Les vies de papier

sagittaire

Le roman

« Je me suis glissée dans l’art pour échapper à la vie. Je me suis enfuie en littérature.»

Aaliya, « celle qui est au-dessus », a 72 ans et a toujours habité Beyrouth. Dans son petit appartement bondé de livres où elle vit seule, elle nous raconte de façon drôle et décousue sa vie libanaise et celle des gens qui l’entourent, dans cette ville qui fut souvent en guerre.
A travers cette grande discussion qu’elle nous tient pendant 400 pages sans parvenir à trouver notre ennui, elle nous abreuve de références littéraires et musicales, ainsi de que multiples digressions philosophiques et sociologiques qui façonnent le roman.

Elle voue tout d’abord une passion totale à la littérature et une obsession à traduire de grandes oeuvres en arabe à partir de leurs versions française et anglaise.

« Je traduis des livres selon mon système inventé car cela contribue à ce que le temps s’écoule avec plus de douceur ».

Dans ce roman on apprend d’ailleurs comment certaines grandes oeuvres peuvent être complètement modifiées par leur traducteur. (ce qui vaudra une note du traducteur français à la fin de ce livre..!)

« La raison pour laquelle les lecteurs anglophones ne peuvent faire la différence entre Tolstoï et Dostoïevski, c’est qu’ils ne lisent ni la prose ni de l’un ni de l’autre, ils lisent Constance Garnett ! » (leur traductrice commune)

Aaliya parsème également le roman de son amour de la poésie…

« Je ne suis pas certaine que la découverte de l’amour soit nécessairement plus exquise que la découverte de la poésie, ni plus sensuelle, d’ailleurs. »

Et le mieux, ses envolées philosophiques :

« Nous sommes aussi façonnés par les décisions que nous n’avons pas prises, par les choix que nous n’avons pas faits, par les évènements qui n’ont pas eu lieu. »

ou encore :

«Alain Robe-Grillet a écrit : La pire chose qui soit arrivée au roman est l’arrivée de la psychologie. moi je dis : la recherche de causalité est un vilain défaut ».

Le rapport à la mère (inextinguible sujet) est présent tout au long du roman, c’est même d’après moi le fil conducteur de la narratrice, elle part de sa mère et y revient toujours. Aaliyah est en pleine crise existentielle et ce roman est le bilan de sa vie, qu’elle raconte à ceux qui voudront bien la lire. Elle recherche la reconnaissance éternelle, ou tout simplement celle de sa génitrice.

« Va-t-elle me reconnaître? Ma-t-elle déjà bercée dans ses bras? Me déteste-t-elle? Pourquoi ne m’at-t-elle jamais brossé les cheveux? L’a-t-on récemment accompagnée chez le médecin?

Enfin, le sujet phare et historique du roman est évidemment le difficile contexte historique du pays, qui rappelons-le a été en guerre de 1975 à 1990. Puis les affrontements entre chiites et sunnites entre 2006 et 2008 ont été atroces.

« Nous sommes traumatisés à chaque fois que les israéliens se lancent dans l’une de leurs frénésies meurtrières machos, mais nous l’expliquons tout de même. Ils ne sont pas nous. C’est le prix que nous payons pour habiter à côté d’un voisin constamment sommé de prouver l’importance de sa mission. »

On ressort de ce roman plus intelligent et encore plus amoureux des livres qu’on ne l’était avant. Il confirme que TOUT se trouve dans les livres, et qu’ils suffisent (presque) à l’existence.
L’histoire d’Aaliya m’a rappelé celle de Renée, la savante concierge de « L’élégance du hérisson », avec ses histoires de voisinage et cette façon de cacher ses connaissances et ses livres; toutes les deux sont des femmes « banales » à l’érudition immense.

Ce roman est également une jolie façon de voyager au Liban en ces temps compliqués, et de découvrir l’imprévisible, horrible et magnifique Beyrouth…

Beyrouth change ses accessoires éblouissants plus souvent que ses dames de la bonne société; elle a assurément plus de teintes et de couleurs. Elle scintille. Selon la période de l’année, l’heure du jour, le temps qu’il fait et bon nombre d’autres variables, ses bandes de lumière se métamorphosent. Le scintillement, réel, pas métaphorique, est la conséquence de la situation géographique, entre la Méditerranée iridescente et les montagnes. Promontoire affrontant la mer, Beyrouth se tient telle une sentinelle criarde, Horace et Marcellus parés de babioles brillantes. Elisée Reclus qualifia Byblos de volupté déifiée, mais c’est là sans doute une description qui correspond davantage à ma Beyrouth.

Mon avis

Mathias Enard l’a beaucoup aimé, c’est dire ! L’érudition des deux auteurs et leurs goûts musicaux sont assez similaires! Néanmoins s’il fallait comparer, j’ai pris plus de plaisir avec ce roman qu’avec « Boussole » qui était vraiment trop hermétique à mon goût et surtout moins drôle, moins confortable et moins charmant. La petite dame qui nous accueille dans son appartement nous donne envie de la lire et de l’écouter. Elle nous explique ses lectures et ses préférences, on a l’impression de participer à la construction du livre, d’être dedans.
S’il fallait critiquer ce roman, peut être pourrions nous critiquer sa construction… inexistante, qui peut lasser le lecteur? Cela est cependant peut-être fait exprès, pour se donner un point commun avec la ville de Beyrouth, si désordonnée?

« Tout beyrouthin d’un certain âge a appris qu’en sortant de chez lui pour une promenade il n’est jamais certain qu’il rentrera à la maison, non seulement parce que quelque chose peut lui arriver personnellement mais parce qu’il est possible que sa maison ait cessé d’exister ».

Ce roman ne se veut pas un chef d’oeuvre, mais une lecture documentaire moins modeste qu’elle en l’air. C’est une lecture patiente qui ne plaira pas à tout le monde. (et tant mieux!) En bref, une histoire douillette et enrichissante !

Le signe astrologique de ce roman

Sans hésitation aucune : Sagittaire! Tout d’abord par le prénom d’Aaliya, signifiant «celle qui au-dessus », le sagittaire étant désigné par une flèche qui part vers le haut, allant toujours plus loin dans ses projets, et regardant loin à l’horizon. (quitte à n’aller parfois nulle part.)
Le sagittaire est idéaliste, adore faire des élucubrations, philosopher dans son coin, et a souvent une vie plus marginale que les autres signes du zodiaque. Il peut parfois manquer de diplomatie et a un grand besoin de liberté. Tout le caractère de cette irrévérencieuse et néanmoins intelligente Aalliya !

Un mot sur l’auteur

Rabih Alameddine (en arabe : ربيع علم الدين), né en 1959 à Amman en Jordanie, est un peintre et écrivain libano-américain.
Né à Amman de parents libanais, Alameddine grandit au Koweït et au Liban, qu’il quitte à l’âge de 17 ans pour vivre d’abord en Angleterre, puis en Californie. Féru de mathématiques, il décroche un diplôme d’ingénieur de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et un Master of Business à San Francisco. Il commence sa carrière en tant qu’ingénieur avant de se consacrer à l’écriture et à la peinture. En 2002, il reçoit une bourse Guggenheim. Il partage sa vie entre San Francisco et Beyrouth.

Citations du livre

« Le remède à l’isolement est la solitude. » Marianne Moore.

« Les rêves des garçons sont le cauchemar des mères. »

« Certains jours ne sont pas des jours à nouveaux livres. »

« La recherche de causalité est un vilain défaut. »

« Ah, pauvre vanité de chair et d’os appelée homme, ne vois tu pas que tu n’as absolument aucune importance? »

« La joie est anticipation de la joie. »

« Les israéliens sont des juifs qui ont perdu leur sens de l’humour .»

« Cela m’a ennuyé toute ma vie de ne pas peindre comme tout le monde. » Henri Matisse.

« La vie en commun devient intolérable, et la vie avec soi-même plus intolérable encore. » Cioran

5 commentaires sur « Les vies de papier »

  1. Enfin un livre de mon signe!! J’aime beaucoup le « quitte à parfois n’aller nulle part » qui est très vrai 🙂
    J’avais repéré ce livre que je me garde donc en tête: les livres, l’Orient…
    Et comme pour toi ( nous sommes nombreux je crois) le plaisir espéré en ouvrant Boussoles n’était pas au rendez-vous…

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai vu une chronique il ya quelques jours sur un autre blog et j’ai dit que si Mathias Enard a aimé le livre, il devait voler bien trop haut pour moi :D…je n’ai lu qu’un seul livre de Tolstoï en plus…il y a de belles pensées ceci dit !
    Pas mal le sagittaire qui regarde au dessus de l’horizon , qui idéalise et qui finalement fait du sur place… 😀

    Aimé par 1 personne

    1. Tu es sagittaire ou cela t’a fait penser à quelqu’un? Cela dit j’en connais qui ne font pas qu’idéaliser mais ils se la pètent carrément 😉 Pour le livre je t’avoue n’avoir pas compris toutes les références mais l’auteur prend soin de les rendre accessibles (contrairement à Enard). Belle journée à toi !

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