Manger du gluten, boire de l’alcool et baiser le premier soir

Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, @ze_serial_mother s’appelle Jessica Cymerman, elle a fait 4 enfants et écrit 22 livres. Elle a créé son podcast et codirige un recueil de nouvelles à venir, ça fait six mois que je lui répète : promis, ce week-end je t’envoie ma nouvelle. La deadline approche mais comme par hasard elle m’a envoyé son nouveau livre au titre dément que je n’ai pas pu m’empêcher de lire d’une traite tellement c’est drôle et déculpabilisant.

Si vous aussi vous en avez ras le pompom de ces injonctions à mener une vie parfaite, si vous ne méditez pas vingt minutes au réveil avant de déguster un joli bol de muesli sur son lit de framboises, lisez ou offrez ce livre.
Car oui, nous sommes pleines de contradictions. Nous rêvons d’une vie saine mais nous renonçons souvent à nos principes.
Personnellement, je peux éplucher des légumes bio, un podcast en fond sonore, et dix minutes plus tard dîner d’un bol de chips en scrollant des photos de Timothée Chalamet (gros plaisir coupable du moment, je n’avais pas ressenti ça depuis la sortie de Titanic).
On le sait, les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie, c’est comme le porno, on nous a prévenu et on prévient nos enfants, mais Jessica voulait le prouver. Elle a expérimenté elle-même toutes sortes de situations pour nous offrir la démonstration de l’impossibilité d’appliquer les conseils prodigués par les tyrans d’Instagram.
La réalité c’est apprendre que la bière contient du gluten et s’en foutre un peu. C’est ne pas ranger sa maison et oublier les hashtags.
À partir d’un diktat par mois (la déco, la bouffe, le sexe, la culture, le sport, la mode, les vacances, les enfants…) Jessica s’auto-évalue sur l’échelle de Gwyneth créée par ses soins. En conclusion, essayez de faire bien, et puis faites comme vous voulez. La bonne résolution, c’est de se désabonner des comptes toxiques et tourner le dos aux emmerdeuses qui nous regardent manger notre steak « avec le regard de Nellie Oleson à Laura dans l’épisode 67 de la saison 8 de la petite maison dans la prairie : ‘tu manges des animaux morts?!’»

Merci Jess pour ce livre, je me suis bien marrée. Allez je vous laisse, j’ai une nouvelle à finir.

Les envolés, Étienne Kern

Il y a quelques mois, un homme m’a appelée pour me proposer un saut en parachute. J’ai dit oui pour lui faire plaisir et j’ai raccroché. Puis j’ai réfléchi, je l’ai rappelé et j’ai dit non.
Non, je n’ai pas besoin de sensations fortes en ce moment, tout va bien, je ne suis pas un oiseau, je n’ai pas envie de voler. Encore moins de sauter dans le vide.

En commençant ce livre, j’ai vite compris que je partageais la même interrogation que son auteur, Étienne Kern. Que recherchent les envolés ? Ceux qui sautent, d’un avion, d’une tour ou d’une fenêtre ? A quoi pensent-ils, à quoi rêvent-ils, au moment de s’élancer ?

C’est à partir d’une histoire vraie, la chute fatale de Franz Reichelt et son parachute expérimental du haut de la Tour Eiffel, filmée en 1912, que l’auteur a bâti son roman. « Tu étais tout ce qui m’obsède. Le souvenir des corps qui chutent. Cette vérité si troublante : l’expérience du vertige n’est pas la peur de tomber mais le désir de sauter ».

Franz vient de Bohême et s’installe à Paris en tant que tailleur. Il commence le métier auprès d’Antonio, un éternel insatisfait, qui se lance le défi insensé de construire un avion. Son obsession finit par avoir raison de lui et il laisse son épouse veuve à 28 ans, un nouveau-né dans les bras.
En Emma, Franz retrouve le spectre d’une femme qu’il a aimée et perdue. Hélas, il semblerait que l’histoire du premier amour se répète sans fin.
« Les gens que nous aimons, nous ne pouvons rien pour eux ».

Impossible de ne pas être touché par la grâce et la pureté de ce roman, comme la façon de décrire la naissance du sentiment amoureux « Franz sentit remuer en lui des souvenirs mystérieux et apaisants, comme les prières qu’on apprend dans l’enfance et dont, parfois, quelque chose remonte à la mémoire ».
L’émotion y est distillée avec subtilité, et les personnages nous envahissent de leur folie mélancolique. Il n’y a pas un mot en trop, c’est un texte qui interroge notre part de rêve et nous place face au vide de l’existence et à la tentation de l’abîme.
À lire absolument.🪂

Double Nelson, de Philippe Djian

Mais pourquoi la vie n’est-elle pas un livre de Philippe Djian? J’adorerais moi, faire partie des forces spéciales et me battre comme l’héroïne, entretenir des dialogues burlesques avec l’écrivain qui partage ma vie à moitié, à peine le temps d’emballer un cadavre dans du papier bulle la nuit tombée, j’adorerais me faire assommer par une voisine érotomane avant de monter dans mon hélicoptère posé dans le jardin ! Oui, ce que l’on aime dans les livres de Djian, c’est qu’entre les pages la vie ressemble à un film loufoque mais solide, un peu à la Tarantino.

Alors si vous aussi vous menez votre histoire d’amour comme un Double Nelson (prise de soumission en catch consistant à faire abandonner l’adversaire), si vous aimez les personnages décalés et glousser entre les lignes, si comme moi vous appréciez particulièrement les digressions sur la souffrance d’écrire, si finalement vous luttez envers et contre l’amour en ne cherchant que cela, ce livre est fait pour vous !

« Je ne te parle pas d’elle, répondit Luc. Je ne suis pas libre parce que j’ai un roman à écrire sur le dos. Ça c’est une vraie vacherie. C’est pire qu’une femme. Ça ne dort jamais, ça demande une attention permanente, ça bouffe toute l’énergie, ça siphonne les rêves et ça bousille les reins. Ce n’est pas ce que j’appelle être libre. Je ne connais aucune femme qui pourrait supporter une relation pareille et ça je peux le comprendre. Il n’y a pas plus casse-couilles qu’un écrivain au bout d’un moment. »

Le rire des déesses

« Les hommes se succèdent, tous différents. Les bruits de bête en bataille, eux, ne changent pas. Parfois, cela va très vite. Ils ne se déshabillent même pas. Parfois, cela prend du temps. Veena serre les points sur le matelas. Toute la nuit, et une partie de la journée, elle les attend. Entre deux hommes, elle reste un instant allongée, vague, éteinte, avant de se remettre debout. Elle ne pense pas à sa fille, sauf aux heures des repas, lorsqu’elle vient lui donner une assiette de lentilles. Mais la petite ne se plaint plus. Elle la sent plus proche qu’avant. Elle l’accompagne. Elle comprend le langage des chiens et des corps. Elle comprend aussi que chacun des visiteurs dévore une partie de sa mère, en arrache un morceau, puis un autre, et qu’un jour, il ne restera plus rien d’elle que la marque de ses ongles rageurs sur le matelas mince. »

Impossible de faire une chronique sur ce roman puissant et bouleversant comme le démontre cet extrait qui m’a émue aux larmes.
Ce roman raconte les femmes de la ruelle, ces prostituées d’un quartier en Inde. Comme Ananda Devi sait le faire à merveille, on entre dans un conte et puis on lit la folie des hommes, l’hypocrisie de la foi, la colère des Dieux.. et les rires des déesses. Très beau texte.

Le fils du pêcheur

À 19 ans, Sacha Sperling éblouissait le monde littéraire avec « Mes illusions donnent sur la cour ». Je m’étais alors promis de ne jamais le perdre de vue. Son talent, c’est une écriture visuelle et poétique. « Nous étions allés dîner au restaurant à Blonville. Le soleil était encore haut dans le ciel, il brûlait mon assiette à travers les stores en plastique rose pâle. La nourriture paraissait avoir été cuisinée la veille. »

Le fils du pêcheur, c’est Léo. Il ne s’est jamais habitué à l’odeur de poisson que ramène son père chez lui. Sacha s’est installé dans la maison de vacances de sa mère pour écrire, à Druval en Normandie, très inspirante puisque rachetée à Jane B et Serge Gainsbourg. Il erre au Super U et gère ses angoisses à renfort de vodka et comprimés de Xanax. Un jour, Sacha croise le regard noir de Léo, qui le dévisage « franchement, férocement, brutalement ». Il en tombe amoureux.

En réalité, Sacha a fui Paris et son histoire d’amour avec Mona. Dix ans d’extase, de voyages et de souffrances. « J’ai tout découvert avec toi, Mona. Le monde, le sexe, être deux. J’ai appris à avancer sur une multitude de chemins fragiles comme des passerelles dans le vide. Aimer une fille. La protéger. La surprendre. Ne pas la perdre. Quelle ambition… »

Le récit alterne alors entre les souvenirs de son amour détruit, et celui qu’il va bientôt détruire. Mona, impossible à sauver, et Léo, dont la dépendance l’entraîne vers l’abîme.

« La sincérité en littérature n’a aucune valeur » écrit Sacha en préambule. Je ne suis pas d’accord. Quand on sacrifie ainsi sa vie pour l’écriture, « la seule chose qu’il sait faire » il n’y a rien, à mes yeux, de plus monstrueux et de plus noble à la fois. Donner la vie à de si beaux textes, c’est une mission de vie, une fécondité accomplie.
Ce roman parlera à tous les écrivains, et séduira tous les lecteurs avides d’authenticité et de poésie. Coup de coeur immense ♥️