Légère et court-vêtue

Au départ, deux produits de la génération Y, Mélodie et Tom, se partagent la narration de ce roman et un appartement à Lausanne. Mélodie est une blogueuse mode à succès, Tom un photographe passionné mais toujours fauché. Il contracte des dettes dans un sous-sol albanais et entraîne Mélodie dans sa chute et dans ses paris. On assiste à l’effondrement de leur couple, de leurs valeurs, de leur dignité, Mélodie pour accéder à un job de rêve, Tom pour récupérer l’argent qu’il dépense le soir-même.
Jusqu’à ce qu’ils découvrent le terrorisme. Charlie Hebdo.
Au lendemain de l’attentat à Paris, la réaction de Mélodie est, comme beaucoup de personnes, de dire :

« Ma frivolité est perçue comme courageuse. En d’autres termes, je suis une cible. Continuer à s’amuser semble être le mot d’ordre même s’il sonne parfois creux dans ce milieu. Que peut-on faire d’autre de toute manière? C’est décidé, je m’entêterai à vivre bien maquillée, court-vêtue, et riant à gorge déployée -jusqu’à ce qu’on me la tranche. »

L’auteur fait alors confronter deux mondes, deux cultures à travers ses personnages, pour nous faire réfléchir.
Dans un passage, Mélodie se confronte à Blerim, musulman assez rigide. L’attirance est réciproque, mais pour lui, le blog de Mélodie, ses photos en petite tenue ne passent pas. Elle lui explique pourtant que c’est du business, qu’il n’y a rien de vulgaire. Tout en lui est d’accord avec elle, mais ce que Berim craint, c’est l’avis des siens. Cette conversation entre eux résume tout le désaccord entre Orient et Occident, la confrontation des cultures, la montée de l’intolérance, de la haine, du djihadisme. Mélodie boit une vodka et Tom un thé pêche, leurs idéaux sont grands mais contraires.

Après la menace du terrorisme, le deuxième grand sujet abordé par le roman est la place des réseaux sociaux dans la génération Y. Le danger qu’il représente, ce que nous sommes devenus aussi. Esclaves, nous travaillons jour et nuit pour alimenter le flux.
Et ce passage est pour nous, blogueuses, blogueurs:

Oui c’est un trip narcissique, c’est clair. Ce sont les marques qui me paient pour que je porte leurs fringues. Parfois je dois montrer ma bobine à des évènements. Elles profitent ainsi du flux sur mon blog pour balancer leurs pubs. Je touche aussi de l’argent au clic. Maintenant j’ai la pression pour créer une chaîne You-tube. Soit je m’y mets, soit ils me lâchent. Instagram ne suffit plus, ils veulent que les followers me voient m’agiter et m’entendent parler. Ils me tiennent. Mon père dit que je mets mon énergie et mon corps au service du grand capital et il n’a pas tort. De toute manière, comment faire pour gagner notre vie aujourd’hui sans que les gros s’enrichissent sur notre dos? On est piégé. Faut juste trouver la voix la moins pire à mon avis.

L’auteur

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970.
Travailleur social et Spécialiste en management culturel, il travaille depuis vingt ans en région lausannoise.
Avec son premier roman « Ils sont tous morts », paru en 2013 aux Editions de L’Âge d’Homme, il a été le Lauréat du Prix Edouard Rod 2014.
« Avec les chiens », paru en 2015 aux Editions de L’Âge d’Homme, a gagné le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2016.

Mon avis

Ce que j’ai particulièrement aimé chez l’auteur, c’est sentir son PLAISIR d’écrire, d’imaginer, de ressentir. Son texte est parfois drôle-acide, travaillé sans être formaté, certains passages sont extrêmement beaux, celui où il se met dans la peau d’une fille qui découvre le plaisir avec une autre fille, rien n’est cru, son imagination vole, c’est magnifique.
Ou encore ce passage de Tom qui photographie une jeune beauté en plein lap dance :

Dardana se déhanche sur le morceau Pitbull Terrier, elle place ses mains derrière sa nuque, coudes vers le haut, les yeux mi clos. Elle ondule comme une reine de soirée. Je me précipite derrière l’objectif déjà sur un trépied et c’est parti. Dans le viseur je la découvre d’une sensualité époustouflante. Elle danse comme seule au monde semblant oublier ma présence. Lorsque je l’interpelle, quelle que soit sa position, elle dirige juste son regard vers l’objectif, bouche entrouverte. A tomber. Je mitraille. (…) Une berceuse diabolique. Je suis en apnée. Dardana décompense. Déboutonne. Danse comme si mille démons s’étaient enfouis en elle. Balance ses hanches, ses bras. Son ventre dessine des cercles. Une féline. (…) A ce moment, je sais que je réalise les plus beaux clichés de ma carrière de photographe.

  • L’écriture est virile, pressée mais délicate à la fois, une absence totale de prétention, emplie de sensibilité.
  • Légère et court-vêtue est un roman sociologique fort, bourré de messages, de références et de coups de gueule, qui laisse une empreinte dans le temps.
    Lisez-le!!

Le signe astrologique du roman :

Verseau, pour son implication dans notre société. Verseau car ce signe symbolise la rebellion, la révolution, l’idéalisme. Parce que c’est un livre un peu Punk et que le verseau est le plus excentrique du zodiaque. Parce que les personnages sont libres et connectés à la fois : le verseau est un signe d’air, reliant les gens les uns aux autres.

Verseau, car ce signe est « porteur d’eau », c’est-à-dire d’un message, que je vous cite ci-dessous.

Le message du roman :

« Le processus d’effondrement de notre civilisation est enclenché et le capitalisme a atteint ses limites par le cynisme qu’il a engendré. Les laissés pour compte ont été humilié en Occident comme ailleurs, qu’ils sont trop nombreux et que leur rage est trop légitime pour que les sages parviennent à se faire entendre. Les jeunes ont été abandonnés dans un abîme tels qu’ils n’ont même plus les mots pour crier leur révolte. Ils savent que c’est foutu pour eux. La violence est la seule chose qui reste. Les islamistes n’ont qu’à glisser leurs bombes artisanales dans les rouages de notre système pourri pour ensuite nous regarder nous entredévorer »

Extraits et citations

« Cherche pas dit Pauline, génération Z, cette fois on est au bout de l’alphabet. La gamine est remontée d’avoir dû mettre son cerveau sur mode avion. Une fois le portable rangé, ils sont amputés de leur disque dur. »

Rien ne justifie l’horreur parce que c’est pire ailleurs.

« Si tu creuses le sujet, dit Edoardo, tu verras que dans l’Apocalypse, c’est bien la description du Web qui est donnée. Une bête à sept têtes qui entre dans toutes les maisons sans passer par la porte ou par la fenêtre. »

 

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