Quadrille d’Inès Benaroya

Ça fait 6 mois que je trépigne de joie à l’idée de vous parler de ce roman !
Lu pour le Prix de la closerie des Lilas, il avait scotché le comité de lecture, d’ailleurs notre chère @tatianaderosnay en a parlé il y a peu avec beaucoup d’enthousiasme aussi!

Voici le voyage en Grèce d’une famille heureuse. Ariane, Pierre et leurs deux enfants auraient pu rentrer reposés et bronzés, mais c’était sans compter sur la rencontre des Sainte Rose, une autre famille qui avait très envie de s’amuser un peu.

Son nouveau compagnon lui a fait une surprise, il ne savait pas que c’était le lieu où tout a basculé. En passant devant la maison du photographe, face au Péloponnèse, tous ses souvenirs remontent. Ariane se souvient de la capeline de Viola un matin au marché, de sa beauté envoûtante et de sa proposition à venir prendre l’apéritif le soir-même. Leurs enfants respectifs avaient le même âge, ce serait une bonne idée de nous réunir. Ils rencontrent l’époux de Viola, Salva, un homme charismatique. La première soirée est empreinte de magie, ils rentrent totalement charmés. Puis tout s’enchaîne, journées en bateau et chaudes soirées d’été à rire et à danser. Ils n’ont jamais été aussi heureux.
Où se situe la limite entre la douce torpeur des vacances et la spirale infernale qui les a conduits à perdre la tête ? C’est l’histoire d’une emprise et d’un naufrage familial. Derrière l’emprise se cachent les failles de chacun. La beauté est partout, c’est elle qui séduit et retient, Ariane se souvient de sa mère belle et malheureuse. Comme si la beauté devait toujours être associé à la souffrance ou à un adultère inévitable, des hommes dominateurs.
Comment se remet on d’un tel voyage ? Quand on a vogué sur l’eau avec une famille extraordinaire, que l’on a visité des îles vierges et croqué dans des figues sucrées ? Ariane le comprendra plus tard, elle était une proie facile, «prédisposée à la flatterie et à l’assujettissement ». À l’image de la famille d’Ariane, qui doucement se laisse envoûter, vous entrez dans cette histoire sans vous méfier, l’écriture ne vous prévient pas, et 300 pages plus tard vous en sortez complètement sonné, soufflé par ce texte fascinant. #quadrille

Sélection littéraire du déconfinement !

Ô joie, les librairies sont ouvertes ! Voici une sélection de 6 livres que j’ai lus pendant le confinement et que je vous recommande. On note que les femmes et les Sophie sont à l’honneur, c’est totalement fortuit. Foncez vite chez votre libraire préféré.

Un loup quelque part : un livre glaçant, haletant, sur le rejet maternel, le poids de l’apparence et des secrets familiaux. Une maîtrise absolue. 

Les fleurs de l’ombre : un roman excellent et addictif. Il se voulait d’anticipation, mais le confinement l’a rendu actuel. Bluffant ! Tatiana de Rosnay est un génie.

Les corps conjugaux : De sa plume enchantée, Sophie de Baere nous raconte un amour impossible, le poids des secrets et les schémas familiaux que l’on répète inéluctablement.

Sur les balcons du ciel :  Comme Vadim et Alma, deux adolescents, allez flâner, aimer et vous reconstruire sur les toits de Paris. Toujours justes, ancrés dans notre époque, je ne me lasse pas des livres de Sophie Henrionnet. 

Chasse à l’homme : Le texte le plus poétique et littéraire de cette sélection. Des bribes d’une histoire d’amour, un roman recommencé cent fois, une déclaration d’amour à l’auto-fiction et à Sophie Calle.

Signes extérieurs de richesse : Le plus drôle ! En lisant ce livre, j’ai eu l’impression de boire du vin jusqu’à l’aube avec ma meilleure amie. C’est punchy, humble, sincère, et tellement plus encore !

Que sont nos amis devenus ?

Paru et reçu juste avant le confinement, ce livre éveillait ma curiosité. Une quatrième de couverture évoquant ironiquement une intrigue de polar : un revolver, dans le bureau du psy retrouvé mort, portant les empreintes de son dernier patient atteint d’un désamour global… Meurtre ou suicide ? Partie de Cluedo ou texte psycholgique emprunt d’humanisme et de beauté ? Je crois vous avoir laissé assez d’indices pour que vous le compreniez, ce livre ne méritait pas, comme tant d’autres, de rester confiné.

Pierre Mourange, la cinquantaine, directeur d’un EPHAD, a rendez-vous chez son psychanalyste avec sa femme et sa fille. Quelque chose ne va plus dans sa vie, il a perdu le contact avec sa fille Mathilde, et il aimerait savoir pourquoi il n’aime plus sa femme Isabelle.

« Lorsqu’on aimait plus l’autre, c’est qu’on n’aimait plus rien. Raison pour laquelle toute rupture était plus grave qu’elle n’y paraissait ».

À ce rendez-vous de thérapie familiale, sa femme et sa fille ne viendront pas, bloquées par une alerte attentat. Le psy de Pierre le laissera seul dans le bureau pour aller aux toilettes, le temps nécessaire pour lui d’apercevoir un revolver, de le toucher, hypnotisé, et le reposer dans son tiroir.

Devenu suspect numéro 1, Pierre se confie à ses amis. Vont-ils l’aider, le soutenir, lui servir d’alibi, à l’instar de Camille, écrivain oublié, parrain de sa fille et confident préféré, ou bien vont-ils disparaître, le trahir ? Qu’est-ce que la trahison, qu’est-ce que l’amitié ?

Pierre Mourange ne semble pas, au fond, disposé à se battre pour établir la vérité et contredire la justice. C’est ce qui est particulièrement touchant dans ce livre, cet anti-héros « pas sûr d’avoir une vie qui vaille la peine d’être innocent », et tous ses proches, patients, amis, qui eux vont vouloir se battre, en résolvant, en plus de l’enquête, certains traumatismes.

J’ai particulièrement savouré la description subtile des personnages, tous un peu boiteux, imparfaits comme on les aime. Un très bon roman sur l’amitié et la fragilité des êtres.

Extrait

J’ai été médecin dans une autre existence, je sais reconnaître les mauvais signes. Le docteur Petit-Jean tousse gras et souvent. Ça vient de loin et de longtemps. Sa peau est cireuse et ses yeux pleins de petites artérioles rouges qui courent sous le voile des larmes. Il est gros et essoufflé. Il sue beaucoup, de l’effort de son corps pour se maintenir au repos. Dans un film, il est le personnage auquel il ne faut pas s’attacher. On sent, dès les premières scènes, le manque d’avenir. Je le visite pourtant depuis deux ans et je ne peux pas dire que son état ait empiré. Il reste au bord de l’inquiétant. Comme moi.

Modifié, de Sébastien L Chauzu

Sébastien Chauzu est professeur dans un lycée au Canada. Il signe aux éditions Grasset un premier roman à l’humour aussi frais que cynique et place dans un même texte la liberté, le rêve et la différence.


Au départ, derrière son pare-brise enneigé, Martha pense apercevoir un ours, puis un monstre. Elle appelle son mari : Allan, viens voir, il y a une bête étrange sur la route.  Allan arrive en renfort pour constater la même chose que sa femme, le monstre est un jeune adolescent debout sur une caisse avec un bonnet à oreilles. Il n’a pas de prénom, ne boit que du Big Cola 8, est assez mutique et préfère qu’on l’appelle « Modifié ». Il s’invite chez eux, tel un chat de passage (mais allergique au lait) ayant trouvé une bonne adresse. Le jeune garçon a une passion pour la neige, ou plutôt pour la déblayer. Il ne rêve que d’une chose, conduire une pelleteuse à neige. En attendant d’acquérir une « gratte », il va déblayer chaque matin l’allée de Martha et Allan à coup de pelle.
Martha Erwin est agent secret, ou plutôt détective privé pour une famille avec qui elle n’a plus de contact. Nous lecteurs l’avons vite compris mais n’osons pas lui avouer : elle est complètement déshéritée. De surcroît, Martha est foncièrement désabusée, libre et iconoclaste. Elle aime son mari, mais elle aime aussi les fesses de la jeune femme du service traiteur. Par conséquent, Martha dépense énormément d’argent chez le traiteur. Martha se fout un peu de tout, mais s’il y a bien une chose qu’elle déteste, c’est Allison, la fille d’Allan.Une jeune femme insupportable et manipulatrice avec laquelle elle n’hésite pas à en venir parfois aux mains. Allan a aussi deux chiens inutiles et encombrants, surnommés « les bnichons ». Pourtant, malgré ses colocataires indésirables et ses penchants bisexuels, Martha semble tenir à son couple.


L’évènement qui va tout faire basculer est un meurtre, dont le suspect idéal serait Daniel Erwin, le cousin de Martha. Sa mission si elle l’accepte, protéger son cousin et trouver le véritable coupable en menant une enquête au sein du lycée. Parallèlement à ces embûches, le voisin dermatologue de Martha va porter plainte contre « Modifié » car il a reçu un coup de pelle en pleine tête. 


Martha s’interroge. L’arrivée de Modifié dans leur vie semble avoir tout perturbé. Et si au contraire le jeune adolescent les remettait sur les rails ? Et s’il les guidait vers le bon chemin, s’il leur déblayait la route pour y voir plus clair ? Ce roman totalement burlesque de bout en bout nous interroge sans en avoir l’air sur notre rapport à la différence, et nous plonge dans un puissant univers de neige et de tendresse. 


Quelques questions à Sébastien

Vous vous glissez dans la peau d’une femme (Martha) pour la narration, quel est l’intérêt majeur de ce procédé ?

Mon objectif principal n’était pas de me glisser dans la peau d’une femme mais de créer une tension entre une femme et un adolescent (Modifié). On s’attend à ce que les femmes aient l’instinct maternel et c’est un poids qu’on pose sur leurs épaules. Je souhaitais jouer sur ce cliché et observer ce désir maternel s’épanouir en elle.


Vous nous laissez penser que le personnage d’Allan, rêvant d’écrire, est un peu vous. Est-ce volontaire ?


Oui, c’est un peu moi. J’ai toujours écrit mais je me suis aussi relu comme disait Jean Rochefort. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de trouver ma méthode. J’ai longtemps été plus intéressé par les histoires que par les personnages et c’était une erreur.


Pourriez-vous nous décrire brièvement la vie d’un écrivain au Canada ?


Je vis dans une petite ville qui croule sous la neige pendant six mois, une province coincée entre le Maine et l’Atlantique. Stephen King ne vit pas très loin et son décor est un peu le mien, un décor où la nature est reine et où le dentiste du coin est avant tout le gars qui aide les voisins à déblayer la neige de leur allée. Le statut social passe au second plan et l’écrivain ne fait pas exception.


Vous êtes professeur au lycée. Modifié est-il un personnage inspiré d’un de vos élèves ?


Les écoles canadiennes accueillent tous les élèves, tous les types de troubles d’apprentissages. Modifié est un puzzle, ce n’est pas un enfant en particulier. D’ailleurs, sa description est succincte car il est surtout un personnage miroir, un personnage qui reflète l’évolution des autres personnages.


L’humour décalé, c’est juste à l’écrit ou vous le pratiquez tous les jours avec vos proches ?


Je le pratique partout et avec tout le monde, sauf en classe. L’ironie est une arme qu’il faut savoir manier avec précaution. Elle réclame une certaine intimité avec sa victime.


Quel message cherchez-vous à faire passer à propos de la différence ?


Aucun. Les messages, ce n’est pas pour moi. J’invente des personnages qui sont à l’image de gens que je n’ai pas nécessairement envie de côtoyer. Mon objectif est de rendre sympathiques des personnes qui ne le sont pas.

Merci beaucoup cher Sébastien pour vos réponses et merci aux éditions Grasset pour cette belle découverte !

Son site internet :

https://www.sebastienchauzu.com/

Mamma Maria de Serena Giuliano

Si vous aussi vous êtes amoureux de l’Italie, (avec ou sans Covid-19), de la côte amalfitaine (plus bel endroit du monde), et de Serena Giuliano (qui ne l’est pas ?) alors Mamma Maria est fait pour vous !

Non contente de la rencontrer aujourd’hui, j’ai eu la joie, que dis-je l’honneur ! de la faire poser avec un citron. Devant cette requête-caprice (« sfizio » en italien), elle n’a même pas cillé, normal tout le monde pose avec des citrons c’est quoi le problème. Merci Serena, je suis comblée.

Que raconte son deuxième roman plein de panache, de soleil et d’humanité que je viens de terminer ? On est près de Salerne, dans une ambiance rythmée par les cafés de Maria, la patronne du bar du village. On assiste à un mouvement double, un retour et un exil vécus par deux jeunes femmes. Sofia est italienne et Souma lybienne. La première sort d’une rupture avec un Français quand la deuxième a dû fuir son pays… Dans une Italie du Sud marquée par le racisme, Sofia va aider la jeune femme enceinte et son fils de deux ans à rejoindre Paris. Accompagnées par toute une horde d’Italiens plus bruyants et attachants les uns que les autres, on suit leur course effrénée entre deux cafés, trois coups de klaxon et des descriptions de la côte amalfitaine à couper le souffle. C’est un roman d’une grande vitalité dont les réflexions sur le déracinement et la solidarité m’ont beaucoup émue.
Merci @cherchemidiediteur pour cette belle rencontre !