L’effet maternel, Virginie Linhart

À propos de la mère, Marguerite Duras disait :  « Jusqu’au bout, la mère restera la plus folle, la plus imprévisible des personnes rencontrées dans toute une vie ».

La mère, centre névralgique de combien de récits, romans, films, la mère origine du monde, la mère sangsue, la mère manquante… Qu’elle soit modèle ou défaillante, elle sera, on l’a compris, toujours jugée comme la pire ou la meilleure.

C’est dans la démarche de comprendre la sienne que Virginie Linhart entreprend ce récit. Pourquoi cette dernière lui assène cette phrase terrible, 17 ans après la naissance de sa petite-fille, « Tu n’avais qu’à avorter, il n’en voulait pas ».

C’était une mère vampire, obsédée par l’été et les hommes, une mère qui sortait les soirs sans prendre de baby-sitter. Elle confondait les rôles, les âges et ne laissait aucune place à la féminité de sa fille. Elle lui prenait ses amants, ou l’inverse. 

On n’a pas le choix que d’aimer sa mère, c’est notre premier amour et chaque relation sera jugée à l’aune de celui-ci. Ce n’est plus tard que l’analyse a lieu, la remise en question, et parfois la dépression. Ici, vous ajoutez un père borderline, le spectre de la Shoah et vous avez tous les ingrédients pour vous interroger sur le sens de la réalité.

Comme c’est en devenant maman que l’on comprend mieux la sienne, l’auteure revient sur ses maternités traumatisantes, la solitude des hommes et les abandons successifs.

Le choix stylistique est celui d’une écriture claire, journalistique, sans suggestion, pour frapper fort et refléter le souhait d’être enfin comprise. Il n’y a pas de lamentation, seulement la succession des événements qui ont jalonné sa vie d’enfant, de jeune fille et de femme. J’ai été très touchée par l’histoire et les combats intérieurs de l’auteure, émue aux larmes par son Bébé Lune.

À lire si vous aimez les récits de femmes fortes aux parcours tourmentés.

Lettre d’amour sans le dire

Je me suis souvent demandée pourquoi on tombait amoureuse, car la plupart du temps, l’amour est déraisonnable et irraisonné, on tombe amoureuse quand on ne s’y attend pas, on tombe sans savoir jusqu’où, on tombe au fond d’un précipice obscur et épineux dont l’aboutissant est peut-être juste celui-ci : s’aimer soi-même.

Dans ce magnifique roman, cela arrive à Alice ainsi, sans qu’elle s’y attende. Alice n’a pas d’âge, elle est à la fois jeune et vieille de ce corps qui un jour, il y a longtemps, s’est éteint.Chaque vendredi, ce corps se retrouve entre les mains d’un Japonais et se réveille peu à peu de sa longue anesthésie. En posant ses mains sur le dos d’Alice, Akifumi dénoue les noeuds de son existence. Il ne parle pas français, il est à Paris pour exercer son Art de masseur. Alice ne sait rien de lui mais la chimie opère. Lorsqu’un matin ils se retrouvent ensemble au café en attendant que l’institut ouvre ses portes, Alice peine à échanger quelques mots. Parce que cet homme réveille ses sens et son passé, parce qu’elle en est amoureuse, Alice décide d’apprendre le Japonais. Elle prend des cours et essaie de lire dans sa langue.
Petit à petit, Alice amorce le bilan de sa vie de femme à travers une lettre. Une succession d’évènements et de rencontres aussi décisifs que désastreux. Jusqu’à ce jour, les hommes se sont emparés très tôt de son corps et ont maltraité sa féminité. Aujourd’hui, sa fille qu’elle a eu très jeune est enceinte pour la première fois, comme si tout concordait à lui offrir enfin une réflexion sur elle-même.

Ce livre est une lettre d’amour à un inconnu, des mots que l’on envoie sans savoir s’ils seront lus, et qui dans l’acte d’écrire ont libéré l’essentiel d’une vie. C’est la lettre d’une guérison.

Magnifique et court roman dont le rythme m’a bercée et la langue m’a envoûtée, comme toujours avec Amanda Sthers.


 

Quadrille d’Inès Benaroya

Ça fait 6 mois que je trépigne de joie à l’idée de vous parler de ce roman !
Lu pour le Prix de la closerie des Lilas, il avait scotché le comité de lecture, d’ailleurs notre chère @tatianaderosnay en a parlé il y a peu avec beaucoup d’enthousiasme aussi!

Voici le voyage en Grèce d’une famille heureuse. Ariane, Pierre et leurs deux enfants auraient pu rentrer reposés et bronzés, mais c’était sans compter sur la rencontre des Sainte Rose, une autre famille qui avait très envie de s’amuser un peu.

Son nouveau compagnon lui a fait une surprise, il ne savait pas que c’était le lieu où tout a basculé. En passant devant la maison du photographe, face au Péloponnèse, tous ses souvenirs remontent. Ariane se souvient de la capeline de Viola un matin au marché, de sa beauté envoûtante et de sa proposition à venir prendre l’apéritif le soir-même. Leurs enfants respectifs avaient le même âge, ce serait une bonne idée de nous réunir. Ils rencontrent l’époux de Viola, Salva, un homme charismatique. La première soirée est empreinte de magie, ils rentrent totalement charmés. Puis tout s’enchaîne, journées en bateau et chaudes soirées d’été à rire et à danser. Ils n’ont jamais été aussi heureux.
Où se situe la limite entre la douce torpeur des vacances et la spirale infernale qui les a conduits à perdre la tête ? C’est l’histoire d’une emprise et d’un naufrage familial. Derrière l’emprise se cachent les failles de chacun. La beauté est partout, c’est elle qui séduit et retient, Ariane se souvient de sa mère belle et malheureuse. Comme si la beauté devait toujours être associé à la souffrance ou à un adultère inévitable, des hommes dominateurs.
Comment se remet on d’un tel voyage ? Quand on a vogué sur l’eau avec une famille extraordinaire, que l’on a visité des îles vierges et croqué dans des figues sucrées ? Ariane le comprendra plus tard, elle était une proie facile, «prédisposée à la flatterie et à l’assujettissement ». À l’image de la famille d’Ariane, qui doucement se laisse envoûter, vous entrez dans cette histoire sans vous méfier, l’écriture ne vous prévient pas, et 300 pages plus tard vous en sortez complètement sonné, soufflé par ce texte fascinant. #quadrille