Un effondrement, Alexandre Duyck

Photo de circonstance, parce qu’il y a de quoi s’effondrer un peu, tout de même, pour les librairies et les structures culturelles en général, qui depuis des mois rament et s’adaptent chaque jour pour que survivent la musique, la danse, les spectacles. Dès que la culture reprend un peu d’air, pouf, on lui enfonce la tête sous l’eau à nouveau. Cela porte le doux nom de torture.
Ceci étant posé, passons au livre du jour.

Effondrement, écroulement, éboulement, anéantissement… Autant de mots pour décrire un état de fatigue intense.

« Le burn-out, c’est pour les forts ».
Dans son nouveau roman, Alexandre Duyck décortique celui de sa femme. Burn-out, un nom pompeux et souvent galvaudé, dont le propriétaire n’ose jamais le prononcer de peur pour passer pour un fou… ou un faible. À tort puisque c’est toujours celui qui se croit invincible qui se fait avoir, repoussant sans cesse ses propres limites et tombant inévitablement dans le piège de l’épuisement.

L’épouse d’Alexandre Duyck était « travailleuse sociale ». Une vocation, un métier sacerdoce. La misère du monde à gérer avec peu de moyens ou de reconnaissance. Un métier qui vous place d’emblée parmi les proies préférées de l’effondrement. Lorsqu’il se produit, son épouse n’est plus capable de rien, à part peut-être de dormir. Alors l’auteur raconte à sa place, toutes ces femmes et ces enfants, le parcours qui les conduisent à appeler son épouse à toute heure du jour et de la nuit, car « Ces femmes n’avaient jamais entendu parler du burn-out et s’en moquaient éperdument, c’était leur survie dans la rue qui était en jeu et la travailleuse sociale cloîtrée chez elle culpabilisait, culpabilisait de prendre un arrêt-maladie, un arrêt qui n’en finissait pas ».
Voici un récit juste et fort qui ne s’attaque à personne mais qui, implacable, vous remet les idées en place sur les souffrances de notre époque et son impuissance.

La famille Martin, David Foenkinos

Flash-back, Livre sur La Place, Nancy, édition 2019, David Foenkinos me fait cette confidence atroce : « Agathe, j’ai pris une décision : j’arrête d’écrire des romans. Je ne me sens plus inspiré. C’est difficile, c’est violent, je ne sais pas si j’ai encore quelque chose à raconter. J’ai plein d’autres projets, le théâtre, le cinéma, tout ça. Et sinon, tu sais quoi ? Hier, je me baladais en Allemagne, et j’ai eu cette idée un peu loufoque : prendre la première personne que je croise dans la rue, lui demander de me raconter son histoire, et d’en faire un livre. Qu’est-ce que tu en penses ?? » m’a-t-il questionné, tout sourire et l’oeil pétillant.
David Foenkinos, dans la même strophe, m’annonçait la fin de son métier d’écrivain et l’idée de son prochain roman.
J’ai pensé qu’il avait tout compris : pour bien écrire, il faut décider d’arrêter d’écrire.

C’est donc l’histoire d’un écrivain en mal d’inspiration, qui, en bas de son immeuble, croise le destin de Madeleine Tricot, mère de Valérie Martin, épouse de Patrick Martin, tous deux parents de Jérémie et Lola Martin. La famille Martin va petit à petit se livrer à lui. L’auteur s’immisce dans leur existence, ou peut-être est-ce le contraire, et c’est cela qui est brillantissime chez David Foenkinos, cette idée que les personnages vont prendre en main le récit. En se déchargeant de la responsabilité de l’intrigue et des rebondissements, ceux-ci arrivent tout seuls. Ils peuvent même balancer des poncifs, ce n’est pas la faute de l’auteur : « Dans un roman, je n’aurais pas risqué une telle phrase ». L’auteur s’amuse et se balade entre les genres littéraires et les existences. Parce qu’une vie ordinaire, n’importe laquelle, est bourrée de joies, de peines et d’éléments perturbateurs. Toute vie est une fiction si on s’y prend bien. Surtout quand on sait écouter les gens. Entre ses lignes, l’amour de l’humanité déborde. Et quand on est armé du don d’amour, on ne peut jamais s’arrêter d’écrire.
Je vous le recommande, sans hésitation aucune, j’ai encore tout corné. Ce Foenkinos 2020 est un excellent cru.