Sujet inconnu

« Quel est le sujet de ce roman ?

— Inconnu. »

Et tant pis si la réponse ne vous satisfait pas.

Loulou Robert n’a rien perdu de sa force et de son impétuosité. Au contraire. Elle a gonflé à bloc sa cage thoracique pour nous souffler ce roman percutant. Vous aurez beau chercher, traquer, elle est toujours aussi jeune et toujours aussi neuve, même au bout du troisième roman. Ce texte est bluffant, toutes ses phrases sont des ciseaux qui découpent vos certitudes. Cette auteure charismatique vous embarque, et son talent est tel qu’il semblerait que n’importe quel sujet, connu ou inconnu, ferait l’affaire.

Lorsque le récit débute, la narratrice a 18 ans. Elle n’a pas de prénom, mais une petite peluche prénommée Sam. Sam est mort quelque part pendant son enfance, et renaîtra lorsque sa propriétaire aura trouvé ce qu’elle cherche.

Elle habite dans le Grand Est avec ses parents, une petite commune au nom qui finit par -ange. Elle s’y ennuie mortellement et ses parents ne s’entendent pas. Très vite, elle accomplit le voeu de sa mère, aller étudier à Paris, devenir quelqu’un d’extraordinaire. Elle ère de fac en fac, de filière en filière, elle découvre la solitude, puis rencontre un ami, et enfin l’amour… Mais est-ce vraiment l’amour cet homme-là, ou plutôt un piège auquel se frotter, une muse qui s’ignore ? 

Leur rencontre coïncide avec le diagnostic du cancer de sa mère. Cet homme est la solution. Celui qui va lui permettre de tenir, de combattre, de trouver de l’énergie pour la donner à sa mère ; entre elles deux, la relation est fusionnelle, le lien très étroit. Mais très vite, l’amour devient exclusif, possessif. Et l’écriture obligatoire. 

Tu ne me rendras pas heureuse mon amour, tu vas faire de moi un être extraordinaire.

Une dissection très moderne de la passion, traitée avec une belle intensité dramatique.

Le signe astrologique du roman

Cancer !

Pour le cocon protecteur, fil rouge du roman. Le cancer représente la maternité, le foyer. 

Un cocon de bonheur recherché, celui du lien mère-fille, de la maison familiale comme refuge, le cocon de l’appartement de Lucien, cet ami qui habite dans le passé (les personnes cancer sont souvent des êtres très lunaires et nostalgiques), et surtout le cocon de l’amour exclusif qui ne souffre aucune intrusion, aucune ouverture à un tiers. Le cancer pourrait passer une vie sous sa carapace, cette protection inconsciente de ses émotions, le bouclier de ses névroses.

Le cancer est un être délicat et discret, mais très ambitieux, comme la narratrice.

D’autre part, en astrologie médicale, le cancer se rapporte aux seins. Le cancer du sein de la mère de la narratrice, mais aussi l’adoration que porte son amant à sa poitrine, renforce le signe cancer du roman.

Tenir jusqu’à l’aube

Ouverture de bal avec la grande Carole Fives !

Fan de cette auteure, j’ouvre ce roman le coeur battant, je caresse sa couverture glacée et sublime. Puis je lis le résumé « Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans (…) pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits. (…) Comme la chèvre de monsieur Seguin, elle tire sur la corde, mais pour combien de temps encore ?»

Mouvement de recul, d’effroi, ce roman réveille une horreur à peine enfouie, ceux qui me suivent le savent, j’ai été traumatisée par « La petite famille », traitant d’un sujet similaire, la détresse d’une jeune mère, à la fin plus ignoble que vos pires cauchemars. 

Ça commençait donc mal, surtout que le parallèle avec La chèvre de Monsieur Seguin me rappelait une autre déception, le livre de G. Delacourt sur une femme censée danser au bord de l’abîme avec son amant et qui finalement s’ennuie dans un camping.

J’ai alors opté pour le coup de fil à une amie. 

« Allô @Loupbouquin, ici Agathe the Book. Dis-moi, ça finit comment « Tenir jusqu’à l’aube » stp ?

— T’inquiète ma belle, tu peux le lire tranquille. Vraiment, c’est surtout la psychologie de la mère qui est explorée, pas d’horreurs, fais moi confiance. » 

Voilà l’amitié Bookstagram, des gens qui vous connaissent, vous rassurent, pas besoin de reprendre l’antécédent de vos névroses livresques.

J’ai donc lu ce roman, sereinement, les yeux ouverts sur ce thème très sensible. Il pointe la solitude, la détresse sournoise, les difficultés sociales et financières de notre époque où les mères ne se serrent plus les coudes toutes ensemble, leurs petits dans les pattes pendant qu’elles essorent les draps. Non ce n’était pas forcément plus facile avant, mais aujourd’hui, à part crier sa solitude sur les forums, à qui s’adresser quand on est seule, où se rendre à part ce square du bout de la rue qu’on ne peut plus voir en peinture ? Pourquoi est-ce encore aujourd’hui les pères qui se désabonnent de l’engagement parental comme on résilie une ligne téléphonique ? Bien sûr qu’il était primordial de parler de ce sujet, et surtout avec la talentueuse plume de Carole Fives, moderne et aiguisée, jamais plombante. Je vous le recommande.

Mes 7 livres marquants

Challenge prescription médicale, ordonnance faite par Charlotte Milandri que je remercie.
Un livre marquant par jour pendant 7 jours.
Forcément je vous mets les 7 d’un coup car je suis une grande rebelle.

L’été provoque souvent l’envie de faire des bilans et des remises en question, c’était l’occasion de fureter dans ma bibliothèque, de replonger dans des sensations inédites et d’avoir la réponse toute prête à cette question que l’on me pose parfois. Et toi Agathe, quels sont les livres qui t’ont marquée ? Euuu… (panique totale, aucun titre ne me venant à l’esprit)

Un livre marquant c’est quoi ?

Les livres marquants sont ceux qui vous changent et vous transforment. Ils sont ceux que je pourrais emmener sur une île déserte ou éventuellement dans ma pierre tombale —s’il faut vraiment passer par là.
Notons qu’il est beaucoup plus confortable d’en donner sept qu’un seul, car il est très difficile de trouver LE livre qui nous représente complètement, même 7 titres c’est encore trop peu. Il manque Kundera, Foenkinos, Ducrozet, Ernaux, Bourdeaut et tant d’autres à cette liste… Cela rejoint d’ailleurs ma théorie sur les tatouages, (petite digression) je connais très peu de gens qui n’en ont qu’un, et ces derniers projettent souvent d’en faire un autre, car un seul dessin est insuffisant pour définir les êtres complexes que nous sommes; voilà pourquoi on peut se retrouver la peau couverte d’encre ou mourir sous une pile de livres… grâce à notre immense complexité d’âme.

Pour ma part, je ne pense pas avoir des goûts très hétéroclites, je suis plutôt du genre passionnée, j’aime les premiers romans, les textes initiatiques, les jeunes auteurs, amoureux, décomplexés et sincères. Je suis loin d’être une intello de service comme le pensent mes proches qui ne lisent pas et qui ne savent pas à quel point les pages qui m’accaparent regorgent d’humour, de sexe et de psychologie humaine.

Pour moi un livre marquant doit être avant tout accessible un tant soit peu et ne jamais essayer de larguer son lecteur, tout en nous bluffant. Il doit nous procurer un état de grâce, nous faire voler, nous transcender. C’est ce qu’il m’est arrivé avec ces livres-là. Après eux, je n’ai plus été tout à fait la même.

N’ayant fait aucune étude littéraire, mes livres marquants ne sont ni Flaubert, ni Cohen, ni Proust. J’essaie régulièrement de les lire mais la magie n’opère pas. Pour Proust, une fois arrivée à l’épisode de la madeleine, je n’étais plus intéressée; (c’était la page 50/1200). Mea culpa.
Globalement, j’ai besoin de me sentir concernée dans mon époque. J’aime la littérature d’aujourd’hui, j’aime ces auteurs minimalistes au regard neuf qui ne m’emmènent pas dans des époques révolues et des descriptions géographiques à dormir debout. Je ne suis pas une nostalgique, je me dis que les meilleurs livres ne sont pas encore écrits. Conséquemment, je ne prône aucun élitisme, je ne critique jamais ceux qui lisent les auteurs à succès ou livres dits commerciaux.

Mes livres

  • Commençons par Beigbeder qui fait partie de mon top 7. On peut lui jeter la pierre Pierre, mais heureusement qu’il était là pour dépoussiérer la littérature, pour que chacun réalise que oui, lire et écrire, c’est fun, c’est ultra ouvert, on peut faire ce qu’on veut avec les mots aujourd’hui. Ce n’est pas réservé aux vieux sages à lunettes. Tout le monde peut le lire et se retrouver dans ses textes sans avoir fait Kâgnes, il ne sombre jamais dans le pathos, il ironise pour toucher son lecteur, pour autant il assure un certain niveau de syntaxe et de vocabulaire.
    Mon exemplaire de L’amour dure trois ans en Folio est d’époque et j’en ai souligné l’intégralité. Je l’ai lu en post adolescence, j’ai trouvé ce roman audacieux, je voulais que tout le monde le lise. Il est bourré d’aphorismes intemporels. Il est drôle et réaliste. Beigbeder m’a ouvert une grande fenêtre de possibles. Malgré la voie scientifique que j’avais choisie, il m’a donnée la joie d’aimer lire et l’envie d’écrire. Je l’assume sans problème, ma passion est venue grâce à lui, (comme sans doutes plein de midinettes), et je l’admire éternellement.

 

  • À la même période et un peu dans le même style, j’ai lu « Hell » de Lolita Pille, (quelqu’un pourrait me dire ce qu’elle est devenue ?) et ce drame moderne a été une grande claque pour la jeune fille que j’étais. À l’époque il a fait grand bruit, et même si aujourd’hui il est devenu peut-être un peu désuet, notamment le thème de la jeunesse dorée maintes fois exploré depuis, quand vous avez vingt ans et que la première phrase de votre roman chez Grasset est « Je suis une pétasse », le livre a intérêt d’être costaud. Et il l’est. Trash, sombre, mais unique. Et elle me manque cette Lolita !

 

  • Quand je suis follement tombée amoureuse j’ai lu « Le diable au corps » de Raymond Radiguet (peut-on le considérer comme un classique celui-ci et par la même occasion sauver mon honneur ?) Je ne l’ai lu qu’une seule fois et pourtant ses phrases se sont gravées intégralement en moi, notamment la dernière, sur l’ordre qui revient toujours se remettre de lui-même autour des choses. Chef-d’œuvre d’un génie parti trop tôt.

 

  • Heureusement Radiguet a ressuscité sous le nom de Sacha Sperling, (Radiguet croisé avec Rimbaud). À 18 ans, il pondait cette petite merveille « Mes illusions donnent sur la cour », une poésie et un style unique, j’ai su immédiatement que je lirai tous ses livres jusqu’à la mort.

 

  • Et puis j’ai découvert Alice Ferney, une bombe atomique de la littérature, «L’élégance des veuves » est l’indispensable à lire après une maternité. Cet ensemble de tableaux familiaux explore l’amour maternel, sa pureté, son intransigeance aussi, il est à la fois court et superbe, il m’a marqué à vie.

 

  • En 2017, j’ai clôturé l’année sur « L’avancée de la nuit » de Jakuta Alikavasovic, une histoire d’amour mêlé au lien mère-fille, il n’en fallait pas tant pour me subjuguer. Une lecture un peu exigeante mais quel souffle, quelle grâce !

 

  • La grâce, je l’ai aussi ressentie très récemment avec « Fils du Feu » de Guy Boley, c’est comme si d’un coup je croyais en Dieu. (Le dieu de la lecture peut-être ?). L’auteur écrivait son premier roman à 64 ans en 2016, et c’est comme s’il prenait son souffle à la première ligne et qu’il finissait d’expirer à la dernière.
    J’ai senti que mon coeur s’arrêtait et que je venais de lire un roman inoubliable.

Et vous, quels sont vos romans marquants ? J’invite tous les motivés !

A très vite pour la rentrée littéraire !

 

 

La fille qui brûle

Vous voyez cette fille-là, à l’air apeuré et envoûtant à la fois, sur la couverture de ce roman intitulé La fille qui brûle ? Elle s’appelle Cassandra Burns, ça ne s’invente pas. C’est l’amie de Julia depuis la maternelle. Un jour, à l’adolescence, leur amitié cesse brusquement d’exister, sans qu’il ne se soit rien passé de particulier. Il paraît que ça devait arriver.

Filles uniques, depuis toutes petites et telles deux soeurs, elles s’appartiennent. À Royston où elles habitent, elles vont à l’école ensemble, leurs mères les emmènent l’une chez l’autre, elles passent leur été ensemble, à faire des gâteaux, à se raconter leurs secrets. 

Un été, en 6ème, elles font un stage à la SPA, Cassie se fait mordre par un chien. Blessée, elles doivent cesser le stage, l’ennui commence, et avec lui le danger. D’errance en envie d’exploration, elles s’enfoncent un jour dans la forêt, jusqu’à découvrir l’emplacement de Bonnybrook, un ancien asile. Elles entreront dedans par effraction, et ce lieu bizarre deviendra le siège et le symbole de leur amitié.

« Me trouver dans cette ruine avec Cassie faisait naître un sentiment très particulier, que je n’ai éprouvé nulle part ailleurs. Si jamais je l’éprouve à nouveau, je le reconnaîtrai aussitôt, comme un parfum longtemps oublié, et cet après-midi-là et les suivants me reviendront avec une intensité viscérale. Bonnybrook représentait à la fois l’expérience la plus invraisemblable et la plus marquante de notre vie jusqu’alors, et un rêve —un rêve que Cassie et moi faisions miraculeusement en tandem, partageant les sensations, les sons, les émotions. L’asile, assombri par la trace de ses différents passés, nous titillait, nous effrayait même à cause de ses silences, mais ce partage nous rassurait. Être à Bonnybrook, C’était comme être en même temps dans la tête de Cassie et dans la mienne, comme si nous avions un seul esprit et pouvions en explorer les limites ensemble, inventant des histoires et nous transformant à notre guise. »

Si le sentiment qui les lie semble indestructible, leur vie et histoire personnelle sont plus éloignées. Julia a un foyer stable, rassurant, des parents cultivés et aisés. L’été suivant, elle peut partir en camp de vacances et découvrir le monde. Pour Cassie, c’est moins évident. Son père est mort quand elle était bébé, et sa mère, infirmière en soins palliatifs, vient enfin de se trouver un nouvel homme, laid et autoritaire envers elle, pour faire basculer définitivement basculer vers la réalité et donc l’âge adulte. Sa fierté, son chagrin, l’éloigneront de Julia sans que cette dernière ne réussisse à l’aider ni se rapprocher. Pourtant, toute sa vie elle ressentira ce lien ombilical entre elles, jusqu’au drame. Que seraient les sentiments humains sans ce manteau de déterminisme qui les brûlent ?

« Tu ne vois donc pas que je suis contaminée ? Tu ne vois donc pas toute cette crasse adulte qui m’entoure ? »

Mon avis

Tissé à la perfection, La fille qui brûle est un récit sur l’innocence fusionnelle de l’amitié et son impossibilité. Par son thème et sa fluidité, il m’a rappelé « L’amie prodigieuse », un texte que l’on lit pour la finesse psychologique des personnages plutôt que pour les rebondissements du roman, impossible à lâcher, une lecture à la fois confortable et puissante. 

« Cassie pouvait se montrer à la fois tendre et méprisante, et j’avais toujours l’impression que si je n’y prenais garde, le mépris risquait de l’emporter. »

Même si l’on devine facilement la fin, ce roman livre avant tout un message fort, que je vous laisserai découvrir par vous-même. Par ailleurs, l’auteur apporte à l’histoire quelques digressions contemporaines, comme la place du beau-père dans un duo mère-fille bouleversant ainsi les fondements familiaux, mais aussi être une fille aujourd’hui, dans la rue, ou sur les réseaux sociaux. Les deux amies sont persécutées par ce sentiment de peur qui les étreint depuis le début du roman. Peur d’être voyante, peur de marcher seule, peur de ne pas avoir d’amie, peur de ne pas être désirable, peur d’être intello, peur de ne pas être cool, peur qu’on dise du mal de nous sur les réseaux, peur de l’image qu’on dégage…

« Parfois, je me disais que grandir en étant une fille, c’était apprendre à avoir peur. Pas exactement à être parano, mais à toujours rester sur ses gardes et lucide, comme quand on vérifie l’emplacement de la sortie de secours au cinéma ou à l’hôtel. Vous découvriez, avec une acuité inconnue dans l’enfance, la vulnérabilité du corps que vous habitiez, ses fortifications imparfaites. »

Le signe astrologique du roman

Vierge, pour le personnage de Cassie, double, mutable, pour cette dualité ambivalente de la petite fille sage aux cheveux blonds presque blancs, fragile et discrète / versus la jeune fille délurée, téméraire, dangereuse, méprisante parfois. La Vierge est toujours d’une personnalité extrêmement compliquée, qui ne s’arrête jamais de réfléchir, et sous des aspect légers et enjôleurs à prime abord, elle vous fera mener une vie épuisante.

Fils du feu

Je me sens toute petite, victime du syndrome de Stendhal devant ce monument littéraire, anéantie devant ce chef d’oeuvre, devant ces mots posés d’un souffle et déjà résignée auprès de ceux que je ne trouverai pas pour vous en parler.
Alors comme ça, la littérature contemporaine  permet ce genre de perfection ?
L’enfance, l’absence, la naissance d’un peintre. Tout était écrit, il l’a digéré en une vie, et ce roman est là.

Jacky, semblable à ma grand-mère étêtant des grenouilles, aurait pu travailler les yeux fermés ; il possédait en lui, tout comme elle, quelque chose d’inné, de bestial ; comme un cri des cavernes lorsqu’un premier orage illumina la grotte ; un cri qui se serait transmis de silex en silex, de tison en tison, de feu en feu, de foyer en foyer, de forge en forge, et qui aurait fini par échouer, ici, entre ses mains de forgeron, comme il l’était sans doute écrit de toute éternité tant il semblait évident que Jacky avait dû naître d’un ventre de fer en fusion entre deux cuisses de lave au temps des grandes fissures cambriennes tandis que les volcans projetaient dans les nues quelques myriades d’enclumes phosphorescentes.

Ce texte parle d’un enfance passée dans une forge, façonnée par la vision de son père et de Jacky martelant l’enclume en rythme, les escarbilles illuminant la pièce ; il parle de ces femmes essorant leur linge à mains nues : elles l’étendaient en discutant entre elles, puis le récupéraient aussitôt que le vent d’Est se levait, celui chargé de la poussière de charbon des locomotives ; il parle de cette grand-mère qui étêtait les grenouilles méthodiquement et sans scrupule ; il parle de ce père violent, de ces cris qu’il entendait la nuit de l’autre côté de la cloison ; il parle de ce petit frère mort et de la folie de sa mère, qui, pendant des années a continué à le nourrir, le bercer, lui parler, pour trouver la force de continuer à vivre ; il parle de tout ce qui a constitué son devenir d’artiste peintre aujourd’hui et qui a été condensé dans cette enfance belle et violente. C’est d’une beauté sans nom. À lire…

Le signe astrologique du roman

Bélier. La virilité et la planète rouge symbolisée par Mars, ainsi que l’élément (feu), placent ce roman directement dans ce signe. Les hommes surpuissants, les femmes démunies, tous deux remisés à leurs fonctions primaires, marteler, enfanter, la violence inouïe de la nature, des matériaux et des hommes, tout contribue à placer ce livre dans ce premier signe du zodiaque, l’impétuosité, l’impulsivité, la force primaire jaillissante.

« L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes brésillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous. »

Extrait choisi

Dans ce ventre de femme qu’il ne sera jamais. Il vient aussi de comprendre cette chose fondamentale : qu’aucune vie en son sein ne prendra racine. Son ventre ne se videra qu’afin aller nourrir des trous comme celui-ci. Il sait désormais qu’il mourra tel qu’il est, sans rien d’ombilical entre le monde et lui, qu’il n’enfantera que de vagues chimères, qu’il devra se construire des mondes intérieurs, s’en inventer souvent et les détruire parfois. Il eût préféré, au fond de lui, être à même de porter un fruit dans ses entrailles, qu’il fût béni ou non.
Il a compris, cet enfant que j’étais, dans des odeurs de chiottes et dans la peur des grands, avec cette évidence gracieuse dont doivent être aspergés tous les illuminés, la solitude des hommes et leur quête insensée. Vanitas vanitatum de la stérilité. Il ignorait encore, évidemment, qu’il prendrait des amants pour combler ce grand vide ; qu’il échouerait.
Que j’échouerais, bien sûr, ne ferais qu’échouer.