Rencontre avec Pierre Ducrozet

Bonjour Pierre Ducrozet, voici quelques questions autour de vous et des thématiques que vous développez dans votre magnifique roman, « L’invention des corps », paru chez Actes Sud en cette rentrée littéraire, en lice pour le prix de Flore.

LE SOUFFLE
Tout d’abord bravo pour ce roman, très abouti, il s’en dégage un souffle spectaculaire, une force d’écriture quasiment indomptable, comme si vous étiez porté par les personnages et leur histoire, l’avez-vous ressenti pendant l’écriture?

Oui, beaucoup au début du roman, pour la partie mexicaine j’étais emporté par le personnage d’Àlvaro, par la violence des évènements, le massacre d’étudiants à Iguala. Par la suite, tout n’a pas été si simple ni linéaire, j’étais soucieux d’obtenir une narration complexe, suffisamment structurée dans sa déconstruction, je voulais quelque chose d’éclaté qui soit cohérent, des sujets éloignés qui finissent par se rejoindre. J’ai voulu créer un rhizome narratif, sans commencement ni hiérarchie des éléments, et tant mieux si cela n’a rien enlevé au souffle du roman.

LE CORPS
Parce qu’elle suscite des sensations très diverses, on pourrait qualifier votre écriture de charnelle. Vous dites justement que le corps est votre sujet d’étude en littérature. Votre roman pose la question de notre rapport au corps aujourd’hui dans notre société. Quel est le vôtre ?

En effet, chaque personnage du roman a un rapport particulier avec son corps. Je me suis senti plus proche de celui d’Adèle. Parfois, vous avez l’impression que votre corps vous échappe, vous ne savez plus comment faire pour le contrôler, le dominer, le comprendre.
Le corps pour moi c’est à la fois un mystère et une source de connaissance. Dans la vie, nous n’avons que notre corps. Alors pour moi, oui l’écriture doit être physique, cela doit être un engagement total, par l’observation des corps. La littérature ne doit pas seulement être abstraite mais physique, organique, pour celui qui écrit comme pour celui qui lit.

LA GENESE
Quel a été le premier déclencheur du projet-livre ?

Le drame au Mexique bien sûr, d’une violence incroyable, qui m’a beaucoup touché. Mais j’avais également en tête le projet de parler des réseaux, d’internet, et puis des corps. Puis j’ai trouvé comment tout relier, alors je me suis lancé.

LA DOCUMENTATION
Le livre est très documenté, au niveau historique, biologique, biographique également, personnellement j’ai énormément appris. Où avez-vous trouvé tous ces détails sur la vie des grands dirigeants de la Silicon Valley, sur la biologie, ou encore le monde des hackers?

Oui j’ai énormément lu, fait des recherches sur internet mais pas seulement. Je me suis déplacé en Californie, j’ai interrogé des informaticiens, des biologistes. J’avais également besoin de retourner en Californie pour m’imprégner de l’ambiance, poser le décor du roman.

LE TRANSHUMANISME
Vous suggérez que le transhumanisme, l’envie de repousser les limites de la vieillesse et de la mort, serait lié à l’absence de désir. J’aimerais beaucoup que vous développiez cette idée.

Je pense que la vision des transhumanistes est extrêmement réductrice, mécanique. Ils pensent qu’il suffit de changer les pièces du corps une à une pour récupérer un corps neuf. Ils ne pensent pas à la globalité de l’être, ils nient la souffrance et la joie d’un corps, son vécu, tout ce qui fait sa bassesse en quelque sorte. Ils rejettent le désir, or le désir c’est l’appréhension du fini.

CREATION OU FICTION
Je n’ai pas retrouvé l’identité du Père spirituel d’internet, le visionnaire, nommé Werner Ferhenbach dans le livre, existe-t-il? Et le transgenre Lin Dai, d’où vous est-il venu ?

Werner est une création de ma part, un mix de nombreux personnages, il symbolise le corps qui traverse le siècle, il est le chaînon manquant entre Auschwitz et internet.
Lin quant à elle, m’a été inspirée par Audrey Tang, née homme, à Taiwan. Initialement programmeuse internet, elle est devenue ensuite ministre du numérique.

LE VOYAGE
On voyage beaucoup dans le roman, vous-même avez déjà habité Paris, Berlin, Barcelone. S’il y avait une prochaine destination, quelle serait-elle? Pour vous, l’écriture est-elle interdépendante du voyage?

Pas forcément, mais l’écriture apporte les mêmes sensations que le voyage. Je veux que mon écriture soit mouvement.
J’ai énormément voyagé, j’ai fait le tour du monde à vingt ans, ça m’a énormément apporté. J’envisage d’aller en Asie prochainement. Pas pour m’y installer, bien sûr, plutôt pour continuer à m’ouvrir au monde.

L’ECRIVAIN
Quelques questions sur vous car je ne vous connais que depuis peu. Comment vous définiriez-vous? Quelle type d’écrivain êtes-vous, si jamais l’on pouvait rentrer les gens dans des cases ?

Je me situerais plutôt dans l’écrivain sauvage qu’intellectuel. Je suis en recherche permanente d’intensité, de pulsion de vie. J’aime la philosophie, car elle me nourrit, mais je fais partie de ceux qui recherchent plutôt l’ardeur, comme les écrivains électriques, ceux qui m’ont inspiré, je pense à Kerouac, Cendrars, Céline, Henry Miller, tous ceux qui ne sont pas en accord avec le monde dans lequel ils vivent.

L’ARTISTE
Vous n’êtes pas seulement écrivain. Vous êtes également poète, chanteur même, à vos heures perdues. Y a t-il d’autres domaines artistiques que vous aimeriez découvrir ?

En effet, je propose une revisite d’un extrait de mes textes en musique, piano-voix. J’aime la scène, le théâtre aussi me plaît beaucoup. Nous allons continuer à tourner dans un spectacle de danse, en Autriche mais aussi à Paris, quelque part entre la promotion du livre…!

LE LECTEUR
L’édito du magazine littéraire de ce mois de novembre suggère que les nouveaux écrivains ne lisent plus. Qu’en pensez-vous ? Quels romans récents avez-vous aimé?

Je pense que c’est une question qui n’a pas lieu d’être. Nous sommes tous des passionnés. Nous lisons tous énormément.
Parmi les titres de la rentrée littéraire, j’ai énormément apprécié celui de Yannick Haenel, «Tiens ferme ta couronne », mais aussi celui de Jakuta Alikavazovic « L’avancée de la nuit », très beau, très poétique. J’ai aimé aussi celui de François-Henri Deserable «Un certain Monsieur Piekielny», et « Fief » de David Lopez.

LE PRIX
Votre roman est en compétition pour le prix de Flore et dans une semaine le verdict sera rendu. Que représenterait ce prix pour vous ?

Un prix, c’est à la fois gratifiant et aléatoire. Le palmarès d’écrivains est très beau. Recevoir ce prix aurait un sens.

LE FUTUR
Savez-vous vers quoi vous tendez à présent dans l’écriture?

Oui, j’ai l’impression d’avoir trouvé un cadre, qui serait le territoire contemporain, pas assez traité ni renouvelé aujourd’hui. Je compte poursuivre un cycle romanesque autour de la société, mêler des réflexions politiques et sociales mais aussi mêler des genres, la poésie, la narration. Je veux porter un regard neuf sur le monde.

 

Merci infiniment à Pierre Ducrozet pour cet échange. Interview réalisée le 2 novembre 2017 par téléphone, vers Barcelone.

 

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->L’histoire, les extraits, ma chronique complète ci-dessous :

https://agathethebook.com/2017/10/31/linvention-des-corps/

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