Les Orphée

« Arrivé au comptoir, Orphée a envie de manger une glace à la nuit. Mais ça n’existe pas. Alors il se commande un verre. »

En terminant ce roman j’ai dû m’arrêter de respirer un temps. Ma bouche a émis une drôle d’onomatopée : Aoupff. Tout en reprenant mon souffle, déroutée, je suis retournée au début. A nouveau la dédicace « Agathe voici les Orphée, (…) PS : c’est très différent d’ Adolphe a disparu tu verras ».
C’est très étrange cette comparaison, qui plus est je déteste comparer — on ne doit jamais comparer ses enfants ni ses livres, principe de vie absolu — très étrange de les comparer alors qu’en effet ils ne se ressemblent pas.
Par conséquent, comme il ne faut jamais dire jamais, je l’ai comparé. Non pas à Adolphe, mais au premier, La nuit des trente, grande cavale de nuit dans Paris à la recherche de l’amour. Si Les Orphée changeait de titre, j’opterais donc volontiers pour La nuit des trente-deux  version mythologie grecque (au passage, un grand merci à l’auteur et à Wikipédia pour avoir comblé mes lacunes sur la descendance d’Apollon, Calliope & co).

Dans ce troisième roman, il est ainsi question de la nuit, de l’ivresse, de la perte et du manque. Orphée est cet être qui chaque nuit descend aux enfers pour tenter de ramener sa belle Eurydice sans pouvoir la regarder.
Les personnages deviennent des légendes : Virgile le guide est ce copain pilier de bar toujours dispo pour boire à votre santé, le videur est représenté par Cerbère … même le chauffeur Uber est baptisé Charon, celui qui vous conduit aux enfers.
Qui est Eurydice cette jeune femme qu’Orphée recherche obstinément ? A-t-elle existé, est-elle un fantasme, une image oubliée ? Faut-il vraiment descendre aux enfers pour la retrouver ? En vaut-elle vraiment la peine ?
Mais la nuit ne peut exister sans le jour. Et Louis est cet être qui chaque matin appelle son père défunt dans un téléphone incroyable acheté dans une brocante: il lui permet de téléphoner vingt ans en arrière ! Peu à peu, Louis s’isole socialement, plus les jours passent, plus son père va avoir l’âge de mourir.

Antigone, Phèdre et Andromaque n’ont qu’à bien se tenir. Après la lecture de ce roman aux allures de tragédie antique, vous ne regarderez plus Eric Metgzer de la même façon à la télévision.

« Elle lui plaisait, il lui plaisait, Orphée le sait. Alors pourquoi avoir tout gâché ? La malédiction des Orphée. Longtemps le secret a été bien gardé; il a fallu de riches mensonges pour le protéger, des mythes, des poèmes, des opéras, des films, et même un peu de foudre. Mais voici la pauvre vérité ; ce jour-là, il y a des milliers d’années, plongé dans l’obscurité, suivi de la femme aimée, Orphée a fait exprès de se retourner. »

Outre la crise existentielle de la trentaine, cet âge adulte où la devise serait Boire ou construire, il faut choisir, ce roman pose la question de l’être manquant, un thème que j’affectionne beaucoup, car les absents font tellement de bruit dans nos vies, les souvenirs résonnent : quoi que nous fassions nous sommes façonnés par ces êtres qui disparaissent de notre existence. Il n’y a rien de plus injuste que cette phrase que l’on n’a pas eu le temps de dire à un proche défunt, et il n’y a rien de plus romantique qu’un amour inachevé, la mélancolie qui en découle est féconde et sublimatrice.

Merci à Eric Metzger pour la lecture de ce roman que je vous recommande. Une très jolie odyssée au pays de la nuit.

Le signe astrologique du roman

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Balance ! Orphée représenté par sa lyre ne peut appartenir qu’à ce signe vénusien !!! La balance est un signe artistique et romantique. Par ailleurs, on lui attribue à tort la qualité d’être tempéré et équilibré, ce qui n’est pas forcément le cas : la balance est capable de passer d’un extrême à l’autre. Les relations affectueuses sont vitales pour le bonheur de ce signe, en cas d’échec il peut se révéler cynique et amer.
D’autre part, le roman comme le signe sont totalement vénusiens ; Vénus est la planète du désir, de l’amour et de la volupté. Rien de plus vénusien que ce roman où l’esthétisme et l’ivresse sont maitres.

 

Point cardinal

Il s’enferme dans les toilettes, se déshabille fébrilement, arrache l’étiquette avec ses dents, puis, quand il est complètement nu, enfile la soie, remonte lentement la culotte le long de ses jambes, la plaque contre son ventre. La vague de plaisir qui le submerge secoue tout son corps. Une extase qui le transporte, coeur battant, au centre de sa chair, en son point cardinal, là où Mathilda pousse un cri.

Le roman

C’est l’histoire de Laurent, une femme qui n’est pas née dans le bon corps. Le jour il est un bon père de famille, le soir il ajuste sa perruque, se maquille, et devient Mathilda, cette femme qui est en lui et qu’il cache. Un jour, sa femme retrouve un cheveu blond de sa perruque, et le suit en cachette, jusqu’à comprendre que son mari ne la trompe pas, mais qu’il se travestit. C’est le début de la révélation, et donc de la transformation. Laurent entreprend le changement, avale des hormones et laisse pousser ses cheveux. Car les psychologues n’y feront rien, Laurent n’est pas malade, il est né ainsi, et cela ne l’a jamais empêché de se sentir un bon père. Mais aujourd’hui il a assez attendu, il est grand temps de devenir celle qui l’est au fond de lui. Mais comment vont réagir ses enfants, comment l’assumer?

Ce roman analyse les réactions et les transformations de chacun. Sa femme, Solange, qui ne voyait en Laurent qu’un mari aimant, un père attentionné, se demande comment peut-on vivre si longtemps auprès d’une personne que l’on ne connaît pas? Où se situe la véritable trahison, dans l’omission, ou dans autre chose? Comment se faire à l’idée que son mari va devenir une femme, qu’il l’aime toujours mais qu’il va se faire opérer, parce qu’il n’a pas le choix?

Son fils Thomas, est en colère contre son père, et se heurte à sa détermination, il choisit l’exil. Sa fille Claire cherche plutôt à reconsolider la famille, elle choisit la tolérance. Quand à sa femme Solange, privée de sexe d’homme, elle va choisir la substitution. Enfin, concernant ses collègues et ses voisins, le roman offre le panel de toutes les réactions possibles et envisageables.

Petit à petit, aussi subtilement que la transformation de Laurent, l’auteur change le genre des adjectifs et les accords grammaticaux concernant Laurent. Lauren devient Lauren aussi par la grammaire, et cela est très bien fait.

Tout nous pousse à nous déterminer. A le faire haut et fort. Décliner son identité. Je suis indéterminée, mon corps est un compromis. Je ne suis plus celui de ma carte d’identité et Lauren n’existe pas encore officiellement. Si je ne me définis pas, suis-je vraiment ?

Mon avis

A lire ! Ce livre est plus un essai qu’un roman selon moi, il se lit très vite et fait passer un message, celui de la tolérance.

Un sujet très délicat, la transexualité, traité avec finesse. L’inconfort du thème et l’écriture sans fioriture m’a fait penser à Leila Slimani et ses romans aux sujets forts comme Chanson douce Dans le Jardin de l’ogre. Le seul reproche que je pourrais adresser à ce roman est d’être un peu trop court, il est prenant et est impossible à lâcher, mais il manque un peu de matière et s’oublie peut-être plus vite qu’un roman plus dense, à la psychologie des personnages plus détaillée. J’aurais aimé savoir comment le couple Laurent/Solange allait évoluer. Est-il possible de rester en couple avec un transsexuel ?
Cependant, l’auteur parvient avec brio à nous transmettre le message de l’acceptation sans en faire des tonnes, juste une ouverture d’esprit sur ceux qui nous entourent et qui ne répondent pas aux schémas « classiques ».

L’auteur

Léonor De recondo est née en 1978. Après son premier roman « La Grâce au cyprès blanc » publié en octobre 2010, c’est « Rêves oubliés », le deuxième roman qu’elle signe en début d’année 2012.
« Pietra viva », sorti en 2013, connait un énorme succès.
En 2015, « Amours » obtient le Grand Prix RTL-Lire 2015 et prix des libraires 2015.

Le signe astrologique du roman

Un signe double pour la dualité de Laurent, mi homme mi femme, et plutôt d’élément air, symbolisant le lien entre les gens ce qu’étudie parfaitement le roman, et enfin Cardinal! Que signifie cardinal en astrologie ? Il existe trois types de « qualités » pour un signe (la manière de faire circuler l’énergie) : soit fixe, soit mutable, soit cardinal… comme le titre du roman.
—> Quel signe est donc à la fois double, d’air et cardinal ? La balance !
Une personnalité cardinale initie le changement et met en route les choses, et entraînent les autres dans l’action.

Extrait

Laurent cache ses yeux dans un mouchoir. Et Solange réalise tout à coup qu’il ira jusqu’au bout, jusqu’à l’opération, qu’à côté d’elle dans ce lit, il y aura un jour une femme, seins et sexe inclus. Elle est traversée par cette vérité. Elle pourrait la rejeter toute entière, mais n’y arrive pas, car il y a dans la sincérité de Laurent quelque chose qui l’émeut profondément.

La Tresse

Je dédie mon travail à ces femmes,
Liées par leurs cheveux,
Comme un grand filet d’âmes.
A celles qui aiment, enfantent, espèrent,
Tombent et se relèvent, mille fois,
Qui ploient mais ne succombent pas.
Je connais leurs combats,
Je partage leurs larmes et leurs joies.
Chacune d’elles est un peu moi.

 

Le roman

Ce court roman se lit comme un conte pour enfants; bourré de sentiments très forts qui maintiennent votre attention et vos émotions aux extrêmes : une immense tristesse, un très grand amour, des femmes très gentilles, des pauvres très pauvres, des méchants très méchants…

C’est un livre symbolique, sur l’imbrication des êtres entre eux, sur la puissance du courage des femmes à travers le monde.
Ces trois femmes, indienne, sicilienne, canadienne, forme chacune le brin d’une tresse.
Smita veut tout faire pour sortir sa fille Lalita de la misère et qu’elle aille à l’école, Giulia doit tirer l’entreprise familiale de la faillite, et Sarah l’avocate superwoman doit se battre contre sa maladie et le monde impitoyable des hommes et de l’entreprise.

Le portrait de Smita et Lalita retourne le ventre à tel point que je me sentais mal pendant la lecture. Ne nombreux progrès sont encore à faire dans certains pays où les sanitaires n’existent pas, seulement la pauvreté absolue et la violence. Smita vide les latrines des gens à mains nues, comme sa mère et sa grand mère avant elle.

C’est son Darma, son devoir, sa place dans le monde. Un métier qui se transmet de mère en fille, depuis des générations. Ce panier, c’est son calvaire. Une malédiction. Une punition. Quelque chose qu’elle a dû faire dans une vie antérieure, il faut payer, expier, après tout cette vie n’a pas plus d’importance que les précédentes, ni les suivantes, c’est juste une vie parmi les autres, disait sa mère.

Le portrait de Sarah sonne comme une mise en garde sur la protection de la femme occidentale au travail. Un passage représentatif est celui où Sarah préfère partir du cabinet en disant « qu’elle va boire une verre » alors qu’elle doit récupérer ses enfants, ou aller à sa chimiothérapie. Dans son cabinet d’avocats rempli de loups, il est préférable pour elle d’afficher une indépendance qu’une faiblesse. La discrimination est insidieuse mais pourtant elle est là, c’est cette discrimination qui la pousse chaque jour à rentrer tard, à bosser comme une acharnée, à devoir tout prouver tout le temps.

Quand à l’histoire d’amour entre Giulia et Kamal l’indien, elle est d’une grande pureté, elle amène au roman un apaisement pour le lecteur, et le courage pour Giulia de se battre.

Elle se sent femme aujourd’hui, auprès de l’homme qui l’a révélée. Cette main, elle n’est pas près de la lâcher. Dans les années qui suivront, elle la serrera souvent, dans la rue, au parc, à la maternité, en dormant, en jouissant, en pleurant, en mettant au monde leurs enfants. Cette main, elle la tient pour longtemps.

La Tresse est un ouvrage qui s’inscrit dans notre époque, soulignant que la liberté des femmes est toujours un combat.

Mon avis

A lire et à faire lire autour de soi, pour le message de courage et d’espoir qu’il véhicule. L’écriture est simplement belle, les phrases résonnent de façon juste en chacun d’entre nous. La tresse est un conte cruel et poétique.

Le signe astrologique du roman

Balance, celle qui représente la justice (comme Sarah l’avocate du roman), l’amour et l’harmonie (comme Giulia dans sa relation avec Kamal) et enfin le partenariat et l’équilibre relationnel (comme entre Smita et Lalita). La balance est le signe du partage, telles ces trois femmes, très douces et positives comme ce signe, qui se partagent le roman.
L’ombre de la balance est le bélier, symbolisant une action forte sous-jacente, impulsive, presque rebelle, et c’est de cela dont il s’agit dans ce roman : sous leur aspect docile, ces trois femmes cachent une tempête en elles, un combat plus fort que tout.

L’auteur

Née en 1976, Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs-métrages, À la folie… pas du tout et Mes stars et moi. Elle écrit aussi pour le théâtre. « La tresse » est son premier roman.

Extrait choisi

Ils prennent l’habitude de se retrouver là, dans la grotte, près de la mer. Kamal travaillant de nuit à la coopérative, et Giulia de jour à l’atelier, ils se voient à l’heure du déjeuner. Ils font l’amour à midi, et leurs étreintes ont le goût des moments volés. La Sicile entière est au travail, affairée dans les bureaux, les banques ou les marchés, mais pas eux. Ces heures-là leur appartiennent, ils en usent et en abusent, comptant leurs grains de beauté, répertoriant leurs cicatrices, goûtant chaque parcelle de leur peau. On ne fait pas l’amour le jour comme on le fait la nuit, il y a quelque chose d’audacieux, d’étrangement plus brutal à découvrir un corps en pleine lumière.

Le problème avec l’amour

« Quand j’étais petite, tout ce que je voulais faire plus tard quand je serais grande, c’était connaître l’amour. L’amour m’intriguait parce qu’il ne suffisait pas d’être amoureux. Il fallait aussi être aimé. »

Le problème avec l’amour, la première fois, c’est qu’on ne le reconnaît pas forcément. Le problème avec l’amour, les fois d’après, c’est toutes nos croyances, tous nos espoirs. Le problème avec l’amour aujourd’hui, c’est notre mère, notre père, notre meilleure amie, nos rêves, nos drames, tout ce qui nous constitue. Nous vivons dans l’urgence d’un amour réussi. Mais qu’est-ce qu’un amour réussi? Que signifie l’échec en amour aujourd’hui? De nos jours, nous n’avons jamais autant décrié l’amour mais jamais autant idéalisé à la fois.
Marion, comme beaucoup de femmes actives de 40 ans célibataire, parisienne de surcroît, a l’impression d’avoir accumulé beaucoup d’échecs amoureux. Elle rencontre Marco. Marco veut cadenasser leur amour naissant sur le Pont des Arts, comme le font beaucoup d’amoureux. Alors Marion lui écrit une grande lettre. Une analyse de tous ses espoirs et de ses peurs en amour, dans l’espoir fou que cette fois-ci, ça marche. Car quand le sentiment de l’amour existe, le plus difficile, c’est qu’il persiste.
Marion est peut être une amoureuse de l’amour, qui, plutôt que s’installer confortablement dans une relation, en cherche les limites et en visite tous les contours.
Ce roman est une vision ultra réaliste de l’amour du XXI ème siècle, la solitude des êtres, ses exigences, son impossibilité d’éternité.

« Tu ne comprends vraiment rien à l’amour. Bien sûr, toi tu crois que c’est celui qui est quitté qui souffre le plus, hein? Et bien non. Celui qui aime, il a encore son amour au moins. »

Mon avis

Comme la narratrice, comprendre l’amour est pour moi une des missions qui m’a sans doute été donnée. L’amour fou, vrai, passion, ou véritable, selon le petit nom qu’on veut bien lui donner, a toujours été le grand fantasme de beaucoup de générations. La relation fusion, l’amour réciproque est pour beaucoup d’entre nous un réel but à atteindre, mais seulement lorsqu’on veut bien y croire.
Aujourd’hui en France, la femme peut choisir son partenaire, le quitter, s’assumer, et vivre ses sentiments sans contrainte. On a donné la liberté aux femmes il y a moins d’un siècle, sans leur expliquer comment s’en servir. Pas étonnant qu’elles éprouvent quelques difficultés… Puisse ce genre d’ouvrage aider les générations futures !

J’ai aimé le réalisme avec lequel l’auteure dépeint la société et les paradoxes des relations. J’ai regretté l’absence d’un fil conducteur qui nous tiendrait plus en haleine, et ce roman pourrait glisser des mains de ceux qui n’ont pas le sujet de l’amour en priorité.

Le signe astrologique du roman

balance

Balance, dont la relation sentimentale prime sur la relation professionnelle et dont l’ambition principale est la recherche d’un partenariat fiable, équilibré, harmonieux. La balance est perfectionniste, et souvent indécise, comme la narratrice.

L’auteur

Isabelle Miller est née à Paris en 1958. Elle y vit et travaille toujours. Elle a exercé plusieurs métiers dont professeur de français à l’Éducation nationale. Elle a travaillé dans une maison d’édition, puis dans une grande entreprise comme responsable de la communication interne puis des études marketing. Elle est aujourd’hui consultante indépendante.
Son premier roman Le Syndrome de Stendhal est paru chez Sabine Wespieser en 2003. En 2008, elle publie un recueil de nouvelles sur 11 histoires de grandes oeuvres d’art inachevées, Les Inachevées, le goût de l’imparfait chez Seuil.
Son dernier ouvrage, Le problème avec l’amour, est paru février 2017 aux éditions JC Lattès.

Le blues de La Harpie

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Sans raison, j’ai fait ce que je n’aurais pas dû faire. J’ai songé à la fille que j’aimais, j’ai attendu mon heure puis j’ai braqué le magasin de vins et spiritueux où je bossais. Je suis monté dans ma voiture, j’ai démarré en trombe, imaginant le hurlement des sirènes là où il n’y en avait pas. L’autoroute elle-même était sombre comme une tombe et menait au ciel.

Dans sa fuite, Luce Lemay percute le landau d’une femme et tue le bébé sur le coup. Il prend trois ans de prison pour homicide involontaire, à l’issue desquels il décide de rentrer à La Harpie, son village natal, reprendre le cours de son existence. Mais est-ce seulement possible?
Est-ce possible de regarder les autres en face quand on n’arrive plus à se regarder dans la glace? Est ce possible de retrouver l’amour quand on suscite autant la haine?
A la Harpie, petite ville du Midwest, tout se règle par coups de poings et revolver. Luce et son ami Junior Breen, qu’il a rencontré au pénitencier, se dégotent un petit boulot dans une station service et la force de leur amitié les aident à tenir dans l’extrême solitude qu’est devenue leur nouvelle vie.
Le personnage de Junior est sans doute le plus complexe. Reconnu coupable d’avoir tué et découpé en morceaux une jeune fille, il fait des êtres, des objets et de sa vie un véritable puzzle, comme ce camion qu’il désosse entièrement pour venger son ami.

Luce quand à lui, rencontre Charlene, dont il tombe fou amoureux. Leur idylle est pure et s’affranchit du passé de Luce. Mais vivre leur amour au vu et su de tous lui coûtera menaces, coups et balafres au couteau…
…Car lorsque le landau bleu cesse de venir hanter ses nuits, ce sont les gars de la ville, le soir, la nuit, qui viennent lui rappeler son passé avec violence et le terrorisent. Il devrait fuir, aller dans une ville où il serait inconnu, mais il a conscience lui même que fuir La Harpie reviendrait à se fuir lui-même. Affronter la réalité, accepter sa vie, chercher la rédemption, tel est le chemin à parcourir.
Un roman noir et poétique!

J’ai aimé

—> La couverture du livre

Cette espèce de Vierge Marie floutée, un peu hantée, nous interpelle. A prime abord, on croit voir une bouteille de coca. La couverture ne porte rien d’autre que cette image, c’est la particularité des éditions Agullo, que je découvre d’ailleurs avec ce roman. Cette maison d’éditions se targue de mettre en avant les petits bijoux étrangers, et avec ce roman c’est réussi!

—>Les dialogues !

On sait combien il est difficile de raconter les débuts d’une histoire d’amour sans tomber dans le niais et les facilités. Ici, je me suis surprise à être toute émoustillée et avide de connaître la suite de la lecture et du devenir des deux personnages, tant les dialogues sonnaient juste et parvenaient à me mettre dans l’ambiance.

« Elle te donne vraiment une allure bizarre cette robe.
_ Ah bon, tu trouves? »
Ses doigts lissèrent le tissu bleu en simili coton de haut en bas, jusqu’aux fanfreluches roses. Sous son jupon, ses jambes remuèrent lorsqu’elle haussa de nouveau les épaules.
« C’est juste moche comme couleur, c’est tout, insistai-je.
_ Je ne crois pas t’avoir demandé ton avis. »
Sa bouche était dure, menue et arrondie.
« Rose? Le rose c’est une couleur moche. Surtout sur des jambes pâles. » Je grimaçai un sourire.
Charlene tira sa robe vers le bas et laissa les mains s’attarder sur ses cuisses.
« T’es vraiment un connard » chuchota-t-elle.
« Laisse tomber » murmurai-je.
Juste comme ça, histoire de, je levai les yeux pour les planter dans les siens. Charlene plia une de ses jambes nues pour la frotter contre le mollet de l’autre, scrutant le comptoir tandis que j’étudiai ses mains, de l’autre côté du linoléum.

—> Le réalisme du roman

L’auteur n’essaie pas de nous embarquer dans une histoire américaine de cow-boys avec pistolets et cascades en voiture. Le rythme est lent, c’est l’histoire d’un type qui refait sa vie après la prison, c’est tout. La poésie est maîtresse du roman et s’allie avec la vérité pour en faire un somptueux petit bijou.

Le passage ci dessous, avec ses détails plus ou moins flatteurs sur les odeurs et les sensations, ne gâche en rien la scène d’amour décrite par le narrateur :

Nous l’avons fait, juste là, dans ce vieux hangar à bateaux, comme si nous le faisions depuis toujours. Nous nous sommes allongés l’un sur l’autre dans cette vieille barque, nos mouvements d’abord lents, puis rapides, puis l’immobilité. Cette fille suait autant que moi, et ça me plaisait. Son visage et son front, ses mains, sa bouche était brûlante contre la mienne, et un peu rance, aussi. J’aperçus une minuscule tache rouge à la naissance de son cuir chevelu, et une toute petite imperfection près de sa lèvre, mais rien de tout ça… ne m’importait.

—> les scènes de bagarre

Car oui, je suis une fille qui adore les mecs virils qui se battent comme des dieux, qui n’ont pas peur d’aller faire la justice eux-mêmes quand elle manque à l’appel. Ce mec là, il a bon fond, et il ne pleurniche pas quand il se fait fracasser en deux, il se relève et va voir sa douce, sa petite gueule démontée…

Ensuite, je tirai le flingue de mon froc et l’enfonçai dans sa gorge d’un geste brutal. Il se pétrifia. Il se pétrifia sur place et je le frappai violemment avec la crosse du .22 juste en dessous de son putain de menton. Il fut projeté en arrière contre l’avant de sa voiture, grogna, puis se hissa sur ses pieds. Je me jetai sur lui et le défonçai de nouveau à coups de crosse, plaquant son poignet contre le capot à l’aide de mon autre main, si fort que son couteau finit par tomber par terre. Il s’affala au sol, serrant les doigts pour endiguer le sang qui ruisselait de son menton, sans se départir de son rictus de dément.

—> La morale du roman

L’angle du roman, la rédemption plus que la réhabilitation, a été subtilement entrepris par l’auteur. La prison ne suffit généralement pas à effacer la culpabilité d’un crime que l’on n’a pas voulu commettre. Ici, Luce Lemay est foncièrement un homme bon, et il comprend vite que la prison n’a rien réglé du tout, que tout est infiniment plus compliqué.

« Doux Jésus, s’écria-t-il. Qu’est-il arrivé à cet homme?
_ Il s’est pris son passé en pleine gueule. »

Le signe astrologique du roman

Balance!
Car la balance représente la justice et le héros sort de prison. Sa planète est vénus, planète de l’amour… et Luce Lemay est plutôt romantique, aimerait mener une vie paisible si celle-ci le lui permettait.
Enfin, l’ombre de la balance représente les défauts du bélier, et quand Luce Lemay sort son ombre, il sort les poings…

Un mot sur l’auteur

Joe Meno, né en 1974, est l’auteur de sept romans, et plusieurs recueils de nouvelles, il vit à Chicago.
« Le blues de La Harpie » a été publié aux Etats-Unis en 2001sous le titre « How the hula girl sings », sous cette couverture, toute aussi étrange!