Les Os des filles, Line Papin

Histoire d’Os

Line Papin a vingt-trois ans et signe avec Les os des filles son troisième roman. Un livre bouleversant sur ses origines et son anorexie adolescente. Elle raconte sa grand-mère, sa mère, ses tantes, toutes ces « eaux » et tous ces « os », qui l’ont vu naître, une famille dont elle ne peut pas se passer et qui lui a tant manquée.

Tel un arbre déraciné, Line Papin a un jour été cette petite fille incapable de grandir hors de sa terre. Ayant vécu dix années de bonheur et d’insouciance à Hanoï, au Vietnam, et ce malgré la pauvreté du pays après l’embargo, c’est en s’installant en France que la vie a alors perdu tout son attrait. Longtemps, elle n’a pu poser les mots sur cette souffrance, le manque de sa terre nourricière, comme une véritable mère.

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Le récit commence comme un éblouissement. Entre les guerres et dans le plus total dénuement, trois petites filles naissent. Elles sont les filles de Ba, une femme forte et indépendante comme sa mère avant elle. Ba ne connaît pas sa date de naissance, mais elle offre à ses filles la meilleure éducation possible. Elles habitent un petit village que l’on rejoint par un seul pont sans arrêt détruit par les bombardements et reconstruit. Livrées à elles-même, la chaleur et la simplicité des choses leur infusent le goût de l’espoir et de la joie. Plus tard, elles s’installent avec leur père à Hanoï, capitale où elles deviendront de belles jeunes femmes aux cheveux noirs. La deuxième fille épouse un jour un jeune Français, le père de Line, qui s’adapte à la culture et aux exigences de sa belle-famille, dîner par terre, dormir à même le sol.

Line avait été un bébé surprise, mais sa grand-mère et sa nourrice l’adoraient, elle avait ses cousins et ses amis, elle était une petite fille heureuse. Et puis un jour, brutalement, il a fallu vivre en France. S’adapter à la grisaille, au froid, à la solitude des Parisiens. Apprendre à fermer la porte de chez soi. Quitter Hanoï, cette ville qu’elle aimait tant, c’était quitter l’amour, et donc la vie. Alors, à l’adolescence, elle a mené la guerre qu’elle n’avait pas connu : celle de son corps, centre de toutes les souffrances familiales, elle a cessé de manger et de sourire, pour devenir juste quelques os. Car la tradition au Vietnam, après un décès, est de récupérer les os pour les conserver. Après trois ans passés dans une tombe, les corps sont exhumés et l’on transvase les os du défunt dans un coffret plus petit. À cette époque, inconsciemment, Line aspirait alors à tenir dans ce coffret.

Combien de temps, de larmes et de voyages faudra-t-il entreprendre pour faire cesser cette guerre intérieure et aimer enfin les deux pays qui la constituent ?

Un récit bouleversant et une plume extraordinaire font de ce texte un grand moment de littérature.

Extraits

Je pense aux os, je pense aux bleus, je pense aux bombes, je pense aux grains de riz, je penses à toutes ces filles, cinq, sous ce toit de misère, je pense aux rires, je pense aux paroles, je pense aux ongles, aux dents, aux yeux, aux bras, aux coeurs, je pense aux cheveux noirs.

J’ai de la peine, maman, tellement de peine. Pourquoi a-t-on dû partir et quitter tous ceux qui m’aimaient ? C’est la question que je pose, comme un soupir. J’ai de la peine car ceux qui m’aimaient, je les aimais aussi. Pourquoi a-t-on dû couper, sous le pied de l’amour, toute l’herbe ?

Quelle étrangeté, peut-être, d’avoir donné la vie sans le vouloir, d’avoir laissé grandir, vu grandir, puis de voir mourir, ne pas vouloir laisser mourir, quelle étrangeté, peut-être, cette enfant qui ne veut plus vivre, s’échappe, se donne la mort contre la vie qu’on lui a donné.

Licorne de Nora Sandor : chronique et interview

SANDOR Nora COUV Licorne.jpgBonjour mes licornes, comment allez-vous aujourd’hui?🦄🦋🌈

Ce n’est pas moi qui vous parle, mais Maëla, alias missmaela98. Elle rêve de devenir une grande blogueuse beauté. Pour l’instant elle n’a que 24 followers, la fac de lettres ne l’intéresse pas et Kilian l’a quittée. Elle travaille chez Carrefour et sa colocataire Marilou passe ses journées à manger des bonbons. Mais Maëla a de grands idéaux, elle sait qu’on peut devenir quelqu’un grâce aux réseaux. Alors comme le scande Instagram «Rome ne s’est pas bâtie en un seul snap» au fond d’elle c’est une évidence: un jour, elle deviendra cette influenceuse adulée.

Le hasard va l’aider, car Mowgli, un célèbre rappeur, la désigne un soir comme figurante de son futur clip parmi les nombreux participants. Pour Maëla c’est la consécration. Ses abonnés montent en flèche. La marque TropBonne la démarche. Elle se doit d’honorer ses partenariats en achetant du matériel de pointe, caméra, fond vert et nouveau logiciel. Pour cela, elle contracte un crédit, puis un deuxième, puis un troisième. Elle va à Paris, rencontre Bodymax, un Youtubeur fitness aux millions de vues. Commence entre eux une idylle 2.0, un amour à coup de snaps et de baisers immortalisés par perche à selfie.

« Dans les yeux de BodyMax, elle voyait que leur amour était vrai, en lui prenant la main il lui avait dit : j’aimerais faire une vidéo YouTube avec toi. »

Pourtant, au moment d’accéder à la gloire, Maëla hésite, car au fond l’immense inutilité de son existence n’en finira jamais de la rattraper. Elle sait que tout est factice, et que son grand amour n’est autre que Mowgli, le rappeur, qui n’a jamais tenu sa promesse de clip à Lorient. Elle voudrait être son ours domestiqué, le fameux Baloo qui le suit partout dans ses concerts. Et si Maëla la licorne devenait Baloo?

Un premier roman incroyable sur notre époque, caustique et terrifiant, au style impeccable et au ton très enlevé que j’affectionne beaucoup.

De par les clichés des réseaux, Maëla représente cette héroïne désabusée et mélancolique, allégorie d’une génération inculte et inapte à la réalité. À lire..!! merci aux éditions Gallimard de si bien cerner mes goûts…;)

Extrait choisi

On lui servit une infusion de fleurs sauvages. Le séjour s’annonçait si instagrammable ; il y avait même des petits biscuits sur son lit, des bouteilles d’eau fraîche. Elle alla à la piscine en peignoir, excitée de porter le dernier bikini TropBonne.

Interview de l’auteure : Nora Sandor

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Bravo pour ce premier roman très actuel. Traiter d’un sujet de notre époque, était-ce une nécessité pour vous ? Quel est votre rapport aux réseaux sociaux ?

Merci beaucoup ! Oui, je trouve intéressant que le roman puisse s’emparer d’objets contemporains, parfois jugés illégitimes, car, ce faisant, il s’empare aussi d’une nouvelle matière narrative, d’une nouvelle langue. La frontière entre fiction et réalité est un vieux sujet, mais le traiter à partir des réseaux sociaux crée de nouveaux effets de sens. Il y a bien une nécessité, de mon point de vue, d’écrire pour essayer de saisir quelque chose de notre époque.

En ce qui concerne mon rapport aux réseaux sociaux, il est ambivalent. Je n’y ai presque aucune activité. Mais cela ne m’empêche pas parfois de contempler indéfiniment des comptes instagram, ni d’éprouver une certaine fascination, mêlée de malaise, face à la vie rêvée que des inconnus offrent aux regards. En ce sens, je comprends que les réseaux soient pour Maëla, dans mon livre, une échappée vers une forme d’idéal (aussi paradoxal soit-il), qui n’a pas d’existence en dehors de ces images.

Vous posez un regard très ironique et à la fois très effrayant sur la nouvelle génération. Avez-vous un peu d’espoir pour elle ?

Oui, bien sûr, j’ai même beaucoup d’espoir pour elle ! Je ne pense pas qu’elle soit pire que celles qui l’ont précédée. Par exemple, je constate qu’une partie de la nouvelle génération se sent concernée par le féminisme ou par l’écologie, alors que ces catégories de pensée étaient absentes du discours commun il y a dix ans. Quand j’avais vingt ans (l’âge de Maëla), le féminisme était presque perçu comme un gros mot. C’est moins le cas aujourd’hui – ce dont, personnellement, je me réjouis. Mon roman porte certains échos de ces évolutions. Maëla n’est pas insensible aux luttes sociales, mais elles sont lointaines et virtuelles pour elle : elle n’y a pas accès. De fait, dans le livre, les réseaux sociaux promeuvent un idéal de réussite très individualiste et libéral, mais ils peuvent aussi être mis au service d’autres causes, comme on a pu le voir par exemple avec le mouvement Me Too.

Par ailleurs, il est certain que Maëla est aliénée aux réseaux sociaux, et que ça puisse, de manière plus générale, être inquiétant ; maintenant, je ne crois pas qu’on puisse complètement échapper à l’aliénation, sous cette forme ou sous une autre, dans la société d’aujourd’hui. Après tout, par le passé, on craignait que les jeunes femmes ne perdent le sens de la réalité en lisant des romans.

Comment imaginez-vous l’avenir des influenceurs ? Le virtuel triomphera-t-il de tout ?

Pour Maëla, le virtuel tend effectivement à prendre le pas sur le réel, voire devient une réalité à part entière (mais cela ne concerne pas seulement les réseaux : il y a aussi une fusion du rêve et de la réalité avec Baloo, par exemple). Mais pour la plupart des gens, la limite entre réalité et virtualité est sans doute moins poreuse. Là encore, je pense qu’il n’y a pas un seul usage des réseaux sociaux : c’est ce que l’on voit par exemple avec les bookstagrams, qui permettent de faire connaître des livres. Même les instagrams beauté ou fitness, qui font l’objet d’une satire dans le livre, ont des effets dans le réel : il arrive qu’ils aident des gens à mieux vivre. En ce sens, leur rôle n’est pas si différent d’autres conseils « lifestyle » que l’on peut trouver en dehors des réseaux. Si les influenceurs sont suivis, c’est aussi parce que ce qu’ils montrent fait écho au quotidien des gens. Maintenant, ce qui me pose problème, c’est plutôt d’ériger la réussite personnelle en injonction, autour de l’idée que « quand on veut, on peut » : c’est là à mon sens que se trouve la vraie illusion, sur les réseaux ou dans la « vraie vie ».

Les inéquitables

Pas une seconde elle n’avait rêvé d’être dentiste, elle n’en avait jamais eu envie, jamais. Elle y avait pourtant consacré la moitié de son temps, des milliers d’heures, la moitié de sa vie. Une telle aberration demeurait un parfait mystère. Il y avait en elle une partie dure à la détente, qu’elle méprisait de tout son coeur.

Je n’étais encore jamais tombée sur une héroïne dentiste, Philippe Djian l’a fait, et avec un champ lexical très à propos qui ravira mes confrères. Il faut dire que ce métier sert parfaitement l’histoire de son nouveau roman. Dans l’inconscient collectif, le dentiste c’est tension, torture et châtiments. Le récit commence ainsi par une bouche en sang, et on se retrouve propulsé très vite à la dernière page.

Au départ, le sujet et son traitement m’ont évoqué « L’Archipel du Chien » de Philippe Claudel, sauf qu’au lieu de trouver des corps, Marc —le personnage principal— ramasse des paquets de cocaïne échoués sur la plage. Il va évidemment en garder quelques-uns pour les revendre. Pourtant Marc est a priori un chic type, même s’il boit beaucoup et joue au poker en ligne. Trente ans et toujours puceau, il veille sur sa belle-soeur qui tente régulièrement de mettre fin à ses jours: Diana, la fameuse dentiste, est plus âgée que lui et terriblement sensuelle, même quand elle boite après s’être jetée sous une voiture. Elle ne se remet pas de la mort de Patrick, le frère de Marc. Et puis il y a Joël, le frère de Diana, avec qui Marc travaille. Oui on est au bord de la mer, plongés dans l’ambiance d’un huit-clos incestueux entre ces gens qui sont tous frères et soeurs ou amoureux les uns des autres.

J’ai adoré cet univers très corrosif et ses anti-héros inclassables. J’ai savouré les dialogues, tout en subtilité et ironie permanente.
C’est un roman noir qui flirte avec le burlesque, les personnages sont à la fois cruels et candides, ils sont imparfaits, ils sont « inéquitables » comme le commerce…

Merci à Clara Donati et aux Editions Gallimard pour l’envoi de ce livre ; je vous le recommande, un excellent moment de littérature moderne plongé dans l’univers unique de cet auteur👌🏼

Extraits

« Les joints de Marc étaient parfaits. Il était très agile de ses mains. »

« Je connais un cimetière superbe, un peu battu par le vent mais avec vue sur l’océan, et la terre est noire et grasse et il n’y a plus de place, on devient trop nombreux, mais peu importe, l’important c’est qu’il existe.
Serge se leva sans plus attendre. Bon eh bien je te dis à ce soir, déclara-t-il, j’ai fait un rôti de veau aux pruneaux. »

Un bonheur sans pitié

🌗Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve🌓

On les nomme manipulateurs ou pervers narcissiques, on les dit incapables d’aimer ou d’éprouver de l’empathie. On les décrit aimables en société et tyranniques dans l’intimité. On a créé des tests sur internet pour les démasquer, qui se concluent tous par la même injonction : « Fuyez ».

Vous savez qu’ils existent, il paraît qu’il y en a même de plus en plus, que notre époque en fait pousser comme du chiendent.

Mais voilà, une fois que vous avez démasqué votre partenaire, comme Marina l’héroïne de ce roman, il est déjà trop tard, vous êtes sous son emprise. Votre chat vous avait pourtant prévenu, il le déteste et le mord depuis le début, et comme tous les autres signes, vous n’aviez pas voulu comprendre. Votre vie n’a plus de sens sans lui, vous ne savez plus respirer, plus bouger, plus rien décider. Et puis vous lui avez fait un enfant, vous n’avez plus d’amis, vous ne voyez plus vos parents, vous avez perdu votre job, alors à quoi bon.

Torsten répond à ces critères. Il apparaît comme le sauveur dans une période de doute amoureux de Marina. Très vite, elle va s’isoler avec lui, dépendre de lui sexuellement, «il n’a jamais connu ça », elle le rend fou, il est le miroir d’une image idyllique d’elle même. Image qui n’existe pas, qui disparaîtra très vite et qu’elle passera le reste de sa relation à essayer de retrouver.

Sous le double regard de Malek, l’écrivain du roman et celui d’Eric Genetet, le lecteur assiste impuissant, haletant, désespéré, à la descente aux enfers de Marina. On voudrait lui hurler de partir, de changer la serrure, de ne pas lui faire d’enfant, de cesser de lui donner de l’argent. Mais le livre ne nous obéit pas, Marina doit aller au bout de son épuisement, de sa dépression, le roman dépeint parfaitement le piège, le labyrinthe sans issue de cette relation toxique, avec au bout, très peu d’espoir, seulement l’envie de le tuer, qu’il disparaisse enfin. Et l’écriture salvatrice, en témoin, car rien ne valent les mots que l’on pose pour comprendre enfin.

Un court roman très subtil, où chaque protagoniste prend la parole pour une analyse psychologique très aboutie. Un récit ultra prenant, un regard nouveau sur cet amour illusoire.

Été en poche 2019 : L’aile des vierges de Laurence Peyrin

La semaine dernière, en faisant un premier tour des votes de l’Eté en poche avec ma chère associée @livresselittéraire , je constate que je n’ai encore jamais lu l’un des titres du haut du peloton, il s’agit de « L’aile des Vierges » de Laurence Peyrin. Coïncidence ou pas, le soir-même en dédicace à Reims, l’adorable Juliette Jeanroy m’en fait cadeau. Il est des rencontres qu’il ne faut pas provoquer, et l’héroïne de L’aile des vierges en est le parfait exemple : Maggie, pour les intimes, a mis des années avant de retrouver la personne qu’elle aimait. Parfois, l’attente n’en est que meilleure.

Je l’ai dévoré en quelques jours. Essayez vous verrez : vous vous lancez dans cette histoire romanesque avec légèreté, sans pressentir que les personnages vont vous manquer terriblement une fois le livre fini. Vous n’aviez pas prévu que comme Maggie, jeune veuve domestique à Sheperd House, vous alliez tomber follement amoureuse de Sir John, le maitre des lieux, amoureuse à en rêver la nuit. Oui oui, vous avez trompé votre mari avec un personnage de papier, tout est possible en littérature. ll faut dire qu’il est vraiment pas mal ce lord anglais, du charme, de la repartie, sans parler des nuits à la lueur de la bougie, quand vous désertez l’aile des vierges pour le retrouver. Très vite, vous espérez secrètement qu’il y aura une adaptation cinématographique pour baver devant l’écran, et vous passez en casting dans votre tête tous vos acteurs préférés.

Mais au-delà de l’extrême sensualité qui se dégage de ce roman, le livre pose plusieurs questions existentielles, car la jeune Maggie est pétrie de contradictions, en raison d’une ascendance maternelle ultra-moderne et féministe. Entre la mission familiale qui lui a été infusée depuis sa naissance et son amour dévorant, que doit-elle choisir ? Est-ce que s’aimer c’est vivre ensemble ? Pourquoi nous marions-nous ? Qu’est-ce que la liberté quand on est une femme ?

C’est un roman documenté, tourbillonnant, au style péchu et au rythme décadent. Tous les ingrédients sont là, et les votants le prouvent ! 

Merci et bravo ! 

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CP lauréat eté en poche 2019