Beaux-amis : Lettre ouverte à Harold Cobert

       Cher Harold, j’ai fait ta connaissance il y a deux mois à peine, à l’occasion d’un déjeuner de représentants auquel tu accompagnais ta dulcinée Peggy, pour un livre que vous avez coécrit chez Stock. J’aurais dû me méfier, ou changer le plan de table, car découvrir ton univers est hautement chronophage.

À la suite de notre rencontre, tu m’as fait parvenir « Belle-amie », ton nouveau roman publié aux éditions Les Escales, soigneusement dédicacé, étant a priori « la suite » du Bel-ami de Maupassant. Aïe. Un classique parmi d’autres que je n’avais pas lu. Ce n’est un secret pour personne, je n’en lis que très peu, l’attrait de la nouveauté dépassant sans cesse mes bonnes résolutions de blogueuse, dont celle de posséder enfin les bases de la littérature française.

Suite à la chronique très positive d’une amie, Delphine Olympe pour ne pas la nommer, dans laquelle elle inaugure carrément une section vidéo pour mettre en scène ton roman, je me décide. Au préalable, je m’informe : est-il vraiment nécessaire d’avoir lu le classique pour apprécier le petit nouveau ? Oui, quand même, tu apprécieras davantage, me répond-elle. Mon cher Nicolas alias L’Albatros confirme, relis Maupassant Agathe.

Direction la librairie, à choisir une belle édition de ce classique, celle du Livre de Poche, Picasso en couverture et haut de forme, car tant qu’à faire, autant lire quelque chose de tout à fait instagramable. Et me voilà partie pour 365 + 400 pages. Comme si c’était le moment, mon cher Harold, en cette dure période hivernale de pile débordante, comme si je n’avais pas des cours d’haptonomie à honorer pour bébé en cours, et au passage un livre à mettre au monde dans dix jours. Parfois, on est comme ça nous les blogueuses, appliquées et infiniment reconnaissantes pour une gribouille en deuxième de couverture.

J’ai lu Maupassant, consciencieusement, le texte, les notes en bas de page, les pré et post faces, les fiches bac, TOUT. Je ne vais pas être de mauvaise foi, il est brillant ce type, percutant, fou, et surtout ultra-moderne. J’ai pris un plaisir immense à le lire et j’ai évidemment regretté de ne pas le faire plus souvent. Le Paris qu’il décrit ne semble pas avoir changé d’un iota, l’ambition démesurée de ses habitants, les aspirations mélancoliques de ces dames, la politique véreuse et les combines journalistiques. 

La furieuse fascination de la capitale, symbole de réussite pour Georges Duroy, le rapproche tellement de nos contemporains qu’il est difficile de lui reprocher son opportunisme. On le prend en sympathie malgré sa fourberie et ses ignominies. Ainsi que toutes ces femmes rôdant autour de ce même homme, comme des mouches attirées vers une lumière prometteuse, toutes ces soirées, ces billets bleus échangés tels des sms d’aujourd’hui tapés discrètement lors d’un dîner d’amis. Vraiment, rien n’a bougé, alors oui, tu as bien fait, il fallait continuer l’histoire.

Car sans toi, la fin du livre très ouverte sur cette fameuse scène —Duroy convoitant du regard le Palais Bourbon— aurait pu faire naître une certaine frustration. Qu’allaient devenir Duroy et sa particule ? La belle Clotilde le recevrait-t-il à nouveau rue de Constantinople ? Heureusement, tu es là pour assouvir notre désir, celui de rester plongé dans ce microcosme mondain, entre Madeleine, Suzanne et les autres. J’étais donc, à la fin de l’oeuvre, pleinement enthousiaste à l’idée de découvrir la suite des aventures de notre cher Georges.

Dans ton roman, Georges Du Roy de Cantel a pris dix ans, fait deux enfants et n’est pas loin d’accéder aux hautes sphères du pouvoir. J’ai compris très vite l’exercice hautement périlleux que tu avais entrepris. Comme l’écrit Tatiana de Rosnay, c’est « un pari fou ». 

« Marcher dans les pas du maître » oui, mais comment, jusqu’où, quel style, quelles expressions garder, quelles libertés prendre ? J’ai deviné tes doutes, j’ai senti tes silences et tes hésitations, mais l’envie derrière, pulsionnelle, ambitieuse, de redonner vie à ces personnages abandonnés au papier, faire revivre cette oeuvre intemporelle.

J’ai pressenti avant même de te lire les critiques désabusées de tes pairs qui n’auraient pas voulu que Clotilde meure, que Duroy ne soit pas député, qu’il soit moins comme ceci, plus comme cela, car c’est tellement plus facile de remettre en cause l’imagination des vivants. On excuse le Duroy de Maupassant d’avoir violemment tabassé Clotilde, mais gare aux dérapages du tien.

Oui, difficile d’entreprendre tel ouvrage sans penser aux éventuels détracteurs. Je ne sais pas si tu en auras, mais le cas échéant dis-leur ceci de ma part : auriez-vous seulement inventé Salomé, la nouvelle « belle-amie » sulfureuse et envoûtante? Cette femme magnifique maintient une remarquable tension tout au fil de ton livre et les scènes sensuelles et oniriques sont admirablement réussies. Auriez-vous eu le courage, chers détracteurs éventuels, de faire mourir Clotilde pour mieux la faire renaître de ses cendres ? Comment auriez-vous mené votre campagne électorale, comment auriez-vous dépeint la Province ou encore le monde des finances de l’époque ? Avec quel mots auriez-vous décrit cet univers, sinon qu’avec une telle justesse et sans anachronisme ?

Dans une humanité où inexorablement la fin justifiera toujours les moyens, tu offres une belle réflexion à nos pairs et aux politiques, trop occupés à leur petit profit et manigances internes. Et puis tu places la femme au centre, tel un ascenseur social à double tranchant. Car si par le passé les femmes ont su faire monter très haut le petit Duroy, elles ne feront qu’une bouchée du grand. Tu as bien raison, car à l’instar de Madeleine, nous aimons les débutants et les aimerons éternellement.

Un seul risque que tu ne prends pas, et ce bien malgré toi, c’est de connaitre l’avis du maître sur ton travail. J’imagine que de là-haut, confortablement installé, libéré par la mort qui l’obsédait, Guy De Maupassant regarde au loin la Madeleine, le Palais-Bourbon, et surveille tes nouveaux commentaires sur Babelio.

Vraiment je ne te remercie pas mon cher Harold, à présent d’autres livres se sont ajoutés à la pile, et les titres ne devraient pas t’être totalement étrangers, puisqu’il s’agit de « Jim, « Un hiver avec Baudelaire » et « La mésange et l’ogresse ». Alors à défaut de te dire merci, je te dis BRAVO pour ce nouveau roman !!!

Ta très-chère dévouée, Agathe the book 😉

Suiza

BOUM ! Coup de coeur immense. Je vous recommande ce premier roman de Bénédicte Belpois.

Violence, beauté, amour, pureté, vous vous en souviendrez longtemps.

Tomàs est un paysan veuf, alcoolique, sale et cynique. Pour couronner le tout, il apprend au début du roman qu’il est très malade, ses jours semblent comptés. Jusqu’au jour où il rencontre Suiza, la nouvelle serveuse de son bar préféré. C’est animal, c’est bestial, il la prend, il la vole et l’emporte chez lui. C’est un kidnapping consentant, car Suiza est heureuse d’être chez Tomàs. Il voulait la posséder mais c’est elle qui le possède.

Orpheline, elle s’est enfuie de son foyer suisse (d’où son surnom) pour aller voir la mer. Elle s’est perdue en chemin, puisqu’elle est arrivée ici,  en pleine terre galicienne. À prime abord, elle est un peu simplette, elle ne parle pas la langue, elle observe les gens longuement, avec un air un peu niais. Mais elle est surtout débordante de sensualité. Sa chair blanche, ses seins lourds et son air ingénu provoquent chez les hommes des envies irréfrénables. Sa pureté angélique et sa générosité innée vont changer Tomàs. C’est la femme qu’il n’a jamais eue, elle lui redonne goût à la vie, et au travail. Suiza fait tout pour rester chez ce nouveau maître fou amoureux, elle fait de sa maison sale un nid douillet, s’adapte aux horaires de l’homme et à ses principes, jusqu’à devenir une vraie femme, avec des envies, des idées : voir la mer, se mettre à la peinture. Tomàs au travail lève le pied, pour passer le plus de temps possible avec elle, la gâter, à outrance, jamais il ne pourra s’en séparer. 

Comme c’est étrange, cet amour flamboyant malgré la maladie, la barrière de la langue et de la culture. Comme c’est beau aussi. Comme c’est éphémère.

Ne passez pas à côté de ce livre. Merci aux Editions Gallimard pour cette belle découverte.

J’ai regretté de ne pas avoir d’appareil photo. J’aurais voulu garder un souvenir à coller quelque part, même si je me doutais bien qu’elle n’oublierait jamais. Elle a touché le sable de la main avant d’y mettre les pieds, en bas des escaliers, et s’est retournée vers moi avec yeux interrogatifs, visiblement elle ne savait pas ce qu’était ce magma brûlant et blanc qui menaçait de se dérober sous ses pas. Elle est restée un moment à scruter la mer bleue éblouissante, la petite ville alanguie le long de la plage, la grande jetée du port, la colline qui arrêtait le regard.

Dictionnaire des plus beaux prénoms inspirés de la littérature

Des prénoms d’héroïne et de héros

Ça n’existait pas, Sarah Sauquet et Le Robert l’ont fait ! Oui, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, personne n’avait réussi jusqu’alors à produire ce dictionnaire des prénoms littéraires.

Pourtant, des livres aux idées plus ou moins saugrenues, les étagères des librairies n’en manquaient pas : « Dictionnaire chic de littérature française, remèdes littéraires, dico des mots insolites »…  Ce dictionnaire essentiel sort aujourd’hui, bravo !

Car non seulement il tombe à pic dans ma grossesse, pile après l’écho du deuxième trimestre —oui un troisième prénom de fille, original beau et intemporel à trouver, un peu d’aide n’était pas de refus— mais en plus il est un véritable trésor d’anecdotes et de références littéraires.

Passé le moment où vous aurez cherché votre prénom (le mien y est, j’ai remercié mes parents intérieurement), vous lirez la description des épithètes qui préfigurent dessous, puis vous plongerez dans l’histoire dont vous êtes le héros. Votre personnage vous ressemblera étrangement, ou pas, personnellement j’ai immédiatement voulu me procurer « L’homme sans qualités » de Robert Musil dont une certaine Agathe est l’héroïne. J’ai soudainement trouvé que le prénom Daisy était charmant, grâce à Daisy Buchanan, et non la femme de Donald, j’ai redécouvert le prénom Achille et le mythe d’Ulysse.

Par conséquent, on ne peut que s’interroger sur l’inconscient qui pousse un auteur à prénommer ses personnages selon leur caractère ou le message qu’il veut faire passer, et le lecteur peut être amené à être en désaccord avec le choix d’un prénom.

Cet ouvrage m’a donné envie de découvrir de nombreux classiques, alors que je n’en suis pas tellement friande, tellement cet abord par le prénom est original et leur description passionnante.

À offrir et à s’offrir, à piocher et à ressortir à chaque naissance. Le format est ludique, simple et attractif .J’espère que ce genre d’ouvrage restera longtemps dans les librairies et sera réédité régulièrement !

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Arabe

Vous sentez ? Oui ça sent le cumin, la cannelle, le paprika… Ça colle sur les doigts, ça mijote dans les plats… Fermez les yeux et humez l’air… Vous n’avez pas l’impression de vous promener dans une rue du Liban ? En fermant ce livre, vous serez encore tout imprégné de ce voyage… Et tout ça sans bouger de Paris.

C’est ce qu’expérimente Maya pendant le temps d’une journée. Cette jeune femme blonde aux yeux bleus, parisienne pure souche, se lève un matin en sachant parler arabe. Max qui partage sa vie n’y comprend rien non plus, il l’interroge au petit déjeuner, Maya lui traduit l’arabe avec aisance et dans un accent impeccable. D’où lui vient ce pouvoir soudain ? Son premier réflexe est d’appeler un médecin, un neurologue, elle doit avoir un problème, il faut passer une IRM, son esprit cartésien cherche une explication rationnelle.

Au fur et à mesure de sa journée et en attendant le rendez-vous, Maya déambule dans Paris, s’attarde à Pigalle, rentre dans un sex-shop, s’interroge sur le voile, l’excision, les lacunes identitaires. Parfois, une petite voix lui parle en arabe, la rassure, lui explique ce qu’elle ressent, mais à qui appartient-elle ?

Imaginez-vous, arabe dans le corps d’un français, et offrez-vous une réflexion inédite sur l’image que vous renvoyez aux autres, sur les certitudes qui s’effondrent. Êtes-vous toujours certain d’habiter votre corps, votre pays ?

« Qui sera-t-elle désormais aux yeux des autres, une victime de ses origines ? Être arabe dans un pays qui ne l’est pas doit-il s’accompagner de cette honte qui pousse à occulter ce que l’on est ? Oublier sa langue et ses coutumes pour ne pas gêner les Français ? Ne pourra-t-elle pas simplement arborer ravissement et fierté ? Qui sont-ils, ces arabes qui n’ont pas honte de l’être ? Des esprits dominants qui ne veulent plus être dominés, des croyants fervents aux ambitions démesurées ? Des pur-sang chassant le mécréant, des fanatiques, Des extrémistes ? Des fous de dieu terrorisant l’Occident ? Maya peut-elle espérer, au sein de la société qu’elle a connue jusqu’alors, la société française et ses vieux démons, être aux yeux de l’autre, à l’état brut et sans aucune épithète humiliante, tout simplement, arabe ? »

Un roman sensoriel, un voyage en Orient, ce deuxième livre d’Hadia Decharrière interroge l’invisible et notre inconscient familial de sa plume infiniment poétique. À lire.

Les amants parallèles

Quelle émotion de lire le premier roman (adulte) d’Adeline Délie-Platteaux, que certains connaissent ici sous le pseudo « la_liseuse » ! J’ai découvert une plume parfaite, à la fois moderne et littéraire, une narration totalement maîtrisée, une histoire d’amour impossible comme je les aime, mais aussi une acuité très fine sur les relations passionnelles.

Vous l’aurez deviné, « Les amants parallèles » nous emmène au coeur d’une fusion amoureuse, de celle qui vous engloutit, vous libère et vous emprisonne à la fois.

L’angle du roman est très intéressant : c’est le point de vue de Margot, jeune étudiante en Art, qui rencontre sa voisine de soixante-dix ans sur le trottoir alors qu’elle vient de trébucher. Cette dame c’est Mathilde ; elle repère vite chez la jeune fille une sensibilité qui l’émeut. Celle qui a tout connu va se dévoiler à celle qui n’a rien vécu par le biais de vieux cartons qu’elle a toujours conservé. À l’intérieur, des photos (Mathilde était photographe) et des lettres, des centaines de lettres numérotées. Le narrateur va s’y plonger en même temps que Margot et découvrir par bribes des morceaux de la passion qui a habité Mathilde et Paul pendant de longues années.

Commence alors une histoire parallèle entre Margot et Mathilde au présent, et celle de Paul et Mathilde dans le passé. Qui était cet homme? Pendant combien de temps se sont-ils aimés ? Pourquoi n’ont -ils jamais réussi à vivre ensemble ?

Un roman envoûtant au souffle fortement romanesque dont la partie épistolaire est d’une grande beauté. Il interroge sur l’Amour et le désir, la chimie des corps, la séduction entre les hommes et les femmes. Il pose une question essentielle : aime-t-on plus fort quand l’autre est loin et la relation impossible ? Parfois la distance est un leurre et entraîne une distorsion des sentiments, comme si les mots devenaient plus forts que la réalité. À découvrir je vous le recommande !

Tu as raison Mathilde, tu es comme ton héroïne de Sautet et c’est pour cela que je ne t’en veux pas de construire ailleurs avec un autre. Oui peut-être, je t’emmène sans t’emporter, peut-être je te tiens sans te prendre, peut-être je t’aime sans te vouloir. Mais c’est parce que je suis trop libre. C’est violent et brutal parfois la liberté. Et ton regard à toi et tes yeux de chat sont toujours plus beaux que ceux de ta Rosalie adorée.