Prodiges et Miracles

On leur a livré le cheval un lundi. Une superbe jument blanche, taillée pour la course.

Dans leur ferme de l’Indiana, le grand-père et son petit-fils élèvent des poulets dans la plus grande misère. Cette erreur de livraison semble venir du ciel, la Providence vient modifier leur destin.

Très vite, cela fait jaser, des voisins en entendent parler, proposent au grand père de la faire courir. Elle remporte la course.

« Le cheval avala la piste d’un bon dans un flou fantasmagorique, rien qu’une blancheur inébranlable, une écume, la robe brillante, fonçant telle une locomotive faite de muscles. L’écho des sabots de la jument contre la terre aride retentissait comme le tonnerre, les sabots heurtant le sol avec cette prodigieuse force explosive si particulière, le son des chevaux qui cavalent à nul autre pareil, un son évoquant un infatigable mouvement, la joie, une échappatoire au passé, au présent, à l’incertitude de l’avenir. À la voir courir, le grand-père entendit dans le martèlement de ses sabots sur la terre dure son propre pouls, son cœur lancé à toute vitesse vers sa propre fin. »

Grand-père et petit fils pressentent dans ce miracle le début d’une nouvelle vie. Mais seront-ils à la hauteur d’une telle beauté tant convoitée ?

Les crapules abondent, et très vite, le roman se transforme en une course poursuite à travers le Middle West, les liens entre le grand père et son petit fils se resserrent, ils courent après le cheval et leurs rêves. La jument blanche est l’allégorie de leur vie fantasmée, d’une épouse défunte ou encore d’une mère partie. Elle est l’idée de la liberté aussi.

C’est très noir, c’est cruel et c’est infiniment poétique. Je sors de ce roman très émue, j’ai eu l’impression de voler avec cette jument. Superbe livre, après le Blues de la Harpie je suis décidément fan de Joe Meno… merci aux @agulloeditions pour cette magnifique découverte.

Ásta

Enveloppez-vous du froid islandais et de ce roman à la mélancolie infinie…

Vous entrerez avec prudence dans sa déconstruction structurée et ses thèmes universels.

Ásta, comme sa mère avant elle, une jeune femme très belle, faisait partie de celles dont la promesse d’amour n’avait pas été tenue par la vie.

Ásta voyait grand, la vie et son monde étaient seulement bien trop étroits pour elles.

Vous découvrirez cette famille islandaise, que l’on suit sur deux générations, Sigvaldi le père, étendu là sur le trottoir, tombé d’une échelle, à attendre que la mort l’emporte loin de sa culpabilité. Il est en quelque sorte le centre temporel du livre.

Car ce roman met sciemment à mal nos repères chronologiques, pour mieux nous imprégner du message de vacuité de l’existence. Il m’a rappelé cette théorie d’Einstein: que le temps n’existe pas, l’homme l’a en fait inventé, tout est déjà prédéfini et écrit à l’avance, notre frise chronologique n’est animée que par notre perception aléatoire des choses, et que la conception d’Ásta jouxte pertinemment la mort de son père, de son amour Josef ou encore la folie de sa mère. Que nous ne sommes pas grand chose sans la poésie, à laquelle nous devons notre salut.

Lisez Ásta, vous serez déroutés mais vous vous en souviendrez…

À son image

De nos vies ou de nos images, quel est le plus éphémère ?

Dès le début du roman, Antonia meurt sur une petite route de Calvi. Elle disparaît de la vie comme un objet disparaît du décor, aussi simple et rapide que d’appuyer sur un bouton d’appareil photo.

Son parrain est son oncle, il est aussi prêtre de profession, et accepte d’officier pour les obsèques de sa nièce. Il y met même tout son coeur, toute la subjectivité qu’il ne devrait pas. Pour elle, il veut quelque chose de très long, de très solennel, et pendant cette interminable cérémonie, durant laquelle les gens suffoquent, à l’étroit dans cette église, il revient sur le parcours d’Antonia.

Comment, lorsqu’elle était petite, il lui a offert son premier appareil photo. Comment c’en est devenu une passion, une obsession. Comment elle captait des moments éphémères, des regards, des mouvements, comment elle a rencontré son premier amour, un certain Pascal B, passionné, engagé, toxique aussi. Le FNLC, le militantisme, la prison, en boucle : Antonia ne tenait plus. Son journal ne voulait pas de ses photos d’art, son patron voulait un plan large, des gens qui posent, contents de se voir dans leur quotidien préféré. Antonia passait à coté de sa vocation. Alors elle a rassemblé ses économies, et est partie sur le terrain, en ex-Yougoslavie, se frotter à la guerre, et à la mort. Car pulsions de vie et de mort ne sont jamais si éloignées l’une de l’autre.

Un très beau roman, une écriture pleine de poésie et de dramaturgie, mélangeant plusieurs thèmes bien accordés, une construction habile du récit, des paysages changeants… un beau roman de cette rentrée, sur notre éphémère liberté.

« Car il n’y avait au fond que deux catégories de photos professionnelles, celles qui n’auraient pas dû exister et celles qui méritaient de disparaître, si bien que l’existence de la photographie était évidemment injustifiable. »