Le sel de tes yeux, Fanny Chiarello

Ce livre est, sans conteste, le roman le plus poétique que j’ai lu depuis la rentrée. Il est d’une pureté, d’une douceur et à la fois d’une puissance incontestables.
Assez unique dans son genre, je vous le recommande. (oui je sais, encore, et c’est pas fini ! Je vous ferai un Top Ten de mes lectures préférées à la fin du mois).

On est dans le bassin minier, pas loin de Lille. Sarah est une jeune fille différente des autres parce qu’elle aime les filles et malheureuse parce qu’elle le cache. Ses parents, sa fratrie et nombreux amis la rejettent, ou sans doute se met-elle à l’écart instinctivement. Sa mère fouille ses journaux intimes, surveille ses lectures et ses fréquentations.
Alors elle court, beaucoup; avant tout, Sarah est une athlète.
C’est en courant qu’elle croise l’auteure, Fanny Chiarello. Fanny la photographie, Sarah lui sourit; et c’est tout. Pourtant l’écrivain photographe saisit tout, la véritable Sarah et son secret, trop lourd à porter. Elle ne lui parle pas, elle la poétise et elle la raconte. Elle lui envoie un article dans un journal que sa mère ne lui donne pas. Tout est censuré et bien trop conforme dans le village de Sarah, alors qu’elle n’aspire qu’à un peu de liberté et de tolérance.
S’égrènent ainsi sept jours d’une longue semaine où Fanny Chiarello compose avec son imagination pour offrir à Sarah juste un peu de sel qui manque à sa vie. Un très beau roman.

« Un monde dans lequel tu n’existerais pas me paraît infiniment plus hostile qu’un monde dans lequel je n’existe pas pour toi. Je me suis fait le serment de ne plus chercher à t’approcher, pour ne pas risquer de te perdre. Je sais qu’un jour, je briserai ce serment, quoique j’en reporte chaque jour le moment. Ce sera aussi stupide et cruel que de cueillir un coquelicot plutôt que saluer sa grâce en passant, même si l’on sait qu’à l’instant où on le cueille, il perd tous ses pétales. Je n’aurai pas indéfiniment la force de m’en empêcher. »

« Un jour, quoique l’on fasse, on devient sa propre légende, tissée par l’ennui des autres. »

Deux coeurs légers, de Sophie Simon

Ce livre, quelle magnifique surprise ! 

Je l’ai abordé sans me douter qu’il me procurerait autant de plaisir. Je le recommande à tous, vous y trouverez tout ce que vous cherchez, une histoire de vie, une âme, du corps et de la profondeur. 

Le succès ne tient pas à grand chose, peut-être hélas simplement à une couleur de peau et un père raciste. On est à Imperial, dans le Nebraska, une petite ville d’Amérique profonde. Ray est un jeune guitariste talentueux, animé par la passion. Repéré par une maison de disque réputée, il s’envole pour Los Angeles et signe un premier album. Tout le destine à une belle carrière, à l’instar des grands artistes tels que Neil Young ou Ella Fitzgerald, jusqu’à ce qu’il rencontre Minie, une jeune groupie amoureuse mais… mineure.

Allez en prison, ne passez pas par la case départ, ne touchez pas 200 millions de dollars.

Voilà un destin qui bascule et une femme qui vous épouse pour payer sa dette. Une maison et cinq enfants plus tard, vous vous demandez si cette vie que vous menez était vraiment celle qui vous était promise.

« On ne se remet jamais de ses espoirs, ils somnolent et se réveillent, s’endorment et rejaillissent, ils ne meurent jamais, vous taquinent, vous tourmentent, et c’est bien ça qui rend cinglé. »

Au rayon des rêves inassouvis, Ray n’est pas seul. Il a Marty, le petit frère de Minie, jeune homme obèse possédant un talent fou pour l’harmonica et la composition. Se forme alors un duo « improbable », qui au fil des années, espère monter un jour sur une vraie scène, plutôt que celle du bar d’Imperial. Leur plus gros problème, c’est le regard des autres. Si Ray prend les remarques racistes avec hauteur, Marty est plus fragile et les supporte de moins en moins. Il rêve d’un monde où le physique et la couleur de peau n’auraient « rien d’extraordinaire, et où ils pourraient flâner le coeur léger ».

Ce roman est une réflexion sur l’identité évidemment, mais aussi sur l’Art et les choix de vie. On se retrouve tous un jour coincé dans l’épineux dilemme des responsabilités et de la liberté rêvée. Des dialogues riches, des personnages follement attachants et une plume aguerrie : coup de coeur! 

Extraits

Ma révolte s’est éteinte cette nuit-là. Elle est allée rejoindre la sienne et tous les cris qu’on a préféré taire. La conscience de ses souffrances, de ses démons et de ses renoncements m’avaient vidé de toute velléité insurrectionnelle. Ne pas ajouter de violence à la violence. La museler, la minorer ou bien la retourner contre soi ; tout, plutôt que d’en ajouter à celles qui infectaient déjà l’humanité. C’était sûrement ça, le vrai courage.

 

J’ai eu le temps d’observer les filles justement, de m’en faire une opinion, et j’ai pu constater qu’elles ont pour la plupart un comportement totalement inexplicable et incohérent, Ray. Je t’assure. Tu ne peux pas tenter de les rationnaliser. Elle sont pleines de surprises. Il faudrait connaître leur histoire familiale, leur enfance, leur ADN, leurs antécédents médicaux, leur constitution, les avoir épiées dans le tumulte de la cour de récréation et dans l’intimité de leur chambre d’adolescente pour expliquer leur fonctionnement, et peut-être commencer à les comprendre. Oui, Tracy est jeune et son amour aussi versatile qu’une goutte de mercure ; elle m’a déjà dressé une liste de ses ex, c’est effrayant d’être si jeune et de se vanter d’autant d’expériences sexuelles. Je ne suis pas certain d’être à la hauteur mais je veux quand même essayer car je ne sais pas tout d’elle, tu vois, et il se peut que quelque chose en elle, une particule, un gène, une rencontre, une caractère, un simple geste, une odeur, un parfum ou une couleur d’yeux qui l’aurait marqué dans sa prime jeunesse, le sourire de la sage-femme, je ne sais pas, un incident, un traumatisme enfoui, la pousse vers un homme comme moi. L’amour est aléatoire, Ray, c’est tout ce que je vois. Alors je vais quand même essayer. Est-ce que tout le monde n’essaie pas avant d’échouer ?

Rivage de la colère, de Caroline Laurent

L’île Maurice vous évoque sans doute le voyage d’une vie, une eau transparente et le sable au sept couleurs. On connaît un peu moins les îles aux alentours. Franco-mauricienne, Caroline Laurent est née près de Paris. À dix ans, assise devant la table de la cuisine, sa mère lui parle de l’archipel des Chagos, annexé brutalement par le Royaume-Uni. À l’époque, Caroline ne perçoit ni les contours ni les enjeux de l’exil. Une chose cependant s’inscrit en elle : la colère dans la voix de sa mère.

Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?

On est toujours le colonisé d’un autre.

Avant le combat, la paix. Le paradis sur terre existait et les Chagossiens y habitaient. Des plages magnifiques, des enfants hors mariage, pas de monnaie et si peu de lois. Hommes et femmes cultivaient leur récoltes en harmonie et dans leur dialecte, tributaires toutefois d’un bateau de ravitaillement nommé le « Sir Jules ». C’est ce navire qui un beau matin dépose Gabriel sur le rivage, dont le regard croisera celui de Marie. Marie-Pierre Ladouceur est une jeune femme à peine plus âgée que Gabriel. Elle élève seule sa fille Suzanne, aux côtés de sa soeur et de sa tante. Aucun homme n’a jamais fait d’elle une épouse et encore moins une femme heureuse. Libre et incandescente, elle danse pieds nus devant Gabriel le soir de son arrivée. Peu importent les principes, la classe sociale, quelques jours suffisent à les unir. À ses côtés, Marie apprend à lire et à écrire, elle rayonne de joie et son ventre enfle rapidement.

Le bonheur inonde leur foyer, jusqu’au jour où Gabriel signe un étrange document, classé confidentiel. Les Chagossiens vont être chassés de l’île. Suite à l’indépendance de l’île Maurice, l’archipel appartiendra désormais au Royaume-Uni, deviendra une base militaire américaine stratégique, les îlois des exilés, et leurs enfants des apatrides. Tenu au secret, Gabriel est pris au piège. Marie et sa famille vont devoir quitter leur terre, chassés comme des malpropres, sans savoir ce qui les attend au bout du voyage.

Y aura-t-il un jour réparation pour le traumatisme infligé à cette population, qui jamais n’a pu retourner chez elle ? Une deuxième voix s’élève dans le récit. Celle de l’enfant à peine né et arraché à sa terre et à son père. Cet enfant a vu sa mère se battre toute sa vie ; pour elle et tous les Chagossiens, il continue la lutte. Une question revient : si ce peuple avait été instruit, aurait-il pu déjouer la manigance ? Combien coûte l’ignorance ?

Un livre à la fois passionnant et révoltant, c’est un bébé caché, une histoire tue pendant des années. Puisse la littérature par ce magnifique roman immortaliser l’archipel des Chagos et apporter la résilience à la mémoire de son peuple.

Extraits

Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.


Je me souviens des couleurs. Le reste, vidé, oublié. Le soleil descendait dans la mer et la mer n’était plus bleue mais orange. Le rouge des femmes. Le noir de la cale. Nos peaux tassées. Le gris cendre d’un chien. Je me souviens du vert, du beige et du kaki. Et au milieu de tout ça, les pleurs de ma mère.


Elle tonnait, griffait, se débattait, elle était la tempête, elle était tous les cyclones, la mer en furie, la révolte d’une île, elle tendait sa peau déchirée au-dessus de l’océan, elle frappait les idoles de son coupe-coupe et les déposait sanglantes sur le rivage. Gabriel comprit qu’il l’aimait toujours.

Love me tender, de Constance Debré

Une femme explique à son ex-mari qu’elle aime les femmes. Un an plus tard, elle n’a toujours pas revu leur fils. Comment peut-on en arriver là ?

Dans son premier roman, Play Boy, Constance Debré assumait sa nouvelle orientation sexuelle. Dans le second, elle raconte à quoi ressemble sa vie quand on l’a choisie. Elle nage, elle écrit, elle boit peu, elle fume des Marlboro light et elle côtoie beaucoup de femmes. À côté de cette liberté choisie, elle a perdu son fils. Son ex-mari —humilié, en colère— lui a fait vivre l’enfer, l’a totalement éloignée de lui pendant plusieurs mois. Et elle le raconte… Méfiez-vous d’un écrivain qui n’a plus rien à perdre.

« On me dit de ne pas publier le livre, on me dit de ne pas parler de cul, on me dit qu’il ne faut pas blesser Laurent, on me dit qu’il ne faut pas choquer les juges, on me dit de prendre un pseudo, on me dit de me laisser pousser les cheveux, on me dit de redevenir avocat, on me dit d’arrêter avec les tatouages, on me dit de me maquiller, on me demande si les mecs plus jamais, on me dit d’essayer de lui parler, on me dit qu’il exagère mais que ça doit pas être facile, on me dit que c’est normal que mon fils me rejette, on me dit qu’un enfant ça a besoin d’une mère, on me dit qu’une mère n’existe pas sans son fils, on me dit que je dois beaucoup souffrir, on me dit Je ne sais pas comment tu fais, on me dit, on me dit, on me dit. »

Elle aurait pu faire semblant, après tout, comme beaucoup de gens. Elle aurait pu sacrifier ses idées et le sens de sa vie pour son époux, son fils, ses clients. Elle était avocate, elle avait les cheveux longs, elle gagnait bien sa vie. Elle aurait pu mourir après avoir fêté encore une bonne trentaine de réveillons de Noël, en feignant le bonheur. Mais certaines choses méritent qu’on aille au bout de soi, que l’on dise non aux schémas ancestraux, que l’on soit heureux de se lever et d’écrire, heureuse d’aimer des femmes, et ce malgré les jugements, malgré cet enfant que l’on ne voit plus, malgré le doute, malgré le manque d’argent. Devenir soi, ça n’a pas de prix.

Les lois et les avocats, elle les connaît. Elle sait bien le temps que cela prendra. Elle fait appel à une association, petit à petit elle obtient un droit de rencontre, sous surveillance. Puis un droit de visite. Mais au juste, sous quel motif précis l’a-t-on privée de son fils ? L’amour après tout, était là, il sera toujours là. Elle ne renonce pas, elle accepte.

J’ai été profondément émue et envahie par l’abnégation dont fait preuve l’auteure. On est dans le dénuement le plus total, le corps et l’âme sont au service de l’écriture. Sur la quatrième, il est précisé que ce roman traite de l’amour, maternel, des femmes. En le refermant, j’ai pensé que c’était avant tout une déclaration d’amour à la littérature.

Extraits

Je lui ai accordé un peu moins d’attention ces derniers temps, c’est vrai. J’étais toujours là mais un peu distraite. J’écrivais mon livre. On n’a de la place pour personne quand on écrit.


L’homosexualité, pour moi, ne signifie rien d’autre qu’une vacance de tout. Oui, voilà, les grandes vacances, quelque chose de vaste comme la mer, avec rien à l’horizon, rien qui le ferme, rien qui le définisse.


Il faut bien tuer qui on aime, savoir qu’on en est capable, qu’on en a toujours le droit. L’amour est une sauvagerie.


Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non, qui voudrait l’être ? À part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont que ce statut pour se venger du monde.


J’aime les premières fois, les coups d’un soir. J’aime les premières fois pour m’éprouver mauvais coup, on est rarement bon la première fois, moi en tout cas, parce que ce n’est pas grave, parce que rien n’est grave la première fois. J’aime les premières fois parce qu’elles changent la vie sans changer la vie. Pour l’évènement pur. Pour l’innocence.


Il y a la grande famille de ceux qui se sont barrés et qui ont perdu leurs enfants. Ceux-là ne me disent pas que ça va s’arranger. Ils savent.

Brillant comme une larme, de Jessica L. Nelson

Elle avait dix ans de plus que lui, il était encore un adolescent et ils avaient Le diable au corps… Vous l’avez relu dix fois et vous en voulez encore ? Lisez ce prodigieux roman de Jessica Nelson et découvrez la véritable histoire de Raymond Radiguet.

À quatorze ans, il découvrait Alice, future Marthe Lacour, sur le quai d’une gare. À vingt ans, il mourait, adulé par la presse et reconnu par ses pairs. Entre temps : six années, une vie, une oeuvre. Pressentait-il la brièveté de son existence pour répondre aussi bien à l’urgence ?

Avant l’ambition, l’amour. Radiguet convoite une femme mariée dont le mari est au front. On est en 1917, la guerre n’est pas gagnée, l’argent manque, pourtant Raymond et Alice se retrouvent tous les soirs et s’aiment éperdument. Le jeune homme le sait : les plus belles histoires sont celles qui n’ont aucun avenir. 

Les habitants de Saint-Maur murmurent le scandale et au bout de quelques mois, intenable, assoiffé, le jeune Raymond quitte Alice et rejoint Paris pour proposer ses dessins, puis ses articles et des poésies.

 » En attendant, il a d’autres défis à relever. Fuir la petitesse de son univers, repousser les limites, trouver son destin. « 

Il sonne aux bonnes portes, côtoie les artistes les plus influents de l’après première guerre. 

Pourquoi s’économiser quand on a 17 ans et du génie ? Séducteur malgré sa myopie, amoureux des lettres, du whisky et des femmes, il ne vise qu’une chose : « la postérité », rien que ça. En Cocteau, il trouve un mentor. Jean aime éperdument le jeune homme qui en retour donne le minimum pour rester dans son giron protecteur. Cocteau le présente et le propulse. Raymond rencontre Picasso, Modigliani, Brancusi, et tellement d’autres. Aragon le jalouse, Breton le critique. De toutes ces soirées naîtra « Le bal du comte d’Orgel ». Cependant Raymond a une santé trop fragile et a besoin de calme pour écrire, alors Cocteau l’emmène dans le Sud et aide le jeune poète à se réaliser, loin du tumulte parisien et de ses démons…

Plongez dans l’effervescence créatrice de l’époque et découvrez un Raymond Radiguet bien plus sombre et féroce que le protagoniste romantique du « diable au corps » ne le laissait supposer. Totalement embarquée dans le destin fascinant du jeune prodige, j’en ai oublié l’écriture et le temps qui passait. Je vous recommande vivement ce roman parfaitement abouti, passionnant et inspirant. Merci Jessica Nelson pour ce livre qui manquait à la culture française !

 

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Raymond Radiguet, par Man Ray

Extraits

 » La question du lieu est primordiale dans la prolongation d’un baiser arraché à l’éternité et aux yeux du monde. Sans un lieu, il n’y a pas d’amants. « 


 » Au jeu de l’amour interdit, celui qui gagne est-il celui qui calcule ? « 


« Depuis quand l’avis du peuple qui hurle t’importe-t-il ? Ne m’as-tu pas appris que le bien le plus précieux, c’est la liberté ?

— La liberté a un prix, ronchonne Maurice.

— La liberté est sans prix.

— La liberté est un scandale !

— Le scandale met en perspective ce qui est réellement important.

— Raymond tu vas trop loin.

Le jeune homme fixe son père avec intensité.

— Je n’aime que cela.

— Le scandale ?

— Tu ne me comprends pas. Je veux aller à l’essentiel.  »