Le lambeau

Le chef d’oeuvre est écrit avant le premier mot. Trois années à penser et ressentir l’ont précédé. Cinq cent pages autour desquelles nous percevons l’écho de la lente et profonde inspiration que Philippe Lançon a prise avant d’entamer le récit. Voilà comment naît un chef d’oeuvre : d’un souffle.

Ce roman est le récit de la reconstruction mentale et physique de ce journaliste blessé le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo. Il vient couper court à tout ce qui a été dit avant, pendant et après. Peu importent les livres et les hommes qui ont pressenti l’évènement, les commémorations et les honneurs, ce récit rassemble tout ce qui n’a pas été dit ou vu. De la haine contre les terroristes, vous n’en lirez pas. Ce livre a stupéfait ses premiers lecteurs par son absence totale de colère. Il n’y a pas de joie non plus, pas de projet de vengeance, rien de tout cela : une victime n’a de la force que pour sa propre réparation. 

Réparation grâce aux proches, à la musique, aux souvenirs et la littérature bien sûr. Kafka, Proust, Shakespeare. Ce récit est le journal sincère d’un homme incapable de juger ou de haïr, là où toute son énergie est dévolue à la cicatrisation partielle de son être et de son âme.

Ce jour-là, son dernier propos avec Charb concerne le dernier livre de Houellebecq, Soumission. Une petite blague, une périphrase s’interrompent brutalement sous le bruit des coups de feu. Des cris, un garde du corps qui dégaine, puis les « jambes noires » des tueurs dans la pièce… Une scène tellement rapide qu’elle donne l’impression d’avoir été vécue au ralenti. Faisant semblant d’être mort, allongé face à la cervelle de Bernard Maris décédé, Philippe Lançon aperçoit dans le reflet de son téléphone le trou qui lui fait désormais office de menton et de mâchoire. Après dix-sept passages au bloc, il se surnommera l’homme-lambeau. 

De la Salpêtrière aux Invalides, constamment sous surveillance rapprochée, neuf mois d’opérations et de rééducation vont jalonner son existence, mettre en péril son couple. Ecrire sur une ardoise, attendre sur des brancards, s’alimenter par sonde gastrique, s’endormir grâce aux somnifères, devenir dépendant des soignants et accroc de sa chirurgienne, écrire avec trois doigts le menton qui fuit et la bouche qui coule, tendre son front pour se faire embrasser. Se repasser le film de ce qui a été, de ce qui aurait pu se produire si. Se focaliser sur des détails, sur son téléphone portable perdu le jour des attentats, son vélo abandonné dans la rue, son billet d’avion à annuler. Se créer des obsessions pour déplacer la sidération. Refaire le film de la veille, de l’avant-veille, de tout ce qui a contribué à ce qu’il se trouve dans cette pièce, à ce moment-là, un livre à défendre, un album de jazz à montrer. Jouer avec le conditionnel du destin.

Gueule-cassée, miraculé, mutilé. Le corps passe avant l’esprit. Survivre de ses blessures est devenu la priorité numéro une de Philippe Lançon. Quelques mois après l’attentat, il n’a rien à penser de l’Islam et du gouvernement : incapable de parler, de boire et de s’alimenter, l’homme a déserté le journaliste, il fuit les médias, la sur-information.

Extrêmement seul bien qu’entouré de son frère, ses parents, sa petite amie, ses amis, l’homme-lambeau est comme désolidarisé de l’événement dont il est issu. Lorsque les frères Kouachi sont tués, son frère bondit gaiement dans sa chambre d’hôpital pour lui annoncer, « Ils sont morts ces connards! » Philippe a alors un mouvement de recul : il n’y a plus de place en lui, ni dans sa chambre, pour la violence.

Après le temps de la chirurgie vient le temps de l’indépendance : la réhabilitation sociale est vécue comme une épreuve hautement difficile, parce qu’il n’est plus protégé ni réconforté comme au début, il ne bénéficie plus de l’aura initiale là où il en a le plus besoin, il lui faut réapprendre à vivre et se débrouiller seul, se déplacer sans protection policière, ne pas avoir peur dans le métro et reprendre ses projets.

Pourquoi faut-il lire ce livre ?

La plupart des avis sont unanimes : il faut lire ce livre. Bien sûr, c’est un petit pavé, et l’on ne peut garantir de passer « un bon moment » tant les sujets abordés sont graves. Toutefois, il fait désormais —hélàs !— partie de notre histoire, il est un pan de l’Histoire-même, ce premier attentat islamiste en France a malheureusement marqué un tournant sociologique. Depuis nous vivons dans la crainte, même si nous continuons à vivre. C’est le témoignage d’un homme au coeur du désastre, et sa reconstruction est la nôtre. Son histoire conceptualise la blessure collective, nous devons en prendre connaissance, c’est un livre sublime et nécessaire. C’est une oeuvre unique, au souffle puissant ; l’esthétique remplace l’horreur grâce à l’Art et la littérature placés autour de la guérison.

Merci aux éditions Gallimard pour cette lecture.

Le symbolisme buccal

Ce roman a souvent résonné en moi de façon un peu particulière, de par mon métier de dentiste. Le titre « le lambeau » correspond à un terme très utilisé en chirurgie buccale —lambeau  gingival, lambeau d’accès— rejoignant le domaine de la stomatologie et de la chirurgie maxillo-faciale, service où a été soigné Philippe Lançon.

Le sujet de ma thèse était « l’abord psychologique du patient au cabinet dentaire », la bouche est non seulement le carrefour des sens et des fonctions vitales (manger, parler, respirer) mais aussi un lieu érotique, un endroit intime. Etre mutilé à cet endroit atteint de plein fouet notre intégrité psychique, virilité pour un homme, et par là notre humanité.  Philippe Lançon semble avoir été dépourvu soudainement de ses larmes ou d’une quelconque révolte. Plus de désir, tout s’est envolé le jour où on son visage s’est fait détruire.

Lorsque Philippe Lançon raconte que des poils lui poussent à l’intérieur de la bouche, —on lui a greffé une partie de jambe, le péroné, pour reconstituer le menton et une partie de la lèvre— on ne peut que s’interroger sur la façon de tolérer psychologiquement un tel transfert de ses propres organes ! Combien de temps faut-il au corps et à l’esprit pour accepter et tolérer ce nouveau visage ?

Un autre phénomène buccal incroyable est décrit dans le roman : le lambeau greffé subit quelques échecs à cause d’un « oriostome » : un oriostome est un petit canal étroit, une communication entre l’intérieur et l’extérieur de la bouche. Dans son cas, cet oriostome s’est formé naturellement pour reproduire le parcours de la balle tirée, le corps ayant cru devoir maintenir cet orifice…

Le signe astrologique du roman

Cancer, un signe d’eau (vulnérabilité, sensibilité et douceur), féminin (l’Art, l’inconscient, la rétrospection) et symbole de protection pour ce roman dont la quasi-totalité se déroule dans un hôpital. La personne cancer, par réflexe d’auto-défense, se recroqueville sur lui-même, protégé par sa carapace qu’il s’est lui-même construit : ici, ce sont les mots, les livres et ses proches. Le cancer est souvent désigné pour traduire l’insécurité personnelle : c’est l’état dans lequel a été plongé l’auteur à cause de l’attentat.

La « planète » qui régit le cancer est la lune. La lune régit les instincts, l’émotivité, la rétrospection, l’enfance et les souvenirs. En effet, le passé, les anecdotes, et les souvenirs transparaissent comme fil conducteur du roman.

Extraits et citations du roman

  • Lorsqu’on ne s’y attend pas, combien de temps faut-il pour sentir que la mort arrive ?
  • « La tentation du chirurgien est d’aller le plus loin possible, de s’approcher de retouche en retouche du visage idéal. Evidemment, on n’y arrive jamais et il faut savoir s’arrêter. » C’est pareil avec un livre, lui avais-je répondu. On essaie de rapprocher celui qu’on écrit de celui qu’on imaginait, mais jamais ils ne se rejoignent, et il arrive un moment où, comme vous dites, il faut savoir s’arrêter. Le patient reste avec sa gueule tordue, ses cicatrices, son handicap plus ou moins réduit. Le livre reste seul avec ses imperfections, ses bavardages, ses défauts. Nous en avions banalement conclu que l’horizon n’est pas fait pour être atteint.
  • « Et ce sont les violents qui l’emportent. »  Matthieu.

L’auteur

1112831-philippe-lancon.jpg

Philippe Lançon est un journaliste et écrivain français né en 1963 à Vanves. Diplômé du CFJ (promotion 1986) est journaliste au quotidien Libération, chroniqueur et critique littéraire, avec une passion particulière pour la littérature latino-américaine. Il a longtemps tenu la chronique Après coup consacrée à la télévision, et a participé au lancement des pages Portrait.

Il est également chroniqueur pour l’hebdomadaire Charlie Hebdo et à partir de fin 2014 devient un membre de la tribune « théâtre » du Masque et la Plume sur France Inter.

Le 7 janvier 2015, il est gravement blessé au cours d’un attentat contre Charlie Hebdo, ce qui l’amène à subir une intervention chirurgicale lourde de quatre heures au niveau du visage. Il subira jusqu’à 17 opérations de la mâchoire.

12 commentaires sur « Le lambeau »

  1. Que dire ? J’ai lu avec attention ton passionnant article.
    J’ai trouvé très intéressante ton analyse d’un point de vue professionnelle. C’est fascinant.

    Maintenant, si j’ai envie de lire ce livre ton article m’a donné froid dans le dos.
    Je pense que c’est quelque chose à lire quand on est prêt à encaissé tout ça. Par sa rudesse, et au delà du fait que ça fasse partie de notre histoire, je pense qu’il est intéressant sur bien d’autres points.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ta lecture. En effet beaucoup ne sont pas prêts à lire à ce sujet et je comprends, heureusement les pages de l’attentat ne sont pas si nombreuses, c’est vraiment un livre sur la reconstruction, un hymne à la vie 🙏🏻💙

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s