Un fils sans mémoire, Valentin Spitz

Un fils raconte un père qu’il n’a pas connu. Comment réparer l’absence, obsédante, lorsqu’on se heurte au vide des souvenirs, quand on ne possède que trois photographies floues de son enfance ? En faisant appel à la fiction. Romancier, Valentin Spitz comble les failles de sa mémoire. « Je me demande si je n’ai pas passé mon enfance puis ma vie à écrire ce roman familial ».
Son père, c’était le Doc sur Fun Radio, connu des jeunes pour débrider la sexualité à l’antenne. « Tu en as de la chance, ça doit être un super papa ! » disaient les copains. Quelle chance, oui, ce père qu’on écoute le soir pour enfin entendre sa voix, présents pour tous les jeunes, sauf pour lui. Quelle chance, les tests ADN, un patronyme qu’on n’a pas le droit de porter. Quelle chance de se référer à Wikipédia pour découvrir le parcours de son géniteur. Enfant, lors des week-ends de garde, le petit garçon attend en vain, devant la fenêtre jusqu’à minuit, son sac à dos contre lui, chaque moto qui vrombit dans la nuit. « C’est pour cet enfant que j’écris. »
Adolescent, il ne le verra qu’une seule fois.
Heureusement, il y a les piliers de l’amour, un grand-frère protecteur, et sa mère, apprêtée, gaie, grande lectrice et positive, tenant à préserver l’admiration et le respect que l’on doit au père de famille. « C’est ton père, quoiqu’il arrive. Et un jour, il sera fier de toi. » Puis elle travaillait tout l’été pour qu’il parte en vacances.
Plus tard, à l’aube de sa vie d’homme, le romancier a enfin noué des liens avec son père, par le travail, la radio et le journalisme. En quête éternelle de reconnaissance, c’était désormais l’enfant qui demandait au directeur de l’antenne d’engager son père. Ils ont même « coécrit » un livre sur la parentalité, à l’aide de précieux enregistrements. Et dans cette bataille, car c’en était une, l’auteur n’a fait que chercher l’amour d’un père, ou peut-être un pardon.

« Pourquoi l’amour n’a-t-il de valeur que par l’absence ? » est sans doute la phrase qui résume le mieux le livre et me parle le plus. Je partage le thème d’écriture de Valentin Spitz et chacun de ses mots résonne. Sincère et touchant, je vous le recommande absolument.

Napoli mon amour

Comme j’ai savouré ce roman !
Amoresano pourrait être n’importe quel trentenaire sans emploi à écumer les bars de Naples, mais il a décidé de le faire avec beaucoup de poésie. La nuit, quand il ne boit pas des bières à 1€ avec Russo, son acolyte préféré, il écrit des nouvelles. Il adorerait passer sa vie entière à écrire mais en attendant il loge chez ses parents et passe des entretiens d’embauche décevants.
Un jour, il rencontre une fille qui lui donne un faux prénom mais un vrai numéro. Il dépense ses dernières économies pour lui plaire, et une histoire d’amour commence… mais comment peut-il y croire, lui dont l’existence est ponctuée par l’échec ?
« J’aurais vraiment aimé qu’il neige sur Naples, pour remuer un peu les choses, les voir sous une lumière différente, mais il n’y avait pas de neige et cela m’agaçait. C’était comme une énième beauté qui m’était refusé par des facteurs extérieurs, plus forts que moi. Je me sentais mis à l’écart : stupide et vulgaire particule d’un tout qui ne me considérait pas, qui ne m’écoutait pas, j’étais agacé en particulier par l’idée d’une beauté qui existait et que je ne pouvais pas toucher ; agité, je me consolais comme je pouvais en imaginant la ville immaculée, la blancheur saupoudrée sur les immeubles, sur les voitures, sur la route, et les chiens qui se promèneraient surpris en flairant la neige, les enfants qui courraient, tomberaient, se relèveraient et moi debout, noyé dans le blanc, les vêtements mouillés, les yeux presque fermés à cause de la luminosité.
Je regardais et me réjouissais. Je parvenais aussi imaginer les problèmes, les encombrements que cela provoquerait dans une ville non préparée et déjà chaotique en soi, mais malgré tout j’étais pour la neige. Pour ses vertus apaisantes et enveloppantes. Tout ce blanc sur la culpabilité, jusqu’à l’ensevelir profondément. Ce serait une excuse parfaite, une de plus, pour continuer à ne rien faire. »

Un texte sublime et mélancolique, aux scènes visuelles, aux dialogues très réussis, sur la beauté des choses et l’inaptitude à l’existence. Un roman dont la puissance monte crescendo, saupoudré d’humour doux-amer.
Je vous le recommande…

Vu (billet d’humeur)

« Ça y est, il t’a lâché un Vu ? » a questionné mon ado à une copine, l’air détaché et le visage bleu, défilant son feed Tik-tok en même temps qu’elle conversait.

Je suis restée bouche bée, éblouie par cette expression géniale, témoin de notre époque dématérialisée. Avant, on attendait une lettre, un pigeon, ou tout simplement un SMS, maintenant, on attend un Vu. Ou un Lu bien sûr, ça dépend du réseau social. J’ai cherché l’inventeur de « la confirmation de lecture », je voulais voir sa tête de beau sadique mais je n’ai pas trouvé. Quel type s’est dit il y a dix ans, « Allez les gars au boulot, on va breveter un truc pour les rendre tous cinglés. »

𝘝𝘶. C’était déjà hyper humiliant quand les profs écrivaient ça sur votre copie. Pas de note, juste un Vu en rouge, souligné avec application. J’ai vu ton truc, rien à en dire. Ok, ça ne comptait pas pour la moyenne, mais on aurait apprécié un commentaire supplémentaire. On repartait la copie entre les jambes, un goût d’inachevé dans la marge. Vu n’est pas forcément Lu.

Ainsi, des gens voient vos message et ne répondent pas. (Bien sûr, il existe aussi la personne normale qui répond dans un délai raisonnable mais étrangement ce n’est jamais la bonne.) Vous avez donc envoyé un message et il a juste été Vu. Génial ! On a presque envie de dire merci. Un Vu peut provoquer une fibrillation cardiaque. Encore plus si le Vu s’affiche en direct devant vos yeux ébahis, là on est à deux doigts de la syncope. Hélas, vous déchantez rapidement : Vu mais pas de réponse. Soit la personne n’a pas le temps, soit elle a oublié, soit les deux, y’a plus qu’à essayer de rechoper un deuxième Vu, une réponse en prime, voire un like à notre message. Et si on pouvait liker le like de l’autre, on le ferait. Soyons honnêtes, à ce stade on est déjà passé au niveau 2 sur l’échelle de l’humiliation. Le coupable sait pertinemment que vous avez vu son Vu. Et ça ne le dérange pas, il vous laisse sur le carreau, aucun scrupule. Au bout de quelques jours sans réponse, vous finissez par comprendre : il vous méprise un peu. Ça fait mal mais au moins c’est clair. Il a encore la politesse de vous voir sur son téléphone.

Pire que celle qui vous a lâché un Vu, il y a la personne qui ne VOIT PAS votre message. Connecté mais 𝘗𝘢𝘴 𝘷𝘶. Elle poste et fait des stories mais elle vous ignore. Pas-vu-pas-pris. Pris-pendu. Vous devenez fou. Vous cliquez, encore et encore. Votre message reste tout seul, tout blanc, tout pas vu qu’il est. Ça rend cinglé d’attendre un Vu. Mais le plus cinglé, le plus pervers des deux, n’est-ce pas celui ou celle qui laisse votre conversation en gras ? Pourquoi fait-il cela puisqu’il a toujours le rappel de votre nom, la notification rouge allumée dans les messages ? J’ai élaboré plusieurs pistes.

• L’hypothèse 1 (celle que vous espérez, le déni nécessaire pour ne pas vous jeter sous un train tout de suite) : l’autre veut faire genre il n’ouvre pas tout de suite le message pour cacher son empressement à l’ouvrir. Il voit peut-être vos mots s’afficher dans le centre de notifications et il cherche une réponse. Mouais… Pas plus de deux heures. Après on passe à :

• L’hypothèse 2 (la plus probable) : il n’a pas envie de voir votre message. Tout simplement. Il craint vos mots ou vous le soulez, il ne saura sans doute pas quoi répondre et il est assez lâche pour ne pas vous le notifier, il préfère vous faire attendre, espérant que vous lâchiez l’affaire, et bien évidemment ça procure en vous l’effet inverse.

• L’hypothèse 3 (la plus sadique) : il a carrément effacé la conversation. Il n’a pas vu et il ne verra JAMAIS. Vous attendrez en vain car vous avez disparu de son téléphone en un slide. Si vous prenez ça pour de l’amour, je ne juge pas, ça arrive à tout le monde.

Que d’interrogations pour un Non vu. D’après la formulation de ma fille, le Vu serait devenu un cadeau. Tiens ma douce, je t’offre ce Vu, savoure-le. Le Vu est la nouvelle litote de l’amour : Je vois = Va, je ne te hais point.

En terminant ce billet je m’interroge sur la pauvreté de ce débat philosophique qui nous anime pourtant tous aujourd’hui : Voir ou ne pas voir ? Telle est la question.

De sel et de fumée, Agathe Saint Maur

Au commencement, je vous avais posté le plus bel incipit de cette rentrée, il parlait de hanches, de voix rauque, de combats et d’amour. Depuis, j’ai lu le roman avec beaucoup d’attention. À la question que vous vous posez, à savoir si tout le texte est sur cette même tonalité, entre envolées littéraires et violence, je vous le confirme.
Non, vous ne lirez pas une auto-fiction amoureuse rédigée par une auteure de 26 ans. Vous ne partirez pas d’un début pour arriver à une fin, vous ne saurez pas qui est Mélanie, ni Marion, ni même Victoire. Vous ne lirez pas d’emblée les prémices de cette histoire d’amour.
Le génie de l’auteure, c’est de se mettre dans la peau de Samuel et de déambuler. Ce narrateur n’est pas un héros, c’est un Parisien de 20 ans, fou amoureux de Lucas, un de ses camarades de Sciences Po. Pour lui, il quitte Victoire La Magnifique, met en péril son groupe d’amis.
Samuel propose des fulgurances de son histoire : des bains, des soirées et des matins avec Lucas, lequel n’était jamais sorti avec un garçon, mais avec Samuel, c’est différent, « il n’est pas gay mais il a tout le temps envie d’être avec lui » : peut-on oser une meilleure définition de l’amour ?
Entier, engagé, bandana sur le nez, Lucas devient même prêt à se positionner en première ligne lors de la Manif pour tous… Sel, fumée…
Vous entrez dans un labyrinthe de souvenirs et vous vous laissez happer, tenus en haleine par la seule force de l’écriture, vibrante, érotique, sans craindre de ne pas trouver la sortie car pendant quelques heures vous êtes redevenus un peu étudiant.
Le roman pose la question de l’identité sexuelle de toute une génération. Peut-on aimer une fille, puis un garçon, qu’importe sa classe sociale ou politique, en commençant par la mort, en parlant de la vie, en changeant d’avis, et militer pour ? Ce livre ambitieux propose une langue nouvelle dans un texte dense, non formaté. C’est de la vraie littérature, de la pure Blanche de chez Gallimard, un premier roman, un premier cru…

Avant le jour, Madeline Roth

Si vous aimez les voyages en train le silence et l’attente, si vous connaissez Annie Ernaux, s’il y a en vous un manque que rien ni personne ne pourra jamais combler, si vous élevez votre fils un jour sur deux, si vous vous sentez proche de Juliane Moore dans The Hours, si vous avez déjà quitté un homme, si celui que vous aimez est pris et si vous ne trouvez pas cela très grave, si vous prenez ce qu’on vous donne, si vous avez cet âge-là, celui où l’on sait et où l’on peut, si vous êtes une femme libre, si vous voulez vous pardonner, lisez ce magnifique petit livre.

Elle devait partir avec Pierre à Turin. Elle est sa maîtresse, elle a dix ans de plus que lui. Pierre lui envoie un sms « Je suis désolé, Sarah vient de perdre son père ».

Ils n’iront donc pas à Turin, marcher ensemble main dans la main, ni s’embrasser au beau milieu de la rue. Quatre ans qu’ils se cachent, qu’il lui fait l’amour le lundi après-midi, tard le soir ou avant le jour, avant de retrouver Sarah, ou avant que son fils à elle ne rentre de l’école.

Car dans sa vie il n’y a pas seulement Pierre, il y a aussi Lucas, 13 ans, dont elle a quitté le père deux ans après la naissance.

« Lorsque j’ai rencontré Pierre, je n’en pouvais plus de ressasser mes erreurs, je voulais me réveiller légère et en vie, alors que tout en moi, de l’enfant qu’on avait eu avec Mathieu et qu’on élevait un jour sur deux, au fantôme de l’autre qu’on avait décidé de quitter, me ramenait à hier, et c’était un ressac, un poids attaché à la jambe que je traînais en boitant. Je rêvais d’un amour qui m’aurait rendu mes 20 ans, et je crois que je ne savais pas, à ce moment-là, qu’aucune histoire, aussi grande soit-elle, n’aurait pu gommer toute la peine qu’il y a à se dire : j’ai aimé, et ça n’a pas duré toute la vie. »

Elle ira quand même à Turin, mais seule. Elle prendra le train à l’aube, ne lira aucun des livres emportés, elle posera sa valise à l’hôtel et se promènera dans les rues, elle boira seule, s’endormira encore maquillée. Elle pensera à Pierre, à ses messages, à leur rencontre, à la forme particulière de leur amour.

« Je n’attends rien. Enfin je n’attends pas qu’il la quitte. J’attends quelque chose qui ressemble à ce qu’il me donne. J’attends l’attente de lui, le désir que j’ai de lui, sans cesse renouvelé. C’est peut-être la première fois que ça m’arrive, ça, dans ma vie, ce truc qu’on vous dit tout le temps, n’attends rien. Un jour, ça arrive. »

Extraits

(J’aurais pu recopier le livre, je me suis retenue)

Et quand je croise mon regard dans le miroir, j’ai vingt ans dans ma tête et quarante dans mon corps. Et ce n’est le début de rien du tout. Je ne sais pas concilier les deux, la tête et le corps. Je crois que Pierre me donne ça, un amour qui m’affranchit de mon corps et de mon âge.

C’est peut-être à ça qu’on reconnaît une vie empêchée : au manque, au vide, au creux que ça laisse en août, d’attendre. En vrai, l’attente c’est du manque. Mais on ne le comprend que bien des années plus tard.

On croit qu’on quitte l’autre, c’est juste avec soi qu’on n’arrive plus à vivre.

Vous voyez ce que ça fait, de regarder, nuit après nuit, les yeux de l’autre ? De jouir en regardant ses yeux ? Vous pouvez faire ça sans aimer, vous ?