Magnifica

Je réponds tout de suite à la question qui vous brûle les lèvres : OUI ce roman porte merveilleusement bien son nom. Il semble avoir été touché par la grâce, le divin.

C’est un beau coup de coeur de cette rentrée, l’écriture est riche et subtile, l’histoire dense, jamais plombante, « un livre élégant » comme l’indique parfaitement la 4ème.

Avant Magnifica, cette jeune italienne accomplie, deux générations de femmes, n’ayant pas connu l’amour ou alors si peu.

Avant Magnifica, sa mère : Ada Maria, le personnage central du roman. Jeune fille très tôt marquée par le deuil de sa mère, elle ne compte plus les proches qu’elle a enterrés. Autour d’elle, un père absent et son petit frère qui est tout pour elle. Un matin qu’elle se promène dans la forêt, elle croit à une vision. Un homme se trouve là, derrière elle. Cet homme, Benedikt, allemand, est un ancien soldat de la deuxième guerre mondiale, survivant dans sa grotte depuis dix ans. 

Ada Maria et Benedikt prennent le temps de s’apprivoiser. Chaque matin, Ada Maria lui apporte des vivres et quelques effets. Son sommeil devient très agité, sa faim s’estompe, magie de l’amour et de la vie qui lui a offert cet homme reclus et sensible. 

Si vous aimez les romans féminins, les histoires de femmes, le bal incessant des naissances et des morts, et surtout, surtout si vous aimez les histoires d’amour, si vous aimez l’Italie, ses odeurs, ses mets délicats, mais qu’attendez-vous ?

Ce roman est une allégorie de l’espérance, de la vie qui n’en finit pas, de la beauté des choses même dans leur dénuement le plus total, à l’image du père de Magnifica, à qui le souffle du vent suffisait.

« Magnifica aimait les jonquilles blanches, la pluie d’été, les noix dans leur écale ; l’alphabet des Phéniciens qu’elle avait appris à esquisser en classe. Et le bout des doigts de sa mère. »

Le signe astrologique du roman

Balance

Un signe ultra doux, esthète, musical, harmonieux, pour ce roman rempli d’amour, la balance est régi par Vénus ! La balance est un signe ultra-féminin , équilibré, respirant la chaleur des relations humaines, à l’image de la relation qu’entretient Ada Maria avec tous les personnages de ce roman. Elle n’est que tolérance et bienveillance.

Tous les hommes désirent naturellement savoir

« Je répare par les mots mes nuits à chercher ce que je ne trouve pas, l’amour et le souvenir de la beauté —les femmes allongées sur les rochers, les voix de ma mère et de ma soeur m’appelant depuis le sixième étage de la Résidence à Alger. »

Dans la catégorie des romans qui me plaisent et m’émeuvent, il y a ceux sur la recherche identitaire, les romans initiatiques, ceux qui dévoilent la belle âme d’un écrivain. 

J’ai refermé ce roman très émue mais aussi très perplexe devant mon écran, comment  chroniquer un roman comme celui-là ? 

Message à ma chère Hadia, elle aussi marquée récemment par la lecture de ce texte. Réponse immédiate :  « Moi je commencerais par la violence muette, celle qu’on n’exprime pas dans la vie réelle, à l’image de sa mère qui se fait agresser et qui rentre meurtrie sans rien dire… Et puis la violence du déracinement… En fait ce livre est très beau parce que la violence est racontée avec délicatesse ».

(Voilà comment je force des écrivains à devenir des chroniqueurs et à bosser pour moi.)

Vous l’avez deviné, entre mélancolie suggestive et violence muette, quel beau roman que celui-ci, dans lequel Nina Bouraoui renoue avec l’exil et son enfance, pour mieux comprendre son identité sexuelle, les femmes.

« J’ai juste peur des hommes la nuit » écrit-elle. Quel rôle ont joué les femmes de sa vie au cours de la sienne ? Une mère d’origine bretonne, tombée amoureuse d’un algérien ayant contourné l’opprobre familiale pour aller vivre à Alger. Une soeur à ses côtés, qui a parfois joué le rôle d’une mère. Puis toutes les femmes qu’elle rencontrera le soir, « au Kat », lieu d’émancipation et de ses premières rencontres.

À travers un récit fragmenté de courts chapitres où elle sait, se souvient et devient, elle part à la recherche de sensations, de réminiscences fondatrices.

L’écriture, musicale, toujours en fil rouge, pour l’aider, la guider. Mais attention, quand certains écrivent pour se libérer, Nina Bouraoui soutient que non, « L’écriture n’apaise pas, c’est le feu sur le feu. »

Le signe astrologique du roman

Cancer.

Difficile de mettre un autre signe que celui de l’auteure pour ce roman très auto-fictionnel. Si pour Beaux Rivages j’avais trouvé un récit très aquatique et dominé par l’élement eau, l’eau revient ici sous le signe du cancer, un natif très tourné vers son inconscient et ses ressentis intérieurs, protégés par sa fameuse carapace. Pudique et discret, c’est souvent dans l’intimité (ou par l’écriture) qu’il se livre vraiment.

 

Mauvaise passe

Le roman sulfureux et diabolique de la rentrée, c’est lui !

Mauvaise passe, c’est du sexe et de la violence, une envie de se perdre, de faire mal aux autres comme ils lui font mal à elle. Les personnages sont peu nombreux : la narratrice, la rue, le métro, et X, un homme marié. Elle est jeune, visiblement, assez jeune pour avoir envie de mourir d’amour. C’est ce que j’en ai déduit car l’histoire est brouillée, sans doute pour mettre en lumière autre chose, ou ne pas perturber l’essentiel. 

Mauvaise passe, c’est avant tout une jeune fille qui va mal, qui a perdu le sens de la dignité, à cause d’un drame, d’un homme, des deux à la fois. Seul subsiste le besoin de ressentir la violence, d’exorciser le mal, sans doute par l’écriture, et surtout par les hommes. Personne pour la protéger, une mère effacée, désengagée, des études lointaines, rien pour atténuer son intense  mal-être, à part peut-être l’hôpital et les médicaments, ou encore des hommes, X, Y, Z…

Ça faisait longtemps que je n’étais pas tombée sur un roman de ce style-là, impudique et poétique, une suite décousue de sensations, de scènes nocturnes floutées. 

Mauvaise passe est une prose mélancolique d’une jeune femme pleine de désir, une plainte lancinante d’un mal contemporain et inqualifiable, évoquant la dissolution de l’âme et du corps, un tournant de vie difficile, et une petite lueur d’espoir qui continue à briller au loin.

Ce roman m’a touché quelque part, cette sorte de sincérité et de candeur dans l’obscénité, l’émerveillement de cette fille désabusée, ses pulsions extrêmes, cette errance à l’orée de la vie adulte. J’aime quand l’envie de violence masque une envie déchirante de vivre. Mauvaise passe, c’est un début prometteur d’une carrière de poétesse.

Le signe astrologique du roman

Scorpion 

Autodestructeur à souhait, plongeant dans l’abîme, c’est sa perte qui le conduit à la surface des eaux troubles de son inconscient et de son chemin de vie.

Extrait choisi

Il m’arrive de vouloir m’échapper ; me soustraire à la violence sourde du quotidien avec lui. Alors, je sors. Je dors chez des inconnus. Je n’ai pas nécessairement de souvenirs de ces nuits-là. Les appartements ne se ressemblent pas. La plupart du temps, quand j’ouvre les yeux, je suis surprise, je ne me souviens plus d’où se trouvent les toilettes, ou, pire, trouve l’otage des bras, la proie des draps. On ne me déshabille pas complètement, on laisse une jupe me ceinturer. Ce n’est pas doux. Je suis l’objet de brutalités. Quand je ne veux pas vraiment me donner, mais que je me retrouve là, comme obligée. Quand ça brûle et que l’on continue, quand tout se refuse en moi mais que l’on continue.

Leurs enfants après eux

J’adore ça moi, les romans sur l’adolescence. Ce seul mot-clé peut suffire à l’achat. L’obsession des filles, le goût des premières fois, celui du tabac amer dans la bouche et du mauvais alcool, cette tachycardie incessante, celle des possibles.

Et en plus quand le roman prend racine en Lorraine, ma région à moi, il y a de fortes chances que je me sente touchée.

Quatre parties pour quatre étés. On suit Anthony et d’autres jeunes du début à la fin de leur adolescence. Issu d’un milieu modeste et d’un père alcoolique, il convoite Stephanie, la moto de son père et du shit. Beaucoup de shit. Car l’été est assommant et ne passe pas assez vite. Anthony et son cousin volent un canoë, Hacine vole la moto du père d’Anthony. Les bretelles des soutiens gorges dépassent et les garçons jouent aux caïds. On se cherche, on s’apprivoise, on veut faire comme les grands avant soi, apprendre le sexe et gagner de l’argent. Dans la région, ils se connaissent tous. Trois étés suivront, Anthony grandira, les filles s’échangeront, ses parents se sépareront. Leurs enfants après eux. Ainsi va la vie.

Mon avis

C’est le livre d’une époque et d’une région, sur la répétition des schémas familiaux. Les évènements se superposent pour imager des souvenirs cathartiques. Ce roman est le polaroïd d’une adolescence figée pour l’éternité. C’est une lecture qui demande du temps, qui représente un travail colossal. L’écriture est contemporaine et soignée, ce livre vous absorbe dans son monde et ses personnages pour en faire une oeuvre sociologique et complètement addictive.

Extrait choisi

« Un jour, ces gamines aérodynamiques, leurs seins pointus, leurs jambes sorties du moule trois secondes plus tôt, seraient au lit avec des garçons. Elles ouvriraient leurs cuisses et prendraient dans leur bouche des sexes roses. L’imminence de cet événement les laissait ahuris, inconsolables. L’innocence finirait noyée de sueur et ils auraient aimé, une fois encore, détenir le privilège d’abolir un peu de cette blancheur. Les lignes à peine tendues des jeunes filles les tourmentaient si fort, et leur ventres plats, leur peau comme de la peinture automobile, eux qui avaient tout gagné pour se rendre compte que le commencement seul comptait. »

Le signe astrologique du roman

Bélier

Le premier signe du zodiaque pour évoquer ce roman sur l’adolescence, emprunt de fraicheur et de fougue. Un signe de feu aussi pour cet incendie intérieur vécu par tous les personnages, leur candeur et leur spontanéité.

Le bélier représente l’impulsivité, l’envie, la curiosité, l’égoïsme, l’impatience. Le bélier veut découvrir la vie, la brûler, tout expérimenter. Tous ces personnages qui évoluent ensemble en donnant l’impression d’être pétris de solitude m’ont évoqué ce signe cardinal à la polarité positive.

Avec toutes mes sympathies

À l’automne 2015, l’éditorialiste que nous connaissons n’arrivait plus à lire. Impossible, plus une ligne. Elle était en fait très occupée à chercher son frère dans les mots et leurs souvenirs d’enfance. De son bureau, elle observait les oiseaux voler dans le ciel et relisait les mails d’Alex. Ecris ton livre, lui avait-il suggéré avant de mourir. La commande est passée, aujourd’hui le roman est là.

L’été précédent, Olivia profitait paisiblement de son premier matin de grasse matinée en vacances à Cadaquès lorsque le téléphone a sonné. Alexandre, son frère, avait voulu mettre fin à ses jours à Montréal où il vivait. Olivia a alors sauté dans le premier avion pour le rattacher à la vie.

Alex était atteint d’une mélancolie sans nom, que l’on nomme troubles de l’humeur, dysthymie. À 45 ans, il semblait avoir réuni tous les éléments du bonheur, une femme et un job qu’il aimait, une famille soudée et heureuse. Et pourtant, la vie était pour lui un effort constant. Il avait fait une première tentative quinze ans plus tôt. À l’époque, même scénario mais à Paris, Olivia avait fait face avec Florence, sa belle-soeur, à la décrépitude de l’hôpital psychiatrique, aux médecins protocolaires et à la camisole chimique. 

« On va te sortir de là.

Non, je suis bien ici. »

À ces mots, auxquels j’ai souvent pensé par la suite, j’ai compris à quel point mon frère était ailleurs, tombé dans un de ces trous noirs de l’univers dont les chercheurs tentent de percer les mystères. Malheureux, égaré, désespéré, épuisé : je cherchais le mot juste. Je n’arrivais pas à penser à lui comme à un malade. (…) Malade ou lucide? Je ne peux pas m’empêcher de le trouver clairvoyant. La société dans laquelle on vit mérite-t-elle tellement qu’on s’y attache ?

Dès le début du roman, on connaît l’issue fatale, le 14 octobre funeste ayant succédé cet été-là. Alors comme Olivia, on lit pour essayer de comprendre, de cerner, de revivre. Chercher par exemple dans la génétique familiale masculine, où trois suicides ont eu lieu. La mélancolie est-elle héréditaire, tout se jouerait dans un défaut de sécrétion de la sérotonine ? A-t-il eu une enfance joyeuse, auprès de ses trois soeurs et des parents bourgeois, avares en sentiments, aux « journées aussi normées que dans les albums de Petit ours brun » ? Oui sans doute, c’est injuste, tout est injuste, toute cette comédie, la vie qui continue et ces mails qui affluent. Olivia est en colère.

La rédemption par la méditation, la slow life, très peu pour moi. Au contraire, je rêve avec des mots crus. J’ai soif d’une violence à la mesure de celle que je ressens depuis ta disparition. J’ai envie de hurler et de m’engueuler avec le premier venu, de cracher leur bêtise à ces gens qui s’y croient. De balancer ton suicide et un rôti de boeuf bien saignant dans leur gueule végétarienne. Ils me semblent si étranges, ces bien-nourris, affairés à chérir leur intestin comme si la mort n’existait pas. Il sera écolo leur cercueil ?

Un jour, Olivia devra remonter dans l’avion vers Montréal pour enterrer son frère. Les Québécois, à la manière de Françoise Sagan, traduiront littéralement l’anglais et lui adresseront en guise de condoléances « toutes leurs sympathies ». L’ambivalence de l’expression deviendra le titre de ce roman, symbole cocasse de la vie se confondant avec la mort.

Mon avis

À travers ses confessions, ses souvenirs et ses digressions littéraires, cette lecture m’a fait découvrir la femme derrière la journaliste. Et quelle femme ! Elle ne se cache pas, n’édulcore rien, ni sa peine, ni sa colère. Il n’y a ni complaisance ni exercice de style. À travers ce roman, elle n’a rien à prouver, elle a juste besoin d’écrire, c’est guidé par sa main, par le souvenir de son frère, c’est une nécessité. J’ai aimé la façon dont elle libère les mots, tous ceux qu’elle retient, je me suis attachée à sa famille, à ses soeurs, belle-soeur, et son père aussi, « cet homme des grands évènements », portrait qui m’a beaucoup touché. Elle a écrit un de ces romans qu’elle aime lire, prenant, de ceux qui émeuvent et dévorent sans chercher à impressionner. Et c’est sain, c’est émouvant, l’écriture est directe, belle, on rit, on pleure, on sait pourquoi on l’appréciait déjà tant. Olivia de Lamberterie signe un premier roman débordant de sincérité. Un hommage à la vie, à la famille, et à la littérature !

Le signe astrologique du roman

Poissons, comme Alexandre.

Ce signe d’eau est théoriquement régi par deux planètes :  Jupiter l’expansive, l’exubérante, la généreuse, et Neptune, symbolisant l’inconscient, le mystique, les illusions perdues. Parfois, le natif est plutôt jupitérien ou neptunien, ou l’influence des planètes varie au cours de sa vie. Ici, Alexandre semble beaucoup plus neptunien.

Le Poisson neptunien tente constamment d’échapper à la réalité. De manière positive, l’individu est inspiré, poète et visionnaire. Mal équilibrée, elle peut conduire à la dissolution de l’âme. Les poissons sont par nature perdus, noyés sur terre, tantôt victimes tantôt martyrs. Ils ont énormément de mal à gérer les dures réalités de la vie mais sont terriblement attachants.

Quelques citations du roman

Lire répare les vivants et réveille les morts.

Les mauvais écrivains me volent ma vie.

La mort n’efface pas la beauté, elle la rend hors de portée.

L’auteure

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Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada.