Un monde nouveau de Anne Akrich

Un brin futuriste, caustique et audacieux, je finis à l’instant le 4ème roman d’Anne Akrich. Amateur de belle plume et d’humour grinçant ? Ne passez pas à côté de cette auteure. Si cette femme à la voix suave est d’apparence discrète et douce, méfiez-vous, car ses personnages incisifs vont vous décaper.

C’est l’histoire de #InFutureWeBelieve, start-up française dont tous les termes sont en Anglais, parce que c’est moderne, parce que c’est le monde de l’entreprise d’aujourd’hui. Pandore est au centre du roman, elle est « Hapiness manager », elle s’assure que tous les employés (pardon « les collaborateurs »), se portent bien. Elles s’entretient avec eux quelques instants, les évalue et propose des solutions à leurs éventuelles difficultés.

Qui sont ces 13 collaborateurs ? Treize individualités en quête de sens et perdues dans leurs contradictions. Ils travaillent tous dans ce minuscule open-space parisien, et sont des écolos vegan contrariés rêvant de sauver et parcourir le monde. À l’instar de Farid, ingénieur informatique, dont la passion secrète est de débusquer les profils accro à Netflix et leur envoyer des courriers plein d’empathie pour les sortir de leur solitude extrême.
Ce livre est construit comme un réseau social : les personnages sont connectés entre eux à travers le roman, comme si en cliquant sur un chapitre vous accédiez au profil d’une personne de l’entreprise. Ce livre est une sorte de Linkedin papier.

Où nous conduira ce monde nouveau ? Cette génération qui veut tout plaquer pour renouer avec le vrai ? Une chose est sûre c’est que ce roman nous interroge et nous secoue, nous renvoie à nos portraits de petites solitudes déshumanisées, ultra-connectées et en quête de sens. Ce roman satirique est le reflet d’un courant de pensée dont Pandore en est la clé. Une fin parfaite.

« On croit avoir fait le tour de la bêtise humaine. Et pourtant, on est toujours surpris. Un jour, nous serons tous aspirés par les images et les écrans du monde. Un jour, les simulacres l’emporteront sur les modèles, les créatures auront dévoré leurs créateurs. »

Amour Propre

Quand Sylvie Le Bihan m’a proposé de m’envoyer son magnifique roman à la prose grandiose (autant rompre le suspense d’emblée), elle craignait que le sujet me rebute, qu’en tant que mère neuve et enceinte je m’insurge devant Giulia la narratrice, elle qui remet en question la maternité et « regrette avoir eu des enfants ».

Mais qui de mieux qu’une mère pour en comprendre une autre ? 

Giulia, c’est une mère abandonnée qui abandonne. Pas au même âge, pas dans les mêmes circonstances, cependant avec le même fil conducteur : Curzio Malaparte. De lui, on connaît surtout l’architecture de sa maison à Capri, source de mille inspirations et excuses de voyage. De lui toujours, sa mère a laissé et annoté le roman « La peau » avant d’abandonner Giulia lorsqu’elle avait huit mois.

C’est dans ces moments-là, ceux où je me sens happée par le vide, qu’une mère me manque, ne serait-ce que pour lui en vouloir de m’avoir ôté l’enfance qui m’aurait construite autrement. En partant, elle a fait de moi une mendiante, une pouilleuse et ma faim d’amour, trop visible derrière mon masque de femme libre, faisait fuir les hommes, tous les hommes, même ceux que je ne voulais pas vraiment.

Alors à son tour, un jour de septembre, Giulia craque soudainement, ses fils à peine majeurs ont pris une décision qui l’a anéantie, reflet de l’inutilité de toutes ces années passées auprès d’eux à les éduquer et leur offrir la meilleure vie possible. Elle attendait secrètement qu’ils quittent enfin le nid pour se retrouver elle-même. C’est pourtant ce qu’elle va faire, en fuyant Paris pour découvrir Capri. Giulia est professeure d’italien et un ami universitaire lui propose de séjourner dans la fameuse Casa Malaparte pour rédiger un livre sur l’auteur défunt. 

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Elle va enquêter sur Curzio et se rapprocher au plus près des souvenirs de celle qui lui a tant manquée, en nous offrant une réflexion sincère et moderne sur ce que pensent les mères depuis toujours. La dualité permanente entre la mère et la femme est au coeur du récit et traitée avec justesse sans aucun mauvais cliché. Jamais je n’ai lu de mère aussi aimante que cette héroïne. Je n’y vois aucun malaise, c’est juste la peur de mal les aimer qui prédomine à travers ses pensées, et non pas une démonstration d’égoïsme.

Quant au style et à la narration, l’humour inimitable de Sylvie parfois ressurgit, comme ce passage hilarant et tellement réaliste au parc avec trois enfants en bas âge, mais c’est surtout une écriture envoûtante et extrêmement aboutie qui défile à travers les pages. C’est un voyage introspectif et coloré, dont la destination est la quête de l’apaisement. À lire !

Note à l’auteure :

Chère Sylvie, j’ai regardé cette journée défiler devant des légos et le toboggan du square, les mots sur ton livre se bousculaient dans ma tête et j’attendais fébrilement d’être à ce soir, enfants couchés, pour célébrer la sortie de ce très beau roman. Etre mère OUI, mais pas quand les romans sortent un mercredi !

9782709664134-001-X