De la Bombe

L’interview

Chère Clarisse,

Merci d’avoir répondu positivement à cette petite interview que je ne réserve qu’à mes grands coups de coeur. Pour cette raison et instinctivement car nous avons presque le même âge, j’ai très envie de te tutoyer, (et vice versa). Voici donc la liste de mes questions…

Chère Agathe,

Tes questions sont très pertinentes et leur subtilité me touche d’autant plus qu’elles témoignent de la grande attention que tu as portée  à la lecture du livre – merci. Je ne sais pas si je serai inspirée de la même manière pour chacune d’elles, car certaines sont un peu plus personnelles et risquent peut-être de dévoyer le mystère qui se situe dans  la distance « réalité-fiction ». Mais voyons ce que ça donne, je me lance !

1/ Tout d’abord, bravo. Quel beau premier roman, dont le texte est magnifique et n’a rien à envier à sa couverture accrocheuse. Que ressent-on à 28 ans, lorsqu’on publie dans la collection blanche de Gallimard?

J’en ai encore officiellement 27 et je suis ravie car c’est l’âge supposé des démons karmiques et j’aime l’idée que les miens sont assez bienveillants pour me laisser accomplir mon aspiration la plus profonde (devenir écrivain et être publiée dans une maison si prestigieuse ) au lieu de me pousser vers les dangers irréversibles de la démesure (il me reste encore  un mois pour éviter cet écueil ) .

2/ Comme Ophélie, tu as passé quelques années en Turquie, à Istanbul, pour des études de philosophie. Quel challenge ! La vie là bas à 23 ans n’est-elle pas un peu risquée? 

Quand l’avion s’est posé sur le sol turc, il était exactement minuit et des poussières, je fêtais mes 21 ans et l’éclosion d’une vie nouvelle dans un pays où je n’avais jamais mis les pieds. L’intuition extatique que j’allais adorer Istanbul m’animait, je sentais une sorte de tropisme incroyable pour son histoire, ses lumières, le Bosphore, ses multiples facettes et  ses  paradoxes. C’était en 2010 et c’était alors la « movida », Istanbul rayonnait, elle était sacrée capitale européenne de la Culture et attirait les étudiants, expatriés et visiteurs du monde entier. Son énergie était fascinante. Effervescente, magnétique, elle promettait à chacun une histoire singulière, intense, imprévisible –  et dans mon cas elle a tenu ses promesses.

3/ Ophélie avoue à son amant Sinan écrire un roman. Istanbul est-elle une ville plus inspirante, ou est-ce le voyage en lui-même, qui permet l’évasion et la créativité?

Lorsqu’elle se porte bien, qu’elle rayonne et qu’elle n’est pas brimée (comme c’est le cas aujourd’hui ) , Istanbul dépasse la réalité et la configuration d’une mégalopole. Elle est aussi puissante et mystérieuse qu’un magnifique visage humain qui aurait  beaucoup vécu. Elle est à la fois très incarnée et très spirituelle, elle s’offre à vous par tous les sens et vous échappe en permanence par son étrange versatilité. C’est une ville qui compose en permanence avec les lumières, le soleil, le vent … donc avec l’instant présent, et c’est si rare que c’en est presque magique (en tout cas très émouvant). C’est un sentiment que je n’ai ressenti nulle part en Europe où l’on sent bien plus la permanence de ce qui est, la gravité du temps, le poids du passé, l’inquiétude de l’avenir… A New York par exemple je ressens quelque chose de similaire, de vertigineux et possible à la fois, ce sont des endroits d’une puissance incroyable qui continuent à s’inventer et à se déployer dans le moment présent de mèche avec ceux qui s’y trouvent, peu importe qu’ils soient locaux ou étrangers… Malheureusement ,  aujourd’hui Istanbul ( et la Turquie en général) cristallise cette inquiétude.

4/ Ecrire, est-ce un rêve depuis toujours, ou est-ce venu avec tes études de philosophie?

Je me suis toujours considérée comme une  écrivain et d’ailleurs depuis que j’écris, quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds sans hésiter « écrivain » . Je  ne pense pas qu’il faille absolument être publié pour se considérer ainsi.  Certaines conditions en revanche  sont   nécessaires  : la passion, l’exigence, l’ambition. On p eut  ajouter l’inspiration, mais c’est une évidence et je considère que ça va de pair avec la passion  ;  l’auto-discipline, très importante, qui est incluse dans l’exigence et la persévérance (voire la ténacité), indissociable de l’ambition.

5/ Rentrons dans le roman… Ophélie la narratrice a posé une bombe dans un hôtel. Peut-on avoir envie de commettre ce geste dans une vie ?

C’est un peu cliché mais je pense que quiconque a de très fortes pulsions de création, doit également composer avec des instincts de destruction… Heureusement, il y a ce qu’on appelle la sublimation, dont procède justement l’écriture d’un roman. La bo mbe a ceci de très particulier que la portée de son symbole est encore plus forte que la portée de son explosion.  Elle a un impact immédiat et relativement archaïque (« BOUM » et tout ce qui accompagne la déflagration) et contient un deuxième souffle, celui qui marque les mémoires.  Norman Mailer en parle très bien  dans Morceaux de Bravoure, il dit  : « La bombe en explosant crée peut-être l’image de toutes les potentialités ainsi anéanties. Il nous faut donc accepter l’idée de la part de beauté dans l’explosion de la bombe ». Il précise que c’est une découverte terrifiante…  En ce qui me concerne, j’ai eu l’envie irrésistible de faire exploser une bombe mais précisément  à travers la fiction .

6/ Ophélie n’est foncièrement pas une terroriste, elle ne réalise pas tout de suite la portée et les dégâts de cette bombe. Elle semble en vouloir à son dernier amant, Sinan, qu’elle a quitté. Quelle est sa relation aux hommes ?

Certes Ophélie joue un peu les ingénues tombées du ciel, mais à moins d’être parfaitement idiote, elle ne peut pas être inconséquente à ce point. Elle se doute bien que le propre d’une bombe c’est exploser et que le propre d’une explosion c’est de faire des dégâts, notamment des morts. C’est aussi sa mauvaise foi existentielle que j’ai trouvé intéressante à travailler, car c’est sa parole contre…. la sienne! Tout le long du roman, il n’y a pas grand monde pour la contredire, tout se passe entre sa conscience et son désir de récit. Toutefois, l’acte de la bombe n’est pas entièrement lié à Sinan . D isons qu’il a exacerbé cet état psychique confus et insoutenable qui suscite les plus grandes pulsions destructrices… Mais une chose est certaine,  Ophélie a besoin de résistance, pour avancer, pour désirer le monde,  et se découvrir elle-même. Et cette résistance, elle la cherche (et la trouve)  notamment à travers les hommes.

7/ Puis vient Derya, une femme de chambre très belle et déterminée, qui apprend à Ophélie à confectionner sa bombe. Son implication reste volontairement floue. Quel est son rôle dans le roman ?

Derya est un peu comme une pierre angulaire, grâce à elle le triangle du désir s’active. Elle représente l’élément du désir refoulé qu’on transgresse, au même titre que la bombe.

8/ Passons à l’enfance d’Ophélie, sa mère l’abandonne pour retrouver son amour en Turquie. Est-ce une des raisons de l’immense solitude qui envahit Ophélie, et de l’attraction pour un homme turc plus âgé ?

Je préfère l’idée que tout ne soit pas si « lisible » ,  procédant de mécanismes de cause à effet qui enferment les individus autant que les personnages fictifs dans des déterminismes abrutissant leur mystère.

9/ La bombe ou la mort de Sinan peuvent-elles vraiment résoudre le problème d’Ophélie?

Si je répondais « oui », je n’aurais pas écrit ce roman, j’aurais certainement déjà posé une bombe quelque part et serais en prison ou bien même déjà morte.

10/ C’est à tes parents que tu dédies ce livre. Pourquoi, pour contrebalancer ceux du roman, inexistants ? Comment les tiens ont-il réagi à la lecture du roman, parfois très érotique ..?

J’aime, j’adore et j’admire mes parents. Ma mère étant morte à 35 ans, je voulais les réunir à travers un acte de création, qui n’était pas le leur mais le mien (mais qui est la continuité du leur).

11/ J’ai lu quelque part que tu habitais désormais Paris. Le retour à la réalité, la France, n’a-t-il pas été trop difficile après 5 ans près du Bosphore ?

La Seine me semble bien étroite et peu vibrante par rapport au Bosphore et Paris bien coquette par rapport à l’impétueuse Istanbul… Mais j’ai eu besoin de retourner dans mon « foyer originel », notamment pour y accomplir mes ambitions mais aussi pour retrouver des gens et des choses fondamentales…

12/ As-tu d’autres projets d’écriture ? Si un jour un nouveau roman paraît, dans quel pays se déroulerait l’histoire ?

J e compte terminer mon deuxième roman cet été, c’est un thriller existentiel qui se  déroule justement à Paris .

13/ Enfin, que signifie globalement ce roman pour toi, que représente-t-il dans ton parcours ?

Il signifie le premier souffle, le premier battement de coeur, les tout premiers d’une longue série. C’est la vie de ma passion intérieure. Je veux que ma carrière d’écrivain soit représentative de mon évolution. Si le premier roman est impétueux, excessif, maladroit… le dernier ne sera sans doute pas comme cela 🙂

 

Le roman

A Istanbul, dans un sublime palais implanté sur les rives du Bosphore, Ophélie vient de déposer une bombe dans une cabine de la piscine. Pourquoi a-t-elle fait cela? Sans lien apparent avec un quelconque réseau terroriste, elle semble plutôt désirer que quelque chose s’arrête, et que le monde aussi, par la même occasion. Elle voudrait marquer une pause peut-être, que son geste l’inscrive dans un court arrêt du monde, afin de créer le spectacle, le chaos dans le Bosphore.

« Que l’on entende BOUM, ou BAM selon la distance -l’espace crée les nuances. »

Dans cet hôtel de luxe, chambre 432, Ophélie avait pris l’habitude d’y rejoindre son amant, Sinan, plus âgé qu’elle, homme d’affaire brillant et toxique, qui ne l’aimait qu’en la rabaissant. Qui est Ophélie, cette jeune femme française immergée en Turquie? Son logement et sa vie matérielle dépend des hommes avec qui elle passe ses nuits, mais on ne sait pas vraiment ce qu’elle y attend, elle semble vouloir y vivre des expériences, et écrit un roman. Un jour, elle tombe en fascination pour la femme de chambre, Derya, belle et déterminée. C’est elle qui l’initie, lui apprend à confectionner une bombe, et Ophélie semble complètement envoûtée par elle, plus que par l’acte en lui-même.

Tu as une bombe en tête. Un détonateur dans le coeur. Tu veux venger tes frères et tes soeurs kurdes. Tu penses que plus on est de fous plus on tue. Mais je ne ferai pas de mal à une mouche, le monde ne m’a jamais concernée, c’est ton regard qui m’obnubile. Il porte un désespoir universel et le potentiel soubresaut du monde.

Après son acte, Ophélie va devoir se cacher, fuir et voyager. Elle traverse la Turquie, fait des rencontres, tout en opérant une rétrospective sur son histoire d’amour avec Sinan. Elle ne suit pas les actualités, son geste n’avait pas de but précis. D’ailleurs, ce livre pose à réfléchir sur les motivations de certains jeunes devenus soudainement partis au Djihad: que veulent-ils la plupart du temps ? Exprimer leur colère, trouver leur identité, changer quelque chose, être écouté, soulager leur propre peine par de la cruauté.
Ophélie fait partie de ces êtres perdus, mais sa motivation semble également prendre source dans la symbolique du geste, la beauté du cataclysme. Ophélie est une esthète désorientée.

Reprends toi Ophélie ! Le chaos est à portée de main, la beauté du néant gît dans ton sac à main.

Ce roman envoûtant nous plonge dans les délices de phrases oniriques et sensuelles, et oscille constamment entre pulsions de vie et pulsions de mort. Eros souvent, quand Ophélie se perd dans la volupté et dans les bras des hommes, voire des femmes, Thanatos parfois, lorsqu’elle dépose la bombe, lorsqu’elle boit à outrance, que sa colère la pousse dans ses retranchements.

Ce roman me laisse l’empreinte d’un tableau esthétique et cruel, une sorte de conte tragique et érotique où la morale cède face aux désirs bruts, aux errances de l’expérimentation.

Mon avis

Pour ma part, la lecture de ce roman s’est apparentée a une jouissance littéraire. Les mots parfaitement choisis et agencés entre eux en font une œuvre sensuelle et poétique qui correspond entièrement à mes aspirations. Difficile de conseiller ce roman à tout le monde, mais plutôt à ceux capables d’apprécier une telle qualité stylistique, et à ceux qui savent se détacher du réalisme pour s’évader et lâcher prise. Ce roman est une métaphore à lui seul, une ode à l’extase romanesque, un fantasme verbal. Après la lecture, il m’a habitée plusieurs jours, m’en détacher était douloureux, car persistait le sentiment de l’avoir lu trop vite, alors que j’avais déjà relu dix fois chaque phrase, j’aurais voulu apprendre par coeur des passages entiers.
Par ailleurs, on sent que l’auteure parvient à se détacher des clichés, qu’elle prend plaisir à écrire et à inventer, et tout son bien-être nous revient en boomerang. Ce roman, bien évidemment vous vous en doutiez, c’est de la bombe…

Le signe astrologique du roman

Lion, pour ce roman emprunt d’une grande vitalité mais aussi de mort. Pour la grandeur de l’écriture aussi, on mettrait bien une grande crinière flamboyante en ornement de la couverture, avec le palais somptueux baroque en fond. Il est impossible d’ignorer le Lion, qui donne à se mettre en spectacle, comme cette bombe qui explose. Le lion est un signe de feu, et c’est l’élément qui correspond au livre, le feu pour l’énergie, pour la lumière, pour la guerre.
Et puis il y a le personnage de Sinan, tellement égoïste et impétueux, qui veut tout posséder, Istanbul et ses habitant(e)s. Sinan, en se mettant constamment au-dessus des autres, représente parfaitement le côté sombre du signe.

L’auteur (source Babelio)

« Clarisse Gorokhoff est née en 1989 et a vécu plus de cinq années à Istanbul où elle a notamment achevé son master de philosophie puis créé une foire d’art contemporain abordable. Sa démarche d’écriture la pousse à s’intéresser aux paradoxes qui façonnent nos manières d’être -à la fois triviales et bouleversantes- qui forgent la société de nos jours. »

Extraits et citations du roman

Il est minuit passé. Il reste deux centilitres de raki dans la bouteille et le ciel est empli d’étoiles fixes. La terrasse tangue et, dans l’obscurité, le Bosphore gondole à nos pieds. L’air est léger, il arme nos rires enfantins d’une note de confiance. Cette nuit, rien ne peut se dresser contre nos volontés. La vie est éphémère, la nuit est éternelle, fonçons ! — c’est la vie baroque, le désespoir sublimé.

Tout cri dans la nuit est une menace pour la vie.

On m’a souvent reproché l’état secondaire dans lequel je me trouve quand j’ai bu… Mais c’est quand je suis sobre que je suis véritablement hors de moi : une créature hermétique à toute chose, étrangère à tout le monde, que rien ni personne m’émeut, qui se situe entre la folie et la mort.

 

Croire au merveilleux

La beauté, l’Art et le rêve sont ce qu’il nous reste quand on a perdu l’amour.

Après la mort de sa femme Paz dans l’excellent « Plonger », César part en pèlerinage de leurs souvenirs en Italie, notamment pour faire réparer la statue qu’ils avaient achetée ensemble. Avec Paz, ils collectionnaient les céramiques, visitaient des grottes, et faisaient l’amour sur la plage. Ce séjour douloureux lui donne envie de mourir, malgré son fils, malgré sa jeunesse. Alors Nana apparaît. Cette mystérieuse voisine frappe à sa porte alors qu’il voulait avaler tout un lot de médicaments, et lui redonne petit à petit goût à la vie. Elle est belle, grecque, et possède une culture gigantesque. Leurs discussions, son érudition, ses invitations… Mais qui est elle, pourquoi veut elle l’aider ainsi?

Mon avis

Croire au merveilleux est une invitation au voyage. Et quel voyage! Amalfi ci dessous…

De la côte amalfitaine au Japon en passant par la Grèce, ce roman est un hommage à l’enfant qu’a été César et à son goût immodéré pour la Grèce antique et la mythologie… car « contre le temps qui dévore, seule notre enfance, ce qu’on y puise, peut nous sauver. »

Un roman lumineux et savoureux…

Signe astrologique du roman

Lion! Car la planète du lion est le soleil… et ce roman aux personnages solaires et aux multiples références mythologiques en sont d’excellents représentants. Le personnage de nana, jeune femme blonde, d’une beauté lumineuse, et son appartement, inondé de richesses m’a également fait penser à ce signe d’été et à l’énergie positive. Et puis il y a le personnage de César, solitaire, ambitieux, fidèle et loyal comme l’est ce signe quand il est amoureux.

Enfin, le roman fait entre autres référence à Apollon, fils de Zeus et de la titane Léto, et Apollon dans la mythologie grecque incarne le soleil. Hélios est également cité, Il est la personnification du Soleil lui-même.

Extrait choisi


« Pina etait toute jeune. Elle travaillait dans une galerie d’art qui consacrait précisément une rétrospective à ce John De Andrea. Nikos a acheté l’expo entière. Et il a embarqué Pina avec toutes les statues, dans un grand camion, à la barbe de tout le monde.

_ Il l’avait endormie puis déshabillée, alors?

_ Je ne sais pas dans quel ordre. C’est leur légende. Mais moi ça me plaît, parfois, de croire au merveilleux. »

Mon voyage

Comme par magie, j’avais programmé ce voyage sur la côte amalfitaine, et ma lecture assortie à ce voyage a été un réel enchantement. Je me suis donc rendue sur les lieux décrits par le narrateur, Amalfi, Positano, et une des plages citées, « Marina di Praia », est d’une beauté rare.


D’une petite crique, émergent des sentiers qui nous mènent à des vues hors du commun et  à des restaurants gourmands et douillets. Un régal…



Restaurant « Il pirata »…

La surprise 

Et puis, au détour d’une visite, à Ravello, alors que j’avais déjà terminé le roman, une connaissance m’a conseillé de me rendre à la villa Cimbrone, admirer la vue de la terrasse de l’infini …


Comment mieux clôturer ce voyage et cette lecture qu’en plongeant dans la photo de la couverture du roman ….?

 « À Ravello, on est suspendu entre le ciel et la terre, mais bien plus près du ciel ».   André Gide

Le dernier des nôtres

lion

Auteur

Adélaïde de Clermont-Tonnerre est née à Neuilly-sur-Seine le 20 mars 1976, elle est journaliste et romancière française. Adélaïde de Clermont-Tonnerre dirige le magazine Point de vue après être passée par l’École normale supérieure. Son premier roman, Fourrure a obtenu de nombreux prix. Le dernier des nôtres est son deuxième roman, qui vient de lui valoir le Grand Prix de l’académie française ! Bravo !!

Résumé
Le dernier des nôtres est un grand roman, une oeuvre bien écrite et très travaillée, mêlant deux époques, une histoire d’amour américaine dans les années 70 et le contexte historique scientifique en Allemagne de la deuxième guerre mondiale.
Werner Zilch vit à Manhattan. C’est un jeune homme ambitieux, grand et séduisant, dont les origines sont floues car il a été adopté et n’a jamais retrouvé trace de ses parents biologiques. Il vit avec son ami Marcus, avocat et créent une société d’immobilier et d’investissement qui ne tardera pas à voir le succès. Il tombe éperdument amoureux de Rebecca Lynch, belle artiste peintre, fille d’un millionaire américain. Fous d’amour dès le départ, ils évoluent dans le New York de époque entre Jimi Hendrix, et Andy Warhol… on y croise même Donald Trump..!
Mais le jour où Rebecca présente son amoureux à ses parents, la mère de Rebecca croit voir le diable, interdisant à Rebecca de revoir Werner.
C’est là que l’on est renvoyé par flashbacks successifs dans les années 1945, à Dresde, pour essayer de retrouver les origines de Werner. A travers ces différentes investigations, on apprend douloureusement que les plus grands scientifiques de l’époque, comme Wernher Von Braun, l’ingénieur de fusées spatiales, le V2, projet Spoutnik etc… ont été financés par le parti nazi pour obtenir les moyens nécessaires à leurs recherches; il est très intéressant de comprendre le contexte difficile où la passion de la science était interdépendante d’atrocités…
C’est donc une fiction amoureuse mise au coeur d’un véritable enjeu historique et politique de la deuxième guerre mondiale. Formidable roman comme on n’en lit plus beaucoup, et des personnages que l’on quitte douloureusement à la fin des 500 pages. On sent dans l’écriture d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre une éducation stricte et un respect des codes et des valeurs de la littérature qui fait de roman un véritable travail-chef d’oeuvre, mêlé à son humour et sa jeunesse… bref un délice de lecture… et quel plaisir de la voir gagner le Grand prix de l’académie française!

Signe astrologique de ce roman
Lion! La planète de ce signe est le soleil, et ce roman l’est tellement, solaire…
Werner Zilch, le narrateur et dernier des nôtres rassemble les grandes qualités du lion! Séduisant, charismatique, ambitieux, théâtral, mais aussi fier et orgueilleux, se vengeant des absences répétées de Rebecca auprès d’autres femmes, qu’il appelle « ses consolations ». (Il n’y a que le lion pour avoir un coeur aussi fidèle et un corps aussi volage sans éprouver de remords!)
D’autre part, le lion se croit spécial, et se donne beaucoup de mal pour jouir d’un traitement particulier, tout comme notre personnage principal… Mais il est tellement attachant!

Extraits choisis

« Les femmes veulent que les hommes tombent amoureux et traitent de salauds ceux qui n’y parviennent pas. Elles pensent que l’amour a le pouvoir de laver le péché de chair. Je me passais très bien de cette eau de javel archaïque qu’est le sentiment. J’ai été jeune au bon moment. Dans les années 1960, les filles mettaient un point d’honneur à profiter de leur liberté. Elles étaient entrées dans une sorte de compétition, où la fierté naissait de l’exercice de leur sexualité et non de sa répression. J’en ai profité je le reconnais. L’amour n’était qu’un jeu, mais cette période bénie a pris fin le jour où, au restaurant Gioccardi, une jeune femme a écrasé mon insouciance de ses sandales bleues. »

« Impossible que sur les quatre milliards de gens qui vivent sur cette planète, nous nous soyons trouvés alors que nous étions tachés d’un sang qui nous lie et nous sépare à jamais. »

« Le Reich était une machine dangereuse et brutale. Or elle m’avait non seulement épargné, mais elle me rapprochait de ce qui était tout pour moi. Votre génération, Werner, ne peut pas comprendre les conditions dans lesquelles nous avons vécu. Une fois l’issue connue, il est facile de juger. Nous marchions dans les marécages d’une réalité trouble. L’histoire est écrite par les vainqueurs et de là où je vous parle, bien sûr que je regrette, mais je suis et j’ai toujours été un savant. »