J’ai quitté Apple

J’AI QUITTÉ APPLE

Sans préavis, sans lettre, sans engueulade. Comme ça, un jeudi à 15h, je suis allée chez SFR, et j’ai acheté un Androïd.

Un quoi ? se sont étonnés mes proches. Oui, un Androïd. Pire que ça même, un HUAWEI. À prononcer « WAWAÏ », un mix entre Chiwawa et Hawaï. D’ailleurs je vais peut-être le rebaptiser Chiwawaï, plus exotique.

Toi, un Huawei ?? s’est exclamée une amie. Je ne te parle plus ! a crié une autre. Et alors, c’est bien ? a risqué une troisième. Je vous interdis de juger mes amies, seulement mon nouveau téléphone. Moi aussi, avant, j’avais des principes. Je disais que prendre un Androïd plutôt qu’un iPhone c’était comme rouler en Toyota plutôt qu’en Audi. Oui, je disais ce genre de trucs. J’étais insolente et pédante. Jeune et rebelle. Je pensais qu’Apple c’était pour la vie, que l’on vieillirait ensemble. Et la vie nous a séparés.

Mais avant de vous raconter ma rupture et vous énoncer tout ce que vous perdrez en quittant la pomme, laissez-moi revenir sur mes motivations.
Tout a commencé par une sombre histoire d’écran asymétrique. Le côté droit ne fonctionnait plus. J’ai appris plus tard que je n’étais pas la seule touchée par le syndrome de la paralysie tactile, cela arrive à des gens très bien, comme louper son permis les trois premiers coups. Impossible donc de taper des M, des P ou des zéros, ou alors seulement en basculant le téléphone. Or sur Instagram, le mode paysage n’existe pas, et moi, toi, vous, la terre entière ne me parle plus que sur ce réseau social, sans doute car je ne réponds plus ailleurs, et les gens qui m’aiment s’adaptent, merci mamie. J’en étais ainsi réduite à utiliser le mode dictée ou copier-coller des bouts de texte depuis mes notes.

Il faut dire que mon iPhone n’était pas seulement obsolète, il était sénile. Deux ans, vous vous rendez compte ! Si 2 ans d’une vie de chat correspond à 24 ans pour un humain, en conversion Apple mon iPhone 7 avait 90 ans bien tapés. Branché en continu sur secteur ou relié à une « batterie de secours » elle-même en recharge permanente, je rusais comme une droguée pour me déplacer seulement à des restaurants et trains munis de prises électriques, et ainsi pallier l’angoisse provoquée par l’idée de l’écran noir.

L’amoureux, devant mon air dépité, m’a lancé, beau prince, « va t’acheter un nouveau téléphone, c’est ton outil de travail ». En effet, envoyer une centaine de messages par jour avec le mode copier coller n’était pas le meilleur moyen d’optimiser notre vie de famille, de temps de cuisine et d’aide aux devoirs.
Oui parce que ce n’est un secret pour personne, écrire un premier roman ne m’a pas  rendue milliardaire. Je concerte donc la partie masculine pour les dépenses et même si sa générosité est sans limite, quelques minutes plus tard, chez SFR, devant l’Iphone 11 Pro à 1200 euros, j’ai décrété que tout cela était ridicule, que je préférerais m’acheter plein de robes à la place, et que Apple méritait une seule chose, une rupture surprise, non préméditée. Je t’aime mais je te quitte. Non c’est pas toi c’est moi, je veux quelqu’un de simple, nos projets divergent depuis quelques temps ne trouves-tu pas? Oui c’est vrai, j’ai envie de changement, ça fait si longtemps entre nous. Et puis merde je veux aller voir ailleurs bordel, laisse moi tranquille, je te laisse ta batterie pourrie, tes écouteurs cotons-tiges et tes chargeurs par dizaines.

« Tu veux faire quoi avec ton téléphone au juste ? » m’a demandé Maxime, qui en plus d’être un excellent vendeur est aussi un très bon ami.
Je voulais faire des belles photos. Encore aujourd’hui, je ne trouve pas d’autre exigence, car au niveau des fonctionnalités, je sais qu’ils se valent tous.
« Si tu veux, il y a le Huawei, je l’ai et il est très bien. »
Evidemment, j’allais perdre toutes mes données, mais de toute façon mon iphone 7 à 128 Go était saturé et je ne pouvais même plus le synchroniser avec mon mac qui n’a que la moitié de mémoire.
Alors j’ai posé la question fatidique.
« Dis moi Maxime, franchement, qu’a-t-il de moins bien, le Huawei? Si je le prends, qu’est-ce que ça va changer à ma vie ? »
À ce moment précis, Maxime a soupiré calmement.
« Rien. Mais tu vas quitter Apple. »

En sortant du magasin, j’ai d’abord ressenti un sentiment de marginalité. Dans la rue, je toisais les gens d’un air hautain et mystérieux, un peu comme si on m’avait nommé à la tête d’un nouveau gang de mafia chalonnaise.
De la culpabilité, j’ai vogué les jours suivants vers une certaine honte, démontrée par ma propension à effacer systématiquement la petite ligne « Envoyé depuis mon téléphone Huawei » lorsque j’envoyais un mail. Oui, je n’assumais pas encore.

Assumer un jour cependant, il le fallait bien, car ma vie venait de basculer en vert. C’était la fin du rêve bleu et la mort de mon émoji à frange. Je tentais de prendre de la hauteur face à mes anciennes convictions. Les propriétaires des messages verts m’avaient toujours parus moins connectés, plus distants, comme s’ils étaient dans une grotte, prisonniers de leur réseau Edge. J’étais à l’époque persuadée que leur délai de réponse était corrélé à leur couleur. Bleu : immédiat, vert : une heure voire une journée. Désormais, je faisais partie de mes congénères verts, je me déculpabilisais en me persuadant d’une démarche écolo. À ce propos, ne vous faites pas d’illusion, quoi que vous achetiez, Apple, Samsung ou Xiomi, vous augmentez considérablement votre empreinte carbone et faites travailler les mêmes enfants chinois et congolais.

Je suis ainsi sortie de plusieurs groupes de conversations et les vidéos arrivaient pixellisées : j’ai téléchargé WhatsApp. Je me suis désabonnée d’Apple Music pour Deezer et j’ai découvert le monde merveilleux du Flow. Face aux émoticônes rectangles et points d’interrogation reçus en masse, je me gaussais de leur inutilité, les hiéroglyphes ont été inventés avant les lettres, arrêter les smileys c’était aussi lutter contre la régression de la langue.

Je vais être sincère avec vous, j’aime beaucoup mon nouveau téléphone. Il m’offre une liste considérable de fonctionnalités supplémentaires, il a au moins deux jours d’autonomie à usage intensif, le toucher est équivalent et les photos sont très belles. Je ne regrette rien.

Parfois, sous prétexte d’aller récupérer un numéro, je reprends mon ancien Iphone. Je le branche au Wifi et je parcours mes vieilles applications. Cela ne dure jamais très longtemps car sa batterie me fait le coup de l’infarctus à chaque fois. Indulgente et nostalgique, je le remets dans sa boite, bien au chaud. Je sais que je ne l’oublierai jamais, il faisait partie de moi, de ma main, je le connaissais par coeur. Surtout, ne le dites pas à mon Huawei, je lui laisse le temps de m’apprivoiser. La passion n’a jamais été le secret de la durée et  je sais qu’un jour le choix de la raison deviendra celui du coeur.

 

(Billet d’humeur du 13/12/2019/ Photo prise avec mon téléphone Huawei)

7 commentaires sur « J’ai quitté Apple »

  1. moi qui louchais vers Apple (en fait je voulais changer mon PC contre un Mac! car ras le bol de spams de vérifications avec un antivirus réglé mode parano car toujours des M…. à chaque mise à jour de windows)
    mais le prix est très dissuasif 🙂
    HuawaÏ je ne suis pas encore prête (préjugés/ Chine!) tant que mon S7 marche …)

    Aimé par 1 personne

  2. Bon, moi je suis PC et Androïd, depuis toujours. La marque 🍎m’a toujours paru comme une secte mystérieuse dont je ne faisais pas partie! Aux grands amours, les grandes séparations, voici un billet d’humeur très réussi. Bon weekend

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