Les Furies

cancer

L’histoire

Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l’air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s’y était glissé.

Un couple, années 90, Lotto et Mathilde, qui se marient au bout de deux semaines. Mathilde croit au talent de Lotto, qui au bout de quelques années finit enfin par obtenir la gloire en tant que dramaturge. Elle est la femme de l’ombre, qui soutient son mari, qui travaille pour deux en attendant que Lotto devienne quelqu’un. Le respect et les concessions règnent dans leur couple. Petit à petit on découvre que Mathilde omet de dire beaucoup de choses, même si elle ne ment jamais. On passe de la lumière à l’ombre. Mathilde est douce, Mathilde est discrète, Mathilde est mélancolique, et Mathilde s’appelle Aurélie. Deux parties dans ce roman, la première racontée du point de vue de l’extérieur, la deuxième par Mathilde. Ce roman nous prouve une fois de plus qu’on ne connait jamais vraiment l’autre, que le vent peut tourner à n’importe quel moment, et renverse l’idée du « rêve américain » (peut-être est-ce cela que Barack Obama a apprécié?).

Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés.

Le style

J’ai été assez déroutée par la prose imagée et très dense de l’auteur qui nous malmène dans les rapports de lieux et de temps, mais aussi par les personnages défoncés, artistes, lunaires… J’ai dû faire des efforts et revenir sur des phrases pour ne pas avoir l’impression d’avoir « raté un épisode ». J’étais comme dans une soirée où je ne connaissais personne, puis petit à petit, au bout de quelques verres je me suis sentie mieux. Malgré l’absence de fluidité je me suis glissée dans ce récit poétiquement désordonné mais aussi subtilement construit car les rapports inextricables du couple sont extrêmement bien décrits. C’est cette même écriture extraordinaire qui a propulsé le roman. Je conseille aux personnes curieuses d’en lire un extrait avant de l’acheter… ça passe ou ça casse !!

Le signe astrologique du roman

Cancer ! Mathilde est douce et patiente.Mathilde atteint ses objectifs en les affrontant de biais. Mathilde est une femme-enfant et d’ailleurs elle n’en veut pas. Elle est très mince, genre mannequin insaissible, pâle et désarticulée, on imagine aisément une Charlotte Gainsbourg qui représente plutôt bien ce signe astrologique. Avec sa mélancolie, Mathilde ne peut être que cancer!!

« Ton génie. Ta nouvelle vie. Tu es fait pour être dramaturge mon amour. Putain, heureusement qu’on s’en est rendus compte. »

Lauren Groff

Née le 23 juillet 1978 à Cooperstown dans l’État de New York, Lauren Gros est une écrivaine américaine. Pour son roman « Les furies » Lauren Groff a reçu un courrier officiel de Barack Obama estimant  » l’un des livres plus intéressants qu’il ait lu cette année » (2015).

Coeur-Naufrage

vierge

Toute ma vie d’adulte, j’avais fait diversion.

Coeur-Naufrage, c’est l’histoire de Lyla avec un Y, qui, à 34 ans, mène une vie passive, envahie de l’insupportable impression de passer à côté de quelque chose. Elle est traductrice, donc elle écrit mais pas pour elle, de plus, elle a une liaison avec un homme marié… Bref, Lyla joue le second rôle dans tout. Un jour, Joris, le jeune homme avec qui elle a eu une aventure en vacances quand elle avait 16 ans, lui laisse un message sur son répondeur. Un terrible secret refait surface : il vient seulement de trouver sa lettre, celle qu’elle lui avait écrite à l’époque.
Qu’y avait-il dans cette lettre? Lyla rejoue alors ce qu’il s’est passé cette année là: la grossesse découverte trop tard, l’accouchement sous X.

Sous X. C’est comme ça que cela s’appelle. Comme le porno.

Le déni, la culpabilité qui n’en finit pas et qui l’empêche d’avancer. Comme en témoigne cette phrase lancée à son amant actuel :

J’étais avec toi parce que je croyais devoir être punie. L’amour, je n’y avais pas droit. J’avais seulement le droit d’être dans l’ombre.Dans l’ombre de ta vie, dans l’ombre de ta femme, dans l’ombre de tes filles.

Un chapitre sur deux, Joris, (dit Joe) prend la narration. Joe n’a jamais connu sa mère, et son père est alcoolique et violent. Cependant, Joe lit tout Bukowski et réussit dans les études.Il devient kiné, paie ses études en faisant des petits boulots, il réussit à s’élever. C’est un jeune homme « taiseux » qui a profondément bon fond. Mais s’il a aujourd’hui une femme et une belle vie, il n’oublie pas que son enfance l’a cassé.

Je ne suis pas normal, je fais seulement semblant.

Même s’il avait eu la lettre de Lyla, il lui aurait sans doute demandé de ne pas garder l’enfant. Mais peut-être en auraient ils porté tous deux la culpabilité.

J’ai alors imaginé l’accouchement de cette jeune fille de dix sept ans, seule et apeurée, cette souffrance exempte de toute compensation, cette énergie mise en oeuvre pour un bébé dont elle ne jouirait pas.

Lyla partage avec Joe l’absence d’un parent et la haine de l’autre. Ils ont été élevé dans le non-respect de leur dignité, leur enfance leur a été volé. La mère de Lyla est artiste, une photographe qui se sert de sa fille et des autres pour élever sa créativité. Elle est belle et sensuelle, elle ne peut supporter l’idée de devenir « grand-mère » à 42 ans. C’est elle qui va pousser Lyla à faire ce choix, sans la soutenir, juste en photographiant sa douleur.

La douleur ne s’est jamais estompée, ni l’inquiétude, ni la culpabilité. Depuis dix sept ans, j’ai l’impression d’avoir commis un acte abominable dont rien ne me sauvera.

Mon avis:

Comme je vous recommande ce roman! Je l’ai dévoré en une nuit, à la lueur de ma lampe de chevet, sans pouvoir m’arrêter, avec cette agréable culpabilité de savoir que l’heure défile malgré le réveil du lendemain. J’ai pleuré d’émotion et reniflé le plus doucement possible pour ne pas réveiller l’amoureux, et enfin je l’ai posé tout corné à côté de mon lit avec la désolation infinie de l’avoir terminé.
Autant de critères qui déterminent un bon livre n’est-ce pas? L’écriture de l’auteur est belle et limpide, j’aime ces phrases ou rien n’est inutile, et surtout cet humour qui masque les fêlures et qui rend les passages tristes encore plus percutants.
L’histoire est bien ficelée, les thèmes abordés le sont rarement, les personnages sont attachants sans être caricaturaux… Lisez le!

Le signe astrologique de ce roman

Vierge! Lyla, la narratrice principale, la représente parfaitement. A prime abord sûre d’elle, la Lyla de 16 ans aborde une bande de surfeurs pour leur demander de l’aider à récupérer son vélo. « Elle n’a pas froid aux yeux la p’tite » diront-ils d’elle. Il émane de sa personnalité une « aurore boréale » comme le décrit Joris. Les vierges sont séductrices à leurs dépends.
Puis la Lyla adulte décide de se mettre en second plan, comme souvent ce signe le fait. De plus, elle est consciencieuse, discrète et très agréable à côtoyer. Elle a un sens inné de l’organisation et du devoir. La native de la vierge ne peut envisager de quitter son travail sans que tout soit parfait et bien ordonné, c’est le cas de notre héroïne avec ses traductions, dont elle est la première à « tenir les délais ». La native de la Vierge est aussi angoissée de nature, elle a souvent peur de mal faire, de ne pas donner entière satisfaction à son entourage, d’être abandonnée ou mal-aimée. Lyla préfère l’ombre à la lumière, elle préfère rester en coulisse. Elle n’est pas spontanée, c’est sa copine Zoé la délurée qui prend ses décisions à sa place car la vierge ne prend aucune décision à la légère et réfléchit toujours avant d’agir.

Extraits

Lyla :

Il est tellement aisé de se mentir à soi-même.

La lettre était pour Hervé bien sûr. Elle avait encore en tête ce qu’elle voulait lui dire. Il s’agissait d’un poème à propos de voiliers, de tristesse vernie bleue et de rouge palpitant. Cela s’appelait « Coeur-Naufrage ».M’éclipser, accepter, fermer ma gueule, comme je l’ai toujours fait. Mais aujourd’hui, je ne suis plus d’accord avec moi-même.

Voilà près de quinze ans que je ne l’ai pas vue. Elle ne me manque pas. L’idée d’une mère me manque, mais pas la mienne.

Joris :

J’aurais tout restitué pour être à nouveau ce gamin-là, avec son malheur, sa noirceur. Pour que mon père soit vivant et, à mon tour, lui péter la gueule, lui dire ce que je n’aurais jamais osé lui dire, hurler et taper dans les murs, au lieu de m’ouvrir les veines comme on ouvre le courrier.
La vérité, Lyla avec un Y, c’est qu’on passe notre temps à essayer de survivre.

L’auteur

Delphine Bertholon est née en 1976 à Lyon. Elle est romancière et scénariste française. Elle vit aujourd’hui à Paris et a écrit une dizaine de romans.