L’île de Jacob, de Dorothée Janin

Est-ce l’histoire d’une île, d’un homme, ou de notre planète ? Est-ce le roman d’un jeune adolescent ou l’allégorie du chaos ?

Nous sommes à Christmas Island, entre l’Australie et Java, une île où les crabes étaient si nombreux que la plage devenait rouge. Mais ça, c’était avant l’arrivée des fourmis et la destruction de l’écosystème, mettant à mal la prolifération des populaires crustacés, et donc l’économie de ses habitants, faisant probablement de Christmas Island le reflet de notre future planète.


Le narrateur, un adolescent doué et mélancolique, y débarque aux côtés de son père chercheur, alcoolique depuis la départ de sa femme. À l’aube de sa vie d’adulte, le jeune homme va faire ses premières expériences sur l’île. Il découvre les filles, et surtout, il rencontre Jacob, un moniteur de plongée suscitant à la fois la fascination chez des adolescents et l’opprobre des habitants. Qu’est-ce donc que ce mélange de désirs, de pulsions contradictoires, si ce n’est l’apprentissage de la vie ? Est ce toujours ainsi que l’on y plonge, esseulé sur une terre aride ?


Ce roman avait suscité mon intérêt grâce au prix Maison rouge, décerné par un jury composé de grands génies de la littérature, Philippe Djian évoquait une voix nouvelle, une auteure à part entière, et c’est vraiment ce dont il s’agit, Dorothée Janin nous fait partager une langue incroyable, et une telle atmosphère ! En le lisant vous êtes immédiatement sur l’île, envahi par un sentiment d’ivresse et de solitude intense. Une immense réussite dans la forme et grâce à toutes les questions que ce roman suscite. Bravo !

Rosa dolorosa

Je confirme la reco de la @librairiesaintpierre et de @biblioo.philia , Rosa Dolorosa est un excellent roman de cette rentrée littéraire !

L’histoire débute dans le vieux Nice, Rosa et son fils Lino déambulent entre leur restaurant et leur projet d’hôtel. Lino a travaillé les plans, il veut un immense aquarium de méduses à l’entrée du bâtiment. Rosa est si fière de son fils. Leur relation est exclusive et leur complicité inégalable, ils travaillent ensemble, sortent même en boîte après le travail, au Tangerina tenu par Marc, avec qui sort secrètement Rosa depuis un an. Elle n’ose pas en parler à son fils de peur de lui faire de la peine.
Un jour, la Police vient chercher Lino. L’enfant à qui il donne des cours de plongée est mort dans la nuit et Lino est le suspect nº1. Rosa n’en croit pas ses oreilles, elle va tout faire pour se battre contre cette erreur judiciaire. Le roman devient alors impossible à lâcher. Rosa est prête à tout pour défendre son fils. Jusqu’où son amour peut-il aller ?
Ce livre n’est pas seulement l’amour maternel raconté en polar, c’est une ambiance et un style parfaitement maîtrisés, la narration est d’une grande fluidité, sans doute le résultat d’un travail de 10 ans, comme le mentionne la quatrième de couverture.

Voici un livre envoûtant et cinématographique dont vous sortirez complètement… médusés.

Merci @lamartiniere.litterature et @severin_cassan pour l’envoi de ce roman.

Fille de Camille Laurens

« Pas trop déçus ? Une fille c’est bien aussi. C’est moins malade, ça fait ses nuits plus vite. Et puis… Vous en referez. »
Je fais partie de celles qui ont entendu trois fois ce genre de discours.
Mais pourquoi, au juste, une fille c’est bien « aussi » ?


Dans son nouveau roman, remarquable et intelligent, Camille Laurens s’intéresse de près à la question, à travers la lignée des filles de sa propre famille. Et elle commence par elle.
Comment se construit-on quand on a été acceptée par défaut, ou comme pis-aller ?
Par son sexe, et ce dès la naissance, elle a déçu son propre père. Sa mère aussi a été décevante, dans son « incapacité » à fabriquer des garçons. Inutile d’ajouter que ce père médecin aurait bien eu besoin d’un petit rappel de SVT sur les gamètes.


Puis la petite fille grandit, on lui interdit de fréquenter des garçons avant le mariage évidemment. Mais il faudrait quand même qu’elle se marie avant 25 ans. Un jour, c’est à son tour de devenir maman, avec le lot de pensées inconscientes qu’on lui a transmises. Alors, fille ou garçon ?


L’auteure revient sur une période (les années 60) où le patriarcat régnait en maître, les femmes s’émancipaient à peine, on parlait encore de dot, on votait timidement et la pilule arrivait enfin.
Ou en sommes-nous aujourd’hui ? Parvenons-nous, de génération en génération, à obtenir le respect et la même légitimité que nos homologues masculins ?

Ce livre est beau, poignant et politique, il résonne comme une mise en garde, un rappel sur nos combats, envers les femmes qui oublient parfois ceux des anciennes. Il fait partie des événements littéraires de la rentrée et il est réellement à la hauteur du bruit généré, je vous le recommande.
Camille Laurens ne perd jamais de vue la sincérité de ses émotions, tout est subtilement décortiqué pour vous faire réfléchir sur votre identité et celle des autres.
A lire, immense coup de cœur.

Extraits

 » Il y en a une qui est prête au pire combat pour avoir le meilleur rôle. C’est un peu la base de toutes les histoires de filles, d’ailleurs, quand on y pense, sans parler des histoires de sœur. Il y a toujours une sorcière dans le lot, ou une sœur qui vomit des serpents. « 

 » La différence Maman, entre les hommes et les femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si. »

Ciel et terre, de Nathan Devers

…Et dans la catégorie jeune prodige de l’année je nomine Nathan Devers ! Jugez son talent dès la première phrase : « Ce matin, le soleil semble sortir du sol », superbe allégorie pour annoncer le thème de son livre, l’entre-deux, entre ciel et terre, entre désir et mélancolie, entre vie et mort.

La mort, il y a de quoi y penser tous les jours quand on emménage en face d’un cimetière. L’agent immobilier n’a pas argumenté longtemps, Léonard a signé tout de suite, convaincu que ses nouveaux voisins auraient au moins le mérite de ne pas le déranger. Il a 25 ans, il est graphiste, et il créé des tableaux numériques. Depuis le départ d’Alma, il est tout simplement incapable de tomber amoureux, alors il tente d’arrêter de fumer et de jouer au casino, il se met à l’hypnose et au sport… en attendant son retour.

« Je suis au nombre des hommes sans destin : ma condition est de larmoyer dans un aéroport. J’ai aimé Alma. Notre histoire fut vide et parfaite, à l’image des aventures qui ont failli commencer, bloquées sur des starting-blocks, restées sur la tangente. Je voudrais rendre hommage aux épopées des antichambres. Alma fut mon adieu à l’enfance : la garantie du regret. »

Du haut de son nouvel appartement avec vue imprenable sur l’au-delà, Léonard déroule le fil de son amour envolé et le ponctue de multiples considérations sociologiques, notamment sur le travail, le divorce, le jeu et la mort, sujet Ô combien sensible en ces temps d’épidémie où le monde préfère s’arrêter que prendre le risque de vivre.

« S’arrêter de fumer, prendre soin de son corps, craindre les maladies éventuelles ou futures, c’est déjà le retour d’une faiblesse : nous laissons la mort nous obséder, elle qui, de fait, nous menace de partout, dans la cigarette et dans son absence, sous la fumée et en dehors d’elle. »

C’est un texte insolent et lucide, aux envolées littéraires magnifiques, tout ce qu’on attend d’un primo-romancier de 22 ans. Bravo.

L’effet maternel, Virginie Linhart

À propos de la mère, Marguerite Duras disait :  « Jusqu’au bout, la mère restera la plus folle, la plus imprévisible des personnes rencontrées dans toute une vie ».

La mère, centre névralgique de combien de récits, romans, films, la mère origine du monde, la mère sangsue, la mère manquante… Qu’elle soit modèle ou défaillante, elle sera, on l’a compris, toujours jugée comme la pire ou la meilleure.

C’est dans la démarche de comprendre la sienne que Virginie Linhart entreprend ce récit. Pourquoi cette dernière lui assène cette phrase terrible, 17 ans après la naissance de sa petite-fille, « Tu n’avais qu’à avorter, il n’en voulait pas ».

C’était une mère vampire, obsédée par l’été et les hommes, une mère qui sortait les soirs sans prendre de baby-sitter. Elle confondait les rôles, les âges et ne laissait aucune place à la féminité de sa fille. Elle lui prenait ses amants, ou l’inverse. 

On n’a pas le choix que d’aimer sa mère, c’est notre premier amour et chaque relation sera jugée à l’aune de celui-ci. Ce n’est plus tard que l’analyse a lieu, la remise en question, et parfois la dépression. Ici, vous ajoutez un père borderline, le spectre de la Shoah et vous avez tous les ingrédients pour vous interroger sur le sens de la réalité.

Comme c’est en devenant maman que l’on comprend mieux la sienne, l’auteure revient sur ses maternités traumatisantes, la solitude des hommes et les abandons successifs.

Le choix stylistique est celui d’une écriture claire, journalistique, sans suggestion, pour frapper fort et refléter le souhait d’être enfin comprise. Il n’y a pas de lamentation, seulement la succession des événements qui ont jalonné sa vie d’enfant, de jeune fille et de femme. J’ai été très touchée par l’histoire et les combats intérieurs de l’auteure, émue aux larmes par son Bébé Lune.

À lire si vous aimez les récits de femmes fortes aux parcours tourmentés.