Les Fillettes, Clarisse Gorokhoff

Comme je vous recommande le nouveau roman de Clarisse !!! Ce livre est celui que j’attendais d’elle. Elle exhorte et sublime sa douleur originelle, celle d’une mère partie trop tôt, victime de la violente beauté de la vie…

C’est un livre infiniment abouti, formant avec ses deux premiers — « De la bombe » et « Casse-gueule »— une sorte de triptyque du chaos affectif qu’elle a vécu. Avec quelle douceur s’empare-t-elle de son sujet ! Les écueils étaient pourtant nombreux, difficile de s’attaquer aux contingences du quotidien d’une mère inadaptée pour le réel. Vous ne trouverez ici aucun pathos dégoulinant, le livre est émouvant bien sûr, mais bourré de lumière. C’est le livre de la réparation.

« L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après —petit chien fébrile— et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces ? »

Rebecca est tombée amoureuse un peu trop tôt de l’Héroïne et des opiacés, puis plus tard d’Anton, à qui elle a donné 3 fillettes. « Coup sur coup. Comme tout ce qu’elle fait, c’est un peu excessif. » Anton lui, s’est donné comme mission de sauver cette jeune femme aux yeux verts et aux pupilles dilatées, il l’avait rencontrée dans le cabinet de sa mère, addictologue. Il allait la rendre la plus heureuse des femmes, la plus épanouie des mères. Il avait cru, après quelques années de sevrage réussi, que la chimie était une histoire ancienne, jusqu’au jour où l’âpreté du quotidien a repris le dessus.

« La vie est simple, Rebecca, très simple même, quand on ne s’acharne pas à la rendre impossible. »

Personne n’osera juger cette mère. C’est tellement facile d’arrêter de se lever le matin, on trouve toujours une bonne raison de s’ôter de la vie concrète, les enfants pardonnent facilement, et les maris sont si arrangeants, tant qu’il y a cet amour dominant, enveloppant, qui efface les retards à l’école et autres défaillances. Tant qu’il y a ces après-midi bourrés de complicité à partager des crêpes au sucre.

« Quand on prend goût à la fuite, on sait que c’est foutu—c’est pour la vie. »

Achetez ce livre. Vous suivrez, sur une journée entière, Justine, Laurette et Ninon partir à l’école ou à la crèche. Anton est au travail, Rebecca à la maison, face à elle-même et son journal. Une journée ordinaire, facile pour les autres, plus compliquée pour elle, où chaque minute est un combat de gagné. Vous serez, je vous l’assure, envoûté par la plume élégante et le style vibrant, explosif, de Clarisse. Rebecca voulait qu’une de ses trois filles écrive… Elle n’imaginait pas qu’elle lui écrirait ce magnifique chef d’oeuvre. Bravo ma chère Clarisse Gorokhoff !

Rose Désert, Violaine Huisman

C’est quoi ça, si ce n’est pas de l’amour, lui demandais-je quand il m’affirmait que nous ne nous aimions pas, ou que lui ne m’aimait pas, ou ne m’aimait pas d’amour : C’est quoi alors ça ? C’est de la luxure, chérie.

Après Fugitive parce que Reine, autobiographie intense et émouvante sur la mère maniaco-dépressive de Violaine Huisman, l’auteure s’attaque ici à une relation toute aussi fusionnelle et explosive, un homme dont elle était folle de désir et d’amour, hélas à sens unique. Après leur rupture, elle s’est envolée vers le Sahara, effectuer la traversée des déserts de sa vie.

C’est en Mauritanie que des chercheurs ont découvert la plus vieille couleur au monde. Un rose profond, issu des pigments de fossiles moléculaires produits par d’anciens organismes photosynthétiques, qui auraient habité un océan disparu depuis des billions d’années.

Elle ne s’est pas préparée au voyage, elle atterrit là, au Maroc, sans penser aux précautions d’usage quand on est une femme dans un pays d’hommes… Et si elle était venue ici pour retrouver un peu de « lui » à travers cette culture de la domination masculine ? La jeune femme de trente ans est en manque, prise au piège d’un désir fiévreux, addictif.

Je n’avais pas choisi d’être célibataire, je n’avais pas décidé de me faire planter par l’homme pour qui j’aurais vendu mon âme, à qui, un siècle plus tôt, j’aurais sacrifié mon nom et ma réputation, celui pour lequel j’aurais renoncé à mon indépendance, cette autonomie que j’avais pourtant convoitée avec autant de fièvre que j’avais adoré son corps.

Deuxième partie, nous basculons dans une sorte de « Fugitive parce que Reine bis », petit à petit les blessures originelles se rejoignent, car au final les relations que nous vivons sont souvent celles que nous avons déjà vécues. Le modèle maternel est une initiation à l’amour et à la découverte de la sexualité ; à travers les hommes de sa mère, Violaine a intégré des schémas, des répulsions et des critères qu’elle ne maîtrise pas. L’objectif de sa traversée du désert est d’ailleurs de rencontrer Adama au Sénégal, le dernier mari de sa mère. Cette rencontre sera plus tard associée à une disparition insoutenable. Comme si les rencontres masculines étaient toujours, inéluctablement, liées aux fuites de sa mère. « Maman », l’objet de ses névroses, devient le point d’ancrage éternel de ses romans.

S’il y a une chose dont je suis sûre en ce bas monde, c’est que je ne me remettrai pas du suicide de ma mère.

Je vous invite à découvrir ce livre au romantisme pornographique, dont le style oscille entre modernité crue et envolées lyriques sublimes. Violaine Huisman nous envoûte avec audace et dévotion dans une littérature qu’elle n’emprunte à personne.

Un parfum entêtant de soufre se dégageait de sa peau ; son contact me rendait combustible. J’aurais voulu brûler vive une fois pour toute et cesser de me consumer à petit feu. Ce désir indomptable que j’avais de lui immolait en moi toute raison, toute pudeur. Je devais le supplier de ne pas me toucher le bras en public pour ne pas avoir à me débattre, in petto, contre l’envie furieuse de me déshabiller sur-le-champ. Je me le serais volontiers coupé, ce bras, pourvu qu’il me fasse l’amour encore une fois, juste une dernière fois, sur la banquette arrière d’un taxi, contre un orme à Central Park, dans l’exiguïté puante et chaotique des chiottes d’un train en marche, derrière l’arche du pont de Brooklyn, dans sa chambre d’adolescent, en équilibre sur un balcon au 19e étage, sous des étoiles brouillées par les gratte-ciel, par terre —carrelage ou graviers qu’importe— de préférence à la lumière du jour, à défaut à celle d’un plafonnier, à bout de souffle.

À crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk

Soyons honnêtes, on cherche toujours un peu de soi en lisant les autres. En prenant connaissance du sujet du premier roman de mon amie Alexandra —Tchernobyl— je me suis sentie soudainement très concernée, ayant vu le jour en mai 86, en plein passage du nuage. D’un coup d’un seul, mes névroses étaient devenues radioactives, et ce roman une vraie source d’iode avant lecture.

Rompons le suspense inutile : comme j’ai aimé ce roman ! Quel pari fou et réussi, celui de traiter d’un sujet aussi difficile avec autant d’élégance et de subtilité !

« De l’hydrogène et de l’oxygène se mélangent, formant un cocktail atomique explosif. Le réacteur perd pied, et, après un dernier regard incompris vers ses techniciens, il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. Lorsque la dalle retombe sur le réacteur, son poids le brise de toutes parts et provoque un incendie cyclopéen. Le feu rampe partout, et l’œil unique du réacteur brûle comme celui de Polyphème en des temps immémoriaux. Une nouvelle apocalypse sur terre. Les divinités vengeresses dans la forêt rient de leur nouvelle tourmente déclenchée. »

Léna et Ivan ont douze ans lorsque la centrale explose. Ils sont amis ou amoureux depuis toujours, depuis que leur monde, Pripiat, village construit pour les employés de la centrale, existe. Le père de Léna est un ingénieur haut placé, celui d’Ivan un ouvrier parmi d’autres. Les deux familles ne s’entendent pas spécialement mais sont émues devant les sentiments des deux enfants.
Le jour de l’explosion, le père de Léna prend une décision difficile mais importante, tout quitter pour s’installer en France. Léna aura un mal fou à s’acclimater, les livres la sauveront. Ivan, lui, restera dans la « zone », écrira des lettres désespérées et magnifiques que Léna ne lira jamais.

En plus d’être totalement passionnant, ce voyage en Ukraine raconte la catastrophe et ses conséquences sur la population, mais aussi l’exil. L’exil géographique de Léna, et l’exil sentimental, celui d’Ivan dépaysé dans son propre pays, dépeuplé par l’être manquant. À quel point tout est vain lorsque nous sommes déracinés, perdus ? Comment peut-on passer une vie à errer, à chercher un but, un signe, un espoir ? « Le sens de la vie à toujours échappé à l’homme. » conclut Ivan.

Tel le « Poème à crier dans les ruines » d’Aragon dont est tiré le titre, le roman possède l’ardeur et le feu des amours inachevés et éternels.
Dis-moi Alexandra, Ô reine de la fiction, Comment captes-tu notre attention, Et nous accrocher page après page, en silence à tes personnages !
Bravo et merci pour ce si beau moment de littérature !

Ci-dessous un extrait du magnifique poème éponyme de Louis Aragon, découvert grâce à ce livre et que j’ai envie d’apprendre par coeur, sorte de valse sur une rupture amoureuse.

« Ils en ont de bonnes ceux
Qui parlent de l’amour comme d’une histoire de cousine
Ah merde pour tout ce faux-semblant
Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L’amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie
Quand les couleurs du jour sont ce que les fait un rire
Un air une ombre d’ombre un nom jeté
Que tout brûle et qu’on sait au fond
Que tout brûle
Et qu’on dit Que tout brûle
Et le ciel a le goût du sable dispersé »

Le bal des folles de Victoria Mas

Impossible de passer à côté de ce livre-phénomène de la rentrée, le premier roman de Victoria Mas, fille de Jeanne.

Qui étaient-elles, ces femmes internées à la Salpêtrière au XIXème siècle ? Charcot et ses infirmières les surnommaient les folles, les aliénées. Souvent, il s’agissait de femmes traumatisées, violées, que l’on disait hystériques. Emancipées avant l’heure, féministes ou adultères, il fallait éviter de sortir du rang des épouses idéales. Répudiées par leur mari ou leur père, ces derniers les déposaient là, tels des débris encombrants, plus pour s’en débarrasser que les faire soigner. Ils ne revenaient jamais les chercher. 

À la Salpêtrière, leur quotidien rébarbatif ne faisait qu’aggraver les crises, aucune activité n’était permise, tout au plus un peu de tricot, pas de lecture, activité provoquant la mélancolie. En cas de problème, des internes compressaient leurs ovaires à deux doigts ou leur offraient un petit sniff d’éther. Une fois par an, un bal était organisé pour divertir les Bourgeois, la foule se pressait à l’entrée de l’hôpital comme s’il était devenu zoo, quant aux folles elles attendaient cette soirée toute l’année, unique moment de contact avec le monde extérieur. Chaque vendredi, le professeur Charcot les offrait en spectacle, une séance d’hypnose publique où les jeunes femmes, cheveux lâchés et poses lascives, reproduisaient dangereusement leur transe devant un public masculin, sous prétexte de faire avancer la science… Ah! tous ces hommes au taux hormonal immobile, Freud, Charcot et compagnie, cherchant la clé, le contrôle du mystère féminin ! 

Les folles fascinaient, envoûtaient, et nous lecteurs les observons déambuler avec effroi, de leur dortoir à leur bol de soupe du soir. On s’attache inévitablement à l’une d’entre elle, Eugénie, doté d’un don maléfique : le spiritisme. Depuis toute petite, elle voit les défunts, son grand-père notamment. Elle est aussi une jeune femme engagée aux idées un peu trop modernes pour sa famille conservatrice. Ni une ni deux, son père la dépose à La Salpêtrière. Elle rencontre Geneviève, infirmière dévouée du Professeur Charcot. Eugénie va alors faire basculer l’équilibre de l’hôpital. 

En plus d’être passionnant et totalement addictif ce roman suscite la réflexion, sur la condition féminine notamment, également sur notre rapport à la folie, et à la différence. 

Qui sont les vrais folles ? Celles qui osent, celles qui les jugent, ou celles qui les lisent..?

Les guerres intérieures, Valérie Tong Cuong

Ouverture du bal… Rentrée littéraire c’est parti!! Je vous ai choisi le nouveau roman de Valérie Tong Cuong, très beau coup de coeur, une fiction contemporaine que j’ai dévorée pendant mes vacances.

Jamais Pax Monnier n’a aussi bien réussi un casting, il arborait le voile dramatique et mystérieux des grands artistes. Il rêvait de tourner avec Peter Sveberg et miracle : il est bien pressenti pour le rôle.
Cet air lointain cache cependant un lourd secret. Il a négligé d’appeler la Police quelques heures plus tôt, lorsqu’il a entendu le cri d’agonie de son voisin du dessus. Il n’a pas réagi, il avait peur d’être en retard au casting, il s’est persuadé que ce n’était rien. Pourtant le jeune homme à l’étage baigne dans son sang, victime d’un accès de violence gratuit et impuni. Le succès de Pax, s’il a lieu, sera lié à la culpabilité d’une vie gâchée. Sa guerre intérieure.
Plus tard, il tombe amoureux d’Emi, 40 ans, chef d’entreprise. Elle a fait appel à ses talents de comédien pour former ses salariés. En effet, un de ses employés est mort lors d’une sortie de route, Emi en porte la culpabilité, elle ne croit pas à la thèse de l’accident, le salarié était malheureux, en mal de reconnaissance, sa mort est un fardeau, sa guerre à elle qu’elle ne verbalise pas.
Emi et Pax tombent amoureux. Est-ce parce qu’ils partagent les mêmes failles qu’ils sont attirés l’un envers l’autre? C’est un amour impossible, la culpabilité de Pax ressurgit, il doit prendre ses responsabilités. Mais y a t’il toujours un responsable ? « La vie est un risque », lui souffle Emi.
À affronter ses démons, à choisir entre la lâcheté et le mensonge, on risque parfois de tout perdre.

Je suis infiniment admirative du style de Valérie et des problématiques actuelles qu’elle aborde dans ses romans. L’humilité transpire entre les lignes, il n’y a pas un mot en trop, son écriture est au service du lecteur, limpide et exigeante. Je ne connais pas ses guerres intérieures, mais comme j’aime son âme que l’on perçoit à travers ses personnages ! Merci Valérie et bravo !

 

Extraits

Chaque fois qu’il lira dans le journal les récits spectaculaires de ce jeune couple, gagnant d’un fabuleux voyage, dont l’avion s’est crashé au milieu de l’Atlantique, de cet ex-millionaire du loto ruiné et dépendant des aides sociales ou de cet homme dont l’auto s’est encastrée dans un platane alors qu’il se rendait à son mariage, Pax se reverra, euphorique et candide, courant vers son propre abîme.

 

Elle est désorientée lorsqu’elle repense à Pax Monnier, à ce qu’elle a lu dans son regard, et plus encore par ce flottement sensoriel qui l’a happée, transportée, comme un léger galet roulé par la vague. Elle s’applique à l’ignorer mais tout la ramène à cet état paradoxal qu’elle désire autant qu’elle le redoute, un courant d’air léchant ses épaules, la chaleur  de l’ordinateur posé sur ses genoux ou le battant ouvert d’une fenêtre.

 

La lâcheté était peut-être le caractère le mieux partagé dans ce monde : chacun l’expérimentait tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, et s’empressait aussitôt de la dissimuler. Pax avait obéi à ce déterminisme universel. Il avait agi de manière discutable, il n’en était pas fier, mais au moins en avait-il conscience, au moins avait-il renoncé à se mentir.