Avec toutes mes sympathies

À l’automne 2015, l’éditorialiste que nous connaissons n’arrivait plus à lire. Impossible, plus une ligne. Elle était en fait très occupée à chercher son frère dans les mots et leurs souvenirs d’enfance. De son bureau, elle observait les oiseaux voler dans le ciel et relisait les mails d’Alex. Ecris ton livre, lui avait-il suggéré avant de mourir. La commande est passée, aujourd’hui le roman est là.

L’été précédent, Olivia profitait paisiblement de son premier matin de grasse matinée en vacances à Cadaquès lorsque le téléphone a sonné. Alexandre, son frère, avait voulu mettre fin à ses jours à Montréal où il vivait. Olivia a alors sauté dans le premier avion pour le rattacher à la vie.

Alex était atteint d’une mélancolie sans nom, que l’on nomme troubles de l’humeur, dysthymie. À 45 ans, il semblait avoir réuni tous les éléments du bonheur, une femme et un job qu’il aimait, une famille soudée et heureuse. Et pourtant, la vie était pour lui un effort constant. Il avait fait une première tentative quinze ans plus tôt. À l’époque, même scénario mais à Paris, Olivia avait fait face avec Florence, sa belle-soeur, à la décrépitude de l’hôpital psychiatrique, aux médecins protocolaires et à la camisole chimique. 

« On va te sortir de là.

Non, je suis bien ici. »

À ces mots, auxquels j’ai souvent pensé par la suite, j’ai compris à quel point mon frère était ailleurs, tombé dans un de ces trous noirs de l’univers dont les chercheurs tentent de percer les mystères. Malheureux, égaré, désespéré, épuisé : je cherchais le mot juste. Je n’arrivais pas à penser à lui comme à un malade. (…) Malade ou lucide? Je ne peux pas m’empêcher de le trouver clairvoyant. La société dans laquelle on vit mérite-t-elle tellement qu’on s’y attache ?

Dès le début du roman, on connaît l’issue fatale, le 14 octobre funeste ayant succédé cet été-là. Alors comme Olivia, on lit pour essayer de comprendre, de cerner, de revivre. Chercher par exemple dans la génétique familiale masculine, où trois suicides ont eu lieu. La mélancolie est-elle héréditaire, tout se jouerait dans un défaut de sécrétion de la sérotonine ? A-t-il eu une enfance joyeuse, auprès de ses trois soeurs et des parents bourgeois, avares en sentiments, aux « journées aussi normées que dans les albums de Petit ours brun » ? Oui sans doute, c’est injuste, tout est injuste, toute cette comédie, la vie qui continue et ces mails qui affluent. Olivia est en colère.

La rédemption par la méditation, la slow life, très peu pour moi. Au contraire, je rêve avec des mots crus. J’ai soif d’une violence à la mesure de celle que je ressens depuis ta disparition. J’ai envie de hurler et de m’engueuler avec le premier venu, de cracher leur bêtise à ces gens qui s’y croient. De balancer ton suicide et un rôti de boeuf bien saignant dans leur gueule végétarienne. Ils me semblent si étranges, ces bien-nourris, affairés à chérir leur intestin comme si la mort n’existait pas. Il sera écolo leur cercueil ?

Un jour, Olivia devra remonter dans l’avion vers Montréal pour enterrer son frère. Les Québécois, à la manière de Françoise Sagan, traduiront littéralement l’anglais et lui adresseront en guise de condoléances « toutes leurs sympathies ». L’ambivalence de l’expression deviendra le titre de ce roman, symbole cocasse de la vie se confondant avec la mort.

Mon avis

À travers ses confessions, ses souvenirs et ses digressions littéraires, cette lecture m’a fait découvrir la femme derrière la journaliste. Et quelle femme ! Elle ne se cache pas, n’édulcore rien, ni sa peine, ni sa colère. Il n’y a ni complaisance ni exercice de style. À travers ce roman, elle n’a rien à prouver, elle a juste besoin d’écrire, c’est guidé par sa main, par le souvenir de son frère, c’est une nécessité. J’ai aimé la façon dont elle libère les mots, tous ceux qu’elle retient, je me suis attachée à sa famille, à ses soeurs, belle-soeur, et son père aussi, « cet homme des grands évènements », portrait qui m’a beaucoup touché. Elle a écrit un de ces romans qu’elle aime lire, prenant, de ceux qui émeuvent et dévorent sans chercher à impressionner. Et c’est sain, c’est émouvant, l’écriture est directe, belle, on rit, on pleure, on sait pourquoi on l’appréciait déjà tant. Olivia de Lamberterie signe un premier roman débordant de sincérité. Un hommage à la vie, à la famille, et à la littérature !

Le signe astrologique du roman

Poissons, comme Alexandre.

Ce signe d’eau est théoriquement régi par deux planètes :  Jupiter l’expansive, l’exubérante, la généreuse, et Neptune, symbolisant l’inconscient, le mystique, les illusions perdues. Parfois, le natif est plutôt jupitérien ou neptunien, ou l’influence des planètes varie au cours de sa vie. Ici, Alexandre semble beaucoup plus neptunien.

Le Poisson neptunien tente constamment d’échapper à la réalité. De manière positive, l’individu est inspiré, poète et visionnaire. Mal équilibrée, elle peut conduire à la dissolution de l’âme. Les poissons sont par nature perdus, noyés sur terre, tantôt victimes tantôt martyrs. Ils ont énormément de mal à gérer les dures réalités de la vie mais sont terriblement attachants.

Quelques citations du roman

Lire répare les vivants et réveille les morts.

Les mauvais écrivains me volent ma vie.

La mort n’efface pas la beauté, elle la rend hors de portée.

L’auteure

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Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada.

 

Une longue impatience

Bretagne, 1950. Ce soir, Louis ne rentre pas dîner. Pour Anne, sa mère, c’est le début d’une longue impatience. L’espoir de le revoir est mince, Anne connaît malheureusement la raison de sa fuite. Etienne, l’homme avec qui elle s’est remariée, ne le supportait plus, ce fils témoin de sa vie d’avant, jusqu’à le frapper pour le punir. « Parfois on se découvre le coeur moins grand que l’on croyait » lui explique Anne dans l’une de ses lettres.

Louis avait 10 ans environ lorsqu’Anne s’est retrouvée veuve, son mari marin emporté par la guerre et la mer. Puis Etienne est venu la chercher, lui le bon parti, elle cette « seconde main » cette femme d’un milieu pauvre. Malgré l’amour d’Etienne et des deux nouveaux enfants issus de leur mariage, comment le coeur d’une mère peut-il continuer de battre, coupé ainsi en deux ? Le regard sans cesse tourné vers les bateaux qui reviennent de l’océan, Anne attend son fils, et lui écrit des lettres. Dans ces lettres, le festin, la description exhaustive de l’orgie, celle des mets, des crustacés et douceurs qu’elle prévoit de placer sur la table le jour du retour du « fils prodigue » ou plutôt de l’enfant désaimé.

Mon avis

Ce roman à l’écriture très belle sème subtilement la révolte dans le coeur des femmes qui le liront. A quel point peut-on être ainsi soumise à un homme ? Au nom de quel confort peut-on s’enfermer dans une prison dorée? Anne pensait être sauvée par Etienne lorsqu’il lui a offert cette deuxième vie, ce foyer chaud et luxueux pour elle et son fils, ainsi que tout son amour car Etienne déborde de désir pour Anne, jusqu’à la vouloir pour lui tout seul. Mais que faire lorsque l’on a deux enfants en bas âge? Impossible de claquer la porte et retourner à la misère, surtout en 1950, pour retrouver un fils de seize ans parti à l’autre bout du monde.
J’avoue que le personnage d’Anne m’a un peu agacé, en tant que mère dans la même situation, je comprends mal comment on peut laisser se faire dominer et « admettre » l’attitude du beau-père. C’est un parti pris, mais nous sommes fortes, et malgré l’amour et la fascination envers l’homme, nos enfants devront toujours rester prioritaires.
L’histoire sonne juste cependant, mais j’ai eu envie de secouer Anne au fil des chapitres, surtout au moment de ces interminables lettres larmoyantes et plaintives envers un fils qui avait sûrement plus souffert qu’elle. Sa façon de se résigner au lieu de se battre, d’attendre son fils au lieu de le chercher (la fin du roman prouve à elle-même que ce n’était pas si compliqué de le retrouver!!) m’a un peu gênée dans cette lecture qui était toutefois d’une splendide écriture et fluidité. L’objet livre en lui-même, format, couverture et feuilles soyeuses et souples, l’ensemble forme un texte d’une grande qualité.

Extrait choisi

Pendant de longues semaines, après cet éprouvant Noël, Étienne n’a plus entendu ma voix. Les repas était prêts, la maison propre, les enfants semblaient s’accommoder d’une mère silencieuse qui les choyait, les embrassait, les caressait, les baignait, recousait l’oeil de l’ours en peluche ou la couverture de la poupée, qui leur confectionnait de nouveaux dessus-de-lit chauds et moelleux, des nouvelles robes de chambre, qui continuait à préparer des gratins et des tartes. Comme si toute ma vie n’était vouée qu’à cela, à ce soin infini pour ceux qui sont là, autour de moi, et qui ne sont pour rien dans ce qui arrive. De ce qui est consumé en moi, je ne peux rien leur dire.

Le signe astrologique du roman

Poissons, sans hésitation. Ce roman obéit avant tout à Neptune, le Dieu des mers, celui qui régit le signe du poissons, ce Dieu qui engloutit tout, le premier mari d’Anne, puis son fils. Anne est cette sirène du roman qui attend et qui regarde au loin, au-delà du large.
D’autre part, l’une des pulsions inhérentes à Neptune est celle de victime-martyr-sauveur. Neptune veut sauver le monde ou une personne, car il n’aime rien autant que le sacrifice de soi. C’est sans doute ce qui m’a agacé chez Anne. Je comprends mal ces personnalités qui se sacrifient au lieu d’agir et qui manquent d’esprit pratique, surtout quand il s’agit de faire des choses au nom de l’amour.

Mais attention tous les poissons ne sont pas forcément ou seulement « neptuniens », ils sont un des rares signes à être placés sous l’influence de deux planètes, la deuxième étant Jupiter. Et le coté Jupitérien, enthousiasme, abondance, exaltation, orgie, ressort complètement dans le festin imaginé par Anne dans lettres, une corne d’abondance sans fin ni limites.

Les loyautés

Un jour il aimerait perdre conscience, totalement. S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive.

Vous noyer dans l’alcool vous est sûrement déjà arrivé dans votre vie. Mais lorsque l’on a douze ans et demi et que l’on rêve d’un coma éthylique à l’instar de Théo caché sous l’escalier de son collège pour boire, c’est qu’il y a un problème. Familial. Une situation bloquée, enlisée, face à laquelle Théo refuse de faire face « parce qu’il sait que tout cela est trop lourd pour lui, qu’il n’est pas assez fort ».

A part ses parents divorcés dont dépression et désinsertion sociale semblent dépasser l’intérêt de leur progéniture, il y a Hélène, sa prof d’SVT. Hélène porte en elle les stigmates d’une enfance détruite. Hélène aussi s’est tue, et sa vie en a été gâchée. De Théo Hélène n’a rien vu, et pourtant elle sait, elle tire la sonnette d’alarme auprès de l’équipe pédagogique, convoque sa mère. Théo se tait. Théo ne veut pas, ne peut pas raconter ce qu’il se passe chez son père, Théo aime ses deux parents, c’est comme ça.

Et puis il y a Mathis, l’ami de Théo. Ses parents ne sont pas divorcés, mais la famille semble extraite d’elle-même. Sa mère, Cécile, vient d’un autre milieu, elle est aujourd’hui femme au foyer et ne se reconnaît plus dans l’extinction qu’elle a faite de sa propre personnalité, complice d’un mari avec qui elle ne partage plus rien. Prétextant un cours de yoga, elle consulte un psy, pour tenter de comprendre à quel moment sa vie a pris une tournure qu’elle n’a pas souhaitée, tenter de comprendre son mari, être abject à ses yeux depuis la découverte.

« Quiconque vit ou a vécu en couple sait que l’autre est une énigme. »

Théo, Mathis, Hélène et Cécile sont quatre personnages extrêmement seuls, déçus par les êtres et par leur vie. Ils tous les quatre liés par leurs secrets qu’ils taisent et les non-dits abondent. Peuvent-ils encore sauver la situation, ou sont-ils pris en otage des « principes illisibles qui les enferment », c’est-à-dire de leurs loyautés ?

Mon avis

Ce Page-turner se dévore en une heure et demie top chrono, impossible de faire autrement. Je l’ai refermé émue et perturbée. Vers le tiers du roman, j’ai eu une sensation d’excès dans l’histoire que je peinais à trouver totalement réaliste ou crédible, et puis peu importe, le rôle du roman n’est pas d’exiger la vérité ni de savoir si ce genre de situation extrême est arrivée, il démontre le mal qui ronge, la souffrance invisible, que les actes destructeurs aient lieu ou non.
Il est extrêmement important en 2018 de souligner les conséquences du manque de communication au sein d’un couple divorcé qui s’échange leur enfant unique au bas d’un immeuble sans prendre la peine d’effectuer une transmission de la semaine passée. Ce roman dérange un peu car il éveille notre culpabilité d’enfant, de parent, d’enseignant. Jusqu’où peut-on fermer les yeux lorsque l’on souffre? Quel est le poids du silence ? Quelle est l’étendue de notre responsabilité ?

« Mais au fond je le sais. Je sais que les enfants protègent leurs parents et quel pacte de silence les conduit parfois jusqu’à la mort. Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre qu’à ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été. »

Le signe astrologique du roman

Poissons ! Un signe d’eau et un roman neptunien. Les poissons se caractérisent par une compassion et une malléabilité extrême. Le poisson a une polarité négative, (ou féminine) qui se caractérise par un caractère plutôt introverti, soumis et accommodant, à l’instar de Théo, ou encore de Cécile.

Par ailleurs, Neptune rejoint ce roman par sa démesure, ses personnages désorientés, leur culpabilité, leur sacrifice. Souvent les poissons sont perçus comme martyrs.

Note personnelle : Une astrologue m’a confiée un jour qu’après avoir étudié les thèmes de nombre d’écrivains reconnus, elle avait identifié une dominante poissons dans chacun. Le talent de Delphine de Vigan, par ailleurs Poissons comme ce roman, n’est plus à démontrer.

 

 

 

 

Summer

Nous avons essayé de quitter le passé mais rien n’a bougé, tout est exactement là où nous l’avons laissé, il y a vingt quatre ans, aussi net et brillant que des morceaux de verre.

Benjamin est le petit frère de Summer, jeune fille disparue à 19 ans au bord du lac Léman et jamais retrouvée. Il entreprend la narration chez le docteur Traub, son psy, sa dépression chronique ayant atteint un tel paroxysme qu’il n’est plus capable de sortir de chez lui.
Qui était Summer, sa soeur? A-t-elle un lien avec son état?

Ma soeur ressemblait pour de vrai à une reine de beauté de feuilleton américain, ces filles saines, aux jambes élastiques, avec des dents blanches irréelles, et dans les yeux une lueur insaisissable évoquant le chagrin ou le mal. Ces filles qui ont des rêves trop grands pour elles, ou qui font naitre une douleur, quelque chose qui ressemble à du ressentiment, dans le coeur des garçons, et qui finissent dans le coffre d’un 4X4, au fin fond d’une forêt.

L’intrigue du roman réside non pas dans le dénouement, —où est Summer— mais plutôt pourquoi a-t-elle disparu? S’agit-il d’un enlèvement alors qu’aucune preuve ne permet de l’envisager ?
Petit à petit, Benjamin déroule l’enfance et le huis-clos familial. Une mère splendide, parfaite, adorée, un père puissant, riche, des soirées mondaines par paquet, des enfants livrés à eux-mêmes, déviants, et consommant énormément de drogue.
Summer est au départ une adorable petite fille blonde, conciliante, jusqu’au jour où elle se met à sortir, rentrer tard, répondre à ses parents, peu avant sa disparition. Ni les trois amies de Summer, ni l’entourage proche ne parviennent  à comprendre sa disparition, et il ne reste plus à Benjamin qu’à plonger dans les limbes de ses souvenirs les plus enfouis.

Le signe astrologique du roman

POISSONS ! Toute cette eau, partout, ce lac, qui encercle les personnages, cette piscine pleine d’algues, ces poissons aux yeux globuleux, ces autres poissons dans l’aquarium, donnant au roman une tonalité envoûtante et marécageuse, m’a rappelé le dernier roman de Didier Decoin, « Le Bureau des Jardins et des étangs », très aqueux également, et très odorant.

Par ailleurs, l’ambiance du roman ainsi  que le personnage de Benjamin sont totalement neptuniens, planète du signe Poissons. Neptune jette le trouble dans l’esprit pour réorienter l’âme humaine vers une compréhension plus large de ses zones d’ombre. Enfin, Neptune est le Dieu des mers, des océans, des lacs et des rivières, il agit souvent de manière insidieuse pour pousser à la faute et permettre ainsi, au terme d’un lent travail de réfléxion, d’épuration aussi, d’accéder à la pleine conscience.

Mon avis

J’ai beaucoup aimé Summer et j’ai été complètement happée par le récit.
J’ai lu ce roman d’une traite et je ressors de ma lecture étourdie. En prenant cette photo sur les bords de Saône, j’ai été prise d’un léger vertige, comme Benjamin lorsqu’il conçoit toute cette vie sous marine, les profondeurs du lac, les yeux globuleux des poissons, l’effervescence bouillonnante des profondeurs extrêmement bien dépeinte dans le roman.

« Il y a là-dessous tout un monde, comme le nôtre en négatif. Nous oublions que nous nageons dans une gigantesque mare, une flaque d’eau croupie, où tout ce qui est balancé pour être oublié —des machines à laver, des vélos, des cadavres?— y demeurera pour toujours, aucun courant ne les emmènera au loin, pour les polir et les dissoudre.

Ce livre est un excellent roman d’ambiance, dont l’esthétisme répétitif nous hypnotise.
Ce que j’ai préféré dans le roman, c’est que Summer symbolise l’absence et amène à la réflexion suivante : comment vit-on lorsqu’un proche n’est plus là, que ce soit à cause d’un décès, ou d’une rupture, ou pire, comme c’est le cas ici, sans raison vraisemblable ? Il est toujours intéressant de constater à quel point les absents et les histoires inachevées jouent un rôle prépondérant dans notre façon d’agir au quotidien.
Concernant le rôle qu’a joué la forme « thriller » de ce roman, c’est-à-dire, donner au lecteur des clés de compréhension au compte goutte pour le tenir en haleine comme un bébé à qui l’on donne la becquée, ce n’est pas ce que je préfère, et je ne sais pas si cela est utile quand la qualité littéraire est là, mais cela n’engage que moi. Je n’aime pas être forcée de lire vite et ainsi gâcher la qualité d’une plume pour me sortir de l’angoisse de la curiosité. J’ai préféré déguster la première partie, riche et belle, l’esthétisme des personnages. J’ai préféré caresser leurs mystères que lire la deuxième partie dans l’expectative insoutenable du dénouement.
Mon avis reste entièrement positif sur ce roman, je comprends qu’il soit attendu au tournant mais pour ma part je le trouve réussi et je le recommande volontiers, si vous avez envie de plonger dans les eaux troubles du lac, partez vite à la recherche de Summer.

Extrait choisi

Son départ semblait confirmer le message de l’univers : les gens disparaissent de nos vies, c’est ainsi que cela se passe. Certains sont là pour toujours, d’autres, généralement ceux que vous aimez le plus, se volatilisent les uns après les autres, sans explication, ils sont là ensuite ils ne le sont plus, et le monde poursuit sa route, indifférent, à la façon d’un organisme primaire constitué d’eau et de vide se propulsant dans un espace également constitué d’eau et de vide, ou d’un coeur aveugle, translucide, entièrement dédié à sa pulsation.

L’auteur

Monica Sabolo est née à Milan en 1971. Elle est journaliste et écrivain française. Elle a obtenu le prix de flore en 2013 pour « Tout cela n’a rien à voir avec moi » publié chez Lattès.

Les méduses ont-elles sommeil?

Tous ceux qui m’entourent ne sont que les enfants de Marie. Les membres de son corps. Il n’y a plus qu’elle et moi. Cette personne que j’étais avant n’existe plus. Et d’ailleurs je ne suis plus personne. Je me fiche d’être quelqu’un : tout ce que je veux, c’est danser.

Blanche et Marie, cocaïne et MDMA, sont devenues les meilleures amies d’Hélène. A Paris où elle vient de débarquer à 18 ans en projetant une vie extraordinaire, elle saute à pieds joints dans le désastre. Plutôt que de courir les castings et de s’inscrire à des cours, elle passe ses nuits à danser sous substance, et ses jours à redescendre. La cocaïne et la MDMA sont des drogues qui dans le milieu de la nuit se commercialisent très facilement, et plus aucune soirée n’est envisagée sans quelque chose.

Malgré le risque de tomber sur un roman d’une young adult mal dans sa peau, il faut avouer que ce court roman était très tentant…
…Et c’est tout simplement un petit bijou d’écriture, d’une poésie incroyable, on devine le glauque sans que le roman devienne dérangeant.

F. Beigbeder (qui étrangement a été choisi pour rédiger l’article du figaro) le situe entre Trainspotting et Bonjour tristesse. Je ne voyais pas le rapport avant de l’ouvrir, et non seulement je suis d’accord mais je rajoute volontiers une atmosphère de Rimbaud rimant à l’opium. L’auteur ajoute cette touche d’illumination afin de nous faire planer confortablement durant la lecture. L’apologie de la drogue ne semble cependant pas être la mission de ce petit roman. Plutôt la description fort captivante d’effets merveilleux et éphémères qui rendent marginaux tous ceux qui en prennent et en abusent. Qui en oublient de manger et de dormir. Les corps sous MDMA sont des méduses dont les tentacules dansent lascivement dans des caves en se prenant pour des papillons de nuit.

« Les méduses sont les consommateurs de MDMA : légers, souples et lumineux »

Il y a un véritable message qui s’adresse aux futurs parents concernés par ce genre de « post-adolescence ». Persuadés que la crise d’adolescence est passée, ils peuvent louper l’étape la plus difficile, celle de l’entrée dans la vie adulte.

J’ai dix-huit ans pour toujours. Le futur ne me réserve pas d’avenir. Je connais déjà tout et les adultes ne peuvent rien y comprendre. Les adultes n’ont jamais eu dix-huit ans. Plus ils m’indiqueront une direction et plus j’emprunterai son contraire. Les adultes ne savent pas ce qui est bon pour nous. Ils souhaitent que nous soyons « normaux » et, pour ainsi dire, sans personnalité. Ils veulent faire de nous ce que eux n’ont pas réussi à devenir.

Comment sublimer le désastre? Pari réussi avec ce petit roman d’une force et d’un souffle incroyable. Les méduses ont-elles sommeil? est le roman initiatique d’une jeune poétesse prometteuse.

Nous sommes une dizaine à nous balancer sur The XX, transportés, bercés par des notes de musique que nous ne connaissons pas encore . Cotonneux et luisants, majestueux, nonchalants, d’inoffensives méduses . Nous sommes la légèreté . Nous sommes de tendres particules de douceur. Nous sommes la jeunesse d »aujourd’hui et demain .

Le signe astrologique du roman

poisson

Poissons ! Le Poissons possède deux planètes, jupiter et Neptune. Il y a deux types de personnes poissons : les jupitériens, ambitieux et extravagants, et les neptuniens, plus mélancoliques, sensibles.
Ce roman est neptunien à l’extrême ! En l’absence de frontières solides, ces individus sont ouverts aux influences extérieures. Neptune est la planète de la démesure, de l’illusion, de l’extase, de la dépendance.
Elle est aussi la planète de l’amour inconditionnel, de l’envoûtement, cet effet que procure la MDMA.

Laurine est si belle, si douce, elle est survolée par une auréole de parfum sucré que je mangerais si je le pouvais. Elle est aussi perchée que moi. Je le sens. Son approche est tactile et agréable. J’ai envie de la toucher, de l’embrasser. Je ne cesse de lui dire qu’elle est belle et la remercie d’exister. Je l’aime. Jamais je n’ai aimé de la sorte.

Extraits choisis

Les bad trip font partie de nous. Sur le moment ils sont affreux, mais il faut dire ce qui est : ils nous excitent.

Blanche neige fait oublier la faim et tant mieux. Il n’y a rien de plus tendance que le décharnement.

Un jour , je mourrai debout . Je ne me couche que dans ma tête .

Personne ne me voit puisque je ne vois personne . Ma vie est une chimère.

Auteur

Lousiane Clémence Dor est née en 1992 dans le limousin. A 18 ans elle part à Paris pour essayer de percer dans la photographie. Ce récit est d’inspiration autobiographique.