La vraie vie

L’incontournable,

L’inoubliable,

L’incroyable de la rentrée…

C’est lui!

Vous me l’aviez dit, j’ai voulu vérifier et vous avez raison, ce premier roman est époustouflant, on a l’impression que quelqu’un nous jette un sort au début de la lecture car il est absolument impossible de le lâcher. 🐐🦏🐆Sa maison est remplie de cadavres d’animaux. Elle a été construite entre des dizaines et des dizaines de maisons similaires. Dans ce quartier, tout est moche. Le décor est posé. C’est l’histoire d’une petite fille qui voudrait bien rendre son existence et celle de ses proches meilleure. Pour ses parents, elle sait que c’est perdu d’avance. Son père est un chasseur en colère et sa mère est une amibe, une petite chose qui se laisse maltraiter, qui a renoncé à la vie et au bonheur. Mais pour son petit frère Gilles, l’espoir l’anime. Elle voudrait remonter le temps, changer le cours des choses, revenir à l’instant d’avant le drame, quand son petit frère avait encore le sourire aux lèvres et non ce regard de hyène qu’il a emprunté à la pièce aux animaux morts.

Alors elle travaille à l’école comme une forcenée. Elle veut créer cette machine et devenir Marie Curie, rien de moins. À 11 ans, elle apprend la physique, donne des cours de baby sitting pour se payer des cours supplémentaires. La vie ne l’aide pas vraiment, et son père devient de plus en plus violent. Mais avec elle, sa petite chienne, Dovka, et une furieuse envie de vivre et d’aimer.

Ça ressemble à un conte et c’est une histoire de vie ultra-réaliste.

J’ai retrouvé cette ambiance émouvante de Ma Reine, publiée chez @ed_iconoclaste l’an passé, une fable un brin loufoque et tragique à la fois, dont les héros sont des enfants.

À lire ! Longue vie à ce roman qui a entre autres déjà obtenu le Prix Fnac!

Vivre ensemble

Tout est dans l’agenda. Dans l’enchaînement régulier des semaines A et des semaines B.

Car oui, tout s’alterne, la garde, les appartements et les animaux de compagnie. Pendant les semaines A, Déborah et Pierre peuvent vivre sans frémir, sans concilier, libres de s’aimer. Les semaines B, quand Salomon le fils de Pierre (10 ans) est chez eux, les problèmes commencent. Menaces, crises, injures, têtes de mort sur la porte de sa chambre. Mésentente totale avec Léo, le fils de Déborah. Les différences de religion et d’éducation pèsent parfois très lourds. Déborah commence à craindre de plus en plus la présence du jeune garçon, surtout lorsque Pierre s’absente.

L’agenda recense justement les dates des déplacements de Pierre à Calais. Très engagé, il  s’occupe de redonner un minimum de salubrité à la jungle et ses migrants. Vivre ensemble dans la jungle et dans ces conditions, c’est la torture. Mais vivre ensemble quand on l’a décidé, est-ce vraiment plus facile ? Car la violence se loge partout, et la première date de leur vie commune inscrite sur ce fameux agenda, c’est celle de l’attentat du 13 novembre, cette soirée où Déborah et Pierre se sont trouvés si près de la mort que Déborah a ressenti l’urgence vitale de rassembler leurs familles. 

Sur l’agenda, il y aura d’autres dates, des moments clés de leur vie commune, mais aussi celles marquant la mémoire collective, d’autres attentats, signant la continuité de cette violence dans l’humanité, celle qui au fond n’a jamais cessé d’exister.

Mon avis

Ce roman pose la question du Vivre ensemble, possible ou pas? Que ce soit au sein d’une famille, recomposée ou non, d’un peuple, d’un pays, est-ce illusoire de penser que le vivre-ensemble existe ?

J’ai lu ce roman d’une traite, il est extrêmement abouti, contemporain, il est même nécessaire et indispensable, car il marque une époque, celle encore assez récente des familles recomposées d’aujourd’hui dans le contexte terroriste, la petite violence dans la grande. En faire un objet de littérature était un pari compliqué, et la plume d’Emilie Frèche, précise, aiguisée, et son récit prenant et réaliste en font un livre d’une incroyable clarté sur la dimension humaine, et met en exergue l’ambivalence permanente entre générosité et cruauté. 

La fin du roman est, pour moi, parfaite. Un beau coup de coeur !

Le signe astrologique du roman

Verseau

C’est le signe le plus « humaniste » du zodiaque, mais aussi parfois, hélas, le plus clivant. Pour mener à bien ses projets et réaliser ses idéaux (surtout s’ils sont trop élevés), le verseau ligue malgré lui les personnes entres elles sans parvenir à éteindre le conflit. Diviser pour mieux régner pourrait être ainsi sa devise. Les autres s’entretuent et il regarde. Tout ça car le projet initial était utopie. C’est un peu le message que dégage ce roman. Aimez-vous les uns les autres mes frères, et Dieu vous pardonnera pour vos péchés et le sang déversé.

Extrait choisi

« Y en a marre, à la fin ! Vivre-ensemble, vivre-ensemble, on dirait qu’ils n’ont plus que ce mot à la bouche. Moi j’en peux plus, du vivre-ensemble. Je vais même vous dire, ça me fait chier, le vivre-ensemble. Surtout avec un tiret et un article devant. Non mais sérieusement ? Quel est l’abruti qui s’est levé un matin et qui a décidé d’en faire un nom ? C’est comme le bonheur, ça… On pouvait pas laisser la bonne heure ? La bonne heure, c’était parfait, c’était humble, on passait une bonne heure et on était content. Mais non, faut toujours plus, le bonheur, comme si c’était atteignable. Ça n’existe pas, le bonheur. C’est un leurre. Et le vivre-ensemble aussi. »

Anomalie

Mehdi et Leila ont été abandonnés par leur maman quand ils étaient encore très petits, et aucune trace de leur père. L’institutrice qui les a adoptés, Danielle, est atteinte d’un cancer du sein au début du roman. Quant à son mari, il passe ses journées à boire de la bière. À douze ans, ils sont livrés à eux-mêmes dans une banlieue de Paris, et doivent se débrouiller seuls pour se nourrir et aller à l’école. Leurs semaines sont rythmées par les cours de natation, leur seul véritable loisir. C’est à un de ces cours qu’ils rencontrent Mai, une jeune fille frêle d’un milieu bourgeois. Pour elle, la natation est un calvaire, ses parents l’y ont inscrite pour espérer corriger une scoliose naissante. Un triangle amical et amoureux semble naître entre les trois enfants. Mais quand Mehdi se rapproche un peu trop de Mai, Leila intervient. Leila semble être possédée par un démon, celui de ses origines, ou de son immense manque d’amour. Insatiable, elle vampirise aussi bien son petit frère Mehdi que Mai. Impossible que le monde tourne sans elle, elle exerce une emprise sexuelle déroutante sur tous les personnages. Petit à petit, les secrets jaillissent et les personnages disparaissent…

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce roman, que j’ai trouvé extrêmement bien mené. Psychologie et faits sociétaux au programme, tout pour me plaire. C’est un roman dérangeant, de par l’amour intense entre le frère et la soeur, mais mis en beauté par un portrait très juste des protagonistes.

J’ai adoré le portrait de Leila, cette jeune femme très fragile, jouant à la fois le rôle de la soeur, de la mère, et de l’amante. Elle est aussi cruelle qu’absolument généreuse, intense dans ses réactions. Un roman dont on a du mal à se détacher, très cinématographique et envoûtant.

Je dois me concentrer pour revoir Leila telle qu’elle nous paraissait à l’époque, forte et invincible, un roc férocement solide. Avec le temps, bien sûr, les certitudes se sont effritées et je vois autre chose. Je vois une pierre qui porte en elle le germe d’une moisissure qui s’étend en strates, la ronge de part en part. Un jour, sans qu’on n’ait rien vu venir, la pierre que l’on croyait robuste et incassable se fendille d’un coup sec. 

Le signe astrologique

Bélier, pour Leila. Un signe puissant, masculin, martien et sexuel. Le bélier est un signe de feu, dominateur et assoiffé, comme le tempérament de Leila. Les personnages dans ce roman ne font que courir, et cela symbolise parfaitement ce signe très nerveux et curieux.

Extrait choisi

J’avais tant mis de moi-même dans ce vase clos, dans toutes ces distances parcourues à la force des bras et des cuisses, dans toutes ces longueurs qui mises bout à bout semblaient m’emmener au bout du monde, qu’il me paraissait impossible de revenir en arrière désormais. En nageant, j’avais fait de nouvelles conquêtes, j’avais pénétré les contrées les plus reculées de mon âme, j’avais tracé des sillons, creusé des tranchées, remonté un fil, une pensée que je relançais au fur et à mesure de ma progression, tel un crochet que l’on jette devant soi avant de le lancer et le reprendre à nouveau.

Anomalie, Julie Peyr, Editions Equateurs, 2018.

Techno Freaks

Avec ce roman, découvrez l’Underground de Berlin, la capitale du « Nightclubbing »…

L’habit ne fait pas le moine. Pour le motif « délit de couverture », il est évident que je n’aurais jamais acheté ce roman, son design contrastant fort avec mon feed fleuri de jeune maman. Mais le Serpent à Plumes me l’a recommandé et je l’ai lu sans m’ennuyer une seule seconde. Au contraire ! J’ai pénétré cet univers électrique avec avidité, curieuse de ce monde inconnu et que je ne connaîtrai sans doute jamais, car à moins d’un grand malentendu je pense que je n’irai jamais sniffer de la kétamine dans les boites berlinoises…

Pendant trois jours, du vendredi ou lundi matin, plusieurs français expatriés à Berlin vont faire ce qu’ils surnomment « le marathon de la drogue » : tenir sans dormir en dosant savamment leurs différentes substances afin de danser sans s’arrêter sur de l’électro. Enchaîner les lieux de la défonce, les boites gay, acheter, revendre, passer des heures aux toilettes. Oui, bien sûr, c’est glauque mais c’est traité avec un certain détachement, voire une réelle poésie. 

Prenez Goldie par exemple, tatouée et cernée, elle est performeuse, ses idéaux sont bien différents des vôtres, mais dans ce milieu, elle est infiniment respectée, notamment pour ses « suspensions ». Oui elle s’est fait suspendre par des câbles attachés à ses piercings.

Dorian regarde Goldie. Son regard dur élégamment souligné de cernes bleutés. Les veines saillantes qui courent sous sa peau ambrée. Les cicatrices sur son avant-bras, coups de rasoirs d’une adolescente en détresse. Sa peau sans une once de graisse qui recouvre des muscles nerveux. Un corps de junkie, magnifiquement ciselé par des années de défonce et de danses effrénées. Comme le sien.

Goldie rencontre Dorian, et dans leurs yeux, des serpents. Ils sont frères d’âme. C’est la Kétamine qui lui souffle ça. C’est la maîtresse absolue, ils en sniffent entre deux prises de GBL. La K leur permettent de pénétrer la musique, de la ressentir vraiment au plus profond d’eux-mêmes.

D’autres personnages gravitent autour d’eux, des queer, des toxicos en tout genres. Les murs suintent les maladies et le VIH.

Comment finiront-ils à l’issue de ces trois jours ? Accèderont-ils un jour à la transcendance ? À y bien réfléchir, leurs idéaux répondent à une certaine logique.

Bien sûr, n’attendez pas un récit lumineux, tout n’est qu’auto-destruction, mais pour ma part je l’ai trouvé assez passionnant et bien mené si le sujet vous tente !

Extrait choisi

« Enfin, ils sont à l’intérieur du Berghain. Ils déposent leurs vestes et leurs sacs au vestiaire. Opale a souvent l’impression d’y déposer son âme aussi. Elle la récupérera en sortant, avec le reste. »

Le signe astrologique du roman

S’il y a bien quelque chose de surprenant dans ce roman, c’est la certaine « ambition illusoire » de nos personnages. Poursuivant un idéal, une philosophie, l’esthétisme junkie répond à une quête infinie de soi même. Le sagittaire est cet éternel troubadour, excessif derrière ses airs sages, et toujours à la conquête de plus. Il partage un sens exacerbé de l’hédonisme grâce /à cause de Jupiter, qu’il partage avec le Poissons. L’idéal ne sera jamais atteint, mais toute la vie recherché.

Désintégration

« Je ne sais plus quand l’été a cessé d’être immense. (…) Je ne sais plus quand les raisons pour lesquelles je fais ce que je fais ont commencé à me paraître obscures, liquides, alternativement fuyantes et effrayantes. Je ne sais plus quand j’ai cessé de mettre toute ma colère ainsi que ma rage et ma frustration dans le labeur difficile, éprouvant et jamais terminé de la construction de moi-même. »

Pour ses 18 ans, elle laisse un inconnu lui faire l’amour dans la paille. Elle s’ennuyait, ses autres camarades ne l’intéressaient pas, elle s’est toujours sentie si différente.

Et puis elle s’envole à Paris commencer ses études. À Paris, elle opte pour la collocation. Entourée de jeunes bourgeois, très vite elle réalise qu’ils ne parlent pas le même langage. Elle est toujours à côté, ne comprend pas leurs paroles derrière leur assurance affichée. Elle n’a pas les mêmes habits, pas les mêmes références, n’est jamais partie en vacances. 

La honte est là, depuis toujours, mais elle fait avec. 

Comment faire autrement. Elle rentre dans sa chambre, écrit. Elle étudie, enchaîne les petits boulots pour subsister, caissière, hôtesse, elle les cumule frénétiquement, et puis dès qu’elle a le temps, elle écrit. Car s’il y a bien une chose qu’elle veut, c’est écrire. Ecrire, écrire, écrire, le seul et unique objectif.

« Écrire était juste une denrée qui m’était essentielle parce que la littérature, la fiction, étaient les seules langues que je captais vraiment. Je voyais la possibilité d’être lue comme la seule que j’aurais de communiquer avec les autres, mon unique chance de me faire comprendre, d’être vue par eux. Il fallait que ça arrive, je n’avais pas le choix. »

Elle fait une pause, elle parle de l’homme-fleur entre les chapitres. Celui qui d’entrée de jeu lui a dit qu’elle était vulgaire. Il lui a donné rendez-vous au restaurant. Il a lu son roman, il est producteur, il est aussi très beau. L’homme-fleur devient le fil rouge d’un certain présent, de la désintégration elle-même, de cet état de pause charnelle à laquelle elle s’est résignée. Elle n’a plus la force pour un homme comme ça.

« L’homme-fleur me fixe.  (…) Il annonce qu’il va me poser des questions, plein, c’est ce qu’il énonce, voilà ce qu’il répète et s’apprête à faire avec moi alors il me prévient. Je déglutis. » 

Elle revient au passé, ce qui l’a amenée à cet état chaotique. La collocation de l’époque  devient un lieu de silence et d’incompréhension, de flottement avant de changer enfin de vie. Et puis Martin, un garçon avec qui elle flirtait, découvre sa misère et sa robe Jenyfer en boite de nuit. Soudainement, depuis son coin VIP, il fait semblant de ne plus la reconnaître. Et puis son manuscrit est refusé. Et puis ses études n’ont servi à rien, sans réseau elle ne trouve pas de job dans le milieu littéraire.

La honte se tape l’incruste. La vie et ses origines s’obstinent à lui mettre des bâtons dans les roues. Pourtant elle s’accroche : nouvel amoureux, nouvel appartement, nouveau smic chez Celio. La vie d’adulte mais une vie de miséreux, comment tenir avec vingt euros pour la semaine ?

Alors elle arrive, insidieusement. D’abord par la porte du désespoir, jusqu’à devenir permanente et insupportable… la haine.

La haine des autres, de tous ceux qui ont toujours eu tout cuit dans la main. La haine des bobos des bourgeois, de tous ceux qui réussissent sans se battre, de tous ceux qui l’ont toujours méprisée, quand elle était derrière sa caisse. La haine, partout, tout le temps. Ce livre est la naissance de la haine par la honte.

Désintégration, déf : disparition, destruction complète. Ce qui découle de cette haine c’est la disparition de son enveloppe charnelle, de son désir, de l’Eros. Au corps se substitue alors une âme pure qui jamais ne se résignera, qui jamais ne visera moins haut que ce qu’elle s’était fixé. Pareil pour l’amour. Elle attendra, elle ne prendra que l’homme qui la mérite, et elle saura le reconnaître. En témoigne cet appel à l’homme de ses rêves dont j’ai adoré l’extrait ci-dessous, c’est une superbe déclaration d’amour à celui qu’elle n’a pas encore rencontré, on dirait une chanson de rap. « Un garçon-continent avec de la mémoire » … sublime.

 

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Mon avis

Un troisième roman extrêmement abouti et à l’écriture superbe. J’ai aimé cet enchaînement et la façon dont la honte sociale a été traitée, j’aime quand la littérature mélange aussi bien la fiction qu’Emmanuelle Richard, virtuose du style et du genre. J’ai dégusté ce livre comme un bonbon, il vient se placer dans mes grands coups de coeur de cette rentrée. 

Le signe astrologique du roman

Capricorne. D’une tenacité et d’une ambition démesurée, le capricorne peut très bien  être froid en apparence, et très chaleureux dans l’intimité. Il ne vous cédera rien, restera entier, intègre à ses idées et fidèle à ses objectifs, dût-il en mourir de froid et de faim. Le natif est un guerrier !