Inhumaines

 

Sinon je viens de tuer ma mère. Ah bon. Pourquoi. Comme ça. Travaux pratiques en quelque sorte. C’est donc cela tout ce sang sur ta chemise. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Bien sûr.

Découvrir Philippe Claudel par ce recueil de nouvelles à l’humour noir charbon, pourquoi pas après tout? Déjanté et monstrueusement drôle…
Dans un futur qui pourrait être le nôtre, nous tuons nos parents, nous nous accouplons comme nous respirons et nous torturons le père Noël. Le narrateur prête sa femme à ses amis, lui offre des hommes pour Noël, et quand elle meurt, il en rachète une autre, la même, parce qu’il a ses habitudes. Avec ses collègues de bureau, Turpain, Durand, ou Dubois, ils découpent des phalanges, revendent Dieu sur le Bon Coin et organisent des suicides, tout ça dans la plus grande consanguinité, leurs enfants assistant à toutes leurs banales cruautés.

Hier un automobiliste nous a fait un doigt. Nous le lui avons coupé.

Tout se passe dans la plus grande indifférence, et c’est là tout le principe du roman. Le ton est neutre ou léger du début à la fin, sur les sujets les plus anxiogènes.
Philippe Claudel aborde les sujets de la cruauté, la vieillesse, la pauvreté ou encore du handicap sans aucune précaution, à la manière de certains humoristes qui parleraient des Juifs et des Belges. Il souligne efficacement l’égoïsme ambiant, le sexe et les meurtres banalisés de notre société. Dans un style quasiment dépourvu de guillemets et de ponctuation, les pires horreurs sont lâchées.

Dans un des chapitres intitulé « les philosophes », ceux ci sont en fait des clochards ramassés dans la rue qu’il ramène chez lui et utilise pour lui faire la conversation et l’aider à comprendre ce qui ne tourne pas rond aujourd’hui. C’est un sans-abri qui lui donne une bribe d’explication sur la nature humaine :

Nous avons inventé l’amour faute de mieux et parce qu’il faut bien faire quelque chose. Nous avons inventé Dieu pour nous sentir moins seuls, parce que nous rêvions d’un maître, puis nous avons fini par le trouver inutile et encombrant, laid, puant.

La nouvelle sur le « suicide assisté » est atrocement brillante.
« Hier soir, Turpon du service expédition nous a invité pour son suicide. »
Une vingtaine d’amis est réunie autour de canapés au saumon (ou au tarama peut-être, ils ne savent pas), et attendent de savoir comment Turpon va se suicider. Ils s’abreuvent de banalités comme s’ils étaient invités à un quelconque vernissage. Turpon rigole et picole, son épouse vérifie que tout le monde ne manque de rien. Et puis soudain Turpon n’a plus envie de se suicider. « Tu ne peux pas nous faire cela » lui dit sa femme. « Tes amis sont venus exprès , tout cela a coûté bonbon, on est là depuis deux heures! Tu es un chieur, petite bite. Couille molle, gland fripé, je te l’avais bien dit. Tu vas gâcher la fête et tu nous ridiculises. »
Jusqu’où peuvent mener la bienséance et les principes ? Je vous laisse le soin d’aller lire la nouvelle…

Mon avis

J’ai dévoré ce livre! Je n’accroche pas toujours avec les nouvelles qui ne me laissent jamais le temps de m’attacher aux personnages mais ici l’auteur signe un pamphlet magistral! Le choc et le trash sont au service de la Vérité et nous ouvrent les yeux sur les dérives potentielles d’une société habituée aux monstruosités. Il ne faut jamais s’habituer au pire, et Claudel est là pour nous le rappeler. Il signe avec ce roman un excellent exercice de style, une satyre actuelle, admirablement bien dosée.

« Drôle d’époque. En vérité peu de choses nous choquent. Que faudrait il pour nous choquer. Je ne sais pas. Que tout le monde s’aime peut être. »

L’auteur

Philippe Claudel, né en Lorraine en 1962, a fait ses études à Nancy, a publié une kyrielle de romans dont certains adaptées au cinéma, comme « Les âmes grises » ou encore « Il y a longtemps que je t’aime ».

Le signe astrologique du roman.

scorpion

Scorpion assurément! Ce roman vitriolé pique et repique là où ça fait mal, et le plus gratuitement possible… tout en nous faisant mourir de rire, à l’image de certains humoristes scorpion : Coluche, Florence Foresti, Nicolas Canteloup…

« Que mange-t-on ce soir. Ta mère. Encore. »

3 commentaires sur « Inhumaines »

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