, la pièce manquante du puzzle de l’œuvre d’Annie Ernaux. Le roman de la honte. Cette honte est partagée, la mienne étant de découvrir cet auteure seulement aujourd’hui, par cette pièce manquante justement.

Annie Ernaux achève donc son œuvre autobiographique par le commencement de sa vie de femme, par ce qu’elle cachait de plus intime: son été 1958, celui pendant lequel elle a tout découvert et décidé de se perdre, puis précieusement enfoui.
Annie Duchesne a 17 ans, n’a jamais côtoyé les garçons, et pense obsessionnellement à vivre une histoire d’amour qui ressemblerait à ce qu’elle a lu dans les livres. À la colonie d’été dans laquelle elle est monitrice, elle va le découvrir. Pas vraiment l’histoire d’amour imaginée, mais assez pour bouleverser et tourner définitivement la page de jeune fille.

Où qu’elles aillent, les filles mettaient dans leur valise un paquet de serviettes hygiéniques jetables en se demandant, entre crainte et désir, si ce serait cet été là qu’elles coucheraient avec un garçon.

Un soir, un moniteur l’attire dans sa chambre. Elle n’a jamais raconté ce qu’il s’y était passé, voilà chose faite dans le livre. Ce qui est très intéressant n’est pas ce qu’il s’est passé concrètement, c’est le constat qu’en fait Annie Ernaux :

« Je suis incapable de trouver dans ma mémoire un sentiment quelconque, encore moins une pensée. La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout.
« Il me semble que je ne peux m’approcher davantage de la réalité. Que c’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive. »

Elle met le doigt ici sur quelque chose de fondamental : Perdre sa virginité  n’est pas seulement physique, cette perte est surtout mentale. Au départ dans la sexualité, on est comme spectateur de notre corps. Puis, avec le temps et l’expérience, on en devient acteur, notre conscience n’est plus vide, la page de nos envies n’est plus blanche. Cela explique donc cette incapacité totale à émettre un quelconque jugement sur la « première fois », sur ce que notre corps vient de «tolérer ». (En allant plus loin, on peut se demander ce que va subir l’inconscient des générations à venir, nourri d’images pornographiques…)

Et de ce refoulement obligatoire peuvent en découler traumatismes et dénis, ou tout simplement un ancrage psychologique qui conditionnera toute notre vie notre rapport au sexe et à l’amour.

« Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible. »

De surcroît, ce livre n’est pas seulement la description de la perte de sa virginité, il aborde le sujet tellement vaste et délicat de l’entrée de la jeune femme dans la société, dans la sensualité, dans l’équilibre fragile des relations entre hommes et femmes, de la soif d’amour, du besoin d’aimer et de recevoir, de l’ambivalence très intéressante obstination/phobie du sexe masculin, de sa frustration aussi.

Annie Ernaux dévoile également ici le sujet de la honte : celui de la boulimie, qui résulte de sa découverte de l’homme, homme trop vite parti, de cette envie masculine non satisfaite… combien de jeunes filles se sont vengées sur la nourriture, ont cru au mal-être, au manque de confiance en soi, quand c’était leur libido qui hurlait derrière les gâteaux?

Elle y parle enfin du choix de l’orientation post bac, en rapport avec ce que l’on vit, et surtout -quand on est une femme- avec celui qu’on aime… À quel point est-on capable de mettre ses ambitions de côté quand on est amoureuse? Cela commence parfois très tôt, parfois même sans homme, seulement le souvenir du premier amour et ce qu’il a suscité en nous.  Annie Ernaux choisit l’Ecole Normale, pour ressembler à la blonde de la colonie qui plaisait à son amoureux, sans que cela lui corresponde vraiment, et aussi pour faire plaisir à son père. Choix d’orientation qu’elle regrettera par la suite.

« J’ai eu besoin de réactiver la fille qui s’était engagée et fourvoyée dans un métier qui ne lui convient pas, d’exposer en somme cette question qui figure rarement dans la littérature : comment au début de la vie, tous, nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix, et pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où on doit être?»

Puis vient le moment de la synthèse :

« J’ai commencé à faire de moi un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour.»

et enfin :

« Je ne suis pas culturelle, il n’y a qu’une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. » Est-ce la plus grande vérité de ce récit?  se questionne Annie Ernaux vers la fin du roman en relisant ses notes de jeunes filles.

Mon avis

Selon moi ce livre retrace le premier et le plus grand combat de la vie d’une femme: apprendre à le devenir.
Un roman très enrichissant et transparent, plein de vérité. J’ai lu certaines critiques qui le jugeaient trop impudique, je trouve juste qu’il a le mérite d’être sincère.

Le signe astrologique du roman

Vierge !
Vierge comme l’est le corps de la narratrice au début du roman …
Vierge comme l’auteur… évidemment. La sincérité et l’autobiographie se rapprochant au maximum de la vérité, le roman porte le même signe astrologique que l’écrivain.
Parmi les traits caractéristiques de la vierge mis en valeur dans ce roman, on retrouve :
Le côté pratique, organisé et méticuleux ; ainsi que l’esprit d’analyse dont fait preuve l’auteur : la Vierge a l’art et la manière de tout disséquer, les comportements, les situations, pour mieux les cerner et les comprendre. La vierge a besoin de rationnaliser pour apprécier.

Les extraits ci-dessous démontrent également l’ambivalence organisation/désorganisation de la vierge : (vierge folle/vierge sage)

« Elle est entrée dans une alternance de pureté et de souillure. »

ou encore :

« Elle est éblouie par sa liberté, l’étendue de sa liberté. Elle ne veut rien d’autre que cette vie. Danser, rire, chahuter, chanter des chansons paillardes, flirter.
« Annie Duchesne a été enthousiasmée par la magnificence du lieu, la richesse des installations, bref, la perfection d’une organisation qui lui rappelait à une échelle supérieure celle de la colonie. »

Citation

—> »C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »

Un mot sur l’auteur

Annie Ernaux, née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), est une auteure française, professeure de lettres. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, entretient des liens étroits avec la sociologie.

Danser au bord de l’abîme

poisson

Extraits choisis…

Mon mari ne m’avait ni enfermée ni attachée, et pourtant, j’allais m’échapper.

Mes premières émotions d’adolescente refont surface, suffocantes, décuplées par mon appétit de femme, ma connaissance des vertiges.

Je crois que l’on tombe amoureux à cause d’une part de vide en soi. Un espace imperceptible, une faim jamais comblée.

Lire c’est aussi écrire; quand le livre est refermé on le continue.

Vos abîmes m’attirent, me sont nécessaires.

Nos souffrances ne sont jamais assez profondément enfouies, nos corps jamais assez vastes pour y enterrer toutes nos douleurs.

Il me regarde et je suis nue au milieu du monde.

Pourquoi ceux qui vous aiment peuvent vous laisser vous noyer ?

Je dansais au bord de l’abîme, ce n’était pas la peur de tomber qui faisait pousser des ailes, c’était la chute.

Les mères n’ont pas le droit d’être heureuses, ou plus tard, ou après les autres.

Un homme m’avait reliée à moi-même.

Aimer est épuisant, et avec Olivier je n’étais pas épuisée.

Le deuil est un amour qui n’a plus d’endroit où se loger.

Laisse les choses s’envoler, il y a une joie parfois à ne pas les retenir.

Là où il y a du pain, il y a une famille.

Les larmes sont un langage qui ne peut être compris que par celui qui a déjà pleuré.

l’idée de ne pas se battre elle même est un combat.

On ne fait jamais ce qu’on devrait au moment où on devrait le faire. On fait toujours passer ceux qu’on aime en dernier.

Tu adores Caroline parce qu’il y a en toi des obscurités qu’elle accepte.

Je le regarde. je ne pleure pas. les larmes n’ont jamais rien fait pousser.
Les mots qu’on ne dit pas sont ceux qui font le plus de mal.

Le présent est la seule certitude, la seule île possible dans le vide.

Le roman

Je savais bien, chaque soir, lorsque ma grand mère prenait le livre que je lui réclamais, que Blanquette allait mourir dans la gueule du loup. En relisant la chèvre de M. Seguin hier, j’ai compris que j’aimais la lire non pas pour la scène de combat atroce, mais pour le passage d’extase vécue par la chèvre dans la montagne, envahie de fleurs et transcendée de liberté. Il en est de même pour le nouveau roman de Gregoire Delacourt: J’ai été très enthousiasmée par la première partie, qui répondait au titre et au résumé du livre. Les deux parties suivantes m’ont quelques peu déroutée. En effet, l’histoire débute dans une chic brasserie de Lilles en compagnie d’un bel amant subtil, et puis d’un coup l’on se retrouve au camping Pomme de pin avec Mimi et l’arménien du coin. La copine Sophie se trouve un vieux chanteur, et puis on rencontre Jacques qui fabrique des mugs et on va le mettre en couple avec Mimi. Bon, bon d’accord… mais j’aurais aimé rester dans la première partie, avec Emma et Alexandre, qui s’aiment sans se toucher, côte à côte dans une brasserie.

Les pensées de l’auteur sont excellentes, c’est pour cela que j’ai beaucoup corné le livre, mais à de nombreuses reprises j’ai trouvé l’histoire « facile ». On nous a ajouté le deuil, une maladie, des enfants, une maitresse, une mère à faire psychanalyser … A mettre trop d’ingrédients dans une bonne recette pour plaire, le plat s’en trouve un peu gâché. Je pense qu’il n’y avait pas besoin de tout ça.

Dans la troisième partie j’avais l’impression d’être dans un roman d’Anna Gavalda, tout le monde se retrouve et tout le monde s’aime, on était à deux doigts de griller des chamalows au coin du feu en Provence. (Heureusement les personnages ont préféré le vin, le livre regorge d’ailleurs d’excellentes références viticoles.)

Voilà, un avis en demi-teinte pour moi, je n’ai pas ressenti toute la passion de l’auteur et je me suis perdue dans ce qu’il voulait nous faire comprendre. j’ai souvent été malgré moi désolée de constater que cela « sonnait faux ».

CEPENDANT, j’ai beaucoup aimé la thématique majeure du livre: l’abord du vide de l’existence, l’existence étant la courte distance entre deux vides. Comment nous nous efforçons de le combler, grâce au désir de l’autre qui est avant tout le désir de soi, celui de se trouver soi même avant de se faire engloutir par un autre vide. Vouloir ressentir d’un peu plus près le vertige, se rapprocher de l’abîme. Se faire dévorer par le loup, mais à l’aube…
Ce livre se veut être l’apologie du Présent, et mérite tout de même qu’on s’y attarde un peu, chacun fera son tri;)

Le signe astrologique du roman

Poissons… Le rythme du roman m’a fait penser à des vagues, régulières, qui viennent s’échouer sur la mer… Une certaine mélancolie émane du roman, des courtes phrases, des dialogues pastel…
Emma la narratrice, est perdue, comme ce signe le laisse souvent apparaître bien qu’il ne se noie jamais; On sent la présence de Neptune, planète maîtresse du Poissons, avec ses illusions, sa désorientation, sa modestie aussi. Emma veut connaitre l’union transcendante, elle a une soif d’absolu, et c’est cet absolu qui m’a fait penser au Poissons, le dernier signe du zodiaque, celui qui s’est inspiré de tous les autres pour être.

Auteur

Gregoire Delacourt, né le 26 juillet 1960, qui s’est notamment fait connaître du grand public par « la liste de mes envies ».
Il fut d’abord publicitaire puis est devenu écrivain avec son premier roman « L’écrivain de la famille ».

Une jeunesse perdue

vierge

Le livre :

Je suis passée par toutes les phases dans ce roman. A la librairie, la quatrième m’a emballée. Les deux premières pages m’ont intriguée, car on y découvre de suite le sujet principal du roman: le narrateur a atteint un âge certain, ne suscite plus de désir dans le regard des femmes et le vit très mal. Ce sujet étant peu abordé par les auteurs mâles contrairement aux multiples témoignages de femmes sur le sujet, j’étais curieuse de savoir ce qu’un homme d’âge mûr peut ressentir.

Pendant la première partie j’ai eu la nausée en lisant les fantasmes du narrateur reluquant les cuisses des jolies jeunes filles dans la rue qui, sans nul doute, sont des provocatrices et mériteraient d’être châtiées pour ce dénuement honteux. Pis encore, il avoue tromper régulièrement sa femme en s’en vantant, fier de proclamer qu’ils ne font pas partie de ces couples médiocres qui sont jaloux et possessifs, avant d’écrire quelques pages plus tard qu’il ne supporterait pas que sa femme le trompe. Bref un dégoût envers l’auteur s’est emparé de moi, je l’ai alors complètement assimilé à son narrateur. J’étais donc prête à le refermer pour me précipiter vers le Grégoire Delacourt acheté en même temps, et puis une petite voix m’a dit « Agathe, t’es peut-être tombée dans le panneau, l’auteur est académicien, tout de même, il y a de l’auto-dérision là dedans, continue un peu. »

En effet, le but de l’auteur est de ne faire aucun cadeau à son personnage principal, de lui attribuer tous les vils défauts qu’un homme peut avoir, lâcheté, égoïsme, naïveté, et lui donne comme appât une somptueuse Valentina, jeune de surcroît, qui va accepter ses avances et se servir de lui comme jamais. Elle arrive très bien à toutes ses fins, encore mieux que si elle était avec un homme de son âge. Au final, j’ai trouvé le sujet intéressant et bien mené, de voir jusqu’où peut aller un homme, pour qui les tourments de l’amour et du sexe ne sont plus permis, lorsqu’il est persuadé qu’il est préférable de renoncer à tout ce qu’il bâti, réputation, maison, femme, argent et honneur, quand jouir quelques instants l’éloigne encore un peu de la mort.

Je conseille donc ce petit vaudeville semi-tragique à ceux dont le sujet intéresse, et aussi pour le vocabulaire de JM Rouart, qui écrit remarquablement bien ne l’oublions pas. Je verrais d’ailleurs bien ce court roman adapté au théâtre.

Le signe astrologique du roman

Vierge! Qui ne connaît pas le dicton vierge folle / vierge sage? En effet la vierge possède une ambivalence : très acharnée au travail et extrêmement méticuleuse, elle peut parfois soulever ses inhibitions et révéler ses prédilections aux plaisirs de la chair, risquant plus tard de déboucher sur une crise de conscience. Ce qui est le cas ici, le narrateur a toujours su sauver les apparences en ayant une vie plutôt rangée aux yeux de son entourage, mais a toujours voulu séduire à coté. Une femme vierge maîtrise normalement mieux ses deux versants qu’elle arrive à concilier, plutôt que l’homme vierge, qui peut mener facilement et dans le déni le plus total une double vie.

D’autre part, dans le travail, la Vierge n’est jamais au premier plan (sauf si son thème présente un soleil dans le milieu du ciel, ou que l’ascendant lion domine par exemple) et c’est le cas ici du narrateur, galeriste et grand amateur d’art, qui a l’impression d’être arrivé là par hasard, alors que c’est le fruit de son travail souvent conséquent.

Extraits choisis

Ne plus être désiré, n’est-ce pas un supplice aussi injuste et cruel que la mort? La perspective de rejoindre les zombies désabonnés des fièvres voluptueuses m’accablait.

Pourquoi ces jupes si courtes, ces pantalons moulants sur les fesses, sinon pour exciter le passant et chauffer sa lubricité? Je les observais douloureusement. Aucune d’entre elles n’assouvirait jamais ma tentation.Et le supplice qu’elles m’infligeaient, en avaient-elles la moindre conscience? Bien sur que non : elles étaient murées dans l’indifférence et l’égoïsme de la jeunesse.

Valentina était une femme tempête. L’amour réveillait en elle des forces obscures qui se déchaînaient. Le sexe semblait avoir moins pour but d’atteindre la volupté que de libérer des délires, d’ouvrir la voie à de violents tumultes, et de faire surgir des profondeurs de son corps un cri tragique.

La sagesse envers les femmes ne consiste-t-elle pas à vivre l’instant, le pur instant, sans se préoccuper des motivations ou des arrières pensées de celle qui le procure, ni de son passé, de son avenir, ni de ce qui se trame sous la surface de cet instant ? Quel péché contre la vie que la curiosité, quel instrument infernal!

Auteur

Jean-Marie Rouart,de l’Académie française, est né le 8 avril 1943 à Neuilly-sur-Seine. Il est romancier, essayiste et chroniqueur français. Il a écrit une trentaine de roman  et est officier de la Légion d’Honneur.

La beauté du diable

balance

Extraits choisis :

J’ai un secret. J’appartiens à un club. Il s’agit d’un très grand club, sans doute le plus important de Tokyo, de tout le japon, peut-être même du monde entier. Vous pourriez appeler mon club le club des passionnées de beauté. Et même si nos maisons sont vieilles et délabrées, si les murs empestent l’usure et la décrépitude, quand nous sortons après notre toilette matinale, nous sommes jeunes, fraiches et superbes. Et nos vêtements et notre maquillage sont impeccables.

Dans notre culture, une femme enceinte est une femme laide. Si vous ne pouvez pas cacher ce qu’un homme vous a fait, alors vous devez vous cacher.

Pour être une superwoman, vous devez créer en vous même un jardin secret, dans lequel vous jetez toute votre fange, votre lassitude, votre colère, votre haine pour votre famille et vos responsabilités, la routine immuable de votre vie. Dans le silence infini de la nuit, vous regardez pousser votre jardin du mal. Le jour, vous le piétinez et vous êtes une superwoman.

« – Ne sois pas ridicule, a dit Tomoko.Les vêtements représentent le seul vrai pouvoir que nous femmes détenons en ce monde. » Je comprenais exactement ce qu’elle voulait dire. dans ce vêtement, la Makkura ne pouvait pas m’atteindre.

Les enfants sont pour une femme des parcelles de son coeur placées dans des corps différents et rendues à la liberté. Ce n’est que lorsque ses enfants et elle sont réunis qu’une mère connaît la paix.

Pour moi, et toutes les femmes seront d’accord avec cette vérité, les vêtements appartiennent à celles qui les désirent, et c’est pour cela que les femmes doivent sans cesse retourner dans les magasins, car elles savent que les vêtements ne sont réellement beaux qu’avant d’être achetés.

Résumé du roman

Kayo, la narratrice, nous emmène dans l’intimité d’un Japon honteux, qui n’a plus réussi à respecter ses principes bouddhistes à partir du moment où les américains ont apporté « le bonheurisme ». Elle a connu une époque où la croissance économique au Japon était forte et où les grands magasins affluaient. Elle a connu la liberté et a obtenu une carte de crédit sans qu’on lui explique comment s’en servir. La jeune femme au foyer noyée dans sa solitude s’est alors trouvée une occupation secrète: acheter des vêtements de luxe. Au point que cela devienne sa raison de vivre, sa drogue, au point d’en oublier son découvert grandissant, d’oublier les dettes, sa famille, son honneur. Son mari va découvrir son compte bancaire et découvrir son secret. Il tentera de l’aider, de comprendre, il la fait voyager dans les jardins japonais pour tenter de trouver des réponses au mal qui la ronge. Leur amour et leur attachement respectif sont très intéressants. Ce livre nous interroge non seulement sur la société et le poids des apparences, mais aussi sur la naissance d’une addiction et l’éternel vide de l’existence.

Mon avis

J’ai adoré ce roman, j’ai ressenti le même voyage intérieur qu’avec l’excellent « Geisha ». Vous l’aurez compris, le roman n’a rien à voir avec « une accroc au shopping » mais déborde de profondeur. Je le recommande vivement!

Le signe astrologique de ce roman

Balance!

Ce signe apprécie l’esthétisme  et a le goût du luxe et des jolies choses. La balance prend très soin de son apparence, ceci est lié à sa planète, Vénus. En se mariant très tôt avec un mari dont elle n’était pas follement amoureuse, ce signe m’a fortement fait penser à la narratrice : en effet la balance peut passer toute sa vie aux côtés d’une personne sans que celle ci soit réellement la bonne mais a trop besoin de son harmonie pour s’aventurer à le quitter et risquer le clash. La balance est aussi le signe le plus enclin à l’endettement, et parvient toujours à les régler d’ailleurs, tout comme Kayo. Enfin, la balance n’est pas un signe « meneur » contrairement au bélier par exemple. Il est donc tout naturel que Kayo se place en « suiveuse » avec son amie Tomoko dès le lycée, puis qu’elle reste toujours en retrait dans les groupes d’amies qu’elle se constitue par le biais de la scolarité de ses enfants. Elle est influençable, comme beaucoup qui ont ce signe, et attend beaucoup du jugement de ses amies à son égard.

L’auteur

Radhika Jha, née à New Delhi en 1970, est une romancière indienne. Elle perd sa mère à trois ans, grandit à Bombay, et atterrit dans un pensionnat himalayen avant d’obtenir une bourse pour aller poursuivre ses études aux Etats-Unis. Puis, elle découvre la France, la Suisse – comme stagiaire à l’Onu – et rentre à Bombay. Où elle travaille pour la Fondation Rajiv-Gandhi. Aujourd’hui, elle vit à Dehli où elle travaille comme attachée culturelle de l’ambassade de France en Inde.
Elle est l’un des jeunes espoirs de la littérature indienne d’aujourd’hui. Elle se situe exactement au confluent de la littérature indienne traditionnelle et de la culture occidentale, à une époque où l’Inde est en train d’intégrer, à sa façon et à son rythme, une certaine modernité.