L’enfant qui mesurait le monde

Des petits bateaux en papier, Yannis en confectionne tous les soirs pour rétablir l’ordre du monde. Toute la journée il compte les poissons fraîchement arrivés au port, et les compare aux chiffres parfaits. Plus le désordre a été important, plus ses pliages seront nombreux, et l’apaiseront. Yannis a douze ans, et est autiste.
Sur l’île grecque en crise dans laquelle il vit avec sa mère, un troisième personnage entre en scène : un architecte américain qui vient de perdre sa fille tragiquement, celle ci habitant l’île pour une étude et un projet d’école qui demeurent inachevés. En sa mémoire, l’homme décide de rester sur l’île pour terminer son travail. La mère de Yannis le loge, à condition qu’il s’occupe de Yannis la journée pendant qu’elle part à bout de bras pêcher la palangre pour nourrir son fils. L’homme va très vite réaliser à quel point sa fille avait su être clairvoyante et douée, son projet abouti et réfléchi, et comment elle avait réussi à capter la beauté de l’île à travers des écrits qu’elle lui a laissés.

Partout, des criques vierges, sans doute identiques à ce qu’elles étaient il y a deux mille cinq cents ans, du temps de Platon. Tu t’installes et tu laisses le vent te caresser. Et la mer, papa, la mer… Même lorsqu’elle est calme, elle te parle, impossible d’en détacher les yeux.

D’autres enjeux ont alors lieu au sein de l’île, pourquoi construire une école alors qu’on l’on pourrait construire un énorme centre hôtelier et touristiques, avec un casino et plusieurs piscines? Les relations entre le maire, le président grecque et la commission européenne à Bruxelles donnent au roman une dimension actuelle très intéressant sur le point de vue grec, voire turc.

Nous avons la détestation de l’Etat dans le sang, mon Alekos. Mais de cela, le monde entier se fiche et moi aussi. Nous avons reçu du Bon Dieu le plus beau pays du monde et nous lui avons pissé dessus.

C’est dans une ambiance marine remplie d’histoires mythologiques que ce très beau roman  explore les relations entre ces trois personnes et les gens de l’île, et nous enseigne à accepter le sort, en faisant confiance à notre libre arbitre.
Un roman bourré de messages et de tolérance, un voyage dans la beauté grecque, et une belle manière d’aborder l’autisme, car sait-on seulement ce que Yannis est capable de faire, et de réunir ?

 

Mon avis

J’ai été bouleversée par l’histoire de Yannis et de sa mère, moins par l’enjeu politique du roman, même si l’auteur a le soucis de respecter scrupuleusement les avis divergents et de les retranscrire sans subjectivité interférante. Cependant il était intéressant de réunir les deux thèmes, puisqu’il est bien question d’  « union » dans ce roman, grâce à ce jeune garçon que tout le monde respecte, et qui de sa seule présence remet de l’ordre dans le monde.

Cet enfant porte en lui toute la douleur des hommes, se dit Kosmas. L’immense solitude et l’impossibilité désespérante de s’ouvrir à l’autre.

Le signe astrologique du roman

Capricorne, pour symbole de l’autisme, qui pour moi n’est pas un handicap, mais presque du génie. Une sorte de diamant mal taillé, brut, qui nous apparaît par sa facette la moins brillante, alors qu’il cache souvent énormément de pureté. Le capricorne ne dissimule pas, et surtout, il est le signe du zodiaque qui déteste le plus au monde le désordre !!! C’est un signe pragmatique, dur et froid, très peu tactile, qui cache au fond de lui énormément de sensibilité. Les enfants capricorne mûrissent plus vite que les autres, ils ont l’impression très tôt de porter un fardeau, d’avoir un devoir à accomplir dans la vie.

L’auteur

Metin Arditi, né le 2 février 1945 à Ankara, est un écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade. Il a écrit une quinzaine de romans, dont le remarqué « Le turquetto ».

Looping

De sa naissance à son dernier looping, la surprenante existence de Noelie est retracée ici par sa petite fille, la narratrice. Née en Italie d’un père inconnu, le destin l’emmène à Genève, puis en Lybie, Rome, Budapest…

Le récit narre l’intelligence de cette femme qui a su s’adapter à tous les milieux : née dans une ferme au milieu des poules, c’est elle qui des années plus tard est choisie par le Président italien pour aller négocier les puits de pétrole en Lybie. Entre les deux, elle a monté divers commerces, mis au monde deux enfants, aimé son mari, et toujours gardé sa mère près d’elle.
Entre Histoire et Géographie, ce roman est un véritable voyage dans l’air du temps, à travers une femme visionnaire et optimiste, qui n’aura jamais pu s’empêcher de rêver.

Mon avis

C’est dans les bons romans que l’on apprend beaucoup, c’est éminemment le cas dans ce roman qui traite des rapports italo-lybiens autour de la seconde guerre mondiale. De la campagne à la ville, de Mussolini à Kadhafi, de la belle Lybie des années quarante à celle dévastée par les forages pétroliers, il est extrêmement intéressant de découvrir le contexte historique par le biais de personnages attachants et haut en couleur. Je conseille ce roman à tous ceux qui aiment apprendre et voyager à travers les livres.

Le signe astrologique du roman

Verseau, un signe d’air, pour le looping parfait que Noelie réalise à travers son existence. Ce signe est remarquablement bien représenté par cette femme hyperactive et positive qui a l’obsession de piloter l’avion de son mari la nuit, et qui finit par y transporter des poules à travers le désert lybien… Ses idées ne s’essoufflent jamais. Elle est humaine et entière, dévouée aux autres et curieuse de tout.
Noelie est également une incroyable femme d’affaires, elle est ambitieuse, carriériste, pragmatique (son côté saturnien) tout en ayant constamment un grain de folie et de rêve… (son coté uranien).

Bruno eut envie de rire. C’était l’effet que sa femme avait sur lui. Non qu’il se moquât d’elle, ou bien seulement avec tendresse, mais elle le prenait si souvent de court, elle avait une telle énergie, une telle flamboyance, que le rire était alors la seule défense possible.

L’auteur

Née à Nantes en 1971, Alexia Stresi est comédienne et scénariste, elle signe ici son premier roman qui vient d’obtenir le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2017 !

Qu’il emporte mon secret

 

Je viens de relire mes derniers mots en buvant un autre café froid. La pluie commence à tomber, je ne suis plus certaine d’avoir envie de te laisser cette lettre, où j’ai l’air de ce que je suis : une femme de presque 50 ans, épuisée, et qui regrette bêtement un amour raté…
Vieillir c’est surtout renoncer à toutes les choses qu’on n’a pas faites. Je suis une femme de regrets, sûrement ma seule part de douceur, mais j’aime redessiner ces moments que l’ai laissés passer en ajoutant des « si » à ma vie pour arrondir les lignes brisées.

Dans quelques jours, Hélène est appelée à comparaître, pour un évènement qu’elle avait enfoui très loin, sans jamais vraiment l’oublier. Elle profite de ces quelques jours à l’hôtel pour écrire une lettre de rupture à Leo, son dernier amant. Elle l’aime profondément, il ne l’a pas déçue, mais voilà, depuis une nuit de 14 juillet, depuis le viol, elle avait 16 ans, elle a fait une croix sur le bonheur en amour.
Face aux violences qu’elle a subi, Hélène n’avait pas d’autre choix que l’oubli, que le déni. Hélène a presque cinquante ans, est devenue écrivain, mais ne s’est jamais reconstruite, elle erre d’amant en amant depuis toujours, fume et boit beaucoup trop, écrit des livres qui ne plaisent qu’à ses éditeurs. Elle a laissé de côté celle qu’elle voulait être, car celle-là s’est fait violer et torturée. Alors elle a choisi l’autre, celle de substitution. Hélène semble s’être détachée de son corps et de ses émotions.

Après demain, il va être jugé en appel et je parlerai de souffrances enfouies au plus profond de moi, de séquelles niées pour pouvoir continuer, seule, à respirer et d’une vie qu’ils disent gâchée. Je raconterai une autre jeune fille, celle d’avant le drame, celle que j’ai voulu effacer.

A un salon littéraire de Province, elle rencontre Leo, qui vient faire la promo de son premier roman. Elle tombe sous son charme, et passe une nuit avec lui.
Ce roman rassemble les morceaux du puzzle de ces deux nuits qui bornent sa vie. Entre l’horrible et la merveilleuse, qui l’emportera?

Mon avis

Quelle belle surprise que ce roman ! Aussi désabusé et cynique que lumineux et touchant, il est truffé de vérités sur la vie et la littérature.
Dans ce roman à tiroirs, l’auteur parvient brillamment à maintenir l’intrigue tout au long du roman, en nous poussant vers l’avant dans la lecture, tout en nous en donnant assez pour ne pas susciter notre impatience.
J’ai adoré l’écriture de l’auteur, des phrases très belles et des passages entiers que j’ai soulignés. En ouvrant ce roman je ne m’attendais pas à tant de beauté.
Le sujet sensible du viol est toujours affronté de biais, comme la narratrice le fait, et ne semble pas être le but principal du roman, mais plutôt celui des effets controlatéraux qu’il a provoqués.

 

Ma propre apocalypse commençait, car j’ai compris à cet instant qu’il y aurait un lendemain, le jour d’après, et je crois que c’est ce qui m’a le plus effrayé.

 

Le signe astrologique du roman

Cancer… Le crabe et sa carapace de protection. Le secret bien gardé. L’émotivité enfouie sous l’assurance, les objectifs atteints, les romans. Une personnalité en apparence discrète, docile, cachant des blessures. Les femmes cancer sont souvent des femmes-enfants, elles ont besoin d’être soutenues même si à prime abord elles ont l’air robuste. Toute perturbation du foyer (et c’est ce qui a eu lieu chez elle) provoque une angoisse existentielle qui affecte toutes les autres parties de la vie.
D’autre part, la narratrice est écrivain et ce signe représente ce métier par son élément Eau.

Citations du roman

On met toujours trop de soi dans un premier roman.

Un proverbe japonais dit qu’une rencontre est presque le début d’une séparation, la nôtre rassemblera donc les deux.

Il faut conserver le souvenir des belles choses, ce sont des petits riens que l’on met bout à bout, nos mots en une longue phrase et nos peaux effleurées dans la douceur de l’aube.  

Confidences de l’auteur

Après ma lecture, je suis tombée sur une interview très intime de l’auteur. Ce roman est donc tout à fait d’inspiration autobiographique. Sylvie Le Bihan a été victime d’un viol à 16 ans, et lutte au quotidien avec les femmes afin qu’elles puissent se reconstruire. J’ai été frappée du recul avec lequel elle a réussi à écrire ce roman, combien cela a du être libérateur également d’enfin poser des mots et des personnages sur son expérience. J’ai mieux compris comment elle avait réussi à le rendre si touchant. Elle fait le parallèle avec la faille qu’elle a développé par la suite, à attirer un premier mari pervers narcissique, cela est très intéressant et m’a donné envie de lire son premier roman, qui parle justement de sa relation perverse. Je vous laisse le lien de l’interview ci dessous :

http://www.elle.fr/Societe/Interviews/Sylvie-Le-Bihan-Le-viol-est-un-massacre-3410426