Le blues de La Harpie

balance

Sans raison, j’ai fait ce que je n’aurais pas dû faire. J’ai songé à la fille que j’aimais, j’ai attendu mon heure puis j’ai braqué le magasin de vins et spiritueux où je bossais. Je suis monté dans ma voiture, j’ai démarré en trombe, imaginant le hurlement des sirènes là où il n’y en avait pas. L’autoroute elle-même était sombre comme une tombe et menait au ciel.

Dans sa fuite, Luce Lemay percute le landau d’une femme et tue le bébé sur le coup. Il prend trois ans de prison pour homicide involontaire, à l’issue desquels il décide de rentrer à La Harpie, son village natal, reprendre le cours de son existence. Mais est-ce seulement possible?
Est-ce possible de regarder les autres en face quand on n’arrive plus à se regarder dans la glace? Est ce possible de retrouver l’amour quand on suscite autant la haine?
A la Harpie, petite ville du Midwest, tout se règle par coups de poings et revolver. Luce et son ami Junior Breen, qu’il a rencontré au pénitencier, se dégotent un petit boulot dans une station service et la force de leur amitié les aident à tenir dans l’extrême solitude qu’est devenue leur nouvelle vie.
Le personnage de Junior est sans doute le plus complexe. Reconnu coupable d’avoir tué et découpé en morceaux une jeune fille, il fait des êtres, des objets et de sa vie un véritable puzzle, comme ce camion qu’il désosse entièrement pour venger son ami.

Luce quand à lui, rencontre Charlene, dont il tombe fou amoureux. Leur idylle est pure et s’affranchit du passé de Luce. Mais vivre leur amour au vu et su de tous lui coûtera menaces, coups et balafres au couteau…
…Car lorsque le landau bleu cesse de venir hanter ses nuits, ce sont les gars de la ville, le soir, la nuit, qui viennent lui rappeler son passé avec violence et le terrorisent. Il devrait fuir, aller dans une ville où il serait inconnu, mais il a conscience lui même que fuir La Harpie reviendrait à se fuir lui-même. Affronter la réalité, accepter sa vie, chercher la rédemption, tel est le chemin à parcourir.
Un roman noir et poétique!

J’ai aimé

—> La couverture du livre

Cette espèce de Vierge Marie floutée, un peu hantée, nous interpelle. A prime abord, on croit voir une bouteille de coca. La couverture ne porte rien d’autre que cette image, c’est la particularité des éditions Agullo, que je découvre d’ailleurs avec ce roman. Cette maison d’éditions se targue de mettre en avant les petits bijoux étrangers, et avec ce roman c’est réussi!

—>Les dialogues !

On sait combien il est difficile de raconter les débuts d’une histoire d’amour sans tomber dans le niais et les facilités. Ici, je me suis surprise à être toute émoustillée et avide de connaître la suite de la lecture et du devenir des deux personnages, tant les dialogues sonnaient juste et parvenaient à me mettre dans l’ambiance.

« Elle te donne vraiment une allure bizarre cette robe.
_ Ah bon, tu trouves? »
Ses doigts lissèrent le tissu bleu en simili coton de haut en bas, jusqu’aux fanfreluches roses. Sous son jupon, ses jambes remuèrent lorsqu’elle haussa de nouveau les épaules.
« C’est juste moche comme couleur, c’est tout, insistai-je.
_ Je ne crois pas t’avoir demandé ton avis. »
Sa bouche était dure, menue et arrondie.
« Rose? Le rose c’est une couleur moche. Surtout sur des jambes pâles. » Je grimaçai un sourire.
Charlene tira sa robe vers le bas et laissa les mains s’attarder sur ses cuisses.
« T’es vraiment un connard » chuchota-t-elle.
« Laisse tomber » murmurai-je.
Juste comme ça, histoire de, je levai les yeux pour les planter dans les siens. Charlene plia une de ses jambes nues pour la frotter contre le mollet de l’autre, scrutant le comptoir tandis que j’étudiai ses mains, de l’autre côté du linoléum.

—> Le réalisme du roman

L’auteur n’essaie pas de nous embarquer dans une histoire américaine de cow-boys avec pistolets et cascades en voiture. Le rythme est lent, c’est l’histoire d’un type qui refait sa vie après la prison, c’est tout. La poésie est maîtresse du roman et s’allie avec la vérité pour en faire un somptueux petit bijou.

Le passage ci dessous, avec ses détails plus ou moins flatteurs sur les odeurs et les sensations, ne gâche en rien la scène d’amour décrite par le narrateur :

Nous l’avons fait, juste là, dans ce vieux hangar à bateaux, comme si nous le faisions depuis toujours. Nous nous sommes allongés l’un sur l’autre dans cette vieille barque, nos mouvements d’abord lents, puis rapides, puis l’immobilité. Cette fille suait autant que moi, et ça me plaisait. Son visage et son front, ses mains, sa bouche était brûlante contre la mienne, et un peu rance, aussi. J’aperçus une minuscule tache rouge à la naissance de son cuir chevelu, et une toute petite imperfection près de sa lèvre, mais rien de tout ça… ne m’importait.

—> les scènes de bagarre

Car oui, je suis une fille qui adore les mecs virils qui se battent comme des dieux, qui n’ont pas peur d’aller faire la justice eux-mêmes quand elle manque à l’appel. Ce mec là, il a bon fond, et il ne pleurniche pas quand il se fait fracasser en deux, il se relève et va voir sa douce, sa petite gueule démontée…

Ensuite, je tirai le flingue de mon froc et l’enfonçai dans sa gorge d’un geste brutal. Il se pétrifia. Il se pétrifia sur place et je le frappai violemment avec la crosse du .22 juste en dessous de son putain de menton. Il fut projeté en arrière contre l’avant de sa voiture, grogna, puis se hissa sur ses pieds. Je me jetai sur lui et le défonçai de nouveau à coups de crosse, plaquant son poignet contre le capot à l’aide de mon autre main, si fort que son couteau finit par tomber par terre. Il s’affala au sol, serrant les doigts pour endiguer le sang qui ruisselait de son menton, sans se départir de son rictus de dément.

—> La morale du roman

L’angle du roman, la rédemption plus que la réhabilitation, a été subtilement entrepris par l’auteur. La prison ne suffit généralement pas à effacer la culpabilité d’un crime que l’on n’a pas voulu commettre. Ici, Luce Lemay est foncièrement un homme bon, et il comprend vite que la prison n’a rien réglé du tout, que tout est infiniment plus compliqué.

« Doux Jésus, s’écria-t-il. Qu’est-il arrivé à cet homme?
_ Il s’est pris son passé en pleine gueule. »

Le signe astrologique du roman

Balance!
Car la balance représente la justice et le héros sort de prison. Sa planète est vénus, planète de l’amour… et Luce Lemay est plutôt romantique, aimerait mener une vie paisible si celle-ci le lui permettait.
Enfin, l’ombre de la balance représente les défauts du bélier, et quand Luce Lemay sort son ombre, il sort les poings…

Un mot sur l’auteur

Joe Meno, né en 1974, est l’auteur de sept romans, et plusieurs recueils de nouvelles, il vit à Chicago.
« Le blues de La Harpie » a été publié aux Etats-Unis en 2001sous le titre « How the hula girl sings », sous cette couverture, toute aussi étrange!

3 commentaires sur « Le blues de La Harpie »

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