Mémoire de fille

vierge

Le livre :

Ce roman est, selon elle, la pièce manquante du puzzle de l’œuvre d’Annie Ernaux. Le roman de la honte. Cette honte est partagée, la mienne étant de découvrir cet auteure seulement aujourd’hui, par cette pièce manquante justement.

Annie Ernaux achève donc son œuvre autobiographique par le commencement de sa vie de femme, par ce qu’elle cachait de plus intime: son été 1958, celui pendant lequel elle a tout découvert et décidé de se perdre, puis précieusement enfoui.
Annie Duchesne a 17 ans, n’a jamais côtoyé les garçons, et pense obsessionnellement à vivre une histoire d’amour qui ressemblerait à ce qu’elle a lu dans les livres. À la colonie d’été dans laquelle elle est monitrice, elle va le découvrir. Pas vraiment l’histoire d’amour imaginée, mais assez pour bouleverser et tourner définitivement la page de jeune fille.

Où qu’elles aillent, les filles mettaient dans leur valise un paquet de serviettes hygiéniques jetables en se demandant, entre crainte et désir, si ce serait cet été là qu’elles coucheraient avec un garçon.

Un soir, un moniteur l’attire dans sa chambre. Elle n’a jamais raconté ce qu’il s’y était passé, voilà chose faite dans le livre. Ce qui est très intéressant n’est pas ce qu’il s’est passé concrètement, c’est le constat qu’en fait Annie Ernaux :

« Je suis incapable de trouver dans ma mémoire un sentiment quelconque, encore moins une pensée. La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout.
« Il me semble que je ne peux m’approcher davantage de la réalité. Que c’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive. »

Elle met le doigt ici sur quelque chose de fondamental : Perdre sa virginité  n’est pas seulement physique, cette perte est surtout mentale. Au départ dans la sexualité, on est comme spectateur de notre corps. Puis, avec le temps et l’expérience, on en devient acteur, notre conscience n’est plus vide, la page de nos envies n’est plus blanche. Cela explique donc cette incapacité totale à émettre un quelconque jugement sur la « première fois », sur ce que notre corps vient de «tolérer ». (En allant plus loin, on peut se demander ce que va subir l’inconscient des générations à venir, nourri d’images pornographiques…)

Et de ce refoulement obligatoire peuvent en découler traumatismes et dénis, ou tout simplement un ancrage psychologique qui conditionnera toute notre vie notre rapport au sexe et à l’amour.

« Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible. »

De surcroît, ce livre n’est pas seulement la description de la perte de sa virginité, il aborde le sujet tellement vaste et délicat de l’entrée de la jeune femme dans la société, dans la sensualité, dans l’équilibre fragile des relations entre hommes et femmes, de la soif d’amour, du besoin d’aimer et de recevoir, de l’ambivalence très intéressante obstination/phobie du sexe masculin, de sa frustration aussi.

Annie Ernaux dévoile également ici le sujet de la honte : celui de la boulimie, qui résulte de sa découverte de l’homme, homme trop vite parti, de cette envie masculine non satisfaite… combien de jeunes filles se sont vengées sur la nourriture, ont cru au mal-être, au manque de confiance en soi, quand c’était leur libido qui hurlait derrière les gâteaux?

Elle y parle enfin du choix de l’orientation post bac, en rapport avec ce que l’on vit, et surtout -quand on est une femme- avec celui qu’on aime… À quel point est-on capable de mettre ses ambitions de côté quand on est amoureuse? Cela commence parfois très tôt, parfois même sans homme, seulement le souvenir du premier amour et ce qu’il a suscité en nous.  Annie Ernaux choisit l’Ecole Normale, pour ressembler à la blonde de la colonie qui plaisait à son amoureux, sans que cela lui corresponde vraiment, et aussi pour faire plaisir à son père. Choix d’orientation qu’elle regrettera par la suite.

« J’ai eu besoin de réactiver la fille qui s’était engagée et fourvoyée dans un métier qui ne lui convient pas, d’exposer en somme cette question qui figure rarement dans la littérature : comment au début de la vie, tous, nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix, et pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où on doit être?»

Puis vient le moment de la synthèse :

« J’ai commencé à faire de moi un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour.»

et enfin :

« Je ne suis pas culturelle, il n’y a qu’une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. » Est-ce la plus grande vérité de ce récit?  se questionne Annie Ernaux vers la fin du roman en relisant ses notes de jeunes filles.

Mon avis

Selon moi ce livre retrace le premier et le plus grand combat de la vie d’une femme: apprendre à le devenir.
Un roman très enrichissant et transparent, plein de vérité. J’ai lu certaines critiques qui le jugeaient trop impudique, je trouve juste qu’il a le mérite d’être sincère.

Le signe astrologique du roman

Vierge !
Vierge comme l’est le corps de la narratrice au début du roman …
Vierge comme l’auteur… évidemment. La sincérité et l’autobiographie se rapprochant au maximum de la vérité, le roman porte le même signe astrologique que l’écrivain.
Parmi les traits caractéristiques de la vierge mis en valeur dans ce roman, on retrouve :
Le côté pratique, organisé et méticuleux ; ainsi que l’esprit d’analyse dont fait preuve l’auteur : la Vierge a l’art et la manière de tout disséquer, les comportements, les situations, pour mieux les cerner et les comprendre. La vierge a besoin de rationnaliser pour apprécier.

Les extraits ci-dessous démontrent également l’ambivalence organisation/désorganisation de la vierge : (vierge folle/vierge sage)

« Elle est entrée dans une alternance de pureté et de souillure. »

ou encore :

« Elle est éblouie par sa liberté, l’étendue de sa liberté. Elle ne veut rien d’autre que cette vie. Danser, rire, chahuter, chanter des chansons paillardes, flirter.
« Annie Duchesne a été enthousiasmée par la magnificence du lieu, la richesse des installations, bref, la perfection d’une organisation qui lui rappelait à une échelle supérieure celle de la colonie. »

Citation

—> »C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »

Un mot sur l’auteur

Annie Ernaux, née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), est une auteure française, professeure de lettres. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, entretient des liens étroits avec la sociologie.

3 commentaires sur « Mémoire de fille »

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