Ma reine

C’était l’été 1965, le plus grand des étés, et je n’en finissais pas de tomber.

C’est une reine, elle s’appelle Viviane, elle habite dans ce château là-bas. Elle est la reine de cet enfant de douze ans déscolarisé. Ils sont seuls dans une vallée de Provence, tout un été. Il n’y a pas d’adultes, ou s’il y en a, ils sont comme eux, inadaptés pour le monde.

Shell vivait avec ses parents dans la station essence éponyme lorsqu’il a décidé de s’enfuir. Il voulait partir à la guerre, devenir un homme, à défaut d’avoir réussi à être un petit garçon comme les autres. Là sur ce plateau de verdure et de cailloux, sa reine Viviane lui demande de lui obéir, parfois elle lui bande les yeux et l’emmène dans des endroits merveilleux et inaccessibles. Parfois elle disparaît, et Shell en perd la raison de vivre. Il ne grandira jamais autant que cet été-là, aussi heureux, oscillant entre rêves et réalité, coupé du monde cruel, ouvert à ses émotions et ses souvenirs d’enfant.

Mon avis

Ce roman-conte est d’une douceur inouïe, son atmosphère onirique et olfactive vous plonge en plein coeur de la chaude Provence. La narration, tenue par ce garçon de douze ans offre un engagement sincère, lucide et émouvant, et de servir un imaginaire puissant.

Le signe astrologique de ce roman

S’il fallait donner un signe astrologique à ce roman, il serait cancer.

Le signe du cancer débute concomitamment à ce roman, au tout début de l’été.
Le cancer est un signe d’eau, et l’eau est le plus sensible des éléments. La motivation des signes d’eau (cancer, scorpion, poissons), vient de l’intérieur, souvent en réaction instinctive à un stimulus émotionnel, à l’image de Shell qui a fui sa maison pour éviter d’être placé en institut spécialisé.
L’eau est également, en apparence, le « moins éveillé » des éléments du zodiaque : Shell est cet être qui n’en finit plus de s’endormir n’importe quand et n’importe comment, quitte à se perdre jusque dans ses propres rêves. Et puis il y a cette soif constante sous ce soleil de plomb, cette eau qui manque, cette eau salvatrice dont Shell rêve et qui arrive enfin.

J’ai voulu la pluie. Je l’ai tant voulue que quand elle est venue, je ne savais plus comment l’arrêter. C’était une grosse pluie rose, vert, bleu, elle prenait la couleur d’un rien. Elle assommait les oiseaux.

Le cancer est un signe émotif  ayant un constant besoin de protection, d’où sa célèbre carapace : nous voyons alors Shell, réfugié confortablement dans son abri de berger et son lit de paille, attendant que Viviane vienne le nourrir, protégé, blotti, mais si vulnérable.
Le cancer est discret, il se fait facilement oublier par les autres, et parfois manipuler. Lorsqu’il aime quelqu’un, il lui reste fidèle et obéissant jusqu’à parfois commettre des erreurs ou se détruire…

L’auteur

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971 à Saint-Germain- en-Laye. Il est réalisateur et scénariste.
« Ma reine » est son premier roman paru aux Editions de l’Iconoclaste.

Création du Grand Prix des Blogueurs Littéraires

Longtemps, les blogueurs ont été peu reconnus et peu crédibles. Petit à petit, ils sont devenus réellement influents par la multiplicité et la visibilité des réseaux. L’avènement d’instagram et de chroniques accessibles à tous a renforcé cette influence, là où la bienveillance et l’ouverture d’esprit des blogueurs contrastent de plus en plus avec l’avis tranchant ou biaisé des grands intouchables de la littérature française.
N’ayant souvent comme formation littéraire que leur expérience et leur amour des livres, ils sont pour autant tout à même d’émettre une critique fondée sur le style narratif ou l’intrigue d’un roman. Les auteurs recherchent de plus en plus leurs avis et les maisons d’édition font appel à eux pour nombre de partenariats. L’absence notable de rémunération leur confère ainsi une impartialité et objectivité uniques. Les blogueurs et les blogueuses sont avant tout des passionnés ouverts sur le monde, ayant à coeur de partager leur centre d’intérêt et les nouveautés qu’ils découvrent.
Il manquait à la littérature du XXI ème siècle ce nouveau prix, celui des réseaux sociaux, de ces chroniqueurs littéraires de l’ombre, qui je l’espère créera la surprise et la nouveauté.

Modalités et Règlement

  • Quel est ce prix ?

Ce prix est un prix annuel, décerné fin décembre, cette année le 20 décembre 2017, attribué à un roman de littérature française publié durant l’année en cours, (hors polar et romans jeunesse ou young adult, et hors poche dans un premier temps) le plus apprécié et partagé par les blogueurs.

  • Pourquoi ce prix ?

Pour deux objectifs simples :

-> Récompenser un roman partagé sur la toile par des lecteurs engagés
-> Valoriser la communauté des blogueurs littéraires

  • Qui sont les blogueurs habilités à participer ?

TOUS les blogueurs, ayant un blog actif, un compte Babelio, un compte Booktube, ou bien un compte Instagram ou Facebook OUVERT dans lesquels ils chroniquent, partagent, et interagissent avec d’autres blogueurs.

Il n’y a pas de nombre minimum de followers, ni d’âge minimum requis.
Les blogs et les comptes seront vérifiés.
Ce prix est ouvert chaque année à de nouveaux blogueurs ou à de nouveaux réseaux, il n’y a pas d’obligation de vote d’une année sur l’autre.

  • Pour qui votent-ils ?

L’avantage qu’ont les blogueurs sur les lecteurs, c’est qu’ils se tiennent au courant des parutions, des nouveautés, des autres prix littéraires, ils connaissent bien les maisons d’édition et ce qu’elles proposent. C’est pourquoi ce prix n’a besoin d’aucune pré-sélection, les blogueurs ne se basent que rarement sur le top ten des ventes, au contraire, ils recherchent l’exclusivité, le roman dont on a encore peu parlé.

Le fonctionnement du prix est simple : les blogueurs indiqueront directement leur choix en jetant leur dévolu sur  DEUX romans français de l’année qu’ils ont le plus aimé, le roman qui les a marqué, celui qu’ils ont adoré partager.
Les votants sont tenus de bien réfléchir avant le vote, aucun changement ne pourra être pris en compte.

  • Comment voter?

Les votes commenceront chaque année fin novembre, dès le signal de l’organisateur du Prix. (en l’occurence j’inaugure cette année le premier Prix, mais rien ni personne ne contre-indique de changer d’organisateur.) Les modalités du Prix sont modulables.
L’idée est de ne soumettre aux votants aucune influence, ils sont entièrement libres de voter pour leurs deux romans favoris, sans contrainte de lecture ni catégories.
Ainsi, en fonction des votes ressortira le roman préféré de la toile.

—> Chaque blogueur envoie confidentiellement par mail à l’adresse ci dessous:

– Le nom du roman ou des deux romans élus et de leurs auteurs 
– Le lien vers son blog et/ou le nom du compte Instagram ou Facebook

grandprixdesblogueurs@gmail.com

Les votants sont tenus de faire passer l’information au plus grand nombre de leurs codisciples, avant, pendant et après le vote. Plus le Prix des Blogueurs sera su et vu de tous, plus celui-ci deviendra fort et influent.

  • Attribution du prix

L’organisateur du Prix se charge ensuite de recenser la liste des romans prisés et leur récurrence.
Le roman ayant été nommé le plus de fois sera ainsi désigné lauréat du Grand Prix des Blogueurs Littéraires, sous contrôle d’un huissier de justice.
L’auteur, comme le blogueur, ne gagne rien, si ce n’est la joie et la fierté d’avoir été élu par un public hétéroclite de lecteurs avertis et connectés, sans délibération opaque.
La maison d’édition du lauréat sera contactée dans les plus brefs délais afin de relayer l’information et couronner le lauréat de cette nouvelle distinction.
Les lecteurs achèteront ainsi un roman qui aura su plaire à une communauté à laquelle ils peuvent s’identifier.

  • Confidentialité

Je soussignée, Agathe Ruga, organisatrice du Grand Prix des Blogueurs Littéraires, m’engage à ne divulguer aucun vote et à respecter scrupuleusement la procédure.

Un certain M.Piekielny

J’ai fait quelque chose de pas bien. Beaucoup d’entre vous vont hurler ou esquisser une moue méprisante, voilà : j’ai bâclé La promesse de l’Aube pour lire le roman de François-Henri Désérable. Nommons-le FHD, ça lui donne un côté BHL.
J’ai ainsi sélectionné les chapitres essentiels me permettant d’appréhender « Un certain M. Piekielny » sans passer pour une ignare attardée. Oui, j’ai donné l’avantage à mon contemporain plutôt qu’à son prédécesseur —pourtant très moderne pour son époque— parce que le premier n’est pas encore mort et mérite d’entendre des éloges avant de décéder.
Lire Francois-Henri Désérable. J’avais des a priori, un nom pareil, un ancien livre titré pompeusement « Evariste », un grand père vénitien -la chance- quand même tout cela faisait prétentieux, ou alors j’étais impressionnée, ou jalouse, je craignais une lecture hermétique et un étalage de connaissances, j’avais des a priori donc, mais une certaine curiosité de découvrir la plume de cet auteur qui a le même âge que moi, car oui ça y est, je suis arrivée à cet âge-là, celui où l’on peut connaître des écrivains du même âge que soi et qui ont une page Wikipedia. Ce qui m’a décidé c’est d’avoir fait un selfie boomerang avec FHD. Tous les auteurs ne sont pas forcément adeptes du selfie boomerang et soudain FHD et son roman m’ont paru tout à fait accessibles.
C’est ainsi que dès le début, ce roman m’a paru tellement familier de mon époque, de mon quotidien, que lire la biographie, autobiographie de Gary/Désérable, y trouver tant d’anecdotes, sentiments ou lieux géographiques communs, c’était un peu comme si j’étais le maillon suivant de la chaîne, d’où cette chronique où je parle de moi en parlant de FHD qui parle de lui en parlant de Romain Gary.
FHD commence son roman par une scène que j’ai bien connue, celle où un jeune homme part en voyage dans les pays de l’Est pour un enterrement de vie de garçon. Comme FHD, il y a deux ans, mon cher et tendre non plus n’avait pas eu le choix, « parce que vois-tu mon amour, qu’y pouvons nous si le futur marié est amateur de patins et de crosses, s’il rêve d’assister aux championnats du monde, et s’ils ont lieu cette année en Biélorussie où les filles sont si belles et si blondes et si promptes à se dévêtir ? » bon, tout le monde ne finit pas à Vilnius devant la maison de Gary. C’est pourtant ce qui arrive au narrateur qui se remémore alors une phrase de La promesse de l’aube : « Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M.Piekielny ». C’est à ce moment précis qu’il lance à la recherche de cette petite souris triste.
Parce qu’il a pressenti que je n’aurais pas lu La promesse de l’aube à temps, ou pour éviter tout handicap à son lectorat, FHD a pris un soin particulier à retranscrire tout ce que Gary a écrit sur Piekielny. Puis laissant ses pensées dériver et opérer des analogies logiques entre sa vie et celle de Gary, il entreprend de rassembler les rares pièces du puzzle Piekielny. Nous voici donc plongés entre Vilnius et Paris, entre Gary et Désérable.
FHD nous parle des études de Gary, celui-ci avait choisi droit, parce qu’il ne savait pas, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; cela nous renvoie à l’auteur, qui s’est également inscrit en fac, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; alors cela me renvoie à moi-même, qui me suis inscrite en fac, suis devenue dentiste, pour faire plaisir à ma mère, alors que je voudrais devenir une grande écrivaine. Gary n’a pas connu le succès tout de suite, comme FHD a essuyé vingt lettres de refus pour son premier manuscrit, comme j’en ai moi-même essuyé dix pour un premier roman que je viens d’envoyer (oui c’est un aveu, à prendre ou à laisser).
On a tous un Clément dans sa vie -comment ça pas vous?- on a tous été profondément marqué par le CPE, on a tous, à dix sept ans, détourné la phrase de Rimbaud, car oui on est trop sérieux quand on a 17 ans, et puis oui, on a tous trouvé que le titre du dernier FHD faisait penser à un certain monsieur Bikini.
Ce roman donc, en plus de nous faire partager la passion Gary, est un excellent jeu de miroirs entre l’auteur et son lecteur, une mise en abyme réjouissante, tout ça dans un style narratif drôlissime et aéré.
J’ai appris souvent, j’ai ri aux éclats parfois, mais j’ai vraiment lu. C’est bien moi qui ai lu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon imagination.

L’auteur

François-Henri Désérable, né le 6 février 1987 à Amiens, est un écrivain et ancien joueur de hockey sur glace français. Pour le reste de sa biographie, vous pouvez lire son roman Un certain M.Piekielny.

« Les cours reprirent; je n’y retournai pas. On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas alors que toute ma vie allait tenir dans ces deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux.

Le signe astrologique du roman

« Gary nous dit donc que M.Piekielny ressemblait à un souris triste, méticuleusement propre de sa personne et préoccupée. Il nous dit aussi qu’il avait l’air discret, effacé, pour ne pas dire absent. »

Avec si peu d’informations, M.Piekielny pourrait être capricorne. Saturnien pour cet air triste et préoccupé (les capricornes sont loin d’être exubérants, ils regardent le plus souvent leurs pieds) et capricorne aussi pour le méticuleusement soigné, les hommes capricornes n’en font pas des tonnes mais ont une certaine idée de l’élégance. Capricorne aussi pour sa discrétion, l’absence de traces qu’il a laissé… Jésus aussi était capricorne 🙂

Extraits choisis

A Venise, à propos de Canaletto, le peintre du tableau « La place Saint Marc » :

« Si le peintre, me dis-je, devait revenir aujourd’hui dans la cité des Doges, deux cent cinquante ans et quelques après sa mort, il ne serait pas complètement dépaysé.
Alors bien sûr il aurait sans doute quelques motifs de stupéfaction : il s’étonnerait certainement de voir des barques sans rames qui semblent mues par la seule force de l’esprit; il serait apeuré par ces insectes aux trajectoires si droites et qui laissent des nuages éphémères, le blanc jailli de leurs ailes finissant par se dissoudre dans le bleu du ciel; il s’inquiéterait de savoir où sont passés les Dalmates, les Albanais, les Flamands, les Grecs, les Milanais, les Tartares, les Mongols, et il se demanderait de quelles contrées lointaines proviennent ces hordes barbares portant des bananes autour de la taille, des chaussettes dans leurs sandales, leur inculture en bandoulière et, au bout d’une perche, cette drôle d’amulette qu’ils brandissent si souvent face à eux. »

« Qui n’a jamais entendu le cri d’une mère découvrant le corps sans vie de son enfant n’a jamais entendu de cri. »

« Qu’est-ce qu’un mensonge, sinon une variation subjective de la vérité ? »

L’avancée de la nuit

« Elle était de ces gens qui détruisent tout et appellent ça de l’art. »

Paul est alors étudiant. Enfant de l’immigration, n’ayant que peu de moyens, il travaille à l’hôtel Elisse pour financer ses études d’architecture. Dans cet hôtel réside l’héritière, Amélia Dehr, jeune femme à la chevelure rousse incandescente, chambre 313. Son père fortuné ne s’occupe plus d’elle depuis longtemps, depuis que Nadia sa mère les a abandonnés, lorsqu’Amélia avait dix ans. Nadia avait une mission sur terre, celle de faire de la poésie documentaire, elle est repartie à Sarajevo, se frotter à la guerre, et sans doute y mourir.

Paul et Amélia s’aiment alors passionnément. Ils partagent le même déracinement, le même cours d’architecture aussi, celui d’Albers, femme androgyne qui a connu la mère d’Amélia. Albers est une femme intelligente et visionnaire, qui suivra les protagonistes pendant presque tout le récit. Avant leur liaison, Paul est en compétition avec Amélia, jaloux de la connivence qu’elle entretient avec cette professeure qu’il admire.

Amélia était déjà qui elle était; ce qui à l’époque sembla une bénédiction à Paul, avant de lui apparaître, avec le temps, comme une tragédie. Elle était déjà qui elle était : il ne lui restait donc plus qu’à se défaire.

Paul est fasciné par Amélia, parce qu’ils ne sont pas du même milieu, mais aussi par tout ce qu’elle lui apprend, par sa vision du monde. Il n’y a désormais plus qu’elle qui compte: « Paul vécut son premier amour comme une détresse, un deuil aigu de tout ce dont il avait ignoré l’existence ».

Et puis un jour Amélia s’en va. Elle l’abandonne, ne sait pas aimer. Partir parfois, semble être bien pire que mourir. L’être quitté ne peut s’empêcher d’espérer chaque jour de revoir l’être aimé; l’enfant abandonné cherche désespérément un fantôme qui n’existe pas.
Pourquoi Amélia est-elle partie ?

« J’avais autre chose à faire que d’être amoureuse. Etre amoureuse, c’est une façon de ne pas vivre. »

Amélia ne peut se remettre de l’abandon maternel. Comment s’en remettre d’ailleurs, comment peut-on transmettre l’amour que l’on n’a pas reçu? Comment avancer ? Mais Amélia ne retrouvera pas sa mère. C’est sur cet échec qu’elle va revenir dans la vie de Paul.

« Avant de retrouver ma mère et d’échouer, dit Amélia, je n’avais pas compris à quel point tout est relatif. A quel point on peut être à la fois vivante et morte. »

La guerre, Amélia ne l’a pas connue et pourtant tout la pousse à retourner sur ses traces, à enquêter le passé, à sonder ce qu’on ne lui a pas dit et qu’elle sait au fond d’elle. Retrouver des témoins, là bas, à Sarajevo. « La ville était leur mère. La guerre était leur mère. » Paul voudrait cadrer Amélia, la rendre heureuse, achète un appartement pour la regarder déambuler à l’intérieur, pieds nus, seulement vêtue de sa chemise à lui. Mais elle semble toujours ailleurs, elle est pire qu’insatisfaite, Amélia semble satisfaite de tout, donc jamais heureuse de rien. Elle ne fait que disparaitre sans prévenir, et réapparaître sans prévenir aussi. Paul n’en peut plus. Commence alors la partie la plus difficile de leur amour, celle qui consiste à construire là où le meilleur est terminé.

Dans cette succession d’amours et d’abandons, on cherche au plus près la vérité, la lumière dans l’obscurité de la nuit. Faut-il répéter l’histoire pour la reconstruire ?

« Paul l’avait aimée et il n’avait aimée qu’elle, et même lorsqu’il disait ne pas l’aimer, lorsqu’il ne voulait pas l’aimer, il l’aimait encore. Elle était le coeur qui battait dans sa poitrine, ce coeur puissant, en apparence infatigable, quand elle, Amélia, était si fatiguée.»

Mon avis

Ce livre est un très très beau roman. Inspirant et sublime… Ces mots me paraissent dérisoires face à l’émotion qu’a suscitée ma lecture. Je peux relire la dernière page de ce livre à l’infini et pleurer autant à chaque fois, c’est l’histoire d’un amour tragique et magnifique, mais pas seulement.
Déjà, l’auteur a une façon d’aborder les thématiques comme vous ne l’avez jamais lu ailleurs. Ultra poétique, métaphorique, les grandes phrases vous envoûtent dans des rouleaux de vagues infinies pour un style narratif hors du commun. Vous commencez par être aspiré par son flux, en emmagasinez les tensions, les sous-entendus, pour au final exploser d’émotions au fur et à mesure du roman.
Ces longues phrases vous demandent également du temps, exigent d’être relues parfois, pour en saisir tout le rythme, l’intensité, pour en comprendre les messages cachés, c’est une lecture qui demande du calme, la nuit, le silence, l’obscurité.
« Il faudrait rendre son obscurité à la nuit. » Le roman regorge de phrases de ce genre, entre réflexions urbaines (y-a-t-il trop de lampadaires?) et philosophiques : rendre l’obscurité à la nuit, peut-on seulement arrêter la lumière, arrêter d’être éclairé en somme, faut-il cesser d’être aveuglé pour mieux y voir?
C’est peut-être en cela que ce roman est si plaisant, comme il requiert du temps, et du calme, de la patience, il nous permet une petite pause dans notre vie, un souffle, un apaisement.
Le thème de l’abandon suit tout le roman : Nadia abandonne sa fille, Amélia sa famille, pourquoi tout quitter? Ces femmes partent et pourtant on continue de les aimer, de les attendre, Paul aimera profondément Amélia toute sa vie, même dans l’absence. Ici, l’amour dépasse la présence, les mots, c’est un amour impossible à vivre et donc à oublier.
Ce roman nous parle de la ville, de son commencement et de sa fin, l’auteur a été profondément marquée par la guerre civile en Bosnie, mais le livre ne se veut absolument pas être un document, on n’y apprend rien, ce n’est pas le but ici, plutôt la reconstruction des êtres, leur impossibilité. Tout y est flou, abstrait, ou essentiel. Les êtres qui circulent dans le roman sont habités ou devenus à moitié fous d’épuisement, d’attendre, de comprendre. Tout le monde veut fuir mais comme le répète l’auteur à maintes reprises dans le récit, comme un refrain tragique :

Et si le monde est grand, on ne peut pour autant en sortir.

Le signe astrologique du roman

Sagittaire, le signe d’Amélia, un signe mutable. Mutable non pas dans le sens instable, mais parce qu’elle est insaisissable, déjà ailleurs, elle sait le monde, elle le conçoit dans toute sa globalité, elle est là où on ne l’attend pas, elle n’a forcément besoin de confort, elle a toujours besoin de ce qu’elle n’a pas. Le sagittaire peut partir sur un coup de tête, car il doit toujours partir quelque part.
Le mental du sagittaire est par nature plutôt philosophique et peu pratique. Le sagittaire aime étudier, comme le personnage d’Albers, qui choisit une vie de recherche et de thèse plutôt qu’une famille. A ce propos, le sagittaire se révèle un parent bien plus attentif à l’abord de l’adolescence et la vie adulte que durant la phase de la maternité et petite enfance, trop concrète, trop primaire pour ce signe d’esprit.

L’auteur (source : babelio)

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Jakuta Alikavazovic est née en 1979 d’un père monténégrin et d’une mère poète bosniaque. Elle suit ses études à l’École normale supérieure de Cachan, séjourne aux États-Unis, en Écosse, en Italie. Agrégée d’anglais, elle enseigne à la Sorbonne tout en poursuivant une thèse sur « les cabinets de curiosités et les chambres de la mémoire ».

D’abord auteur pour la jeunesse, elle publie en 2006 Histoires contre nature, un recueil de nouvelles qui révèlent déjà un imaginaire original et une plume très prometteuse. L’année suivante paraît son premier roman, Corps volatils, pour lequel elle reçoit le Goncourt du premier roman et des critiques très élogieuses. En 2010, elle publie Le Londres – Louxor, confirmant non seulement son talent, mais également ses influences et inspirations, qui viennent aussi bien du roman noir, du cinéma muet, de l’architecture, que de l’histoire de ses propres origines. Elle publie « La Blonde et le Bunker » aux Éditions de l’Olivier en 2012.

Extraits

Elle voit l’amour qu’il a pour une fille riche, un amour fou, elle voit aussi que cette fille riche, comme toutes les filles riches, trouve dans l’ordre des choses d’être aimée, est incapable de ce genre de sentiment, a d’autres problèmes. Elle rit de l’échec de Paul. De tous ses échecs, présents et à venir. Elle rit, mais pas cette nuit, pas à quatre, cinq heures du matin, pas devant Paul dont le coeur, dans une minute ou deux, va se briser.

« Il dit qu’entre ses bras il avait cru que son coeur à lui battait sous sa peau à elle.»

« Nos vies sont inventées. Plus le temps passe, plus nos vies sont inventées. »

Une ville peut-elle mourir de peur? Qu’est-ce qui meurt dans une ville qui meurt de peur? Dire qu’elle a passé sa vie à se demander ce qui meurt, dans une ville qui meurt de peur.

Rencontre avec Pierre Ducrozet

Bonjour Pierre Ducrozet, voici quelques questions autour de vous et des thématiques que vous développez dans votre magnifique roman, « L’invention des corps », paru chez Actes Sud en cette rentrée littéraire, en lice pour le prix de Flore.

LE SOUFFLE
Tout d’abord bravo pour ce roman, très abouti, il s’en dégage un souffle spectaculaire, une force d’écriture quasiment indomptable, comme si vous étiez porté par les personnages et leur histoire, l’avez-vous ressenti pendant l’écriture?

Oui, beaucoup au début du roman, pour la partie mexicaine j’étais emporté par le personnage d’Àlvaro, par la violence des évènements, le massacre d’étudiants à Iguala. Par la suite, tout n’a pas été si simple ni linéaire, j’étais soucieux d’obtenir une narration complexe, suffisamment structurée dans sa déconstruction, je voulais quelque chose d’éclaté qui soit cohérent, des sujets éloignés qui finissent par se rejoindre. J’ai voulu créer un rhizome narratif, sans commencement ni hiérarchie des éléments, et tant mieux si cela n’a rien enlevé au souffle du roman.

LE CORPS
Parce qu’elle suscite des sensations très diverses, on pourrait qualifier votre écriture de charnelle. Vous dites justement que le corps est votre sujet d’étude en littérature. Votre roman pose la question de notre rapport au corps aujourd’hui dans notre société. Quel est le vôtre ?

En effet, chaque personnage du roman a un rapport particulier avec son corps. Je me suis senti plus proche de celui d’Adèle. Parfois, vous avez l’impression que votre corps vous échappe, vous ne savez plus comment faire pour le contrôler, le dominer, le comprendre.
Le corps pour moi c’est à la fois un mystère et une source de connaissance. Dans la vie, nous n’avons que notre corps. Alors pour moi, oui l’écriture doit être physique, cela doit être un engagement total, par l’observation des corps. La littérature ne doit pas seulement être abstraite mais physique, organique, pour celui qui écrit comme pour celui qui lit.

LA GENESE
Quel a été le premier déclencheur du projet-livre ?

Le drame au Mexique bien sûr, d’une violence incroyable, qui m’a beaucoup touché. Mais j’avais également en tête le projet de parler des réseaux, d’internet, et puis des corps. Puis j’ai trouvé comment tout relier, alors je me suis lancé.

LA DOCUMENTATION
Le livre est très documenté, au niveau historique, biologique, biographique également, personnellement j’ai énormément appris. Où avez-vous trouvé tous ces détails sur la vie des grands dirigeants de la Silicon Valley, sur la biologie, ou encore le monde des hackers?

Oui j’ai énormément lu, fait des recherches sur internet mais pas seulement. Je me suis déplacé en Californie, j’ai interrogé des informaticiens, des biologistes. J’avais également besoin de retourner en Californie pour m’imprégner de l’ambiance, poser le décor du roman.

LE TRANSHUMANISME
Vous suggérez que le transhumanisme, l’envie de repousser les limites de la vieillesse et de la mort, serait lié à l’absence de désir. J’aimerais beaucoup que vous développiez cette idée.

Je pense que la vision des transhumanistes est extrêmement réductrice, mécanique. Ils pensent qu’il suffit de changer les pièces du corps une à une pour récupérer un corps neuf. Ils ne pensent pas à la globalité de l’être, ils nient la souffrance et la joie d’un corps, son vécu, tout ce qui fait sa bassesse en quelque sorte. Ils rejettent le désir, or le désir c’est l’appréhension du fini.

CREATION OU FICTION
Je n’ai pas retrouvé l’identité du Père spirituel d’internet, le visionnaire, nommé Werner Ferhenbach dans le livre, existe-t-il? Et le transgenre Lin Dai, d’où vous est-il venu ?

Werner est une création de ma part, un mix de nombreux personnages, il symbolise le corps qui traverse le siècle, il est le chaînon manquant entre Auschwitz et internet.
Lin quant à elle, m’a été inspirée par Audrey Tang, née homme, à Taiwan. Initialement programmeuse internet, elle est devenue ensuite ministre du numérique.

LE VOYAGE
On voyage beaucoup dans le roman, vous-même avez déjà habité Paris, Berlin, Barcelone. S’il y avait une prochaine destination, quelle serait-elle? Pour vous, l’écriture est-elle interdépendante du voyage?

Pas forcément, mais l’écriture apporte les mêmes sensations que le voyage. Je veux que mon écriture soit mouvement.
J’ai énormément voyagé, j’ai fait le tour du monde à vingt ans, ça m’a énormément apporté. J’envisage d’aller en Asie prochainement. Pas pour m’y installer, bien sûr, plutôt pour continuer à m’ouvrir au monde.

L’ECRIVAIN
Quelques questions sur vous car je ne vous connais que depuis peu. Comment vous définiriez-vous? Quelle type d’écrivain êtes-vous, si jamais l’on pouvait rentrer les gens dans des cases ?

Je me situerais plutôt dans l’écrivain sauvage qu’intellectuel. Je suis en recherche permanente d’intensité, de pulsion de vie. J’aime la philosophie, car elle me nourrit, mais je fais partie de ceux qui recherchent plutôt l’ardeur, comme les écrivains électriques, ceux qui m’ont inspiré, je pense à Kerouac, Cendrars, Céline, Henry Miller, tous ceux qui ne sont pas en accord avec le monde dans lequel ils vivent.

L’ARTISTE
Vous n’êtes pas seulement écrivain. Vous êtes également poète, chanteur même, à vos heures perdues. Y a t-il d’autres domaines artistiques que vous aimeriez découvrir ?

En effet, je propose une revisite d’un extrait de mes textes en musique, piano-voix. J’aime la scène, le théâtre aussi me plaît beaucoup. Nous allons continuer à tourner dans un spectacle de danse, en Autriche mais aussi à Paris, quelque part entre la promotion du livre…!

LE LECTEUR
L’édito du magazine littéraire de ce mois de novembre suggère que les nouveaux écrivains ne lisent plus. Qu’en pensez-vous ? Quels romans récents avez-vous aimé?

Je pense que c’est une question qui n’a pas lieu d’être. Nous sommes tous des passionnés. Nous lisons tous énormément.
Parmi les titres de la rentrée littéraire, j’ai énormément apprécié celui de Yannick Haenel, «Tiens ferme ta couronne », mais aussi celui de Jakuta Alikavazovic « L’avancée de la nuit », très beau, très poétique. J’ai aimé aussi celui de François-Henri Deserable «Un certain Monsieur Piekielny», et « Fief » de David Lopez.

LE PRIX
Votre roman est en compétition pour le prix de Flore et dans une semaine le verdict sera rendu. Que représenterait ce prix pour vous ?

Un prix, c’est à la fois gratifiant et aléatoire. Le palmarès d’écrivains est très beau. Recevoir ce prix aurait un sens.

LE FUTUR
Savez-vous vers quoi vous tendez à présent dans l’écriture?

Oui, j’ai l’impression d’avoir trouvé un cadre, qui serait le territoire contemporain, pas assez traité ni renouvelé aujourd’hui. Je compte poursuivre un cycle romanesque autour de la société, mêler des réflexions politiques et sociales mais aussi mêler des genres, la poésie, la narration. Je veux porter un regard neuf sur le monde.

 

Merci infiniment à Pierre Ducrozet pour cet échange. Interview réalisée le 2 novembre 2017 par téléphone, vers Barcelone.

 

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