Les inéquitables

Pas une seconde elle n’avait rêvé d’être dentiste, elle n’en avait jamais eu envie, jamais. Elle y avait pourtant consacré la moitié de son temps, des milliers d’heures, la moitié de sa vie. Une telle aberration demeurait un parfait mystère. Il y avait en elle une partie dure à la détente, qu’elle méprisait de tout son coeur.

Je n’étais encore jamais tombée sur une héroïne dentiste, Philippe Djian l’a fait, et avec un champ lexical très à propos qui ravira mes confrères. Il faut dire que ce métier sert parfaitement l’histoire de son nouveau roman. Dans l’inconscient collectif, le dentiste c’est tension, torture et châtiments. Le récit commence ainsi par une bouche en sang, et on se retrouve propulsé très vite à la dernière page.

Au départ, le sujet et son traitement m’ont évoqué « L’Archipel du Chien » de Philippe Claudel, sauf qu’au lieu de trouver des corps, Marc —le personnage principal— ramasse des paquets de cocaïne échoués sur la plage. Il va évidemment en garder quelques-uns pour les revendre. Pourtant Marc est a priori un chic type, même s’il boit beaucoup et joue au poker en ligne. Trente ans et toujours puceau, il veille sur sa belle-soeur qui tente régulièrement de mettre fin à ses jours: Diana, la fameuse dentiste, est plus âgée que lui et terriblement sensuelle, même quand elle boite après s’être jetée sous une voiture. Elle ne se remet pas de la mort de Patrick, le frère de Marc. Et puis il y a Joël, le frère de Diana, avec qui Marc travaille. Oui on est au bord de la mer, plongés dans l’ambiance d’un huit-clos incestueux entre ces gens qui sont tous frères et soeurs ou amoureux les uns des autres.

J’ai adoré cet univers très corrosif et ses anti-héros inclassables. J’ai savouré les dialogues, tout en subtilité et ironie permanente.
C’est un roman noir qui flirte avec le burlesque, les personnages sont à la fois cruels et candides, ils sont imparfaits, ils sont « inéquitables » comme le commerce…

Merci à Clara Donati et aux Editions Gallimard pour l’envoi de ce livre ; je vous le recommande, un excellent moment de littérature moderne plongé dans l’univers unique de cet auteur👌🏼

Extraits

« Les joints de Marc étaient parfaits. Il était très agile de ses mains. »

« Je connais un cimetière superbe, un peu battu par le vent mais avec vue sur l’océan, et la terre est noire et grasse et il n’y a plus de place, on devient trop nombreux, mais peu importe, l’important c’est qu’il existe.
Serge se leva sans plus attendre. Bon eh bien je te dis à ce soir, déclara-t-il, j’ai fait un rôti de veau aux pruneaux. »

Un bonheur sans pitié

🌗Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve🌓

On les nomme manipulateurs ou pervers narcissiques, on les dit incapables d’aimer ou d’éprouver de l’empathie. On les décrit aimables en société et tyranniques dans l’intimité. On a créé des tests sur internet pour les démasquer, qui se concluent tous par la même injonction : « Fuyez ».

Vous savez qu’ils existent, il paraît qu’il y en a même de plus en plus, que notre époque en fait pousser comme du chiendent.

Mais voilà, une fois que vous avez démasqué votre partenaire, comme Marina l’héroïne de ce roman, il est déjà trop tard, vous êtes sous son emprise. Votre chat vous avait pourtant prévenu, il le déteste et le mord depuis le début, et comme tous les autres signes, vous n’aviez pas voulu comprendre. Votre vie n’a plus de sens sans lui, vous ne savez plus respirer, plus bouger, plus rien décider. Et puis vous lui avez fait un enfant, vous n’avez plus d’amis, vous ne voyez plus vos parents, vous avez perdu votre job, alors à quoi bon.

Torsten répond à ces critères. Il apparaît comme le sauveur dans une période de doute amoureux de Marina. Très vite, elle va s’isoler avec lui, dépendre de lui sexuellement, «il n’a jamais connu ça », elle le rend fou, il est le miroir d’une image idyllique d’elle même. Image qui n’existe pas, qui disparaîtra très vite et qu’elle passera le reste de sa relation à essayer de retrouver.

Sous le double regard de Malek, l’écrivain du roman et celui d’Eric Genetet, le lecteur assiste impuissant, haletant, désespéré, à la descente aux enfers de Marina. On voudrait lui hurler de partir, de changer la serrure, de ne pas lui faire d’enfant, de cesser de lui donner de l’argent. Mais le livre ne nous obéit pas, Marina doit aller au bout de son épuisement, de sa dépression, le roman dépeint parfaitement le piège, le labyrinthe sans issue de cette relation toxique, avec au bout, très peu d’espoir, seulement l’envie de le tuer, qu’il disparaisse enfin. Et l’écriture salvatrice, en témoin, car rien ne valent les mots que l’on pose pour comprendre enfin.

Un court roman très subtil, où chaque protagoniste prend la parole pour une analyse psychologique très aboutie. Un récit ultra prenant, un regard nouveau sur cet amour illusoire.

Été en poche 2019 : L’aile des vierges de Laurence Peyrin

La semaine dernière, en faisant un premier tour des votes de l’Eté en poche avec ma chère associée @livresselittéraire , je constate que je n’ai encore jamais lu l’un des titres du haut du peloton, il s’agit de « L’aile des Vierges » de Laurence Peyrin. Coïncidence ou pas, le soir-même en dédicace à Reims, l’adorable Juliette Jeanroy m’en fait cadeau. Il est des rencontres qu’il ne faut pas provoquer, et l’héroïne de L’aile des vierges en est le parfait exemple : Maggie, pour les intimes, a mis des années avant de retrouver la personne qu’elle aimait. Parfois, l’attente n’en est que meilleure.

Je l’ai dévoré en quelques jours. Essayez vous verrez : vous vous lancez dans cette histoire romanesque avec légèreté, sans pressentir que les personnages vont vous manquer terriblement une fois le livre fini. Vous n’aviez pas prévu que comme Maggie, jeune veuve domestique à Sheperd House, vous alliez tomber follement amoureuse de Sir John, le maitre des lieux, amoureuse à en rêver la nuit. Oui oui, vous avez trompé votre mari avec un personnage de papier, tout est possible en littérature. ll faut dire qu’il est vraiment pas mal ce lord anglais, du charme, de la repartie, sans parler des nuits à la lueur de la bougie, quand vous désertez l’aile des vierges pour le retrouver. Très vite, vous espérez secrètement qu’il y aura une adaptation cinématographique pour baver devant l’écran, et vous passez en casting dans votre tête tous vos acteurs préférés.

Mais au-delà de l’extrême sensualité qui se dégage de ce roman, le livre pose plusieurs questions existentielles, car la jeune Maggie est pétrie de contradictions, en raison d’une ascendance maternelle ultra-moderne et féministe. Entre la mission familiale qui lui a été infusée depuis sa naissance et son amour dévorant, que doit-elle choisir ? Est-ce que s’aimer c’est vivre ensemble ? Pourquoi nous marions-nous ? Qu’est-ce que la liberté quand on est une femme ?

C’est un roman documenté, tourbillonnant, au style péchu et au rythme décadent. Tous les ingrédients sont là, et les votants le prouvent ! 

Merci et bravo ! 

Pour toutes les infos sur le déroulement du vote : cliquez ici :

CP lauréat eté en poche 2019

L’adversaire d’Emmanuel Carrère : La sortie d’un Romand…

Certains patronymes semblent prédestinés, et Jean-Claude Romand a passé sa vie à jouer avec la vérité. Auprès des siens, il a incarné pendant 18 ans le rôle d’un père de famille modèle, médecin à l’OMS, avant de les tuer. Après vingt-six ans passés en prison, on lui a accordé la liberté conditionnelle jeudi dernier, l’occasion de revenir sur sa vie grâce au très beau livre d’Emmanuel Carrère, publié en 2000.

 

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Famille Romand : Florence, Jean-Claude, Caroline et Antoine

Comment peut-on mentir pendant 18 ans, mener une double voire triple vie sans jamais éveiller les soupçons de ses proches ? Comment arrive-ton à composer ainsi avec la réalité, être entraîné dans une telle spirale ?  C’est ce que l’auteur a cherché à expliquer, sans le juger ni le défendre. Simplement essayer de comprendre.

Tous les matins, il emmenait ses enfants à l’école et partait travailler à Genève. Parfois, il s’en allait pour de longs voyages à travers le monde. C’était un homme important, respecté. En réalité, il passait ses journées à lire des magazines dans sa voiture ou à gâter sa maîtresse.

 

 

 

Fils unique, peu d’amis, une mère dépressive, il a été imprégné des non-dits familiaux et de l’art de la dissimulation. Très tôt, il a arrangé la réalité à sa manière.

Il s’inscrit en fac de médecine pour rejoindre Florence dont il est très épris, elle un peu moins, elle préfère qu’ils restent amis. Un matin d’examens, de tristesse sans doute, il rate son réveil et par conséquent sa deuxième année. Il fait croire à sa fragile maman et Florence qu’il l’a obtenue. L’engrenage infernal naît de ce premier mensonge, auquel il en ajoute un deuxième, il est très malade dit-il à Florence, il a un lymphome, il a besoin d’elle. Elle est alors en pharma, ils se retrouvent et se marient quelques années plus tard, ils font deux enfants, Caroline et Antoine. (Tous les personnages cités dans ce paragraphe seront assassinés.)

Pour ses études, il profite d’une faille dans le système administratif de la fac : chaque année, il se réinscrit en deuxième année de médecine pour obtenir sa carte d’étudiant et partager les cours des 3ème, 4ème, 5ème années.. puis des internes. Il est à l’entrée et à la sortie des examens, jamais présent dans la salle, et personne ne remarque rien. Très vite, il prétend ne pas aimer la proximité des patients, et comme il a toujours été très brillant, il obtient un haut poste à Genève à l’OMS. Personne ne verra jamais son bureau, son épouse dira en souriant qu’il « cloisonne » sa vie professionnelle.

Sous le faux docteur Romand, il n’y avait pas de vrai docteur Romand.

Mais comment a-t-il fait financièrement pour subvenir au train de vie élevé que lui imposait son statut ? C’est là où le bât blesse, c’est ce que Jean-Claude Romand n’a jamais assumé lui-même. Au fond de lui il eût préféré être un grand trafiquant d’armes quand il n’était en fait qu’un « petit escroc », plaçant l’argent de ses connaissances dans des banques en Suisse pour les faire fructifier alors qu’il les dilapidait. Il bénéficiait de la confiance de ses parents, de ses beaux-parents, et tous lui donnaient des sommes vertigineuses, comptant les récupérer un jour. Etrangement, lorsque son beau-père lui a demandé une partie de son argent, celui-ci est tombé dans l’escalier puis est décédé dans la foulée. Des zones d’ombre subsistent dans l’enquête, Jean-Claude Romand nie l’avoir tué, « Si je l’avais tué, je le dirais, on n’en est plus à un près. » … Mais quand même, voici un décès bien tombé pour ses finances !

Quand il a senti que l’engrenage se refermait sur lui, entre sa maîtresse, l’interdit bancaire, son faux métier, son faux cancer, les doutes de Florence, il a décidé non pas seulement de se suicider, mais de tuer tout le monde : en fait il ne supportait pas l’idée que les gens qu’il aimait connaissent un jour la vérité. Cette idée était absolument  insoutenable pour son profil narcissique. Il a tout de même essayé de se tuer aussi en mettant le feu à sa maison, mais les pompiers l’ont sauvé des flammes… Au réveil, la prison l’attendait.

L’adversaire est un livre passionnant, très prenant et bien construit ; outre les passages difficiles sur les circonstances de l’assassinat de sa femme et de ses enfants, Emmanuel Carrère parvient à la perfection à nous glisser dans le quotidien du criminel. Les rapports psychiatriques démontrent qu’il croyait à ses mensonges, qu’il luttait en permanence contre lui-même et son adversaire intérieur. Il souffrait de «dépersonnalisation». Durant son procès auquel l’auteur de ce livre a assisté, il oscillait de l’impassibilité à la culpabilité extrême.

Aujourd’hui, maintenant qu’il est dehors, comment Jean-Claude Romand va-t-il gérer la réalité, lui qui à 18 ans déjà, à l’épreuve de philo du bac, avait disserté sur ce sujet : « La vérité existe-t-elle ? » 

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« Cette histoire ne tenait pas debout et c’est pourquoi , paradoxalement, personne n’a songé à la mettre en doute. Un menteur s’efforce en général d’être plausible : ce qu’il racontait, ne l’étant pas, devait être vrai. »

 

Camille et François, de Gérard Pussey

Je suis assez étonnée de ne pas avoir encore croisé d’avis sur ce beau roman sorti le 3 avril dernier, mais pas mécontente de vous le faire découvrir ! 

Si vous avez envie de vous plonger dans une grande fresque familiale elle-même immergée dans la grande Histoire, ce livre d’une grande envergure romanesque est fait pour vous. Idéalement construit pour vous captiver tout en vous laissant respirer (chapitres courts, rebondissements, humour), il est le candidat idéal pour devenir le partenaire de votre été.

De quoi ça parle ? Camille et François sont deux bébés élevés ensemble : leurs jeunes mères sont devenues amies en 1940 lors de l’Occupation, l’une est veuve, l’autre est la nourrice d’un veuf bien placé en politique, Norbert Lavayssière, déjà père d’un grand garçon, Gilles. Très vite, tout ce petit monde va cohabiter ensemble et Camille et François ne se quitteront pas d’une semelle jusqu’au « bachot ». Cependant, Camille est brillante pour les études quand François est plutôt destiné à travailler le bois et les matières. Leur séparation sera inéluctable mais jamais leur amour ne fléchira. Car élevés comme des frères et soeurs, ils n’en sont pourtant pas. Et l’amour et parfois le désir qu’ils étouffent ne cessera jamais de les animer profondément. 

Autour d’eux, les tourments de leurs mères et de Norbert, les mouvements politiques de l’époque renforcent le récit et ancrent toute une époque. 

De la France des Trente Glorieuses à New York en 2001, ce livre est une histoire d’amour impossible qui unit deux guerres et deux époques. Une écriture au charme suranné, addictif et aux personnages incarnés et foisonnants. À découvrir !