Feu 🔥

Non ce n’était pas voulu. On ne nous prévient pas assez des dangers de bookstagram, vous partez pour rédiger une chronique, scénariser le livre en mode photo bougie photophore en forme de coeur et boum vous mettez le feu chez vous. À peine le temps de faire la mise au point que la couverture s’embrasait. Foutu pour foutu j’ai immortalisé l’instant, Tiens mon coeur tu peux tenir ce livre qui brûle, merci. Prions pour que Maria Pourchet et Fayard nous pardonnent d’avoir joué avec le feu et plagié Gainsbourg.
Déjà que le roman est tout corné, vous pourrez crier au blasphème, voire à l’autodafé, alors que je l’ai adorée cette histoire d’amour intemporelle, celle d’un homme solitaire et d’une femme mariée dont le désir les domine et les ravage. J’ai adoré cette femme qui en oublie de dormir et de manger, à ne plus supporter son quotidien son mari ni ses enfants. Et cet amant dramatiquement correct, affolé devant l’amour de sa vie, vaincu avant d’avoir combattu.

Au départ, un déjeuner de travail. Il arrive en retard, elle masque son trouble derrière une légère désinvolture. « Il te regarde sans rien dire, comme étonné. S’ouvre alors un silence où tu pourrais entrer et rester tout l’après-midi à boire du café, poser des questions indécentes, apprendre la peinture sur bois. »

Des passions simples, on en lit des tas, mais ici, c’est l’alternance des points de vue narratifs, notamment celui de l’homme, idéalisé du point de vue féminin mais terriblement impuissant, semant le doute et l’attente derrière de beaux costumes et des messages sans réponse.

Envoûtant, montant en puissance pour une ambiance en crescendo apocalyptique. Le roman d’amour de la rentrée à ne pas rater si vous n’avez pas peur de vous brûler🔥

La définition du bonheur

Vous l’envisagez comment, vous, le bonheur ?
Comme Clarisse, à travers une fragmentation d’expériences intenses, ou plutôt comme Ève, dans une continuité docile et rassurante ? Peut-être possédez-vous votre propre définition du bonheur, votre recette pour être heureux, ou du moins le moins malheureux possible.

L’une habite Paris, l’autre New York. Ève rencontrera Clarisse, parce qu’un lien très fort les unit, mais pas tout de suite. Pour l’instant, elles ont beaucoup de choses à vivre. On fait leur connaissance à travers les événements marquants de leur existence, les joies et les drames, les bonnes nouvelles et les trahisons. Pour Clarisse, le mot bonheur semble s’accorder avec la notion de liberté, d’indépendance, de voyages, d’absence d’attaches matérielles, à l’image de son appartement parisien, un petit cocon de lumière au septième étage. Elle a élevé ses trois garçons presque toute seule, les hommes de sa vie sont tous partis, sauf le dernier. J’ai beaucoup aimé leur portrait, Hendrick l’étudiant égoïste, François le peintre bipolaire, ou Boris le Russe jaloux maladif, dont elle dira : « Il y a quelque chose de rassurant dans la possession. »
Ève connaitra elle aussi, comme toutes les femmes, son lot de frayeurs, de joie et de passages à vide.
L’Art de Catherine Cusset, au-delà de vous servir des personnages réalistes et hautement attachants, c’est de vous marquer à vie, par des émotions, ou des petites phrases.
Impossible de passer à côté de ce roman en cette rentrée littéraire !

Pourvu qu’il soit de bonne humeur

« Pourvu qu’il soit de bonne humeur », murmurait Maya chaque soir en attendant Hicham, son mari.
On est à Fès dans les années 1950, Maya a 15 ans, les jeunes époux se rencontrent le jour de leur mariage arrangé.
A l’issue de la cérémonie, dans leur chambre, Hicham lui assène une gifle en guise de préambule puis la viole trois fois. La vie de Maya ne sera que la répétition de cette nuit de noces, de grossesses non désirées et de séjours à l’hôpital.
Deux générations plus tard, à Casablanca, Lilya, journaliste trentenaire et très indépendante sentimentalement, ressent soudain des sensations étranges. Peur intense. Douleurs insoutenables. Des rêves si réalistes qu’ils l’obligent à mener une enquête sur cette grand mère qu’elle n’a pas connue.
Elle part alors pour Fès, interroger son grand oncle et les hôpitaux. Lilya apprend que Maya, malgré neuf enfants, les coups de son mari et l’interdiction de sortir, œuvrait comme résistante de la colonisation marocaine, cultivait un jardin et lisait Stendhal en cachette.
Impossible de s’enfuir, récoltant uniquement le sarcasme de la Police, Maya restait pourtant une femme libre, car jamais, dans sa tête, elle ne s’est soumise à son mari. C’est la question qu’elle pose à sa petite fille 60 ans plus tard : la liberté réside-t-elle seulement dans l’indépendance ? Comment font celles qui vivent encore sous le joug de la domination masculine ?
Outre la colère des hommes, leur violence irrationnelle, ce roman très abouti suscite de nombreuses interrogations sur les rapports homme/femme à travers les époques, les fardeaux et les rêves que nous lèguent nos mères. Le contexte historique, l’écriture lapidaire, les personnages parfaitement taillés nous le font lire d’une traite.
Sujet sensible mais admirablement bien traité. Bravo @loubnaserraj pour ce premier roman paru aux @au_diable_vauvert_editions ♥️

Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot, de Mika Biermann

🎨🎨🎨

1/ Ce livre a reçu le Prix de l’Instant, dont la formidable librairie a accueilli la première édition du @grandprixdesblogueurs en janvier 2018
2/ Berthe Morisot est l’une des peintres préférées de mon antiquaire de père
✔️Deux raisons suffisantes pour attiser ma curiosité.

Lire ce livre, c’est sauter dans des pots de peinture a l’huile pieds joints et réaliser soi-même des toiles : Berthe et Eugène dans le train, Berthe et Eugène au jardin, Berthe nageant nue dans la rivière, Berthe et Eugène au lit, dans l’obscurité la plus totale.
Berthe Morisot a 34 ans, c’est l’été, et avec son mari, le frère d’Edouard Manet, ils ont décidé de passer quelques jours à la campagne, pour que la peinture soit belle, ou pour que le désir survienne.
« Le nu est partout, sauf dans la vie ». En effet, à l’époque, « Il y a plus de culs a l’air au musée que dans un bordel le jour de l’armistice. » Mika Biermann souligne un paradoxe toujours d’actualité : on croule aujourd’hui sous les visuels sexuels mais on n’a jamais eu aussi peu d’interactions physiques. Comment se réconcilier avec le corps de l’autre, comment peut-on renouer avec la chair à travers l’Art?


Une jeune fille va s’inviter dans les tableaux champêtres de Berthe et l’intimité du couple. Elle vient du village et elle s’appelle Nine. Elle arbore de longs cheveux roux et « Rien, ni le travail ni les intempéries, n’a réussi à faire tomber les murs de sa beauté rurale. Ses yeux ont la couleur du chocolat froid. Berthe reconnaît le triomphe dans le regard des adolescents. »
Constatez-vous même la langue, réaliste, moderne et poétique, de cet auteur, Mika Biermann, que je découvre avec ce texte.
Au passage, des réflexions intéressantes sur la condition d’artiste pour une femme au 19eme siècle. Joli coup de cœur pour ce livre

La jongleuse, de Jessica Knossow

Chère Jessica Knossow,


je n’arrive pas à savoir si je dois vous remercier, tellement je suis bouleversée par votre roman. Quand j’ai reçu votre livre et que j’ai parcouru la 4ème de couverture, je l’ai immédiatement placé au dessus de la pile non sans une certaine appréhension : parler de ce sujet, l’épuisement maternel, et la jonglerie infernale des femmes, est un exercice périlleux en littérature. Il y a tant d’articles, de témoignages à ce sujet, il fallait une bonne dose de vocabulaire, de poésie (et d’expérience) pour contourner les poncifs de la maternité, et dépeindre avec un talent inouï la schizoïde de notre époque, la mère, la carriériste, l’épouse… et la femme ! On l’oublierait presque, mais pourtant, sans femme, il n’y a ni mère, ni employée, ni épouse, ni amie. Il n’y a plus qu’un fantôme.

Ophélie est cette femme accomplie, médecin, épouse. À la naissance de son troisième enfant, elle se sent dépassée. Le vide qu’elle cherchait peut-être à combler l’engloutit. En pensant guérir ses propres failles elle n’a fait que les agrandir. Entre un bébé qui ne fait pas ses nuits, un mari qui rentre tard, ses articles à rédiger, elle n’y arrive plus. Tristesse, épuisement, colère, dépression.
Lorsque Ophélie voit les vacances d’été approcher, l’angoisse s’empare d’elle. Elle n’envisage que trois solutions: tomber malade, rester travailler, ou partir.
Se sentir dépossédée et dépassée est un état d’impuissance difficile à gérer pour une mère, et encore moins à l’expliquer. Comment font les autres ? Pourquoi est ce si difficile ? Quelle spirale infernale mène à cet état de détresse familiale ?

Vous êtes la première, chère Jessica, à retranscrire aussi parfaitement le piège des mères qui ne veulent renoncer à rien. Le choix des mots, le rythme et la fluidité du roman sont la formule idéale pour traiter ce sujet. Ce livre parlera aux mères épuisées oui, mais il est surtout à lire d’urgence par tous les pères. La jongleuse est un roman moderne et magnifique.
Chère Jessica, oui j’ai été Ophélie et sans doute le suis-je un peu encore. Merci pour vos mots qui pansent la fatigue et autorisent les larmes.

Bien à vous, Agathe.