Un matin d’hiver

En cette longue après-midi caniculaire, Philippe Vilain et moi avions envie de vous rafraîchir, ne nous remerciez pas, la littérature est d’une générosité sans limite.

Car il arrive parfois des moments dans la vie où la chaleur extérieure ne suffit pas à réchauffer les cœurs désertés, où les jours défilent et ressemblent tous à des matins d’hiver. La joie s’est éteinte, remplacée par l’attente, le doute et le désespoir. Philippe Vilain raconte une histoire vraie, celle d’une femme meurtrie, confiée pour immortaliser l’amour et la souffrance.

Son mari a disparu. Du jour au lendemain, sans laisser de traces, d’indices, il semble avoir été ôté du globe terrestre, laissant sa femme et sa petite fille dans l’attente d’un possible retour. Les années passent, sa fille grandit, sa femme n’aura plus jamais la même vie. Qu’est il devenu ? S’il a été tué, n’est-ce pas la plus belle façon de mourir ? S’il a voulu refaire sa vie, n’est ce pas la plus belle façon de rompre ? La disparition est en soi très romanesque, et pour une professeure de littérature il fallait au moins qu’il en reste un livre.

J’ai beaucoup aimé cette histoire et le traitement qu’en a fait Philippe Vilain, de sa plume soyeuse et de son style si littéraire. L’absence est un thème qui m’est cher, elle est superbement décrite ici.

« L’absence n’est ni la mort, ni tout à fait l’espoir, mais cette torture du temps, son inquiétude et son vertige, qui fait espérer des choses auxquelles on fait semblant de croire ; l’absence c’est attendre sans pouvoir agir ni faire le deuil, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé. »

Que tout soit à la joie

Voici un roman qui porte merveilleusement bien son titre. La vie n’étant pas toujours un long fleuve tranquille, autant décider dès le départ de se placer du bon côté de la rive plutôt que de plonger chaque jour dans le fleuve de la mélancolie.

C’est le cas de Juliette, la narratrice. Elle retrace son parcours depuis son arrivée à Paris lorsqu’elle était étudiante, ses désirs d’écriture et de théâtre. À l’image de son grand-oncle, un ecclésiastique renommé, elle déborde d’amour et d’optimisme malgré des épreuves qui vont jalonner sa vie. Jamais elle ne renoncera à ses rêves, et peu importe le temps que cela prendra. [Chère amie taureau, j’ai bien reconnu l’ardeur et l’élan de ce signe du zodiaque que vous mentionnez et que je partage!]

Du premier amour à la vie de famille, au gré des rencontres et à la croisée des chemins, Juliette petit à petit trouvera sa voie au sein d’un monde qu’elle aime et embellit.

J’ai pris beaucoup de plaisir à suivre cette narratrice comme si l’on piochait à chaque chapitre dans le journal intime de sa vie. Juliette n’est ni légère ni mondaine, elle est vive et de bonne humeur, elle aime ses proches, elle tient à ses projets et ne s’encombre pas longtemps des idées et personnes négatives.

Juliette a raison, que tout soit à la joie, que l’amour triomphe des peines et des trahisons! Le style est sobre et le ton entraînant, j’ai trouvé ce roman lumineux et sincère. Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson et à Emmanuelle de Boysson pour cette lecture!

La Partition

« Tu verras, quand tu seras marié, tu te demanderas toujours si l’autre t’aime. »

Au départ, c’est une histoire de lettres. De lettres qu’on s’envoie, ou de lettres d’alphabet. K comme Koula. C’est le prénom de cette jeune femme sur la couverture, inspirant mystère et passion. Elle a quitté la Grèce à 16 ans pour épouser un Suisse. Son jeune mari la trouve nettement moins exotique une fois rentré, il a même honte de son accent, de la façon dont elle roule les R. Alors, quand ils sortent le soir, il la sème dans la ville et retrouve d’autres filles, et elle le cherche en pleurant dans les rues.
Trop jeune et trop belle pour être trahie, elle devient cette femme aux accents dramatiques et à la jalousie maladive. À ce mari malhonnête elle donne pourtant deux fils, entre lesquels elle devra un jour choisir. Elle partira avec le plus faible, celui qui a le plus besoin d’elle, et elle abandonnera l’autre, car elle ne peut pas « tout prendre », elle doit laisser un fils. Elle a 24 ans et la vie devant elle. Elle retournera à sa terre, la Grèce, rencontrera un nouvel amour, plus rassurant. Son fils malade développera un goût immodéré pour le piano, un talent monstre. C’est la musique à la maison, c’est la vie qui bouge, qui chante, qui pleure parfois car la guerre arrive pour tout saboter. Une vie qui ressemble à une partition de Beethoven.

Comme j’ai aimé ce roman. Tel le concerto pur violon et orchestre auquel il fait écho, ce roman a l’envergure, la forme et le fond des grandes œuvres.
Je voudrais vous vanter le style délicat et ses métaphores autant que l’histoire survoltée dont il est au service. C’est une prose à la fois pure et travaillée, infiniment poétique et imagée. Une femme au caractère flamboyant, un destin unique, un roman à ne pas manquer. J’ai vécu une épiphanie littéraire. Merci !