Pas ce soir, d’Amélie Cordonnier

Le désir, cette petite chose si fragile, sans doute la plus précaire dans une vie de couple. Comment désirer ce que l’on a ?
Le désir ne tolère rien, ni la routine ni la ménopause, et surtout pas le désir prégnant de l’autre. Tout se joue sur le fil d’un subtil équilibre.
Isa claque un soir la porte de la chambre conjugale pour s’installer dans celle de sa fille partie faire ses études. « Je dormirai mieux ».
Et lui, que doit-il comprendre ? Qu’il ronfle un peu trop ou qu’elle ne l’aime plus ? Au début il prend son mal en patience, il n’en parle pas, il se fait le plus attentionné possible. Puis il passe à la colère sourde, feinte. Doit-il se résigner, à 50 ans, à ne plus faire l’amour avec sa femme ? Et elle, pourquoi le laisse-t-elle souffrir ainsi, sans explication ? Quelles blessures a-t-elle enfouit ?
Petit à petit tout se délite. Ils ne se parlent plus, elle rentre du travail, dîne à peine et s’enferme dans sa chambre. Pourtant ils sont en couple, pas d’amant sous le tapis. Ils ont juste cessé de faire l’amour.
À lui, ce qui lui manque le plus, c’est la tendresse, « elle ne le touche plus, même sans faire exprès ». Isa esquive les contacts en permanence, comme ce week-end à Honfleur où elle accepte l’invitation avec enthousiasme, une ruse pour ensuite feindre l’ivresse extrême et s’endormir sans étreinte. T’as voulu voir Honfleur et on a vu Honfleur…
Amélie Cordonnier maitrise l’art de la dissection. Prendre un sujet et le décortiquer à l’infini. Elle parvient à écrire un livre sur l’abstinence en ne parlant que de sexe. C’est cru, c’est réel, c’est tabou. Elle nous amène progressivement à nous poser cette question : quelle situation est préférable, être celui qui désire à en mourir ou celui qui ne désire plus, qui ne ressent plus rien et esquive la vie ?

Une grande claque, comme toujours avec Amélie Cordonnier , bravo.

Une adolescente, de Lolita Pille

👊🏻Outch 👊🏻Attendez une seconde, je m’essuie la tempe et je remonte sur le ring vous parler de ce livre qui vient de me mettre K.O.
Si vous aussi, bande de naïfs, aviez cristallisé Lolita Pille avec 15 cuillères en argent dans la bouche, ouvrez ce livre et découvrez la deuxième version de l’auteure, celle qui ne passait pas ses samedis après-midi chez Dior, mais assise sur un banc à la lisière du bois de Boulogne, entre deux barres d’immeuble. Matez ses potes, Amar, Krim, Ibrahim, non non, pas d’Andrea en vue. Observez davantage ces deux filles, May, puis Ambre. Peut-être que leur caractère et leurs déambulations parisiennes vous évoqueront un personnage de roman, une dénommée Hell…

Ce livre, c’est cette poupée en chiffon à double face, celle dont on retourne la jupe pour voir le visage caché, celui qui pleure. Il est une claque à la machine infernale de la sexualisation et du fantasme médiatique. Montre moi ce que tu écris je te dirai qui tu dois être. Étrange comme on a préféré croire à l’auto-fiction et lire l’histoire d’une fille riche et dépravée plutôt que celle d’une jeune banlieusarde fauchée violée et fraîchement avortée. Je plaide coupable, moi aussi je l’ai enfermée dans une fausse image. Qui sommes-nous pour associer un auteur à son œuvre ?

Ce texte est infiniment poétique, douloureux, vibrant et abouti. La hauteur est partout, les points de vue et les discours sont littéraires et se lisent avec délectation, stupeur et révolte.
Le récit commence lentement, on erre dans les couloirs du lycée, on fume sur un banc. Ça traîne, et c’est ça l’adolescence, ça paraît si long, et pourtant ça bouillonne et tout arrive d’un coup comme dans le texte, les mecs, les sorties, les fugues, les cris. Les rendez-vous malsains, le viol la honte. Et tout ce que l’on enfouit, tout ce que l’on garde pour plus tard. Dans l’immédiat, on invente un personnage à paillettes, sublimateur. Et vingt ans plus tard, on en fait un roman magnifique.
Lisez-le.
Bravo et merci Lolita Pille 🙏🏻💙

Barrage contre l’Atlantique, de Frédéric Beigbeder

« Je me prends pour un poète, alors que je ne suis qu’un phraseur. »

Ce roman est entièrement constitué de phrases, cette chronique aussi.

Je copie Frédéric Beigbeder qui a copié Foenkinos qui a copié Chevillard.

Je pouffe en imaginant la tronche de Chevillard comparé à Foenkinos comparé à Beigbeder comparé à moi.

La littérature est une mise en abyme perpétuelle.

Chaque phrase du roman est copiable-collable dans la rubrique citations de Babelio, car chaque phrase est sublime.

L’écrivain qui m’a donné l’envie d’écrire assume ici pleinement ce qu’il aime être, le roi de l’apophtegme.

Le titre du livre est inspiré de celui de Marguerite Duras.

L’écriture de Marguerite Duras est reconnaissable à son rythme, la rendant musicale.

Un barrage contre l’Atlantique reprend ce procédé.

Les phrases sont des vagues, celles du Cap Ferret.

Vous lisez en contemplant le flux régulier de l’océan.

Frédéric Beigbeder impose sa prose.

Ce roman est né de notes prises dans des carnets et agencées dans un ordre cohérent.

Un Roman français dans le fond, un égoïste romantique dans la forme.

L’enfance de l’auteur n’est pas la même aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

Les souvenirs fluctuent en fonction de l’âge.

Ce livre raconte l’époque sans téléphone.

Ce livre raconte ses premiers amours, Laura Smet et la découverte de la Côte Basque.

Ce livre raconte notre nostalgie commune.

Ce livre raconte comment Frédéric s’est dénudé devant Ludivine Sagnier, a fouetté Carla Bruni et croisé Lolita Pille au Lutetia.

Ce livre parle à l’adolescent tapi en nous.

Ce livre est un roudoudou à sucer, un fauteuil Louis XV dans lequel écrire.

Benoît Bartherotte est le héros de ce livre.

Benoît existe vraiment, je l’ai trouvé sur Google, contrairement à Martin Hill, le dernier protagoniste de D. Foenkinos.

Benoît Bartherotte a confectionné la robe de Brigitte Bardot, puis il s’est réfugié au Cap Ferret.

Benoît tente d’endiguer le Cap Ferret comme Frédéric sa jeunesse.

Benoît et Frédéric sont aujourd’hui amis et heureux.

L’amour, sans doute.

#unbarragecontrelatlantique #fredericbeigbeder @editionsgrasset

Numéro deux

J’ai dévoré ce livre et je suis allée vérifier sur Google. Non, Martin Hill n’existait pas. Malgré l’avertissement de l’auteur en début d’ouvrage, j’étais persuadée de l’existence de ce numéro 2, ce jeune garçon qui a failli jouer Harry Potter et dont l’échec a plus tard provoqué chez lui traumatismes, phobies en tous genres et harcèlements. Elle semblait si réelle, cette histoire, sa mère Jeanne aurait pu devenir ma copine, j’aurais pleuré pour son ex-mari et j’aurais intenté un procès contre Marc, le beau-père. Je voulais voir leur tête, la forme de leurs yeux et la couleur de leurs dents, ou l’inverse, alors j’ai cherché impulsivement sur Google et je suis tombée sur la réalité, Martin Hill n’existait que dans les commentaires Babelio du roman que je venais de finir.


J’ai encore oublié que c’était un livre, j’ai eu honte de ma crédulité alors je la partage avec vous, voilà, je me suis fait piéger par mon auteur chouchou, la littérature aura ma peau, d’autant plus que j’attaque ce soir le livre de Beigbeder, avant celui de Houellebecq… Compliquée cette rentrée, pour moi qui gère plutôt mal la distorsion réalité/fiction, et tous ces auteurs qui la confondent à merveille.
Après cette première pulsion googlesque, j’ai réfléchi un instant et j’ai compris (attention scoop) que Martin Hill existait quand même. Il y a forcément eu un numéro 2, un acteur concurrent de Daniel Radcliffe, c’est Martin (la famille Martin, prénom universel).


Ce livre raconte l’histoire de tous les numéros 2 du monde qui l’ont été à un moment donné, en sport, lors d’un entretien, en amour. On a tous un échec à digérer.
Et comment faire, quand toute notre vie Numéro 1 se rappelle à nous, que l’univers conspire à vous mettre un t-shirt Harry Potter sous le nez, 7 tomes, rien que ça, comment peut faire Martin pour devenir n°1 aux yeux du monde, du moins à ses propres yeux ? Changer de planète, vivre en Alaska ?
Bien plus qu’un roman sur la résilience, numéro 2 est notre biographie à tous, car comme Harry, Martin aussi représente « cette part de rébellion, notre désir de posséder des pouvoirs pour éradiquer les cons, notre rêve d’une vie meilleure. »
Un roman biblique, à lire absolument.