Ma mère, cette inconnue

J’ai retrouvé Philippe Labro dont j’affectionne beaucoup le style avec ce roman très émouvant. Biographique, il retrace le parcours de la femme de sa vie : sa mère, décédée il y a quelques années à l’âge de 99 ans. Tant qu’elle était en vie il lui était impossible d’écrire sur elle, tout en sachant qu’il finirait par le faire et que la tâche serait ô combien délicate.
Sa mission semble réussie, car depuis quelques jours, l’histoire de Netouchka ne finit pas de me hanter. Même si le portrait qu’il fait d’elle est subjectivé par son amour éternel de petit garçon, il parvient à nous faire ressentir toute la complexité de son personnage. J’ai adoré le caractère de cette Netka, sa force d’avancer, son optimisme, son courage, sa mélancolie aussi.
D’origine polonaise, née de père inconnu comme sa mère et sa grand-mère avant elle, Netouchka dite Netka est abandonnée dès la naissance par sa mère, qui la confie elle et son frère Henri à une nourrice à Genève. Elle revient neuf ans plus tard pour les arracher de la pension et les placer à Versailles en les abandonnant à nouveau. Plus tard, elle annonce à la nourrice qu’elle ne peut plus payer la pension, « Faites ce que vous voulez des enfants. » Survit-on à pareil abandon?
Heureusement, Netka et Henri sont deux enfants adorables et brillants, leur « marraine »  décide de les garder à la pension et de s’en occuper.
De l’abandon maternel, Netka n’en parlera jamais aux siens. Elle taira son passé, ne parlera jamais d’elle, vivra pour les siens et sa descendance. L’auteur devra mener un travail de fourmi pour récupérer et glaner quelques informations.
Petite elle en tire le meilleur, elle sublime sa douleur en poésie. Elle gagne un prix, elle entreprend des études de philosophie, elle rêve de gloire. Et puis, contrainte de travailler, le destin en décide autrement. Elle se mariera avec Jean Labro, de vingt ans son aîné, ils entreront dans la Grande Histoire en cachant des Juifs dans leur villa. De leur grand amour naîtront quatre garçons. Netka passera sa vie à leur donner tout l’amour qu’elle n’a jamais reçu, en renonçant à son talent et son envie d’écrire, mais sans oublier de transmettre cette vocation à son fils Philippe, peut-être pour qu’il termine l’histoire…

Le signe astrologique de ce roman

Taureau. Netka possède toute l’ambivalence de ce signe de terre féminin, dit « négatif ». (Un signe négatif est en principe introverti, soumis et accommodant, porté vers la conservation).
En effet, tout comme Netka, la femme taureau est forte, intelligente, réfléchie, appliquée à l’école, sombrant parfois dans une certaine mélancolie intérieure, ce qui l’amène malgré elle à des périodes de rétrospection quand elle est seule, mais désireuse de rester agréable et magnétique en public, comme Vénus, sa planète maitresse, lui impose.
D’autre part, Netka est épanouie dans la « création », création de poèmes, de récits, conception de ses enfants, le taureau est le signe symbolisant la fertilité. Elle est heureuse dans la stabilité de son foyer, préfère habiter une maison à Montauban que rester dans l’effervescence de la capitale. Elle privilégie le confort de ses proches aux incertitudes.

L’auteur

Philippe Labro, né à Montauban le 27 août 1936, est un journaliste français, écrivain, réalisateur, homme de médias, et auteur de chansons. Il est l’auteur de « Tomber sept fois, se relever huit. »

Extrait choisi

Voilà, j’avais rêvé de gloire et de bonheur.

Ainsi j’avais rêvé que mon oeuvre future,
Me donnerait le nom que je n’ai pas reçu,
Et j’avais espéré que l’injuste nature,
Saurait que j’étais plus qu’elle n’avait conçu.

Mais tout cela n’était que pâle illusion.

Les corps inutiles

 

Le roman

« Ils ne me prendront rien, je me donnerai d’abord . »

C’est désormais le credo de Clémence, victime à 15 ans d’une tentative de viol, menacée à l’arme blanche.

Chaque 29 du mois, Clémence, 30 ans, s’habille, sort, et offre son corps à un homme, n’importe lequel, nourrissant l’espoir fou qu’il la réveille de son coma sensoriel. Car depuis l’agression, le corps de Clémence ne réagit plus à rien, n’a jamais froid ni chaud, n’a jamais mal.

« Je vois et je cligne des yeux, je n’ai pas de sensation mais j’ai des émotions, je ne sens rien mais je ressens tout, je baise donc je suis, je suis un être humain. »

Son corps est devenu aussi inutile que les poupées gonflables qu’elle maquille pour son métier. Toute la journée, elle donne vie à Nadine, Marie, Joy. 32 kg, 1m60, 85C. Pour M.Francis S. Qui sont ces hommes qui achètent ces poupées sur internet? Au nom de quoi les juge-t-on? Leur sourire est quotidien, elles peuvent tout supporter, ne diront jamais rien.
Clémence elle, n’a jamais rien avoué.
Pourquoi une victime ne va pas forcément porter plainte? Pour mille et une raisons, à cause du déni, de la honte, de la peur des conséquences. Pour ne pas être stigmatisée, pour encore être comme tout le monde, et surtout, surtout, pour qu’on ne lui dise pas «Ce n’était même pas un viol.»
Détestant son corps et incapable de s’éprendre d’un homme, envahie des démons de son passé, Clémence va être confrontée à les affronter. Un très beau récit.

Mon avis

Après mon  coup-de-coeur-naufrage, j’avais hâte de retrouver la plume de Delphine Bertholon. J’ai tenu bon quelques mois, à peine, le temps de légitimer mon envie en intercalant quelques lectures hétéroclites.
Et bien c’est un Re-coup de foudre total pour sa prose. Ses écrits sont tout ce que j’attends d’une auteure française contemporaine : portraits psychologiques actuels, sujets forts et sensibles traités avec une ironie mordante, un fil conducteur intriguant, aucune longueur… Je vous le recommande mille fois.

Mention spéciale pour la deuxième partie, de seulement 2-3 pages (il fallait oser, très bonne idée pour « casser » le rythme, ainsi que pour la play list musicale après les remerciements.

Le signe astrologique du roman

Capricorne ; le signe le plus « dur » du zodiaque. Gouverné par Saturne, la planète du contrôle, de l’ombre, du déni, de la peur, de la responsabilité, ce signe correspond parfaitement à Clémence, assumant pour elle seule son agression et se murant dans une profonde solitude. Le capricorne s’arrange toujours pour être seul mais s’en plaint, c’est son grand paradoxe, c’est aussi le cas de la narratrice. Ce signe, chez la native, est capable d’ébats sexuels complètement dissociés des sentiments, car tout reste toujours sous contrôle, et sous des airs parfois libres, ce signe est extrêmement froid, tenace et ne livre ses sentiments que rarement, et à très peu de monde.

Extrait

Je m’arrêtai dans une station service pour me changer, mettre la robe lamée que je gardais dans le coffre, mon blouson en jean brut et mes talons trop hauts (ceux-là, ceux qui déséquilibrent mais vous donnent l’allure d’une étoile lointaine vers laquelle tendre la main, espérer la saisir, la convoiter au moins). A l’époque, c’était mon look de quand j’avais soif.

La Tresse

Je dédie mon travail à ces femmes,
Liées par leurs cheveux,
Comme un grand filet d’âmes.
A celles qui aiment, enfantent, espèrent,
Tombent et se relèvent, mille fois,
Qui ploient mais ne succombent pas.
Je connais leurs combats,
Je partage leurs larmes et leurs joies.
Chacune d’elles est un peu moi.

 

Le roman

Ce court roman se lit comme un conte pour enfants; bourré de sentiments très forts qui maintiennent votre attention et vos émotions aux extrêmes : une immense tristesse, un très grand amour, des femmes très gentilles, des pauvres très pauvres, des méchants très méchants…

C’est un livre symbolique, sur l’imbrication des êtres entre eux, sur la puissance du courage des femmes à travers le monde.
Ces trois femmes, indienne, sicilienne, canadienne, forme chacune le brin d’une tresse.
Smita veut tout faire pour sortir sa fille Lalita de la misère et qu’elle aille à l’école, Giulia doit tirer l’entreprise familiale de la faillite, et Sarah l’avocate superwoman doit se battre contre sa maladie et le monde impitoyable des hommes et de l’entreprise.

Le portrait de Smita et Lalita retourne le ventre à tel point que je me sentais mal pendant la lecture. Ne nombreux progrès sont encore à faire dans certains pays où les sanitaires n’existent pas, seulement la pauvreté absolue et la violence. Smita vide les latrines des gens à mains nues, comme sa mère et sa grand mère avant elle.

C’est son Darma, son devoir, sa place dans le monde. Un métier qui se transmet de mère en fille, depuis des générations. Ce panier, c’est son calvaire. Une malédiction. Une punition. Quelque chose qu’elle a dû faire dans une vie antérieure, il faut payer, expier, après tout cette vie n’a pas plus d’importance que les précédentes, ni les suivantes, c’est juste une vie parmi les autres, disait sa mère.

Le portrait de Sarah sonne comme une mise en garde sur la protection de la femme occidentale au travail. Un passage représentatif est celui où Sarah préfère partir du cabinet en disant « qu’elle va boire une verre » alors qu’elle doit récupérer ses enfants, ou aller à sa chimiothérapie. Dans son cabinet d’avocats rempli de loups, il est préférable pour elle d’afficher une indépendance qu’une faiblesse. La discrimination est insidieuse mais pourtant elle est là, c’est cette discrimination qui la pousse chaque jour à rentrer tard, à bosser comme une acharnée, à devoir tout prouver tout le temps.

Quand à l’histoire d’amour entre Giulia et Kamal l’indien, elle est d’une grande pureté, elle amène au roman un apaisement pour le lecteur, et le courage pour Giulia de se battre.

Elle se sent femme aujourd’hui, auprès de l’homme qui l’a révélée. Cette main, elle n’est pas près de la lâcher. Dans les années qui suivront, elle la serrera souvent, dans la rue, au parc, à la maternité, en dormant, en jouissant, en pleurant, en mettant au monde leurs enfants. Cette main, elle la tient pour longtemps.

La Tresse est un ouvrage qui s’inscrit dans notre époque, soulignant que la liberté des femmes est toujours un combat.

Mon avis

A lire et à faire lire autour de soi, pour le message de courage et d’espoir qu’il véhicule. L’écriture est simplement belle, les phrases résonnent de façon juste en chacun d’entre nous. La tresse est un conte cruel et poétique.

Le signe astrologique du roman

Balance, celle qui représente la justice (comme Sarah l’avocate du roman), l’amour et l’harmonie (comme Giulia dans sa relation avec Kamal) et enfin le partenariat et l’équilibre relationnel (comme entre Smita et Lalita). La balance est le signe du partage, telles ces trois femmes, très douces et positives comme ce signe, qui se partagent le roman.
L’ombre de la balance est le bélier, symbolisant une action forte sous-jacente, impulsive, presque rebelle, et c’est de cela dont il s’agit dans ce roman : sous leur aspect docile, ces trois femmes cachent une tempête en elles, un combat plus fort que tout.

L’auteur

Née en 1976, Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs-métrages, À la folie… pas du tout et Mes stars et moi. Elle écrit aussi pour le théâtre. « La tresse » est son premier roman.

Extrait choisi

Ils prennent l’habitude de se retrouver là, dans la grotte, près de la mer. Kamal travaillant de nuit à la coopérative, et Giulia de jour à l’atelier, ils se voient à l’heure du déjeuner. Ils font l’amour à midi, et leurs étreintes ont le goût des moments volés. La Sicile entière est au travail, affairée dans les bureaux, les banques ou les marchés, mais pas eux. Ces heures-là leur appartiennent, ils en usent et en abusent, comptant leurs grains de beauté, répertoriant leurs cicatrices, goûtant chaque parcelle de leur peau. On ne fait pas l’amour le jour comme on le fait la nuit, il y a quelque chose d’audacieux, d’étrangement plus brutal à découvrir un corps en pleine lumière.

Légère et court-vêtue

Au départ, deux produits de la génération Y, Mélodie et Tom, se partagent la narration de ce roman et un appartement à Lausanne. Mélodie est une blogueuse mode à succès, Tom un photographe passionné mais toujours fauché. Il contracte des dettes dans un sous-sol albanais et entraîne Mélodie dans sa chute et dans ses paris. On assiste à l’effondrement de leur couple, de leurs valeurs, de leur dignité, Mélodie pour accéder à un job de rêve, Tom pour récupérer l’argent qu’il dépense le soir-même.
Jusqu’à ce qu’ils découvrent le terrorisme. Charlie Hebdo.
Au lendemain de l’attentat à Paris, la réaction de Mélodie est, comme beaucoup de personnes, de dire :

« Ma frivolité est perçue comme courageuse. En d’autres termes, je suis une cible. Continuer à s’amuser semble être le mot d’ordre même s’il sonne parfois creux dans ce milieu. Que peut-on faire d’autre de toute manière? C’est décidé, je m’entêterai à vivre bien maquillée, court-vêtue, et riant à gorge déployée -jusqu’à ce qu’on me la tranche. »

L’auteur fait alors confronter deux mondes, deux cultures à travers ses personnages, pour nous faire réfléchir.
Dans un passage, Mélodie se confronte à Blerim, musulman assez rigide. L’attirance est réciproque, mais pour lui, le blog de Mélodie, ses photos en petite tenue ne passent pas. Elle lui explique pourtant que c’est du business, qu’il n’y a rien de vulgaire. Tout en lui est d’accord avec elle, mais ce que Berim craint, c’est l’avis des siens. Cette conversation entre eux résume tout le désaccord entre Orient et Occident, la confrontation des cultures, la montée de l’intolérance, de la haine, du djihadisme. Mélodie boit une vodka et Tom un thé pêche, leurs idéaux sont grands mais contraires.

Après la menace du terrorisme, le deuxième grand sujet abordé par le roman est la place des réseaux sociaux dans la génération Y. Le danger qu’il représente, ce que nous sommes devenus aussi. Esclaves, nous travaillons jour et nuit pour alimenter le flux.
Et ce passage est pour nous, blogueuses, blogueurs:

Oui c’est un trip narcissique, c’est clair. Ce sont les marques qui me paient pour que je porte leurs fringues. Parfois je dois montrer ma bobine à des évènements. Elles profitent ainsi du flux sur mon blog pour balancer leurs pubs. Je touche aussi de l’argent au clic. Maintenant j’ai la pression pour créer une chaîne You-tube. Soit je m’y mets, soit ils me lâchent. Instagram ne suffit plus, ils veulent que les followers me voient m’agiter et m’entendent parler. Ils me tiennent. Mon père dit que je mets mon énergie et mon corps au service du grand capital et il n’a pas tort. De toute manière, comment faire pour gagner notre vie aujourd’hui sans que les gros s’enrichissent sur notre dos? On est piégé. Faut juste trouver la voix la moins pire à mon avis.

L’auteur

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970.
Travailleur social et Spécialiste en management culturel, il travaille depuis vingt ans en région lausannoise.
Avec son premier roman « Ils sont tous morts », paru en 2013 aux Editions de L’Âge d’Homme, il a été le Lauréat du Prix Edouard Rod 2014.
« Avec les chiens », paru en 2015 aux Editions de L’Âge d’Homme, a gagné le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2016.

Mon avis

Ce que j’ai particulièrement aimé chez l’auteur, c’est sentir son PLAISIR d’écrire, d’imaginer, de ressentir. Son texte est parfois drôle-acide, travaillé sans être formaté, certains passages sont extrêmement beaux, celui où il se met dans la peau d’une fille qui découvre le plaisir avec une autre fille, rien n’est cru, son imagination vole, c’est magnifique.
Ou encore ce passage de Tom qui photographie une jeune beauté en plein lap dance :

Dardana se déhanche sur le morceau Pitbull Terrier, elle place ses mains derrière sa nuque, coudes vers le haut, les yeux mi clos. Elle ondule comme une reine de soirée. Je me précipite derrière l’objectif déjà sur un trépied et c’est parti. Dans le viseur je la découvre d’une sensualité époustouflante. Elle danse comme seule au monde semblant oublier ma présence. Lorsque je l’interpelle, quelle que soit sa position, elle dirige juste son regard vers l’objectif, bouche entrouverte. A tomber. Je mitraille. (…) Une berceuse diabolique. Je suis en apnée. Dardana décompense. Déboutonne. Danse comme si mille démons s’étaient enfouis en elle. Balance ses hanches, ses bras. Son ventre dessine des cercles. Une féline. (…) A ce moment, je sais que je réalise les plus beaux clichés de ma carrière de photographe.

  • L’écriture est virile, pressée mais délicate à la fois, une absence totale de prétention, emplie de sensibilité.
  • Légère et court-vêtue est un roman sociologique fort, bourré de messages, de références et de coups de gueule, qui laisse une empreinte dans le temps.
    Lisez-le!!

Le signe astrologique du roman :

Verseau, pour son implication dans notre société. Verseau car ce signe symbolise la rebellion, la révolution, l’idéalisme. Parce que c’est un livre un peu Punk et que le verseau est le plus excentrique du zodiaque. Parce que les personnages sont libres et connectés à la fois : le verseau est un signe d’air, reliant les gens les uns aux autres.

Verseau, car ce signe est « porteur d’eau », c’est-à-dire d’un message, que je vous cite ci-dessous.

Le message du roman :

« Le processus d’effondrement de notre civilisation est enclenché et le capitalisme a atteint ses limites par le cynisme qu’il a engendré. Les laissés pour compte ont été humilié en Occident comme ailleurs, qu’ils sont trop nombreux et que leur rage est trop légitime pour que les sages parviennent à se faire entendre. Les jeunes ont été abandonnés dans un abîme tels qu’ils n’ont même plus les mots pour crier leur révolte. Ils savent que c’est foutu pour eux. La violence est la seule chose qui reste. Les islamistes n’ont qu’à glisser leurs bombes artisanales dans les rouages de notre système pourri pour ensuite nous regarder nous entredévorer »

Extraits et citations

« Cherche pas dit Pauline, génération Z, cette fois on est au bout de l’alphabet. La gamine est remontée d’avoir dû mettre son cerveau sur mode avion. Une fois le portable rangé, ils sont amputés de leur disque dur. »

Rien ne justifie l’horreur parce que c’est pire ailleurs.

« Si tu creuses le sujet, dit Edoardo, tu verras que dans l’Apocalypse, c’est bien la description du Web qui est donnée. Une bête à sept têtes qui entre dans toutes les maisons sans passer par la porte ou par la fenêtre. »

 

Emprise

Ce qui donnait aux journées de Claire un aspect désespérément falot, c’était de ne plus pouvoir faire toutes ces toutes petites choses qui ponctuent -et ensoleillent- le quotidien. S’arrêter à une terrasse pour boire un café, entrer dans une expo, une galerie, un musée, grignoter sur le pouce en arpentant les bords de la Seine, ou simplement marcher dans la rue en respirant l’air du temps.

Le roman :

EMPRISE est un roman très bien mené et très intelligent. Il démarre comme une lecture de vacances, légère, l’écriture et les dialogues sont simples et efficaces. Entre Bridget et Le diable s’habille en Prada, des trentenaires parisiennes recherchent l’âme soeur sur Happn en buvant des verres en terrasse de leur café préféré. Claire est styliste, Audrey chroniqueuse littéraire, Josie est dans l’immobilier.
Sur ce réseau de rencontre, Claire rencontre Mark, l’homme parfait, dont la mère est riche et célèbre mais dont il refuse l’argent. Très vite, Claire reçoit des mails de plusieurs de ses ex, la prévenant du danger que représente Mark. Pervers narcissique, le mot est lâché. On se dit, ah, un énième roman sur les relations toxiques. Mais le but du roman n’est pas là. De toute façon c’est trop tard, on s’est attachée à Claire, alors on la suit, dans sa relation, idyllique au départ, son Mark absolument doux, prévenant et romantique. Jusqu’à ce qu’elle se marie avec lui au bout de 6 mois et qu’il l’emmène à Riyad, en Arabie Saoudite, pour son travail.
Le piège se referme d’un coup, et Claire se retrouve alors non seulement sous l’emprise de Mark, qui est devenu méchant, brutal et colérique, mais aussi sous l’emprise de la culture du pays, prisonnière du voile et privée de liberté. Ce roman est un reportage, celui d’une femme libre soudain contrainte de se retrouver soumise à un mari absent, volage et difficile dans un pays où « selon la complicité du Coran un homme vaut deux femmes ». Impossible de rentrer et sous cette omniprésente domination masculine, comment fait-on pour s’en sortir?

Mon avis

J’ai été assez bluffée par ce roman, qui au départ, me paraissait simple et dont le style littéraire ne répondait pas à mes aspirations poétiques. Je salue la prise de risques, celle de laisser le lecteur continuer, et de ne pas « tout donner » dès le départ, le laisser là, en terrasse, boire un verre, tranquillement. Prends des forces, lecteur, tu n’es pas au bout de tes surprises. Et nous voilà au milieu du roman, plongés en plein voyage en Arabie Saoudite ! J’ai été vraiment conquise.
Le roman est construit, la dimension romanesque est là, psychologique également, car n’est pas pervers narcissique qui veut, et pour avoir lu de nombreux livres à ce sujet, celui-ci est le premier qui ouvre une porte positive. Et si on n’était pervers narcissique que dans certaines circonstances? Et si les limites des cases dans lesquelles on range les gens étaient plus subtiles que cela?
J’ai adoré voyager en Arabie Saoudite car clairement ce n’est pas un voyage que j’oserais entreprendre dans ma vie de maman. La place de la femme occidentale, mêlée à ses congénères orientales, plongée brutalement dans cette nouvelle culture et ses paradoxes hypocrites, le port de l’abaya, les débats qu’il a suscité dans le roman entre les personnages par exemple, tout cela était extrêmement intéressant..

Le Starbucks de Riyad, Arabie Saoudite, était interdit aux femmes. Les autorités estimaient qu’elles y allaient pour draguer. La fille était sous la garde de son père, voire de son frère, puis, lorsqu’elle se mariait, passait sous l’autorité de son époux. La femme en tant que personne à part entière, la femme-sujet, la femme électron libre n’avait pas sa place dans cette société.

 

Le signe astrologique du roman

Scorpion. Un signe au caractère intense pour un sujet fort. Le scorpion symbolise la transformation des êtres et des sentiments. Mark est magnétique, comme le sont les natifs de ce signe. Il a du pouvoir, il est mystérieux et destructeur, ses actions sont parallèles à ses traumatismes. Poussé par un désir souverain de pouvoir, le scorpion n’hésite pas à utiliser les informations obtenues grâce à son intuition pour manipuler les gens afin d’arriver à ses propres fins : Mark n’hésite pas à demander en mariage Claire, car il sait qu’en Arabie saoudite, seuls les couples mariés peuvent y séjourner.
Mark est également vindicatif : sa rancoeur de ne pouvoir être aussi riche que sa mère l’incite à pousser Claire dans ses retranchements, il n’hésite pas à tout lui faire payer. Le scorpion est un excellent stratège : capable d’hypnotiser les autres pour leur faire faire ce qu’il désire.

L’auteur :

Valérie Gans (wikipédia) : Diplômée d’une maîtrise de finance et d’économie de l’université Paris Dauphine en 1987, Valérie travaille durant dix ans dans la publicité. Ancienne chroniqueuse pour la rubrique Place aux Livres d’LCI, et pour Le Nouvel Economiste, elle est actuellement chroniqueuse depuis 2004, pour la rubrique hebdomadaire livres de Madame Figaro..

À la suite de son expatriation au Moyen Orient, elle se consacre entièrement à l’écriture. Mère de deux adolescentes, elle a pour sujet de prédilection la psychologie familiale, de couple, l’éducation, la transmission, la place des hommes et des femmes dans nos sociétés…