Non, n’offrez pas ce livre à votre moitié pour la Saint-Valentin (Potentiel romantico-érotique : -12). L’auteure vous dirait « Si, offrez-le, on s’en fout, ce n’est pas grave. La Saint-Valentin c’est lamentable. La Saint-Valentin c’est sérieux, la Saint-Valentin ce n’est pas sérieux. »
À ce stade de ma chronique, vous ne savez pas encore quoi penser du bouquin et moi non plus. D’un point de vue humainement objectif, avec son programme politique d’abolition de la famille, de la filiation et de l’enfance, ce livre est détestable. Evidemment, je n’ai pas réussi à le détester. J’ai suivi l’oeuvre de Constance Debré et adoré son précédent (Love me tender), ainsi je comprends l’oeuvre qu’elle construit petit à petit, pas seulement littéraire mais comme une sorte de performance : la dépossession. Totale. Plus d’appart, plus d’enfants, plus de cheveux, plus de fringues, plus de livres, plus rien. Plus de parents non plus, car le livre commence avec la mort de son père. François Debré, fils de Michel, frère de Jean-Louis et Bernard.
Retour au nom donc, retour aux origines. Spoiler : n’importe qui ayant vécu l’enfance de Constance Debré détesterait l’enfance : parents cultivés et aimants mais drogués à l’opium puis à l’héroïne, surendettement, huissiers, mort prématurée de sa mère… (Amateur de feel-good : s’abstenir).
Pour autant, nous ne sommes pas non plus dans la provocation. Dépossession ne veut pas dire clochardisation ni dépravation. L’auteur remet uniquement en question la morale et les codes ancrés, tels les liens du sang. Elle ne fait de procès à personne, elle en a fini avec son métier d’avocate. Son texte est fort, sans hargne ni rancoeur.
La démarche de Constance Debré est pieuse. Elle se consacre à la littérature comme elle entrerait dans les ordres, avec soin et ferveur. Qu’on comprenne ou non son choix, elle le fait avec passion. Et vocation. Et quand vous refermez le livre, vous ne savez plus vraiment où est le nord, et quel est votre nom.
À lire pour être bousculé si vous aimez ça.

Toucher la terre ferme, de Julia Kerninon

Être mère et libre. Être mère et épouse. Être mère et écrivain. C’est sans doute la chose la plus difficile à réussir dans une vie de femme.
Souvent on a l’impression de choisir, parfois de renoncer. Il est fréquent d’en souffrir, et si on ne souffre pas, le combat est tel qu’on s’épuise.
Julia Kerninon, comme son précédent personnage Liv Maria que l’on comprend davantage à l’aune de ce récit, a songé à fuir. Fuir pour retourner à sa vie d’avant, cette existence où elle vagabondait, avant d’interroger la définition de la liberté, puis celles du bonheur et de l’amour. L’homme de sa vie est celui qui a compris comment elle désirait vivre. Alors elle a assumé l’idée d’allaiter un enfant au creux du bras gauche et de lire de la main droite, ou écrire sur son ordinateur en berçant son enfant du pied.
Oui elle ferait les deux, puisque son équilibre en dépendait désormais. Elle a prétendu que c’était facile alors que ça ne l’était pas, elle ne trouvait pas les mots pour « expliquer que les traits de caractère auxquels je devais les réussites de la vingtaine —l’obstination, la solitude, l’intransigeance— n’étaient d’aucune utilité à une mère, seraient presque létaux pour un enfant. »
Elle expose ses contradictions et offre une réflexion déculpabilisante, pour réconcilier les deux facettes d’une femme, comme on demande à deux personnes, deux enfants ou deux pays, d’arrêter la guerre.

Ce récit intimiste n’est pas seulement une mise à nu ou un serrement de main poli avec le passé, mais un cri de sincérité, un livre de chevet pour toutes les mères qui ne veulent pas renoncer à la « femme d’avant ».

« Qui parle de victoire ? Surmonter est tout. » (Rainer Maria Rilke)

Connemara, de Nicolas Mathieu

Mais qu’est-ce qu’il est bien ce Connemara. Je ressors de cette lecture avec une admiration sans borne pour l’auteur. Je me sens toute nulle, riquiqui. Bon n’est pas Goncourt qui veut me direz-vous, mais quand l’histoire se passe à Nancy et ses environs j’ai tendance à transposer un brin. Hélène me manque déjà, à la page 58 je me suis fondue en elle, coincée entre l’ambition et le sentiment de vacuité, car au fond on part d’un point A, on fait le tour de l’alphabet et l’on revient au point A. Et ce n’est pas si grave.
« Ainsi, Hélène avait voulu conquérir des distances, à coups d’école, de diplômes et d’habitudes relevées. Elle avait quitté cette ville pour devenir cette femme de fantasme, efficace et conséquente. Et là, comme une conne, dans un resto franchisé coincé entre un cimetière et un parking, elle venait d’avoir un coup de chaud en apercevant Christophe Marchal. Vingt années d’efforts n’avaient servi à rien. »
Christophe lui, a très bien compris que c’était pareil ailleurs, ça ne l’empêche pas d’avoir ses regrets, un fils en garde alternée, une passion déchue pour le hockey sur glace. Les personnages sont au mitan de leur vie, ils font le bilan des échecs et des bonheurs auxquels ils n’ont plus accès. Ils se demandent si on peut aimer autant à 40 qu’à 20, si le sexe est un excuse, si leur job est devenu ridicule, si leurs enfants leur appartiennent encore.
On écrit pour figer le temps, dit l’auteur, et lire ces personnages entre deux âges nous plonge dans le même sentiment de nostalgie, de gâchis et d’espoir. Tout ça avec un style moderne, c’est long et tant mieux, les détails ne sont jamais des longueurs, l’auteur peut écrire trois pages sur une nappe et on se régale d’être à table, on se délecte de chaque phrase et la fin du roman est encore plus belle que le début. Si j’avais été l’éditeur j’aurais présenté ce roman en septembre sous le nom de M. Mathieu Nicolas, qui sait, un Goncourt peut en cacher un autre, car « Hélène ne s’y trompe pas, l’avenir est grand ouvert, droit devant. Sa poitrine est toute gonflée d’une aube qui n’en finit pas. »

Recommandation absolue 👌🏻

Pas ce soir, d’Amélie Cordonnier

Le désir, cette petite chose si fragile, sans doute la plus précaire dans une vie de couple. Comment désirer ce que l’on a ?
Le désir ne tolère rien, ni la routine ni la ménopause, et surtout pas le désir prégnant de l’autre. Tout se joue sur le fil d’un subtil équilibre.
Isa claque un soir la porte de la chambre conjugale pour s’installer dans celle de sa fille partie faire ses études. « Je dormirai mieux ».
Et lui, que doit-il comprendre ? Qu’il ronfle un peu trop ou qu’elle ne l’aime plus ? Au début il prend son mal en patience, il n’en parle pas, il se fait le plus attentionné possible. Puis il passe à la colère sourde, feinte. Doit-il se résigner, à 50 ans, à ne plus faire l’amour avec sa femme ? Et elle, pourquoi le laisse-t-elle souffrir ainsi, sans explication ? Quelles blessures a-t-elle enfouit ?
Petit à petit tout se délite. Ils ne se parlent plus, elle rentre du travail, dîne à peine et s’enferme dans sa chambre. Pourtant ils sont en couple, pas d’amant sous le tapis. Ils ont juste cessé de faire l’amour.
À lui, ce qui lui manque le plus, c’est la tendresse, « elle ne le touche plus, même sans faire exprès ». Isa esquive les contacts en permanence, comme ce week-end à Honfleur où elle accepte l’invitation avec enthousiasme, une ruse pour ensuite feindre l’ivresse extrême et s’endormir sans étreinte. T’as voulu voir Honfleur et on a vu Honfleur…
Amélie Cordonnier maitrise l’art de la dissection. Prendre un sujet et le décortiquer à l’infini. Elle parvient à écrire un livre sur l’abstinence en ne parlant que de sexe. C’est cru, c’est réel, c’est tabou. Elle nous amène progressivement à nous poser cette question : quelle situation est préférable, être celui qui désire à en mourir ou celui qui ne désire plus, qui ne ressent plus rien et esquive la vie ?

Une grande claque, comme toujours avec Amélie Cordonnier , bravo.

Une adolescente, de Lolita Pille

👊🏻Outch 👊🏻Attendez une seconde, je m’essuie la tempe et je remonte sur le ring vous parler de ce livre qui vient de me mettre K.O.
Si vous aussi, bande de naïfs, aviez cristallisé Lolita Pille avec 15 cuillères en argent dans la bouche, ouvrez ce livre et découvrez la deuxième version de l’auteure, celle qui ne passait pas ses samedis après-midi chez Dior, mais assise sur un banc à la lisière du bois de Boulogne, entre deux barres d’immeuble. Matez ses potes, Amar, Krim, Ibrahim, non non, pas d’Andrea en vue. Observez davantage ces deux filles, May, puis Ambre. Peut-être que leur caractère et leurs déambulations parisiennes vous évoqueront un personnage de roman, une dénommée Hell…

Ce livre, c’est cette poupée en chiffon à double face, celle dont on retourne la jupe pour voir le visage caché, celui qui pleure. Il est une claque à la machine infernale de la sexualisation et du fantasme médiatique. Montre moi ce que tu écris je te dirai qui tu dois être. Étrange comme on a préféré croire à l’auto-fiction et lire l’histoire d’une fille riche et dépravée plutôt que celle d’une jeune banlieusarde fauchée violée et fraîchement avortée. Je plaide coupable, moi aussi je l’ai enfermée dans une fausse image. Qui sommes-nous pour associer un auteur à son œuvre ?

Ce texte est infiniment poétique, douloureux, vibrant et abouti. La hauteur est partout, les points de vue et les discours sont littéraires et se lisent avec délectation, stupeur et révolte.
Le récit commence lentement, on erre dans les couloirs du lycée, on fume sur un banc. Ça traîne, et c’est ça l’adolescence, ça paraît si long, et pourtant ça bouillonne et tout arrive d’un coup comme dans le texte, les mecs, les sorties, les fugues, les cris. Les rendez-vous malsains, le viol la honte. Et tout ce que l’on enfouit, tout ce que l’on garde pour plus tard. Dans l’immédiat, on invente un personnage à paillettes, sublimateur. Et vingt ans plus tard, on en fait un roman magnifique.
Lisez-le.
Bravo et merci Lolita Pille 🙏🏻💙