État d’Ivresse, Denis Michelis

Le sujet me tentait énormément, mais je ne pensais pas que ce livre me plairait autant. Un roman caustique et bouleversant que je vous recommande.

C’est l’histoire d’une mère prise au piège de l’alcoolisme, vivant seule avec son fils Tristan, qui, désespéré ne sait plus quoi faire pour cacher les bouteilles d’alcool et empêcher sa génitrice de se tuer à petit feu.

J’ai débuté ce livre pleine d’empathie pour la narratrice, car la grossesse me place dans la même situation : privée d’ivresse par mon enfant. Le ton était léger, sarcastique, une mère qui boit trop, c’est attachant. Puis petit à petit, on sombre avec elle, dans sa démence, dans son perpétuel Délirium Tremens, son manque, son raisonnement insensé et burlesque, on comprend l’engrenage infernal de l’addiction et son inévitable issue. 

Tristan est adolescent, lorsqu’il part au lycée le matin, il trouve sa mère sur le canapé car elle n’a pas réussi à se coucher la veille. Le soir, elle est ivre et toujours en robe de chambre du matin. Elle dissimule le Pouilly-Fumé dans des bouteilles de lait vides, emprunte la voiture de sa voisine pour aller se réapprovisionner en inventant des mensonges grotesques. De mari il n’y en a plus, il est parti prendre le large, elle préfère dire qu’il est « en congrès », elle parle toute seule et s’invente un monde, plus confortable, plus vivable. Quant à son job de journaliste, elle repousse sans cesse les échéances des ses articles, ne répond plus à son rédacteur en chef. 

C’est un cercle vicieux : pour déconnecter de la violence du monde, elle boit, et plus elle boit, plus l’alcool la déconnecte réellement de ses responsabilités. Elle habite une maison perdue à l’orée de la forêt, aussi embrumée que ses pensées. Elle en veut à tous ces gens libres, qui ont encore leur permis, elle en veut à ce fils qui la raisonne, qui l’empêche de sombrer et de se noyer dans son bain et qui malgré sa souffrance est toujours là pour la ramener à la vie et la coucher dans son lit. Ce fils qui n’en peut plus, qui voudrait parfois changer de mère, ne sait plus comment s’y prendre avec cette femme qui l’insulte et déverse sur lui sa détresse et sa paranoïa.

Très subtil, tout en finesse, Etat d’ivresse est un roman sombre mais pas glauque, un huit-clos bouleversant entre une mère et son fils, le sujet ne pouvait être mieux traité que de la façon dont Denis Michelis l’a fait, du grand Art. Et de fait, ce roman délivre un message important sur l’alcool, son addiction, et son accès libre-service. Sevrage immédiat !

À la maison, tu feras bonne figure auprès de ton mari et de ton fils, tu planteras des dahlias pompom dans le jardin, et on te verra parfois boire le thé en compagnie de ta voisine, dans sa véranda baignée de lumière. Tout finira bien, sois en paix. Tu crois ?

On dit que l’espoir fait vivre, alors que c’est tout le contraire. L’espoir nous épuise, il nous ronge de l’intérieur, à cause de lui sans cesse nous scrutons l’obscurité à la recherche de la lumière, nous tendons les mains, nous crions à l’aide. Arrête.

La vengeance du loup

Ayant un excellent souvenir du « Journal d’une femme perdue » publié en 2009, histoire d’un amour déçu au style infiniment poétique, j’avais hâte de lire le nouveau livre de PPDA. 

«La Vengeance du loup » est une grande fresque familiale reliant trois générations d’hommes, dans un contexte politico-médiatique. L’histoire débute avec Charles, jeune homme ayant perdu sa mère à douze ans et ambitionnant de devenir président de la République (rien de moins). Avant de mourir, sa mère lui confie un secret d’une grande ampleur, son père biologique est en fait un comédien célébre, Jean-Baptiste d’Orgel. Charles décide alors de le rencontrer, et ainsi de se confronter au destin tragique de ses ancêtres. Car Jean-Baptiste remonte le fil, et conte ses origines à Charles : son père Guillaume, né à Alger, est tombé amoureux d’une jeune femme arabe, Amina. Mais les drames, la politique et la soif de vengeance ont ruiné la vie des jeunes tourtereaux. Comme les schémas se répètent et que les destins se transmettent, Charles a sans le vouloir récupéré une histoire à finir et une carrière à accomplir. Y parviendra-t-il ?

Une fiction hautement romanesque, s’inspirant de personnes politiques réelles. J’ai été très emportée par les trois quarts du récit, cette histoire d’amour se déroulant entre Paris, Alger puis Marseille, mais beaucoup moins par la dernière partie, où il est question de complots politiques et de cancans médiatiques qui ne m’intéressent pas et qui ne font pas bon ménage selon moi avec la littérature, ôtant toute poésie et lyrisme éventuel. Tant qu’à aller au bout des choses, j’ai enquêté après ma lecture sur l’identité du jeune Charles, (directeur adjoint de cabinet de l’Elysée sous Sarkozy, 30 ans à l’époque, si quelqu’un peut m’aider) mais il se peut que cela soit aussi fictif. Ballottée entre fiction réussie puis dissimulée, je n’ai donc rien appris sur les personnages politiques actuels et j’ai terminée ma lecture perplexe, m’interrogeant sur le projet global du roman qui, par conséquent, a dû m’échapper. Un roman tourbillonnant mais pouvant laisser quelques lecteurs sur le côté de la route.

Éric-Emmanuel et l’oeuvre prolifique : rencontre

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À l’occasion de la sortie de « Félix et la source invisible », les Éditions Albin Michel et Mickaël Palvin ont organisé mardi 15 janvier 2019 un déjeuner à La Rotonde réunissant l’auteur Eric-Emmanuel Schmitt et quatre blogueuses, Carnet Parisien, Squirelito, Mademoiselle Lit et moi. Au menu : un homme d’une générosité et d’une sensibilité hors du commun, deux heures d’échanges passionnants.

Dans ce dernier roman, il est question de Félix, un petit garçon parisien de 12 ans, désemparé par la dépression soudaine de sa mère. Ils forment une famille monoparentale et sont d’origine africaine. Charles appelle un oncle sénégalais à la rescousse, mais le pronostic est sans appel : sa mère est morte, elle est dépossédée de son âme. Félix, courageux et responsable, entreprendra un long voyage pour redonner à sa mère le goût de vivre. Un roman d’une grande finesse que j’ai beaucoup apprécié, flirtant avec la spiritualité, et faisant partie du « cycle de l’invisible ». Débordant de questions à ce sujet, j’avais hâte de rencontrer l’auteur…

…Car ce qu’Eric-Emmanuel ne sait pas, c’est que notre histoire avait plutôt mal commencé. Je venais d’avoir 18 ans quand mon petit ami, avec qui je sortais depuis une semaine, m’a offert pour la Saint Valentin « Oscar et la Dame rose ». Ce livre emprunté à la bibliothèque l’avait tellement ému qu’il voulait absolument le relire. Pour lui, me l’offrir était le moyen le plus économique et sûr de nous faire plaisir simultanément. Aujourd’hui, j’y verrais comme une approche romantique, lire un livre ensemble, nos mots s’entrelaçant, mais à l’époque, l’affront de la non-exclusivité de ce cadeau piquait mon orgueil. Ce cadeau lui était destiné, pourquoi ne se l’offrait-il pas ? Pourquoi profitait-il de la première occasion de me gâter pour tout gâcher ? J’ai interprété son désir de partage pour de la mesquinerie. Hautaine, je lui ai rétorqué qu’il n’avait qu’à le relire tout de suite. Ravi, il est rentré chez lui le livre sous le bras. J’ai passé la soirée de Saint Valentin seule, sans pétales de rose jonchant mon studio, nourrissant une peine immense, traumatisée par la double absence du petit copain et de son cadeau. Inutile de préciser que par la suite, aveuglée par la rancune, le personnage d’Oscar ne m’a pas touchée comme il aurait dû. La piqûre de rappel à chacune des sorties d’un livre d’Eric-Emmanuel ne forçait pas l’achat. Comment sortir des méandres injustes de cette rencontre ratée ? Heureusement, Albin Michel est là. L’envoi de Félix et la source invisible puis le déjeuner organisé avec son auteur m’ont enfin permis, quatorze ans plus tard, de redécouvrir ce génie inclassable.

La première chose qu’il faut savoir sur Eric-Emmanuel Schmitt, c’est la fertilité de son oeuvre et de son inconscient. Il la qualifie « d’enfantement perpétuel ». Les personnages fleurissent sans discontinuer, il faut presque les freiner, les empêcher, son imagination déborde et la source est intarissable. 

« J’écris des histoires par milliers dans ma tête, qui n’attendent qu’à être couchées sur le papier. Je n’ai jamais l’angoisse de la page blanche. Je peux écrire partout, même s’il y a du bruit ou des petits enfants qui jouent. La plupart du temps, je me retiens. D’ailleurs je ne dis jamais je vais écrire, je dis je vais m’asseoir. »

L’écrivain écrit d’un jet, « comme un artiste », puis il se corrige, il polit les mots par mille gestes, « tel un artisan ». Féru de spiritualité, son dernier roman explore  l’animisme, la faculté de donner une âme aux objets ou aux éléments naturels. 

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Soudain, à ce moment du déjeuner, le nuage de mots « Imagination, empathie, sensibilité, humanisme, spiritualité » passe devant mes yeux et un voyant s’allume : c’est l’exacte définition d’un caractère neptunien : Eric-Emmanuel Schmitt doit forcément être Poissons. Je profite de l’intervention du serveur pour regarder son thème astral sur Google. Le mois de mars s’affiche, bingo… puis le numéro 28. Non, 28 mars, bélier. Perdu, à 5 jours près. Les autres données ne sont pas meilleures, Lune en bélier, Ascendant capricorne. Aïe. Je n’aime pas du tout quand l’astrologie me résiste et que je donne raison aux milliards de sceptiques présents sur terre. Je clique sur son thème et le décrypte à la dérobée en mangeant une olive. Soudain, mon coeur s’accélère, j’ai ma réponse, cet homme généreux, jovial et intuitif se décrivant lui-même comme un caméléon, a une Neptune angulaire à son Milieu du Ciel, ce qui la classe directement dans la case des planètes dominantes. Alleluïa ! Je savoure cette victoire humblement dans ma tête et mon échappée ésotérique se poursuit à table par une discussion sur l’invisible.

Selon Eric-Emmanuel Schmitt, il y a deux animismes : 

  • L’animisme spontané, que l’on expérimente enfant, par exemple en se heurtant à une chaise,  l’enfant en colère tape/insulte la chaise. De cet aspect puéril découle plus tard :
  • L’animisme civilisé : c’est lorsque la vision du monde double le visible, par exemple lorsqu’on cherche une âme derrière un arbre, ou que l’on décide que les morts ne sont pas morts.

« Cette volonté de comprendre l’animisme est venue de l’envie de développer mon empathie, d’élargir ma vision du monde. J’ai beaucoup lu sur le sujet, et une fois que j’ai réussi à accepter l’irrationnel, j’ai compris que la vie est beaucoup plus belle avec l’imagination. »

Dans le roman, le personnage de Papa Loum, le sorcier africain, illustre cet aspect spirituel : il travaille dans la fonction symbolique, à l’aide de grigris, il guérit l’âme. Il explique que l’on pourrait très bien se passer de potions et d’objets, mais que l’on a besoin de se fixer dessus dans un premier temps.

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Félix et la source invisible, c’est la quête d’un absolu et d’une nécessité de dépossession : aussi bien au niveau matériel, (le bar de la maman de Félix qu’elle ne peut racheter) et physique (l’enfant qu’est Félix doit se résoudre à partager sa mère). Quand à prime abord, le roman ressemble à un récit d’enfance, il délivre in fine un message écologique, glissant de la France à l’Afrique. Il souligne le contraste frappant entre le pays dit riche (Paris) pourtant dénué de nature et d’humanité, et le Sénégal, pays dit pauvre et apportant tellement plus aux personnages du roman. Le passage ci-dessous est celui qui m’a sans doute le plus émue, je vous laisse sur ces mots magnifiques et je vous enjoins à le lire à haute voix. Beauté !

Paris est mangé par le néant. Les arbres ont pris la couleur du bitume, le bitume a pris la couleur des pierres, les pierres ont pris la couleur de l’ennui. La terre a été trop décrottée, trop remuée, trop aseptisée, trop javellisée, elle est devenue stérile, elle étouffe sous les pavés et l’asphalte. Dans les fentes des trottoirs, il n’y a plus d’espace pour que l’humus respire, pas un joint de mousse, seulement de la crasse. Le vent ne circule plus, il a été arrêté par les murs ; au Sénégal, il enfle, il siffle, il râle ; ici, on l’a fichu en prison. Comment subsister dans cette atmosphère policée, privée de canicule, d’oiseaux sauvages, de félins assoiffés, d’insectes opiniâtres, de frayeur devant les esprits de la nuit? Sans vénération et terreur du soleil? Sans attente de la pluie? Sans craindre le village contigu ? Où est le guépard? Où est la fournaise? Où se tapissent les démons? Où surgissent les génies ? 

 

Le matin est un tigre

Le chardon, c’est cette fleur piquante qui pousse dans le thorax de Billie, cette jeune fille de 14 ans à la maladie mystérieuse. Alma, sa mère, en est persuadée, cette plante la dévore et l’empêche de vivre. Comment vivre avec cette plante qui vous étouffe de l’intérieur ?

Le sujet est très fort. Ce livre parle du lien émotionnel entre une mère et sa fille, du poids de l’inconscient qui se partage et se transmet, et de la culpabilité qui en découle. 

« Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, Billie sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »

Car Alma porte des valises imaginaires sur lesquelles sont écrites « Je ne fais plus l’amour », « Ma fille est hospitalisée ». Ces valises pèsent dans sa vie et chaque matin est un tigre, « qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge ».

Chaque jour sa fille Billie est de plus en plus mal. Malgré l’hospitalisation, malgré les traitements, Billie dépérit à vue d’oeil, et au fond d’elle, Alma sait qu’elle en est la seule responsable. Alma est une femme infiniment mélancolique, elle discute avec le tigre, le chat roux là-bas sur la terrasse, et surtout Chicago May, l’héroïne du roman qu’elle est en train de lire. Alma ne sait pas trop comment elle a pu en arriver là, dans sa vie, à cet état de vulnérabilité si intense. Ce qu’elle sait c’est que les médecins se trompent, Billie n’a pas une tumeur aux poumons, mais bien un véritable chardon. La poésie, les plantes, le voyage et l’éloignementvpourront peut-être guérir sa fille.

Le bijou de la rentrée, entre roman, conte et poésie, que je vous conseille pour son originalité, sa plume enchantée. Voici un roman qui n’imite personne, dont la musique est neuve et qui j’espère vous plaira autant que moi.

Extrait choisi

Alors qu’Alma s’étend sur le lit, elle ne voit pas la biche s’approcher de la fenêtre. Immobile, son pelage crème fume légèrement dans l’obscurité. Son odeur poisseuse de sang, de musc et d’herbes embaume la nuit. Écrasant de ses sabots hésitants un bouquet de chardons, la biche contemple la scène de ses grands yeux doux. Alma dort enfin, dans la chambre de pénombre et de braise.

Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern, Chronique et interview

Sur la plage abandonnée… Oui ce livre m’a donné envie d’écouter La Madrague de Brigitte Bardot, et de passer mes prochaines vacances d’été sur la pointe finistérienne. 

Au programme de cette jeunesse en fuite ? Le narrateur part en Bretagne, chez ses parents, accompagné de sa fille Louise et l’une de ses copines. Son objectif ? Renouer avec ses quinze ans, lorsque son père est parti à la guerre du Golfe en tant que médecin militaire et relire les lettres de l’époque. Il semblerait que l’équilibre familial a été bouleversé lors de cette période, sans que la famille en prenne conscience. Quel adolescent était-il ?

C’est le moment de fouiller le passé et revivre les sensations d’autrefois, de se remémorer les premières copines et les premiers émois musicaux.

Emprunt d’une mélancolie et d’une fausse nonchalance, ce livre est un roman d’ambiance et générationnel. L’auteur est le poète, le penseur, l’observateur du passé et du présent à la fois. Un dandy prônant une vie douce et artistique, embrumée de volutes inspirantes et de réminiscences. Petit à petit, le récit bascule vers une déclaration d’amour au paternel, un hommage à ce père qui a souffert de l’éloignement et de la violence de cette drôle de guerre. Un portrait ultra-touchant d’un homme élégant, intelligent, gardant pour lui peines et souffrance, et qui aura su respecter les choix de son fils sans jamais le juger.

La guerre du Golfe. Pendant des années je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite, Louise, Mado, ma vie de patachon.

 

Interview de l’auteur

Bonjour Arnaud Le Guern. Tout d’abord, pourriez-vous me dire quelques mots à propos de la genèse de ce livre?

Comme pour chacun de mes livres, ça commence par des phrases griffonnées dans mes carnets. Des idées, des bouts de chapitre, des souvenirs, des dialogues, des choses vues, vécues, entendues, des scènes de plage. Tout ceci, au fil des mois, prend une certaine forme. Et si « Quel jour était-ce ? Une nuit. » était un bon début ? Ou alors : « Mon père a perdu sa chienne : Tess. » ? C’est le moment, alors, de plonger au fond de la mine des mots et de me retrouver, entre un hiver lointain et un été d’aujourd’hui, à la pointe finistérienne …

Dans ce nouveau roman où vous évoquez votre vie familiale à quinze ans, on retrouve l’ambiance estivale qui vous est chère, propice à la rétrospection. Pourquoi, selon vous, relie-t-on la jeunesse aux vacances ? Symbole, ambiance, premiers émois..?

Je ne sais pas si je relie vacances et jeunesse. Ce qui m’est « chair », c’est « l’esprit d’enfance », qu’évoquait Bernanos, un esprit que l’on perd trop facilement. Voilà notre drame à tous. L’esprit d’enfance, avec son insouciance, est devenu personna non grata. Et j’avoue que j’ai du mal avec cet état de fait. J’oppose donc ma légèreté à la lourdeur des jours. Je dois être un éternel vieil enfant qui, toujours, veut n’en faire à sa fête. Surtout quand les fêtes, avec les années, se teintent de mélancolie. Ce sont souvent les meilleures. Et l’été est la meilleure des saisons pour improviser, en espadrilles, de telles parties de plaisir. Les vacances d’été sont à un temps suspendu. Où les étoffes sont légères, les peaux bronzées et, ce qui ne gâte rien, les filles en bikini. Les vacances d’été : mon point d’ancrage pour regarder derrière moi, fuguer vers d’autres époques, laisser les mots infuser. 

Puis vous vous intéressez à un évènement beaucoup moins léger, la Guerre du Golfe en 1991 que votre père a bien connu puisqu’il s’est rendu au Koweït en tant que médecin militaire. Vous écrivez que « La guerre du Golfe a allumé la mèche de Daech et attentats récents ». Cela est très intéressant. Pouvez-vous développer brièvement pour ceux qui n’ont pas connu cette période ?

Depuis l’invasion par l’Irak du Koweït le 2 août 1990, Saddam Hussein était devenu, pour les Etats-Unis et leurs alliés, l’homme à abattre. Il a fallu deux guerres, en 1991 puis en 2003, pour le destituer puis le capturer avant qu’il soit condamné à mort et exécuté (en 2006). Pour beaucoup d’Irakiens, dont le pays a été ravagé, ça a été vécu comme une humiliation. Al Qaida, d’abord, puis Daech ont prospéré – et ruminé leur vengeance contre l’Occident – sur les ruines de cet Irak. Le résultat, aujourd’hui :  le gros des troupes dirigeantes de l’Etat Islamique est composé d’anciens officiers de l’armée irakienne de Saddam et d’ex membres du Parti Baas (parti d’Hussein). 

En 1991 la vie semblait plus légère, le livre regorge de références et de souvenirs. Je me demande si c’est cette époque ou la jeunesse qui vous manque ? Car vous n’êtes pourtant pas très vieux 😉

Ahaha … Quand on écrit, on est jeune longtemps. Récemment, dans un papier consacré à un de mes livres, le journaliste me présentait comme un « jeune écrivain ». Ca a beaucoup fait rire ma mère ! Il y a cette phrase, de Philippe Muray, que j’aime bien : « Ce n’était pas mieux avant, c’était mieux toujours. » Alors, oui, je peux être nostalgique d’un temps où les volutes étaient partout en liberté, où les comédies françaises étaient scénarisées par Jean-Loup Dabadie, où la fête n’était pas cantonnée à des fans-zone, où Roger Vadim et Françoise Sagan étaient encore vivants, où facebook ne censurait pas les seins de Mireille Darc photographiée par Francis Giacobetti. Entre autres. Mais, en 1991, ni Elizabeth Lail (héroïne de You) ni Benedetta Porcaroli ou Alice Pagani (héroïnes de Baby) n’étaient nées. Ma nostalgie a donc ses limites. Il est hors de question qu’elle me prive des jeunes actrices que j’ai plaisir, aujourd’hui, à admirer 🙂 !

Ce livre, c’est aussi et surtout un magnifique portrait de votre père. Lui rendre hommage, en quoi cela était-il nécessaire pour vous, pour lui ?

Je dois à mon père la Bretagne, qui est le territoire de mon enfance, de mon adolescence, mon port d’attache. Il était normal qu’il soit le héros de mon roman breton. Et puis ça m’intéressait d’essayer de comprendre comment un médecin militaire, anesthésiste-réanimateur, général, a pu donner naissance au gandin à la vie de patachon que je suis :)!

Que ce soient vos romans ou ceux que vous éditez, une grande mélancolie, une vie d’artiste douce et poétique se dégagent de ces écrits. Cette ligne éditoriale est-elle importante pour vous ? 

N’ayant aucune imagination, j’écris (et j’édite) tel que je suis, vis et ressens. Pour le meilleur et pour le pire. Autrement, je m’ennuie. Et ce n’est pas cet ennui, délicat, propice aux flâneries. Au contraire, c’est l’ennui que provoque notre monde plombé dans lequel il est parfois difficile de vivre. Cet ennui qui ressemble à des dépressions au dessus de nos jardins intimes. Pour maintenir à distance cette lourdeur, j’essaie de prolonger, ou de réinventer à ma guise, un certain état d’esprit où plaisir, mélancolie rieuse et douceur des choses de la vie se mêlent. En littérature, ça implique plutôt un recueil de nouvelles d’Eric Neuhoff qu’un feel-good book poussant mémé dans les orties. ll y a pire programme, non ?

Avez vous d’autres projets en cours ?

Très tranquillement, mes carnets de nouveau se noircissent … Mais je ne sais pas encore avec quelle histoire, quels personnages, je passerai un an, deux, et plus si affinités.

Merci cher Arnaud d’avoir pris le temps de me répondre !