Les Indifférents

Avant la chronique, quelques questions à l’auteur, Julien Dufresne-Lamy

photo (c) Melania Avanzato

J’ai découvert la plume de Julien à travers son roman de l’an passé « Deux cigarettes dans le noir » aussi intense que celui-ci.  Je vous recommande cet auteur si vous ne le connaissez pas encore. 

Bonjour Julien, et bravo pour ce roman drôlement bien monté ! Là tes yeux s’écarquillent et s’interrogent : peut-elle vraiment dire ça de mon nouveau-né?
Je m’explique : bien monté dans le sens où le montage de l’histoire, une bande d’adolescents dont le groupe va voler progressivement en éclats, est réalisé subtilement. Tout est suggéré dès le départ sans rien dévoiler, le roman alterne ainsi entre passé familial, présent du drame, dans une construction parfaite. Comment t’y es-tu pris? Fais-tu partie des adeptes du plan?

Mes yeux ne s’écarquillent jamais, c’est un don de naissance. L’idée de départ était d’ouvrir le livre par un drame, un accident terrible et vague, qui par la prolepse, se reconstitue au fur et à mesure de l’histoire, pour se révéler aux dernières pages. C’est une construction complexe, mais je n’ai pas écrit de plan. J’avais les images dans ma tête, chaque scène de la journée (le lever, le bus, la route, la plage, le commissariat) menant à l’accident tragique. Une fois que je les ai tous écrites, en résonance avec l’histoire principale, je les ai mises dans l’ordre, comme des pièces de puzzle. Comme un casse-tête chinois, surtout.

Cette bande d’adolescents, « Les Indifférents » comme on les surnomme, fait partie d’un milieu très bourgeois, un microcosme de notables du bassin d’Arcachon. Connaissais-tu ce milieu et ce lieu avant de les écrire ? Peux-tu nous raconter la genèse de ce roman ?

Je connaissais un peu les lieux, mais pas tellement, comme je n’ai pas fréquenté le milieu bourgeois du bassin. J’y suis allé en repérage à nouveau, avec une de mes meilleurs amis qui a vécu là-bas toute son adolescence. J’avais des noms de ville en tête, des sensations, des couleurs, les mêmes que celle de mon enfance à la Rochelle. Le reste, je l’ai deviné, je l’ai brodé. Les bourgeois ne sont pas si mystérieux que ça.

La narratrice, Justine, est une jeune femme, elle écrit à la première personne. Ce n’est pas la première fois que le personnage principal de ton roman est une femme, déjà l’an passé dans « Deux cigarettes dans le noir », tu choisissais ce vecteur. Cela m’interroge : changer de sexe offre-t-il plus de liberté d’écriture et d’imaginaire ?

J’essaie d’alterner de roman en roman depuis mon premier texte « Dans ma tête, je m’appelle Alice ». Tout est dit avec ce titre. Je ne fais pas de différence entre le personnage masculin et féminin. C’est un personnage avant tout, d’idées et de chair. Mais sous les traits d’une femme, j’aime ce besoin de monter une nouvelle pente, de m’oublier totalement. Dans mon prochain roman adulte, je donnerai voix à des personnages qui ne sont ni homme ni femme, ou qui sont les deux, ou qui sont autre chose. Encore une nouvelle pente à arpenter.

L’une des grandes thématiques de ce roman est le poids familial, que les parents sont à l’origine et responsables de nos actes. Te sens-tu toi aussi porteur de ce fardeau ?

La famille est un fardeau, toujours. Il y a ce déterminisme qui me fascine dans chaque clan, c’est une obsession dans mon écriture. J’essaie de jouer avec, même si dans la vie, je n’aime pas vraiment avoir de poids sur les épaules. Ni porter de sacs lourds.

Personnellement je t’ai senti très en confiance dans l’écriture et c’est très agréable à ressentir pour le lecteur. La confiance s’acquiert au fur et à mesure des livres ou pas forcément ?

C’est drôle parce que le mot « confiance » ne me vient jamais quand j’écris, alors que c’est tout à fait ça. C’est une fluidité qui se gagne, de livre en livre. Avec mon premier texte, je tricotais chaque phrase à la limite de la névrose, je sur-écrivais, cela ressemblait presque à de la poésie. Maintenant les phrases sont libres, elles font ce qu’elles veulent, même si je garde un faible pour les images qui frappent et les formules corsées.

J’ai vu que tu publiais un roman « Boom » chez Actes Sud junior en avril ? Quel travail ! Qui a été écrit avant quoi?!

Habituellement, à la fin d’un manuscrit, je me sens morose. L’histoire est finie, le rideau est lourd au sol, je vis cette fin comme une dépossession, comme un « et maintenant quoi écrire ? ». Il faut du temps pour répondre à cette question.
Mais pour Boom, cela a été fulgurant. J’ai envoyé le manuscrit terminé des Indifférents à mon éditeur un jeudi soir. En me couchant, j’avais l’idée de ce nouveau roman YA et même ce titre, Boom. Je l’ai écrit en un mois.

D’autre part le sujet de « Boom » a l’air très fort, penses-tu qu’il plairait plus à ma fille de 10 ans ou à moi ?

C’est un roman Young Adult, mais les étiquettes, il faut s’en méfier. Actes sud Junior publie des textes réalistes et ambitieux, parfois bien plus matures que certaines publications générales. Je ne change pas d’écriture quand j’écris. Tout le monde peut lire de tout, et heureusement. D’ailleurs, les Indifférents étaient à l’origine conçus à une publication Young Adult et j’ai changé d’avis en cours de route. Boom parle de la mort d’un adolescent durant un attentat, sauf que ce texte est plein de couleurs, de fêtes, de sarcasmes et de vie.

As-tu actuellement d’autres projets d’écriture ? As-tu le temps de lire aussi? Si oui quels sont les romans en cours ou à lire ?

Actuellement, je lis « Me voici » de Foer que je trouve brillant et mille livres m’attendent près du lit, Maggie Nelson, Ivan Jablonka, Tennessee Williams, et des romans graphiques aussi. Après les Indifférents et Boom, un autre roman sortira en octobre prochain chez Actes sud Junior. Mon premier roman jeunesse, pour 9-15 ans. Avec de la magie, du Japon et une famille d’expatriés français haute en couleurs. Je suis en plein peaufinage tout en débutant le prochain roman adulte, pour Belfond, rentrée d’automne 2019. Jonglage !

Merci Julien de répondre aux interrogations nées au fil de la lecture de ce très bon roman, je te souhaite toute la réussite que tu mérites.

Le roman

Les Indifférents. Ce sont ces adolescents qui restent entre eux, indifférents aux touristes et au reste du monde, unis par le sable. Les Indifférents naissent, se rencontrent et meurent sur la plage.

« Les adolescents sont incontrôlables et morts de faim. On les laissera faire. On les laissera jouer et tuer. L’adolescence est un passage obligé, une espèce de souveraineté. C’est la sombre période de l’indifférence. »

C’est justement au début de l’adolescence que Justine débarque avec sa mère au Cap-Ferret. Elles ont tout laissé derrière elles en Alsace, l’appartement et ce père qui les avait tant fait souffrir, pour tenter de reconstruire une nouvelle vie. Après un entretien téléphonique, sa mère est embauchée comme comptable de Paul Castillon, riche notable de la région du « Bassin ». Elles intègrent toutes deux la maison de famille et la mère devient une employée de plus dans la grande demeure.
Théo Castillon apprivoise rapidement Justine. Mais pour faire partie de sa bande, elle doit se soumettre tout un été à un bizutage difficile. Léonard et Théo la testent et elle réussit. A la fin de l’été, Justine fait partie des Indifférents.
De cet été, Justine gardera un souvenir idyllique, elle y apprend le gout de la liberté, la joie de faire partie d’un clan, la complicité éternelle d’une amitié.

Notre nuit blanche est bleue. Le bleu du ciel éclairci par les rouleaux de vagues qui frappent la terre. Le bleu des flammes et des yeux de Théo qui me dévisagent sous la canopée. Toute la nuit on explore la forêt comme une chambre secrète. Léonard joue les éclaireurs, ses pas sont silencieux, on avance, façon lézard, et chut, on regarde droit devant. On cueille le cerfeuil et les mûres, on les croque à pleines dents, ça gicle, nos visages deviennent des confitures.

Puis la rentrée arrive, Daisy revient. La bande des indifférents est au complet. Trois années passent et leur complicité se renforce. Les limites sont les mêmes que celles de leur parents avant eux : il n’y en a pas. C’est un monde bourgeois où tout se fait et tout se tait, de grandes réceptions familiales s’organisent en même temps que de grandes orgies adolescentes sur la plage, Paul Castillon a la main mise sur tout le bassin, sur le rivage qu’il endigue, sur ses affaires obscures et sur le commissaire.
Un jour, Justine rencontre Milo, trop différent pour faire partie des Indifférents, et pourtant il rappelle à Justine le milieu modeste d’où elle vient. C’est le début de la rupture entre elle et les autres. Pourtant, si entrer dans le clan était difficile, en sortir n’en paraît que plus compliqué…

Dans ce microcosme étouffant parfumé au sel se rejoue l’histoire de ce qui a été écrit avant nous. Les liens se tissent adroitement entre tous les personnages et le Bassin apparaît alors comme un lieu de fascination dont on ne peut s’extraire, où l’on revient inéluctablement, répéter des schémas ancestraux.

« Dans toutes les histoires, les parents sont responsables. A l’origine des drames, leur passé, leurs histoires, leurs liaisons, leurs absences, leurs maladies, toujours incurables. »

Mon avis

Immense coup de coeur pour ce roman de Julien Dufresne-Lamy, aussi intense que le précédent ce qui confirme son talent. Une narration impeccable et un vocabulaire riche portent une histoire adroitement menée. Une fluidité et un rythme parfaits pour nous entraîner vers une fin inattendue.

J’ai aimé l’humour et la sincérité émanant de ces presque adultes, la fraîcheur de cet âge de la vie où tout se joue et tout s’apprend. J’ai aimé être emportée par leur énergie et l’histoire de chacun des personnages. Tout se tient et tout est intéressant dans ces trois cent pages, aucune longueur et un suspense bien dosé.

C’est un roman magistral sur l’adolescence et le poids familial, un livre subtil et violent dont on ressort les cheveux emmêlés par le vent et les secrets, le coeur brûlé par le soleil et le drame.

Le signe astrologique du roman

gemeaux

Gémeaux ! Pour la dualité et l’ambivalence du caractère des personnages et de ce milieu parfois hypocrite, prétentieux et mondain. Le Gémeaux a cette capacité de changer de facette en un clin d’œil ; de charmant il peut devenir tout d’un coup morose ou acerbe, c’est un signe qui cache très bien son jeu, à l’instar de Théo ou de son père Paul.
C’est un signe de polarité positive et de qualité mutable qui réussit grâce à son réseau, dont il se sert pour parvenir à ses fins.
Ce signe malin est néanmoins extrêmement positif et travailleur, tout dans l’attitude de Paul faisait coïncider le personnage avec ce signe.
Les Indifférents eux aussi avec tous quelque chose de Gémeaux, notamment Daisy, par son humour, sa curiosité, ce groupe d’adolescents qui veut tout tester, tout voir, adorables arrogants.
Dans la roue du zodiaque, le gémeaux est défini par la maison III, celle qui incarne le début de l’expression personnelle et donc l’adolescence, mais elle est aussi celle des frères et soeurs, des clans, des voisins, de l’environnement immédiat : c’est ce qu’il ressort de l’ambiance du roman.

Pactum Salis

Amicitia Pactum Salis : « l’amitié est un pacte de sel », elle est éternelle et durable, comme le sel.

Mais s’agit-il vraiment d’amitié dans ce deuxième roman d’Olivier Bourdeaut, cette relation d’attirance/répulsion entre un paludier et un agent immobilier, tous deux seuls et trentenaires au coeur des marais salants, ou plutôt une sorte de curiosité extrême, entre fascination et régression?

A la base, rien ne semble les lier, si ce n’est une certaine solitude. Jean est venu de Paris pour s’installer dans les marais salants de Guérande. Il se lève à l’aube et mène une vie quasiment monarcale. Il semble se conforter dans cette vie minimaliste, l’effort et le retrait ; se frotter à l’âpreté de la vie le rassure.
Michel quant à lui recherche la réussite, le luxe et l’argent infiniment. A trente ans, il s’estime accompli, il n’a besoin de rien ni personne dans sa vie. Un soir, il décide de boire jusqu’à perdre connaissance. C’est ainsi qu’il finit dans le tas de sel de Jean, complètement ivre.
De cette rencontre faite sur une querelle, le dégoût et la curiosité de l’autre, de leur dissemblance totale naît une sorte de complicité presque fraternelle. Dès le lendemain, Jean et Michel passent ensemble une nouvelle soirée mémorable où rien ne semble pouvoir les arrêter. Une amitié fusionnelle qui rappelle à Jean une autre amitié, parisienne, avortée et qu’il pourrait réparer avec celle-ci. Mais est-ce seulement possible?

 

marais-salants-guerande-sel

Mon avis :

L’auteur était dans le viseur après le succès phénomal d’« En attendant Bojangles ». Et c’est avec ravissement que ce deuxième roman vient confirmer son talent. Résolument un grand écrivain. Un style unique et burlesque, un vocabulaire extrêmement riche, des dialogues pointus et rythmés, un décor original, un imaginaire comme on n’en voit plus, une construction parfaite, un thème contemporain rarement abordé, on ne peut que s’incliner devant tant d’atouts.
Peut-être un peu trop parfait pour en faire un coup de coeur absolu, l’ambiance loufoque propre à l’auteur ne m’a pas tout de suite attachée, et surtout il était difficile de me faire autant pleurer que la scène des parents qui dansent sur Nina Simone dans le premier roman. Mais l’auteur a fait le job : il a démontré qu’il était l’auteur à suivre, il a su confirmer son univers, sa plume, son concept. J’ai adoré voyager au pays du sel, cette histoire estivale sortie en hiver m’a réchauffée. Je lirai son troisième roman avec encore plus de curiosité !

Le signe astrologique du roman

Au début de ma lecture, j’ai identifié Jean comme capricorne, et Michel comme poissons. Jean pour sa solitude et son endurance, Michel le flamboyant pour sa réussite, sa velléité aussi, son métier, son goût des belles choses et faciles. Le capricorne est droit et entier, le poissons n’a pas de principe, au niveau des valeurs ce sont deux signes opposés. L’un et l’autre s’envient, car ils retrouvent chez l’autre ce qu’ils n’arrivent pas à être eux-mêmes.
Et au final, Olivier Bourdeaut parvient tellement à ne pas faire de ses personnages des êtres caricaturaux, que les pistes se sont brouillées, une fois n’est pas coutume. Je trouvais à Jean des comportements soudains et irréfléchis, et à Michel une certaine constance.

Et au final, en refermant ce roman, c’est l’ensemble et l’ambiance qui me l’a confirmé : le roman est gémeaux. Car il traite de la gémellité de deux hommes différents, le gémeaux illustre parfaitement la dualité du signe : le thème de l’amitié entre hommes qui sont devenus comme frères, à l’image d’Abel et Caïn qui s’aiment autant qu’ils se détestent.
Le gémeaux a deux visages, il est impatient, versatile et curieux… et positif  !! Ce roman, si j’ai oublié de le mentionner, est extrêmement drôle, les dialogues pourraient être ceux d’une comédie théâtrale, ambiance gémeaux garantie.

Extrait choisi

Pourquoi Jean se retrouva-t-il torse nu sur le trottoir, accroché à la jambe du videur, vers quatre heures du matin? Pourquoi Michel tentait-il de protéger la bouteille de vodka des mains du même videur, en ricanant comme un lutin malveillant? Une sombre histoire de baiser volé et de mouvement de foule pourrait peut-être l’expliquer. Dans quelles circonstances arrivèrent-ils à se détacher des griffes du molosse? Pourquoi s’échappèrent-ils vers la voiture en battant des ailes et en criant comme des cormorans? Une envie de voler tout simplement, et une idée précise de la liberté.

Grand Frère

Grand frère est chauffeur Uber à Paris, Petit frère est parti en Syrie, pour une étrange mission humanitaire qui s’appelle Djihad. Leur maman, bretonne, est morte, leur père est chauffeur de taxi, ils sont venus se réfugier en France petits lorsque la situation en Syrie a mal tourné.
Aucune nouvelle de Petit frère depuis 3 ans. Grand frère et son père l’ont attendu des jours, puis des semaines, qui sont devenus des mois. Un soir, alors que Grand frère se perd dans les volutes de sa Marie-Jeanne, Petit frère sonne à la porte. Que faire de son retour ? L’aider à se cacher ? Lui pardonner, le dénoncer ?

Chai pas ce que j’avais dans la tête. J’ai cru que j’allais me poser comme une colombe au milieu de la mort.

Mon avis

Par les thèmes qu’il aborde autant que par son style, je dirais que ce roman manquait à notre paysage littéraire. Si tant est qu’il faille faire évoluer la littérature, ou plutôt l’adapter aux changements du monde, à ses nouveaux codes, alors je suis d’accord pour celle-ci.
Lorsque le langage de la rue peut se mettre au service de l’émotion, c’est gagné !
La narration alternée des deux frères offre deux regards complémentaires sur les affres de l’errance humaine. Entre déracinement, souffrance, absence de perspective, deuil maternel, il règne dans ce roman positif et bien construit une profonde envie de sauver les choses, les autres, soi-même.
Les sujets sont traités avec humour et finement explorés, prendre la narration d’un djihadiste n’était pas forcément évident et ces récits de Petit Frère à Raqqa ne sont ni documentaires ni imaginaires, ils résonnent d’une justesse déconcertante.
Le Paris vu des yeux d’un chauffeur VTC offre un pied à terre confortable et rassurant au lecteur, lui permet par la distance effectuée de tenter de comprendre ce qu’il se passe dans la tête de tous les gens qui comme Petit frère cherche désespérément une mission sur cette terre. À lire !!!

Extraits choisis

« Pendant des jours, j’ai pensé à Paris. Sur internet, je voyais tout le monde écrire « Je suis Paris ». Puis j’ai ouvert les yeux et la réalité, elle était devant moi. A mesure que je recevais des innocents à l’hôpital et que je constatais les conséquences des bombardements américains, des obus de Bachar et des attaques russes, j’y voyais plus clair? Le monde aurait dû écrire « Je suis Syrie ». Mais tout le monde s’en foutait parce qu’on était musulmans. Alors Paris, je me suis convaincu que c’était une statistique et qu’il fallait pas que ça m’empêche de vivre. »

« Comment différencier un barbu musulman à vélo dans hipster en Fixie ? Le problème est sérieux. L’autre jour, au café, y’a un gars du clan des bobos qui m’a dit que les hipsters se sont plaint des nombreux contrôles. La préfecture les a entendus. Les métèques, toutes religions confondues, il s’en plaignent depuis 50 ans, et personne ne les entend. Triste république. »

« La vie, c’est terrible quand on n’a pas assez de mots. »

Le signe astrologique du roman

Gémeaux

Un signe double pour ce roman à la double narration. Deux frères, deux visages. Les gémeaux ont cette versatilité, de qualité mutable, qui les rend insaisissables et difficiles à cerner. Charmant et communicatif, le gémeaux peut devenir distant et acerbe l’instant d’après. Ce sont des personnes curieuses, dirigées par Mercure, la planète de l’intellect. Les deux frères sont des personnes cérébrales, très peu dans l’effusion sentimentale et qui ont la bougeotte comme souvent les natifs du signe.
Le Gémeaux reste cependant un signe extrêmement positif, à l’image de ce roman, bourré d’humour et de bonne humeur. L’ombre du gémeaux est le manque de fiabilité, c’est l’illusionniste, qui agit souvent par ennui, en réaction à la bêtise ou à l’impression d’avoir été lésé, comme Petit frère, parti soit disant en ONG au Mali alors qu’il erre sur les terres syriennes.

Interview de Mahir Guven

J’ai voulu en savoir plus sur Mahir, si la lecture laisse suggérer une auto-fiction, l’auteur nous apprend qu’il n’en est rien, plutôt un long travail de recherche documentaire et psychologique. Mahir en a des choses à dire, son flux est abondant mais jamais ennuyeux, je vous laisse le découvrir …

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Quel genre d’homme es-tu Mahir ?

Avant tout, je suis un être humain né d’une mère et d’un père, dans un lieu et à un moment de l’histoire que je n’ai pas choisi. Je suis donc obligé de conjuguer ma vie avec cela pour tenter de devenir à l’âge adulte, l’enfant rêveur et sensible que j’ai toujours été. Et ce qui est vrai pour moi est vrai pour les autres. En conséquence, j’essaie de les comprendre pour vivre en harmonie. Éviter le désordre est très important, car cela me rend profondément malheureux.

L’envie d’écrire ce roman, elle est arrivée quand? Et comment ?

L’écriture a toujours été là. Quelque part à côté de moi. Elle rentrait de temps à autre par une oreille pour se déployer par le biais de mes mains sur une feuille blanche ou sur un écran, sans aller plus loin. Il faut préciser que j’ai grandi dans une petite ville en périphérie de Nantes où personne n’est écrivain, encore moins artiste. Écrivain est un nom sur un livre ou encore celui d’une rue. Ce n’est pas grave en soi :), mais le chemin à parcourir pour s’autoriser à se lancer dans une démarche artistique est plus long.

Ma première production artistique a été une pièce de théâtre que j’ai écrite et montée quand j’avais 20 ans. Ensuite, je revenais à l’écriture par intermittence, sans réel projet… Quelques phrases, quelques pages, spontanées, sur ce que j’avais en tête. En décembre 2013, j’ai écrit en quinze jours, un premier roman « Il presse le pas », en travaillant du soir au matin, au rythme de deux à trois chapitres de cinq pages par jour. En le relisant, ce n’est pas que j’ai honte, mais disons que c’était le tout début…la copie est loin de m’enthousiasmer.

Les choses sont devenues plus sérieuses en commençant à travailler au journal le 1. J’ai été amené à rencontrer de nombreux auteurs, dont mes deux patrons, Eric Fottorino et Laurent Greilsamer. Finalement, des gens comme toi et moi : des humains, à ceci près qu’ils sont de gros bosseurs, et profondément enthousiastes. Il s’agit d’une remarque qui peut paraître anodine, mais cet environnement m’a conditionné, et m’a donné confiance en moi, plus vous rencontrez d’auteurs, plus vous vous dites inconsciemment  » Et pourquoi pas moi ? « 

De fil en aiguilles, et un peu par hasard, j’ai rencontré un éditeur suite à un petit texte publié sur Facebook (il est dispo sur le site du 1 : https://le1hebdo.fr/journal/numero/3/l-ailleurs-c-est-exister-pour-soi-751.html# ).

Cet éditeur, Philippe Rey, m’a en quelques sortes lancé avec une proposition très simple :  » Tu racontes bien les histoires. Tu es créatif. Tu as une plume. Pourquoi ne pas écrire un roman ? « . Voilà pour la démarche d’écriture du roman.

Ensuite, il y a ce roman en particulier. Je travaillais depuis deux ans sur des projets de roman. Avec quelques histoires en tête, je tentais d’en faire quelque chose, mais rien de  satisfaisant ne sortait. En février 2016, je visite l’exposition Scorcese à la Cinémathèque. Là, je bloque sur l’univers de Taxi Driver et son personnage Travis Bickle.

Il fallait lui compliquer la vie. Le rendre humain. Alors je lui ai collé un père chauffeur de taxi. Et puis, un colocataire avec un comportement un peu bizarre. Un informaticien très enragé contre la vie et la France. Finalement, ce colocataire est devenu un frère disparu.
J’avais commencé par faire des essais à la troisième personne. C’était mou du genou et je voulais un texte très psychologique, qui raconte l’humanité des personnes qui habitent l’histoire. Leurs doutes, leurs certitudes, leurs erreurs, leurs colères, je suis passionné par les tabous et les contradictions, ils racontent davantage d’une personne que ses paroles ou ses gestes. J’avais aussi à coeur que tant le fond que la forme soit une découverte, j’ai tenté de sublimer ce que l’on ne regarde pas par réflexe, de donner une humanité à des gens que l’on identifie comme des zombies. Or le zombie, c’est celui qui n’est pas humain, qui n’est là que pour te manger.

Enfin, une petite anecdote, pour écrire, j’ai théorisé une règle. Il faut se situer dans un triangle à trois sommets : la confiance, la conscience, l’élan.

La confiance, c’est la capacité à croire que l’on peut y arriver. Par exemple, dans une randonnée quand où vous écrit  » 2 h – 6 km « , vous pouvez visualiser. Sans indication, plus difficile d’avoir confiance en soi.

La conscience, c’est la capacité à comprendre ce que l’on fait. Écrire un roman, ce n’est pas écrire un journal intime. D’autres personnes que soi vont le lire, et vont devoir le comprendre. Il faut donc faire à un effort de transmission, de comprendre que ce que vous écrivez va provoquer des réactions chez le lecteur, et donc être conscient si possible de chaque mot écrit.

Il reste l’élan. C’est le plus mystérieux. Il n’y a rien de rationnel dans le fait d’écrire. Il faut se laisser porter. Vous détestez votre mec, votre mère, votre femme, pire vous rêvez de les tuer. Dites-les. Vous voulez raconter la vie d’une fleur, la drague chez les termites. Foncez. Faites en sort de rendre ce que vous racontez digne d’intérêt. L’élan se provoque aussi, les idées viennent pendant les moments de vide et d’ennui. L’ennui ! Il est votre meilleur ami. Dans un monde, où tout va vite, où notre cerveau en surchauffe peine à trouver de l’oxygène, la fainéantise est un rémède, un guide, un médicament pour la créativité.

Avec ce trio magique, confiance, conscience, élan, vous réussissez à expliquer beaucoup de choses. Certains avec un élan monstre parviennent à mener à bout un projet. Ce genre de livre que vous le lisez, vous les trouvez un peu maladroits, mais il y a quelque chose.

Enfin, il y a ces livres où vous vous dites « Cet écrivain s’est un peu éteint… », souvent c’est l’élan qui fait défaut. Le grain de folie. L’éclair au front.

As-tu connu Grand Frère, ou Petit frère ? Le travail de recherche et de documentation sur le milieu des djihadistes était-il difficile ?

Pour Grand frère, j’ai construit ce personnage à partir d’éléments psychologiques de personnes que j’ai connues et que je connais. Le rapport à la drogue, à la mère, au frère, aux femmes, au travail, à la vie, disons que c’est un mélange de plein de petits éléments de personnes différentes. Par exemple, un garçon avec qui je jouais au foot, on va l’appeler Momo : peu d’études, ne travaille pas, il vit de petits larcins mais n’en parle jamais. Avec le temps, il se livrait un peu, et j’ai découvert une capacité à verbaliser des paradoxes sur la vie et le monde hors du commun. Lui, par exemple, m’a inspiré pour Grand frère, mais ce n’est pas le seul. Il y a eu beaucoup de discussions avec des chauffeurs alors que j’étais passager de Uber.

Pour Petit frère, c’est inspiré d’un cas réel. J’ai lu une brève dans le journal sur une disparition. Dès lors, je me suis posé la question : Pourquoi un jeune homme plutôt brillant disparaît ?

Sur le djihadisme, je me suis beaucoup documenté. Dans les journaux, des bouquins, et des blogs tenus par des familles des personnes parties, mais aussi par des personnes sur place en Syrie. Et il y a de quoi lire. Je me suis rendu compte à quel point ils étaient en phase avec la société française par le besoin d’écrire et de raconter leur vie, mais aussi par les remarques sur la vie en Syrie (problème de chauffage…où on ne trouve pas de chocolats…) Il y a une profonde naïveté voire même une certaine bêtise parfois.

Enfin, l’élément qui m’a profondément perturbé était l’attentat des frères Kouachi contre Charlie Hebdo. Ces deux jeunes avaient grandi avec une mère démissionnaire (prostituée) puis à la DHASS, donc dans un milieu très loin de l’islamisme politique pour finalement ce suicider en décimant une rédaction…En quelque sorte, ils avaient raté leur vie, mais avait décidé de réussir leur mort. Je n’ai jamais pu me résoudre à ce que des enfants de la DHASS de la cinquième économie mondiale puisse se foutre en l’air ainsi, et foutre en l’air des gens qui se contentaient de froisser les autres avec des coups de crayon. Pourquoi des français tuaient d’autres français ? Qu’est-ce que la génération de nos parents a fait de travers pour en arriver là ? Dieu était-il une revendication ou un faire valoir pour laisser exprimer une rage, un mal-être ?

Grand et Petit Frère cherchent avant tout une raison d’être et de vivre dans ton roman. Chercher sa place, est-ce forcément un problème d’origines ?

Qui n’a jamais traversé un grand moment de doute dans sa vie ? Avec le sentiment que tout était absurde. Et en réalité, ça l’est. Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Il n’y aucune logique, nous sommes là, et vivons, courons après nos rêves, nos désirs. Ces deux-là, Grand frère et Petit frère, sont comme tout le monde, ils doutent.

Mon sentiment est que l’on vit dans une société où chacun tente de devenir celui qu’il rêverait d’être. Réaliser son potentiel est devenu un paradis à atteindre. La mode de l’entreprenariat en est un exemple. Je ne suis pas sûr que cette caractéristique de la réalisation de soi ait été aussi exacerbée et répandue par le passé.

Dans le même temps, la société demande constamment à ce que vous vous définissiez.

Je prends mon exemple : Es-tu écrivain ou directeur d’un journal ? Es-tu plutôt turc, kurde ou français ? Nantais ou parisien ? Même si, elle n’est jamais directement posée, elle reste essentielle, préfères-tu les hommes ou les femmes ? De gauche ou de droite ? Es-tu musulman ? Pour ou contre Macron ? Fillon ? Mélenchon ? Féministe ?…

En réalité, on s’en fiche. Mais le fait que la question soit posée traduit une volonté de classer. On en arrive très vite à vouloir se définir pour rentrer dans une case. Une fois que vous êtes dedans, il est très dur de s’autoriser à en sortir. Or, avec la volonté de se réaliser, l’époque nous pousse à sortir de nos cases, cela crée de grands complexes psychologiques : merveilleux pour un romancier. J’ai beau faire le constat de tout ça, et m’en plaindre, je fonctionne de la même manière, et c’est très dur de s’y soustraire.

Quant aux origines ethniques ou culturelles, en France, on ne peut plus cacher que nous avons un problème avec cette question. Hier, cela été avec les Italiens, les Polonais, les Bretons, les Corses. Aujourd’hui, quand on est d’origine allemande, chinoise, maghrébine ou que l’on a la peau noire, on doit constamment donner des gages de bon comportement. C’est très dur à comprendre quand on ne fait pas partie de ces minorités, mais cela ne facilite pas à se sentir Français comme tout le monde. Par exemple, peu de gens se plaindraient si des Français d’origine américaine fêtaient Thanksgiving dans la rue. En revanche, tous les ans, même si beaucoup de gens vont assister à la fête du nouvel an chinois dans mon arrondissement, cela fait quand même grincer des dents…

Personnellement, je me suis interrogé très longtemps. Je suis né apatride en France, donc sans nationalité. Mes parents étaient réfugiés en France. À dix ou douze ans, j’ai obtenu la nationalité turque, puis la française à treize. Avant, j’étais quoi ? Un être humain, habité multiples cultures : celle de Saint-Sébastien sur Loire, la ville où j’ai grandi, du quartier de Bonne Garde, de la résidence du val joli, de la famille Guven, d’une mère turque, d’un père kurde, de la région de Nantes, du sud Bretagne, de la France…

Grand frère est un homme qui accepte de rentrer dans le système avec sagesse et mélancolie, tandis que Petit frère, idéaliste et rebelle, cherche plutôt à sauver le monde. De quel frère te sens-tu le plus proche ?

Pas l’un, plus que l’autre, je porte sur eux un amour équivalent, en quelque sorte, ce sont deux enfants que j’ai créés. À titre personnel, j’ai un caractère complètement différent. Je suis prudent et déterminé. Je finis toujours ce que je commence, je n’aime pas à arrêter les choses en cours de route, et suis un maniaque des choses bien faites, ce qui est autant une qualité qu’un handicap. Et dernière chose, j’ai dû mal à choisir, mais quand je choisis, comme les cons, je fonce.

Quel est pour toi le message principal de ce roman ?

Je ne crois pas à la littérature de message. Je pense que le rôle de la littérature est de poser des questions, et de pousser le lecteur à s’en poser. En ce sens, après les retours de lecture, je suis heureux de constater que chacun y trouve son compte, de la jeune femme de 35 ans issue de quartiers populaires, à la personne fortunée qui ne connaît pas la banlieue, à un académicien de 88 ans, Dominique Fernandez.

Tu es également rédacteur en chef pour America; à ceux qui connaissent mal ou peu ce continent et sa littérature, que peux tu en dire ?

Pour America, je ne suis pas rédacteur en chef, mais directeur exécutif. En gros, l’éditeur. J’ai mis le projet sur pied d’un point de vue managérial, et je participe au comité de rédaction. Pour moi, la littérature américaine est, comme pour les lecteurs, une découverte.

Ce que je peux en dire, c’est que les américains ont le sens du récit, et des grandes épopées. Ils ont moins de tabous artistiques et la frontière entre littérature distinguée et populaire existe moins, ce qui autorise à voguer vers des genres sous-considérés chez nous, comme la science-fiction par exemple. La littérature américaine est tellement riche, que j’ai beaucoup de mal à en donner une définition.

As-tu déjà des idées pour un futur roman ?

C’est quoi être une femme dans un monde d’hommes ? Je suis incapable de le savoir, mais suis révolté par le nombre d’agression, de viols, de manière générale, et ce bien avant, l’affaire Weinstein. Il suffit de constater le pourcentage d’incarcérations pour agression sexuelle (10 %), pour se faire un avis sur cette question essentielle.

J’ai grandi dans une famille avec trois femmes, et j’étais le seul garçon, la misogynie m’insupporte. Ma mère ne supportait pas qu’un homme la rabaisse. Elle a même appris la mécanique, pour montrer qu’elle savait faire comme tout le monde…

Alors c’est quoi être un homme dans un monde de femmes ? Ça, je suis capable de l’imaginer ;).

Ton lieu et heure préférés pour écrire ?

Le matin, une demi-heure à une heure après le réveil, de préférence avec un peu de sport ou d’étirement avant. Le cerveau est frais, la journée n’a pas encore laissé de trace dans la tête, pas de stress, tout par l’art de la plume et de la feuille blanche.

Je me suis aménagé un petit bureau chez moi où je peux travailler au calme. Le silence m’est essentiel pour écrire. Tous les jours, j’écris au moins cinq minutes dans un cahier au format 20 x 30 cm.

J’écris avant tout pour faire plaisir au lecteur, et aussi à ma pomme. Chaque élément, personnage, chapitre, style, est une sorte de défi. J’aime que le lecteur soit surpris, qu’il se pose des questions, même qu’il soit parfois dérangé ou choqué. L’écriture, je dirais plutôt la création artistique, est une sorte de drogue. Me plonger dans un personnage, c’est aussi mettre le quotidien de côté. Penser, parler comme lui, et le raconter au lecteur.

Je laisse couler quelques lignes à quelques pages. Selon l’humeur et ce que j’ai en tête. Aujourd’hui, 31 décembre 2017, sans préméditation, j’ai brossé un rapide bilan de ces 365 derniers jours. Quelles ont été les évènements de l’année ? Cela été très court. Il y en a eu trop. Un magazine lancé, un livre publié, une finale du prix Médicis…J’en ai tiré une seule et unique conclusion : rien a changé autour de moi, mon regard sur le monde et la vie a évolué. J’ai juste grandi. Depuis mon enfance, ce sentiment de passer une étape, que ce soit à mon arrivée au collège, mon premier vrai baiser, où le premier jour à l’université, m’a à chaque fois empli d’une joie profonde et puissante.

 

Le presbytère

Roman glaçant… À quel point peut-on être hors du monde ?
Années 70, un jeune médecin installe sa jeune épouse dans un ancien presbytère et lui fait quatre enfants.
Pas de scolarisation, pas de télévision, le père veut leur donner la meilleure éducation qu’il soit, les initie à la musique, la mère organise des représentations théâtrales. Le couple accueille même charitablement Tanguy, un jeune homme en difficulté ayant subi des sévices plus jeune.
Pourtant, petit à petit, derrière la famille parfaite, l’ambiance anxiogène et les non-dits deviennent omniprésents.

L’auteur parvient avec brio à ne rien dévoiler, les portes des pièces de la maison se referment devant nous et l’on devine à demi mot ce qu’il s’y passe, jusqu’à la révélation finale. Là où Ariane Monnier excelle, c’est dans le sous-entendu, on ressent le silence pesant, et l’on est pris malgré nous dans cette lecture, attendant avec impatience la confirmation du pire.
Un roman bien mené, dénonçant la fausse bourgeoisie et l’atroce hypocrisie des gens biens.
Entre Chanson douce pour la construction du roman et le dernier Summer pour le thème et « le lac », cette eau qui remonte dans les yeux de Manon, la petite fille du roman. Un roman dérangeant, mais interpellant.

Le signe astrologique du roman

Gémaux, pour la double nature des personnages de ce roman. Le gémeaux peut être brillant et charmant puis tout à coup devenir morose ou acerbe l’instant d’après. Le gémeaux représente la dualité, la versatilité, la superficialité aussi, comme cette mère qui se met des oeillères énormes, et se change trente fois par jour. Le gémeaux est un être intelligent mais parfois hypocrite et impatient.

L’auteur

Ariane Monnier est docteure en anthropologie. Elle est l’auteur d’une thèse intitulée « La reconstitution des faits dans le procès d’assises : anthropologie d’une performance » soutenue en 2014.
Elle a publié un essai, « Les procès Colonna, Chaïb, Bissonnet. Anthropologie de trois affaires judiciaires » (Éditions du Bord de l’Eau, 2017).
« Le presbytère » (2017) est son premier roman.

Extrait

Chaque semaine Tanguy vient pour le cours de français. La porte est ouverte. Il entre, parmi d’autres visiteurs. Balthazar et Sonia aiment accueillir, ils ne veulent pas que leur maison soit fermée au monde, ils veulent en faire un lieu de fêtes, de musique, de spectacles.

Un jeune homme prometteur

« S’ils savaient écrire, les assassins feraient d’excellents écrivains. Ils ont de l’imagination à revendre et du temps à tuer. L’inverse n’est pas sûr. Il y a un précipice entre tirer à la ligne et à bout portant. Les jours du tueur sont comptés. L’écrivain prétend à l’immortalité. Je suis le trait d’union originel entre ces deux mondes. C’est par les meurtres que je suis entré en littérature, mais la littérature me les a inspirés. »

Le roman

Orphelin de naissance et quitté par Marie, le narrateur quitte son terroir, sa mémé et son grand frère bagarreur pour la capitale, afin d’exécuter sa vocation : écrire.
Il devient rapidement journaliste free-lance et rencontre le milieu littéraire qui le déçoit : ce sont tous des imposteurs. Il part à la recherche de sa mère, se fait virer du journal, tombe en dépression… jusqu’au jour où son grand-frère débarque. Il veut le débarrasser de ses démons, de Marie qui est revenue, l’aider dans son combat intérieur. Pourquoi veut-il l’aider ? D’où vient-il? Peu à peu le poète maudit entre en guerre avec ses origines, des Pyrénées à Bangkok avec Paris en toile de fond, le récit devient une quête identitaire flirtant avec les limites de la folie.

« Et après avoir visité le bout du monde, vous avez fait quoi?
– Je suis revenue. (…) Je te demande de prendre garde. Regarde dans quoi tu trempes ton coeur.»

Mon avis

D’un style très soigné, cruel et poétique, Gautier Battistella mélange avec subtilité fiction et auto-fiction. Quel est le faux du vrai? Quand tout paraît autobiographique, il renverse la situation et décide d’inventer la suite de son existence. La narrateur quand à lui manie son passé névrotique avec brio, et l’on finit par comprendre avant lui ce qui est en train de se passer… le lecteur se sent ainsi intelligent et valorisé. J’ai trouvé la troisième partie un peu trop longue et glauque mais le roman reste cependant excellent, un thriller psychologique littéraire brillant.

Laissez-vous tenter par les promesses de ce jeune homme…

Je suis entrée en littérature par la porte de derrière, j’en sortirai par la porte principale.

Le signe astrologique du roman

Gémeaux… Pour la dualité entre le narrateur et son frère. Pour ces deux facettes opposées de leur personnalité. La cruauté, la méchanceté d’une part, la douceur ambitieuse, l’amour des mots de l’autre. Cette gémellité angoissante nous prend aux tripes durant tout le roman… en dire plus révèlerait la fin du roman, lisez le!

Faire du mal ne veut pas forcément dire être méchant. Je crois même que la plupart du temps on fait du mal sans le vouloir, pour le bonheur de quelqu’un d’autre.

Citations et extraits

Chaque nouveau soleil est un cadeau.

Faites-les parler d’elles, elles croiront qu’elles vous aiment. Maupassant.

Les corps sont maladroits la première fois. Ils font l’amour en rougissant. Ils miment des gestes qu’ils croient connaître, se trompent, tâtonnent, impatients. Marie riait. Quand elle a cessé et m’a regardé, surprise, avec ses grands yeux comme des lunes, j’ai su que j’avais touché au but. Des scènes d’amour, j’en avais lu des centaines, mais quand ça arrive pour de vrai, ça coupe le souffle. (…) Bien que son corps fût plus petit que le mien, il m’enveloppait.

Je n’étais pas triste, j’étais absent. Je négociais mes nuits au bar des Artistes, mais l’alcool n’enivre que ceux qui cherchent à disparaître : je voulais revenir.