Rencontre avec Pierre Ducrozet

Bonjour Pierre Ducrozet, voici quelques questions autour de vous et des thématiques que vous développez dans votre magnifique roman, « L’invention des corps », paru chez Actes Sud en cette rentrée littéraire, en lice pour le prix de Flore.

LE SOUFFLE
Tout d’abord bravo pour ce roman, très abouti, il s’en dégage un souffle spectaculaire, une force d’écriture quasiment indomptable, comme si vous étiez porté par les personnages et leur histoire, l’avez-vous ressenti pendant l’écriture?

Oui, beaucoup au début du roman, pour la partie mexicaine j’étais emporté par le personnage d’Àlvaro, par la violence des évènements, le massacre d’étudiants à Iguala. Par la suite, tout n’a pas été si simple ni linéaire, j’étais soucieux d’obtenir une narration complexe, suffisamment structurée dans sa déconstruction, je voulais quelque chose d’éclaté qui soit cohérent, des sujets éloignés qui finissent par se rejoindre. J’ai voulu créer un rhizome narratif, sans commencement ni hiérarchie des éléments, et tant mieux si cela n’a rien enlevé au souffle du roman.

LE CORPS
Parce qu’elle suscite des sensations très diverses, on pourrait qualifier votre écriture de charnelle. Vous dites justement que le corps est votre sujet d’étude en littérature. Votre roman pose la question de notre rapport au corps aujourd’hui dans notre société. Quel est le vôtre ?

En effet, chaque personnage du roman a un rapport particulier avec son corps. Je me suis senti plus proche de celui d’Adèle. Parfois, vous avez l’impression que votre corps vous échappe, vous ne savez plus comment faire pour le contrôler, le dominer, le comprendre.
Le corps pour moi c’est à la fois un mystère et une source de connaissance. Dans la vie, nous n’avons que notre corps. Alors pour moi, oui l’écriture doit être physique, cela doit être un engagement total, par l’observation des corps. La littérature ne doit pas seulement être abstraite mais physique, organique, pour celui qui écrit comme pour celui qui lit.

LA GENESE
Quel a été le premier déclencheur du projet-livre ?

Le drame au Mexique bien sûr, d’une violence incroyable, qui m’a beaucoup touché. Mais j’avais également en tête le projet de parler des réseaux, d’internet, et puis des corps. Puis j’ai trouvé comment tout relier, alors je me suis lancé.

LA DOCUMENTATION
Le livre est très documenté, au niveau historique, biologique, biographique également, personnellement j’ai énormément appris. Où avez-vous trouvé tous ces détails sur la vie des grands dirigeants de la Silicon Valley, sur la biologie, ou encore le monde des hackers?

Oui j’ai énormément lu, fait des recherches sur internet mais pas seulement. Je me suis déplacé en Californie, j’ai interrogé des informaticiens, des biologistes. J’avais également besoin de retourner en Californie pour m’imprégner de l’ambiance, poser le décor du roman.

LE TRANSHUMANISME
Vous suggérez que le transhumanisme, l’envie de repousser les limites de la vieillesse et de la mort, serait lié à l’absence de désir. J’aimerais beaucoup que vous développiez cette idée.

Je pense que la vision des transhumanistes est extrêmement réductrice, mécanique. Ils pensent qu’il suffit de changer les pièces du corps une à une pour récupérer un corps neuf. Ils ne pensent pas à la globalité de l’être, ils nient la souffrance et la joie d’un corps, son vécu, tout ce qui fait sa bassesse en quelque sorte. Ils rejettent le désir, or le désir c’est l’appréhension du fini.

CREATION OU FICTION
Je n’ai pas retrouvé l’identité du Père spirituel d’internet, le visionnaire, nommé Werner Ferhenbach dans le livre, existe-t-il? Et le transgenre Lin Dai, d’où vous est-il venu ?

Werner est une création de ma part, un mix de nombreux personnages, il symbolise le corps qui traverse le siècle, il est le chaînon manquant entre Auschwitz et internet.
Lin quant à elle, m’a été inspirée par Audrey Tang, née homme, à Taiwan. Initialement programmeuse internet, elle est devenue ensuite ministre du numérique.

LE VOYAGE
On voyage beaucoup dans le roman, vous-même avez déjà habité Paris, Berlin, Barcelone. S’il y avait une prochaine destination, quelle serait-elle? Pour vous, l’écriture est-elle interdépendante du voyage?

Pas forcément, mais l’écriture apporte les mêmes sensations que le voyage. Je veux que mon écriture soit mouvement.
J’ai énormément voyagé, j’ai fait le tour du monde à vingt ans, ça m’a énormément apporté. J’envisage d’aller en Asie prochainement. Pas pour m’y installer, bien sûr, plutôt pour continuer à m’ouvrir au monde.

L’ECRIVAIN
Quelques questions sur vous car je ne vous connais que depuis peu. Comment vous définiriez-vous? Quelle type d’écrivain êtes-vous, si jamais l’on pouvait rentrer les gens dans des cases ?

Je me situerais plutôt dans l’écrivain sauvage qu’intellectuel. Je suis en recherche permanente d’intensité, de pulsion de vie. J’aime la philosophie, car elle me nourrit, mais je fais partie de ceux qui recherchent plutôt l’ardeur, comme les écrivains électriques, ceux qui m’ont inspiré, je pense à Kerouac, Cendrars, Céline, Henry Miller, tous ceux qui ne sont pas en accord avec le monde dans lequel ils vivent.

L’ARTISTE
Vous n’êtes pas seulement écrivain. Vous êtes également poète, chanteur même, à vos heures perdues. Y a t-il d’autres domaines artistiques que vous aimeriez découvrir ?

En effet, je propose une revisite d’un extrait de mes textes en musique, piano-voix. J’aime la scène, le théâtre aussi me plaît beaucoup. Nous allons continuer à tourner dans un spectacle de danse, en Autriche mais aussi à Paris, quelque part entre la promotion du livre…!

LE LECTEUR
L’édito du magazine littéraire de ce mois de novembre suggère que les nouveaux écrivains ne lisent plus. Qu’en pensez-vous ? Quels romans récents avez-vous aimé?

Je pense que c’est une question qui n’a pas lieu d’être. Nous sommes tous des passionnés. Nous lisons tous énormément.
Parmi les titres de la rentrée littéraire, j’ai énormément apprécié celui de Yannick Haenel, «Tiens ferme ta couronne », mais aussi celui de Jakuta Alikavazovic « L’avancée de la nuit », très beau, très poétique. J’ai aimé aussi celui de François-Henri Deserable «Un certain Monsieur Piekielny», et « Fief » de David Lopez.

LE PRIX
Votre roman est en compétition pour le prix de Flore et dans une semaine le verdict sera rendu. Que représenterait ce prix pour vous ?

Un prix, c’est à la fois gratifiant et aléatoire. Le palmarès d’écrivains est très beau. Recevoir ce prix aurait un sens.

LE FUTUR
Savez-vous vers quoi vous tendez à présent dans l’écriture?

Oui, j’ai l’impression d’avoir trouvé un cadre, qui serait le territoire contemporain, pas assez traité ni renouvelé aujourd’hui. Je compte poursuivre un cycle romanesque autour de la société, mêler des réflexions politiques et sociales mais aussi mêler des genres, la poésie, la narration. Je veux porter un regard neuf sur le monde.

 

Merci infiniment à Pierre Ducrozet pour cet échange. Interview réalisée le 2 novembre 2017 par téléphone, vers Barcelone.

 

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->L’histoire, les extraits, ma chronique complète ci-dessous :

https://agathethebook.com/2017/10/31/linvention-des-corps/

Ces rêves qu’on piétine

« Nous porterons ces lettres jusqu’à toi, Magda Goebbels, fille de Friedländer. Nous te tuerons de nos morts. »

Ces mots proviennent des lettres collectées et gardées par Ava, petite fille née dans un camp de concentration allemand.

Petit rappel d’Histoire si comme moi vous n’étiez pas très actif et/ou intéressé par cette discipline: antisémite acharné, Joseph Goebbels était ministre et proche d’Hitler. Ce dernier avait beaucoup d’affection pour son épouse Magda qui s’est ainsi imposée comme la plus grande dame du 3ème Reich.

Ce roman revient sur les moments clé de la vie de cette femme, née de père inconnu, reconnu par un beau-père juif, Richard Friedländer, elle aura par la suite 7 enfants de deux mariages, une vie faste, sous les projecteurs de la politique qu’elle n’a jamais vraiment idéalisé. Cette femme aura plus à coeur de devenir « quelqu’un » , de détruire la petite fille pauvre qu’elle a été, que de chercher à défendre un programme. Quand elle apprendra que la guerre est finie et qu’ils ont perdu, elle empoisonnera ses six enfants avant de se donner la mort dans le même bunker qu’Hitler, le 1er mai 1945.

Magda est impatiente d’en finir. Hedda sur ses genoux. Helmut assis par terre et Helga juste en face. Les trois autres se pressent contre elle. Magda n’a pas assez de bras. Elle a tellement d’enfants… Trop d’enfants. C’est ce qu’elle pense à cet instant. Trop d’enfants nés pour rien…

Les 300 pages du roman portent sur les deux jours précédant le suicide de Magda Goebbels, et alternent entre deux récits : celui d’Ava, sortant du camp de concentration avec sa mère, et celui de Magda, en pleine retrospective sur sa vie et sa carrière. Entre les deux récits, les lettres de Richard Friedländer, délaissé par cette femme qu’il a reconnu, et qui résonnent comme une funeste danse macabre.

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Magda Goebbels au centre entouré de ses sept enfants et de Joseph Goebbels à gauche.

Mon avis

Ce document historique et romanesque à la fois est prenant, émouvant, très bien construit et documenté. L’horreur vécue mérite qu’on ne l’oublie jamais et que l’on rende éternellement hommage à nos morts, car les traumatismes sont toujours là. Il était très intéressant de confronter les deux histoires, jusqu’à confondre les victimes.

J’ai été très touchée et intriguée par le destin d’Ava, cette petite fille née d’une mère juive au milieu du pire, muette et cachée, plus que par les mémoires de Magda, qui malgré son terrible destin n’a rien d’attachant.

L’idée de placer Richard Friedländer au centre du récit est bonne, et représente parfaitement l’horreur dont Magda a été capable. Si je peux émettre un bémol sur le roman, c’est sur ces lettres. On n’y croit pas une seconde. Un père n’emploie pas ce ton plaintif et agaçant, encore mois un beau-père. « Ma fille, je ne vais pas bien… » (Croyez-en ma longue expérience en matière de beaux-pères, jamais un beau-père ne vous appelle « ma fille »). Ces lettres sonnaient faux, leur écriture étaient surjouées. Si l’on veut creuser l’histoire et se demander pourquoi Richard Friedländer n’a pas laissé plus de traces que ça dans l’histoire c’est sûrement qu’il n’a pas cherché à en laisser, et n’attendait rien de sa « belle-fille », d’autant plus qu’il avait divorcé de la mère de Magda.

J’ai été toutefois très prise par cette lecture très enrichissante, cependant je ne peux pas dire que j’ai passé « un bon moment » de lecture, tant le récit était souvent dur, par son hyperréalisme. A titre d’exemple, le récit « Par amour » sur la deuxième guerre mondiale était vrai sans être édulcoré, tout aussi documenté et émouvant, il avait ce petit quelque chose de plus  romanesque et poétique, on évoquait l’horreur et cela suffisait à faire sortir les larmes sans donner la nausée. Je suis toujours gênée par les auteurs qui «exploitent» l’horreur ou les faits divers pour susciter des émotions. Bien sûr que le lecteur va crier d’effroi si on lui dit que les soldats allemands jouaient au ball-trap avec les nouveaux-nés. Bien sûr que les récits crus de viols et de sévices donnent à tous l’envie de se rebeller. Mais est-ce qu’un livre est bon parce qu’il va chercher les détails les plus sordides ? Je trouve ça trop facile, et j’aspire à plus de subtilité dans les romans historiques. Il y avait suffisamment matière à accrocher le lecteur.

Autre petit bémol concernant le titre, Ces rêves qu’on piétine, pourquoi ce « qu’on », pourquoiiii….? Pourquoi ne pas rallonger d’une syllabe et écrire « Ces rêves que l’on piétine » ? Quelqu’un a-t-il une explication ? Un demi-alexandrin aurait été plus joli non..? Non je ne suis pas maniaque pourtant…

 

Le signe astrologique du roman

Cancer.
Il est celui d’Ava, pleine de douceur, un exemple de patience. Cancer est le signe qui représente la maternité et la relation mère-fille. J’ai trouvé ce lien remarquablement décrit dans le roman. Très touchant.
Le cancer est discret, et se fait facilement oublier par les autres, protégé par sa carapace de crabe. C’est aussi un signe lunaire, qui renvoie au titre mélancolique du roman.

L’auteur

(Source Babelio) Sébastien Spitzer est né en 1970. Il est journaliste et écrivain.
Journaliste free-lance pour TF1, M6 ou Rolling Stone, il a réalisé plusieurs enquêtes sur le Moyen-Orient, l’Afrique et les États-Unis.
Il est l’auteur de « Ennemis intimes, les Bush, le Brut et Téhéran » en 2006 aux éditions Privé.

Extrait choisi

La dernière chose que nous possédons, c’est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés et pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierre. Ils ont été brûlés. Nous en avons construit d’autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu’au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d’effacer… Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part.

Qu’il emporte mon secret

 

Je viens de relire mes derniers mots en buvant un autre café froid. La pluie commence à tomber, je ne suis plus certaine d’avoir envie de te laisser cette lettre, où j’ai l’air de ce que je suis : une femme de presque 50 ans, épuisée, et qui regrette bêtement un amour raté…
Vieillir c’est surtout renoncer à toutes les choses qu’on n’a pas faites. Je suis une femme de regrets, sûrement ma seule part de douceur, mais j’aime redessiner ces moments que l’ai laissés passer en ajoutant des « si » à ma vie pour arrondir les lignes brisées.

Dans quelques jours, Hélène est appelée à comparaître, pour un évènement qu’elle avait enfoui très loin, sans jamais vraiment l’oublier. Elle profite de ces quelques jours à l’hôtel pour écrire une lettre de rupture à Leo, son dernier amant. Elle l’aime profondément, il ne l’a pas déçue, mais voilà, depuis une nuit de 14 juillet, depuis le viol, elle avait 16 ans, elle a fait une croix sur le bonheur en amour.
Face aux violences qu’elle a subi, Hélène n’avait pas d’autre choix que l’oubli, que le déni. Hélène a presque cinquante ans, est devenue écrivain, mais ne s’est jamais reconstruite, elle erre d’amant en amant depuis toujours, fume et boit beaucoup trop, écrit des livres qui ne plaisent qu’à ses éditeurs. Elle a laissé de côté celle qu’elle voulait être, car celle-là s’est fait violer et torturée. Alors elle a choisi l’autre, celle de substitution. Hélène semble s’être détachée de son corps et de ses émotions.

Après demain, il va être jugé en appel et je parlerai de souffrances enfouies au plus profond de moi, de séquelles niées pour pouvoir continuer, seule, à respirer et d’une vie qu’ils disent gâchée. Je raconterai une autre jeune fille, celle d’avant le drame, celle que j’ai voulu effacer.

A un salon littéraire de Province, elle rencontre Leo, qui vient faire la promo de son premier roman. Elle tombe sous son charme, et passe une nuit avec lui.
Ce roman rassemble les morceaux du puzzle de ces deux nuits qui bornent sa vie. Entre l’horrible et la merveilleuse, qui l’emportera?

Mon avis

Quelle belle surprise que ce roman ! Aussi désabusé et cynique que lumineux et touchant, il est truffé de vérités sur la vie et la littérature.
Dans ce roman à tiroirs, l’auteur parvient brillamment à maintenir l’intrigue tout au long du roman, en nous poussant vers l’avant dans la lecture, tout en nous en donnant assez pour ne pas susciter notre impatience.
J’ai adoré l’écriture de l’auteur, des phrases très belles et des passages entiers que j’ai soulignés. En ouvrant ce roman je ne m’attendais pas à tant de beauté.
Le sujet sensible du viol est toujours affronté de biais, comme la narratrice le fait, et ne semble pas être le but principal du roman, mais plutôt celui des effets controlatéraux qu’il a provoqués.

 

Ma propre apocalypse commençait, car j’ai compris à cet instant qu’il y aurait un lendemain, le jour d’après, et je crois que c’est ce qui m’a le plus effrayé.

 

Le signe astrologique du roman

Cancer… Le crabe et sa carapace de protection. Le secret bien gardé. L’émotivité enfouie sous l’assurance, les objectifs atteints, les romans. Une personnalité en apparence discrète, docile, cachant des blessures. Les femmes cancer sont souvent des femmes-enfants, elles ont besoin d’être soutenues même si à prime abord elles ont l’air robuste. Toute perturbation du foyer (et c’est ce qui a eu lieu chez elle) provoque une angoisse existentielle qui affecte toutes les autres parties de la vie.
D’autre part, la narratrice est écrivain et ce signe représente ce métier par son élément Eau.

Citations du roman

On met toujours trop de soi dans un premier roman.

Un proverbe japonais dit qu’une rencontre est presque le début d’une séparation, la nôtre rassemblera donc les deux.

Il faut conserver le souvenir des belles choses, ce sont des petits riens que l’on met bout à bout, nos mots en une longue phrase et nos peaux effleurées dans la douceur de l’aube.  

Confidences de l’auteur

Après ma lecture, je suis tombée sur une interview très intime de l’auteur. Ce roman est donc tout à fait d’inspiration autobiographique. Sylvie Le Bihan a été victime d’un viol à 16 ans, et lutte au quotidien avec les femmes afin qu’elles puissent se reconstruire. J’ai été frappée du recul avec lequel elle a réussi à écrire ce roman, combien cela a du être libérateur également d’enfin poser des mots et des personnages sur son expérience. J’ai mieux compris comment elle avait réussi à le rendre si touchant. Elle fait le parallèle avec la faille qu’elle a développé par la suite, à attirer un premier mari pervers narcissique, cela est très intéressant et m’a donné envie de lire son premier roman, qui parle justement de sa relation perverse. Je vous laisse le lien de l’interview ci dessous :

http://www.elle.fr/Societe/Interviews/Sylvie-Le-Bihan-Le-viol-est-un-massacre-3410426

 

 

 

Les Furies

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L’histoire

Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l’air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s’y était glissé.

Un couple, années 90, Lotto et Mathilde, qui se marient au bout de deux semaines. Mathilde croit au talent de Lotto, qui au bout de quelques années finit enfin par obtenir la gloire en tant que dramaturge. Elle est la femme de l’ombre, qui soutient son mari, qui travaille pour deux en attendant que Lotto devienne quelqu’un. Le respect et les concessions règnent dans leur couple. Petit à petit on découvre que Mathilde omet de dire beaucoup de choses, même si elle ne ment jamais. On passe de la lumière à l’ombre. Mathilde est douce, Mathilde est discrète, Mathilde est mélancolique, et Mathilde s’appelle Aurélie. Deux parties dans ce roman, la première racontée du point de vue de l’extérieur, la deuxième par Mathilde. Ce roman nous prouve une fois de plus qu’on ne connait jamais vraiment l’autre, que le vent peut tourner à n’importe quel moment, et renverse l’idée du « rêve américain » (peut-être est-ce cela que Barack Obama a apprécié?).

Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés.

Le style

J’ai été assez déroutée par la prose imagée et très dense de l’auteur qui nous malmène dans les rapports de lieux et de temps, mais aussi par les personnages défoncés, artistes, lunaires… J’ai dû faire des efforts et revenir sur des phrases pour ne pas avoir l’impression d’avoir « raté un épisode ». J’étais comme dans une soirée où je ne connaissais personne, puis petit à petit, au bout de quelques verres je me suis sentie mieux. Malgré l’absence de fluidité je me suis glissée dans ce récit poétiquement désordonné mais aussi subtilement construit car les rapports inextricables du couple sont extrêmement bien décrits. C’est cette même écriture extraordinaire qui a propulsé le roman. Je conseille aux personnes curieuses d’en lire un extrait avant de l’acheter… ça passe ou ça casse !!

Le signe astrologique du roman

Cancer ! Mathilde est douce et patiente.Mathilde atteint ses objectifs en les affrontant de biais. Mathilde est une femme-enfant et d’ailleurs elle n’en veut pas. Elle est très mince, genre mannequin insaissible, pâle et désarticulée, on imagine aisément une Charlotte Gainsbourg qui représente plutôt bien ce signe astrologique. Avec sa mélancolie, Mathilde ne peut être que cancer!!

« Ton génie. Ta nouvelle vie. Tu es fait pour être dramaturge mon amour. Putain, heureusement qu’on s’en est rendus compte. »

Lauren Groff

Née le 23 juillet 1978 à Cooperstown dans l’État de New York, Lauren Gros est une écrivaine américaine. Pour son roman « Les furies » Lauren Groff a reçu un courrier officiel de Barack Obama estimant  » l’un des livres plus intéressants qu’il ait lu cette année » (2015).

Deux cigarettes dans le noir

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« Au début de sa carrière, Pina Bausch faisait cours elle-même à sa troupe, elle formait ses rangs patiemment. Aucun professeur ne savait faire comme elle. Sa danse n’existait pas. Arquer les genoux, tituber. Piailler. Bouger le ventre vers l’arrière. Disloquer les hanches, personne ne connaissait. Chez Pina, tout était dans la peau. Le corps qui claque. Les bras nobles, les pieds nerveux, tordus, à cogner le sol avec insolence. Pina était cette femme bizarre. »

Le roman

Une nuit, Clémentine part à la maternité pour accoucher. Seule et dans la douleur de ses contractions, elle percute quelqu’un sur son trajet. Dans le déni le plus total, elle ne va pas s’arrêter et tracer sa route.

« Voilà je n’essaie pas de freiner, c’est trop tard. (…) Je continue ma route parce que j’ai mal au ventre. J’ai si mal au ventre. »

Quelques jours après la naissance de son petit Barnabé, cette jeune mère isolée, ouvrière et végétarienne, apprend la mort de la célèbre danseuse Pina Bausch lors de la fameuse nuit. Mortifiée, elle se remémore les cheveux gris et la cigarette allumée de la personne qu’elle a fauché. Elle a tué Pina Bausch en allant mettre son enfant au monde. Dès lors, en plus de l’angoisse de se faire découvrir, elle ne va plus cesser de penser à la danseuse. Elle veut connaître sa vie, ses ballets, ses chorégraphies, sa façon d’être. Elle surnomme même son fils Pina. Elle regarde les dvd de la danseuse, son bébé sur les genoux.

«  Pina montre l’amour comme il existe. Il n’y a rien de joli. C’est l’amour. Cela ne cherche pas à plaire. Orteils piétinés, griffures, lèvres rougies, irritées, on aime en s’abîmant. »

La façon qu’elle a de penser à Pina vire à l’obsession, qui elle même vire à l’identification.
Clémentine essaie de se remémorer l’histoire, que s’est-il vraiment passé cette nuit-là??
Sa meilleure amie la prend pour une folle, sa mère lui prend son fils qui ne grandit pas, elle se sent suivie, retrouve des messages anonymes dans sa boite aux lettres. Et son obsession pour Pina Bausch ne fait que grandir.

La question est là : la maternité, ce véritable tremblement de terre dans la vie d’une femme, peut-elle la rendre folle?

L’auteur passe de Paris à Wuppertal, en Allemagne, de la vie de l’une puis à l’autre jusqu’à ce que l’on se perde nous-même. Une sorte de manipulation psychologique des personnages et du lecteur habilement menée…

Mon avis

Difficile de ne pas être charmée par l’originalité de l’histoire! D’autant plus quand la maternité de la narratrice est contemporaine à la mienne ! L’auteur en parle d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence et de finesse, sans jamais rentrer dans les clichés, puisqu’habilement il détourne le chamboulement que vit cette jeune femme en le transposant à la danseuse décédée, dont la biographie est très intéressante !

Tout est dramatique dans ce roman, il faut bien l’admettre mais comme l’héroïne, on tient le coup car le roman danse. Un scénario bien ficelé, actuel, dont on ressort joliment malmené, et bien sûr si l’on aime la danse, complètement charmé!

Le signe astrologique du roman

Cancer…
Le cancer symbolise la maternité, la fécondité, la création. C’est un signe d’eau, fait de douceur, doué pour l’art, la discrétion. Les signes d’eau sont dans l’irrationnel, dans l’émotion plus que dans le pratique. Le cancer est un signe qui aime se cacher sous sa carapace, comme la narratrice du roman, qui se fait toute petite, recluse et seule, dans son appartement.
Enfin, le physique de Pina Bausch, maigre presque décharnée, fumeuse, m’a rappelée celui de bons nombre de femmes cancer, à l’image de Charlotte Gainsbourg par exemple.

« Pina riait derrière ses mains, le sourire en coin, les yeux bas, la crainte d’être aimée. »

Un mot sur l’auteur

Julien Desfresne Lamy est né en 1987. Il est déjà l’auteur de deux romans. Il enseigne les lettres en région parisienne.

Citations et extraits du livre

« Bruno les aime féroces les filles. C’était bien ma veine. Il aime quand elles cognent et qu’elles dégainent une série de répliques mesquines. Une petite femme d’intérieur avec du caractère. Une qui peste à la venue improvisée des copains le soir mais qui dandine gentiment du cul. La preuve, il est venu me rechercher ce jour-là. »

« Je ne suis plus la même depuis ma grossesse. J’ai l’impression que mon corps me cache un secret. Je regarde la pendule, Barnabé qui fixe le plafond en silence, quelque chose m’ échappe. Grossesse, ça me fait penser à promesse. »
J’aimais danser car j’avais peur de parler. Pina Bausch

Beaux rivages

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Auteur

Nina Bouraoui : écrivain française née le 31 juillet 1967 à Rennes, d’un père algérien et d’une mère bretonne.
Le déracinement, la nostalgie de l’enfance, le désir, l’homosexualité, l’écriture et l’identité sont les thèmes majeurs de son travail. Ses romans, au style particulier, sont à l’image de sa vie, faite de déchirements et de paradoxes identitaires.
Son parcours reste flou, jusqu’à la parution de son premier roman à l’âge de 34 ans, La voyeuse interdite. Prix du livre Inter en 1991, cette tragédie révèle les pratiques d’un autre temps, subies par les femmes dans les pays maghrébins.Quatorze ans plus tard, elle publie son neuvième roman, « Mes Mauvaises pensées ». Poursuivant sa quête introspective, elle y décline les thèmes qui lui sont chers, son homosexualité, sa double naissance, son admiration pour l’écrivain Hervé Guibert, et lui vaudra le prix Renaudot 2005.

Résumé

Ce roman est l’histoire d’une rupture, ou plutôt du deuil d’une histoire d’amour; car elle passe par les mêmes phases : déni, colère, négociation, dépression, acceptation.
Nina Bouraoui dépeint finement tout au long du roman les méandres de tristesse de la narratrice, qu’Adrian a quitté pour une autre. Elle déambule alors dans Paris et dans son chagrin, en décrivant sa mélancolie, objectivement, comme une thérapie salvatrice, sans colère apparente. Parler d’une rupture pendant deux cent pages n’est pas forcément aisé, et le sujet peut ne pas forcément plaire à tout le monde. Dans le résumé, Nina Bouraoui précise « J’ai écrit ce livre pour tous les quittés du monde. » Personnellement, je pense qu’il peut s’adresser à un cercle plus élargi, à tous ceux qui connaissent ou ont un jour connu le vrai Amour, celui qui rend tellement fou qu’on souffre déjà d’imaginer qu’il s’arrête. La rupture est ici douloureuse car l’Amour de la narratrice est vrai et sincère, voire éternel. C’est cela qu’il faut retenir je pense, posséder toute une vie une personne est une chose, mais avoir aimé véritablement au moins une fois quelqu’un en est une autre, et mérite presque d’en souffrir.

Le signe astrologique de ce roman
Cancer… Inévitablement, « Beaux rivages » ne pouvait être représenté que par un signe d’eau! J’ai pensé à Cancer tout le long du roman car ce signe quand il est triste colle parfaitement avec le spleen décrit dans ce roman… L’héroïne nous apparaît comme une femme-enfant, qui d’ailleurs n’a jamais voulu d’enfant, fragile, trop fragile pour que l’homme se résolve à la laisser d’un coup mais en prenant au contraire de ses nouvelles régulièrement. Elle se laisse volontiers aller au chagrin… En effet, pour ce signe d’apparence forte, le défi est de trouver un moyen de s’occuper de lui-même au lieu de compter sur le soutien émotionnel des autres.
Enfin, quand il aime, le cancer est très fidèle, et met très très longtemps à tourner la page après une rupture.

Extraits choisis

« Quand il m’annonça qu’il avait rencontré une autre femme, je passai de la tristesse à la peur comme on alterne entre deux nages, l’une sur le dos, l’autre sur le ventre, pour rejoindre la rive sans me noyer. »

« Il m’est facile désormais de regarder la scène comme en différé: le ventre d’Adrian contre son ventre, son sexe gainé du sien, ses seins entre ses mains, leurs langues se cherchant, la sueur et l’effort, l’explosion et le repos, le recommencement jusqu’au petit matin, qui ne délivre pas mais ouvre une nouvelle série de salves, plus intense que la dernière, nourrie de la nuit, de la première nuit, de ce que l’on y apprend de l’autre et de ce que l’on abandonne de soi. »

« Il est aussi souffrance de ne plus souffrir. »

La jeune épouse

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Auteur

Alessandro Baricco est un écrivain italien né à Turin le 28 janvier 1958. Il a fait des études de philosophie et de musique avant de se lancer dans l’écriture, tout d’abord en tant que journaliste et critique, puis en tant qu’écrivain. Son style à part est remarquable car il combine à la littérature la déconstruction narrative, et une musicalité qui rythme le texte comme une partition.

Résumé

La Jeune Épouse relate l’histoire d’une jeune fille italienne de 18 ans au Xxème siècle, qui débarque dans sa belle famille pour enfin se marier avec le fiancé promis à ses 15 ans dont elle est amoureuse. Rien ne va se passer comme prévu, puisque « le Fils » n’est pas là et ne semble pas disposé à revenir… Alors la belle famille (dont les secrets de filiation abondent en tous sens) entreprend l’éducation sexuelle de la jeune Épouse… Cela peut paraître tout à fait immoral mais l’auteur s’en sort plutôt bien, pour la bonne raison que tout cela le mène à un raisonnement philosophique sur les raisons de l’existence, et sur l’absence de traces qu’on laisse sur terre.
Je ne vous cache pas que le roman joue avec l’absurde que et d’autre part le style peut dérouter: de par ses changements de narrateurs incessants, et par la façon de nommer les personnages en disant « le Fils »,  » la Mère », « le Père.. » le roman ressemble à une sorte de Conte théâtral, cependant réussi car il permet de nous faire entendre une petite musique en sourdine… Oui, la poésie est là, et fait de ce roman une véritable dramaturgie! J’en suis très heureuse car c’est ce dont je redoutais le plus quand j’ai acheté ce livre italien traduit, Alessandro Baricco est le maître de la musique littéraire et cela aurait été dommage de ne pas l’entendre à cause d’une mauvaise traduction… En bref un joli roman italien, musical, très sensuel et légèrement tragique, qui mériterait d’être lu deux fois pour en saisir toutes les subtilités.

Le signe astrologique de ce roman

Cancer! Une fois n’est pas coutume, il ne m’est pas venu spontanément. J’ai d’abord cherché l’élément de ce roman, il est EAU selon moi, car l’eau est en apparence le moins éveillé des éléments et le plus irrationnel. Ensuite, des trois signes d’eau (cancer, scorpion et poissons) le signe du cancer m’a paru le plus approprié.
Il y a une certaine douceur qui émane du roman, une enveloppante torpeur, combinée à une certaine nonchalance. De plus, la Jeune Epouse possède une discrétion proche de celle du crabe symbolisant le cancer. Douce, réservée, elle cache sous sa carapace une forte personnalité et une ambition malgré son émotivité, ce qui est le paradoxe du cancer.
Et puis bien sûr Cancer pour l’appartenance à La Famille ! Qui d’autre que le cancer y est autant attaché? Ce livre est avant tout l’histoire d’une famille, un peu spéciale certes, mais soudée quand même, avec des petits déjeuners qui n’en finissent pas, des rituels et des vacances.

Extraits choisis

J’aurais dû signaler à mon vieil ami qu’en parlant de la Jeune Epouse il m’arrivait de changer plus ou moins brusquement de narrateur, pour des raisons qui sur le moment me paraissent rigoureusement techniques et tout au plus banalement esthétiques, avec pour résultat manifeste de compliquer la tâche du lecteur, ce qui en soi est sans importance, mais aussi avec un désagréable effet virtuose que, dans un premier temps, j’ai essayé de combattre, avant de me rendre à l’évidence, c’est à dire au fait que je n’arrivais tout simplement pas à sentir ces phrases sinon en les faisant dériver de cette façon, comme si le solide appui d’un narrateur clair et distinct était une chose à laquelle je ne croyais plus ou qu’il m’était devenu difficile d’apprécier, une fiction pour laquelle j’avais perdu l’innocence nécessaire.

Elle m’enseigna qu’il ne fallait pas craindre les odeurs et les goûts -ils sont le sel et la terre-, et elle m’expliqua que les visages changent pendant l’amour, les traits changent, et il serait dommage de ne pas le comprendre. Car lorsqu’un homme est en toi et que tu t’agites sur lui, tu peux lire toute sa vie sur son visage, de l’enfant jusqu’au vieillard moribond, c’est un livre qu’en pareil moment il ne peut pas refermer.

Ce sont les corps qui dictent leurs conditions à la vie, le reste n’est qu’une conséquence. On meurt, après un dernier geste splendide du corps, ou un geste humiliant. Tout le reste n’est qu’un ballet inutile, rendu inoubliable par des danseurs merveilleux.

La Jeune Epouse les haïssait tous. Elle n’avait pas le sentiment qu’il lui fut resté quelque part la moindre douceur, folie ou beauté depuis qu’ils s’étaient mis d’accord pour saccager son âme. Pouvait-elle faire autre chose que de les haïr? Quand on n’a pas d’avenir, la haine vient d’instinct.

Je compris qu’en réalité il ne se passerait jamais rien. Pour une raison sans doute liée à l’absurde intensité de nos défaites, rien de ce que nous pouvions faire tous les deux, ce soir-là, ne figurerait dans le grand livre de la vie. Nous étions cachés dans un pli du vivant, invisibles aux yeux du sort et exonérés de toute conséquence.

Nous possédons cette force incroyable qui nous permet de donner un sens aux choses, aux lieux, à tout : et pourtant, nous n’arrivons pas à fixer quoi que ce soit, tout redevient aussitôt neutre, les objets d’emprunt, les idées de passage, les sentiments fragiles comme du cristal. Même les corps, le désir des corps, c’est imprévisible. On peut comprendre une chose, la connaître à fond, et déjà elle regarde ailleurs, elle ne sait plus rien de nous, elle a sa propre vie mystérieuse qui ne tient aucun compte de ce que nous avons fait d’elle. Ceux qui nous aiment nous trahissent et nous trahissons ceux que nous aimons.
Nous sommes incapables de figer quoi que ce soit, je peux vous l’assurer.

Modesto esquissa une courbette reconnaissante et s’éloigna du lit en faisant les premiers pas à reculons. Enfin il sortit de la pièce et de ce livre sans dire un mot.