L’avancée de la nuit

« Elle était de ces gens qui détruisent tout et appellent ça de l’art. »

Paul est alors étudiant. Enfant de l’immigration, n’ayant que peu de moyens, il travaille à l’hôtel Elisse pour financer ses études d’architecture. Dans cet hôtel réside l’héritière, Amélia Dehr, jeune femme à la chevelure rousse incandescente, chambre 313. Son père fortuné ne s’occupe plus d’elle depuis longtemps, depuis que Nadia sa mère les a abandonnés, lorsqu’Amélia avait dix ans. Nadia avait une mission sur terre, celle de faire de la poésie documentaire, elle est repartie à Sarajevo, se frotter à la guerre, et sans doute y mourir.

Paul et Amélia s’aiment alors passionnément. Ils partagent le même déracinement, le même cours d’architecture aussi, celui d’Albers, femme androgyne qui a connu la mère d’Amélia. Albers est une femme intelligente et visionnaire, qui suivra les protagonistes pendant presque tout le récit. Avant leur liaison, Paul est en compétition avec Amélia, jaloux de la connivence qu’elle entretient avec cette professeure qu’il admire.

Amélia était déjà qui elle était; ce qui à l’époque sembla une bénédiction à Paul, avant de lui apparaître, avec le temps, comme une tragédie. Elle était déjà qui elle était : il ne lui restait donc plus qu’à se défaire.

Paul est fasciné par Amélia, parce qu’ils ne sont pas du même milieu, mais aussi par tout ce qu’elle lui apprend, par sa vision du monde. Il n’y a désormais plus qu’elle qui compte: « Paul vécut son premier amour comme une détresse, un deuil aigu de tout ce dont il avait ignoré l’existence ».

Et puis un jour Amélia s’en va. Elle l’abandonne, ne sait pas aimer. Partir parfois, semble être bien pire que mourir. L’être quitté ne peut s’empêcher d’espérer chaque jour de revoir l’être aimé; l’enfant abandonné cherche désespérément un fantôme qui n’existe pas.
Pourquoi Amélia est-elle partie ?

« J’avais autre chose à faire que d’être amoureuse. Etre amoureuse, c’est une façon de ne pas vivre. »

Amélia ne peut se remettre de l’abandon maternel. Comment s’en remettre d’ailleurs, comment peut-on transmettre l’amour que l’on n’a pas reçu? Comment avancer ? Mais Amélia ne retrouvera pas sa mère. C’est sur cet échec qu’elle va revenir dans la vie de Paul.

« Avant de retrouver ma mère et d’échouer, dit Amélia, je n’avais pas compris à quel point tout est relatif. A quel point on peut être à la fois vivante et morte. »

La guerre, Amélia ne l’a pas connue et pourtant tout la pousse à retourner sur ses traces, à enquêter le passé, à sonder ce qu’on ne lui a pas dit et qu’elle sait au fond d’elle. Retrouver des témoins, là bas, à Sarajevo. « La ville était leur mère. La guerre était leur mère. » Paul voudrait cadrer Amélia, la rendre heureuse, achète un appartement pour la regarder déambuler à l’intérieur, pieds nus, seulement vêtue de sa chemise à lui. Mais elle semble toujours ailleurs, elle est pire qu’insatisfaite, Amélia semble satisfaite de tout, donc jamais heureuse de rien. Elle ne fait que disparaitre sans prévenir, et réapparaître sans prévenir aussi. Paul n’en peut plus. Commence alors la partie la plus difficile de leur amour, celle qui consiste à construire là où le meilleur est terminé.

Dans cette succession d’amours et d’abandons, on cherche au plus près la vérité, la lumière dans l’obscurité de la nuit. Faut-il répéter l’histoire pour la reconstruire ?

« Paul l’avait aimée et il n’avait aimée qu’elle, et même lorsqu’il disait ne pas l’aimer, lorsqu’il ne voulait pas l’aimer, il l’aimait encore. Elle était le coeur qui battait dans sa poitrine, ce coeur puissant, en apparence infatigable, quand elle, Amélia, était si fatiguée.»

Mon avis

Ce livre est un très très beau roman. Inspirant et sublime… Ces mots me paraissent dérisoires face à l’émotion qu’a suscitée ma lecture. Je peux relire la dernière page de ce livre à l’infini et pleurer autant à chaque fois, c’est l’histoire d’un amour tragique et magnifique, mais pas seulement.
Déjà, l’auteur a une façon d’aborder les thématiques comme vous ne l’avez jamais lu ailleurs. Ultra poétique, métaphorique, les grandes phrases vous envoûtent dans des rouleaux de vagues infinies pour un style narratif hors du commun. Vous commencez par être aspiré par son flux, en emmagasinez les tensions, les sous-entendus, pour au final exploser d’émotions au fur et à mesure du roman.
Ces longues phrases vous demandent également du temps, exigent d’être relues parfois, pour en saisir tout le rythme, l’intensité, pour en comprendre les messages cachés, c’est une lecture qui demande du calme, la nuit, le silence, l’obscurité.
« Il faudrait rendre son obscurité à la nuit. » Le roman regorge de phrases de ce genre, entre réflexions urbaines (y-a-t-il trop de lampadaires?) et philosophiques : rendre l’obscurité à la nuit, peut-on seulement arrêter la lumière, arrêter d’être éclairé en somme, faut-il cesser d’être aveuglé pour mieux y voir?
C’est peut-être en cela que ce roman est si plaisant, comme il requiert du temps, et du calme, de la patience, il nous permet une petite pause dans notre vie, un souffle, un apaisement.
Le thème de l’abandon suit tout le roman : Nadia abandonne sa fille, Amélia sa famille, pourquoi tout quitter? Ces femmes partent et pourtant on continue de les aimer, de les attendre, Paul aimera profondément Amélia toute sa vie, même dans l’absence. Ici, l’amour dépasse la présence, les mots, c’est un amour impossible à vivre et donc à oublier.
Ce roman nous parle de la ville, de son commencement et de sa fin, l’auteur a été profondément marquée par la guerre civile en Bosnie, mais le livre ne se veut absolument pas être un document, on n’y apprend rien, ce n’est pas le but ici, plutôt la reconstruction des êtres, leur impossibilité. Tout y est flou, abstrait, ou essentiel. Les êtres qui circulent dans le roman sont habités ou devenus à moitié fous d’épuisement, d’attendre, de comprendre. Tout le monde veut fuir mais comme le répète l’auteur à maintes reprises dans le récit, comme un refrain tragique :

Et si le monde est grand, on ne peut pour autant en sortir.

Le signe astrologique du roman

Sagittaire, le signe d’Amélia, un signe mutable. Mutable non pas dans le sens instable, mais parce qu’elle est insaisissable, déjà ailleurs, elle sait le monde, elle le conçoit dans toute sa globalité, elle est là où on ne l’attend pas, elle n’a forcément besoin de confort, elle a toujours besoin de ce qu’elle n’a pas. Le sagittaire peut partir sur un coup de tête, car il doit toujours partir quelque part.
Le mental du sagittaire est par nature plutôt philosophique et peu pratique. Le sagittaire aime étudier, comme le personnage d’Albers, qui choisit une vie de recherche et de thèse plutôt qu’une famille. A ce propos, le sagittaire se révèle un parent bien plus attentif à l’abord de l’adolescence et la vie adulte que durant la phase de la maternité et petite enfance, trop concrète, trop primaire pour ce signe d’esprit.

L’auteur (source : babelio)

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Jakuta Alikavazovic est née en 1979 d’un père monténégrin et d’une mère poète bosniaque. Elle suit ses études à l’École normale supérieure de Cachan, séjourne aux États-Unis, en Écosse, en Italie. Agrégée d’anglais, elle enseigne à la Sorbonne tout en poursuivant une thèse sur « les cabinets de curiosités et les chambres de la mémoire ».

D’abord auteur pour la jeunesse, elle publie en 2006 Histoires contre nature, un recueil de nouvelles qui révèlent déjà un imaginaire original et une plume très prometteuse. L’année suivante paraît son premier roman, Corps volatils, pour lequel elle reçoit le Goncourt du premier roman et des critiques très élogieuses. En 2010, elle publie Le Londres – Louxor, confirmant non seulement son talent, mais également ses influences et inspirations, qui viennent aussi bien du roman noir, du cinéma muet, de l’architecture, que de l’histoire de ses propres origines. Elle publie « La Blonde et le Bunker » aux Éditions de l’Olivier en 2012.

Extraits

Elle voit l’amour qu’il a pour une fille riche, un amour fou, elle voit aussi que cette fille riche, comme toutes les filles riches, trouve dans l’ordre des choses d’être aimée, est incapable de ce genre de sentiment, a d’autres problèmes. Elle rit de l’échec de Paul. De tous ses échecs, présents et à venir. Elle rit, mais pas cette nuit, pas à quatre, cinq heures du matin, pas devant Paul dont le coeur, dans une minute ou deux, va se briser.

« Il dit qu’entre ses bras il avait cru que son coeur à lui battait sous sa peau à elle.»

« Nos vies sont inventées. Plus le temps passe, plus nos vies sont inventées. »

Une ville peut-elle mourir de peur? Qu’est-ce qui meurt dans une ville qui meurt de peur? Dire qu’elle a passé sa vie à se demander ce qui meurt, dans une ville qui meurt de peur.

Les fantômes du vieux pays (The Nix)

Aujourd’hui 17 août 2017 sort enfin ce monument américain !

Quelques semaines après la fin de ma lecture, le fantôme du livre me hante encore… Cependant ne vous fiez pas au titre, loin d’être surnaturel, ce roman offre un souffle nouveau et moderne dans la rentrée littéraire. Nathan Hill, l’auteur, a la quarantaine et signe ici son premier roman. Lorsque l’on apprend qu’il est sur le projet depuis dix ans, on comprend mieux à quel point celui-ci est abouti et réfléchi, c’est LE best seller américain à lire cette année. Sept cent pages de subtilité, d’histoires dans l’histoire, de personnages introduits avec habileté. Les sujets traités vont de l’abandon maternel aux manifestations de Chicago dans les années 1968, en passant par les jeux en ligne ou la pédophilie.

Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà —en secret, et par morceaux.

Au commencement du roman donc, Samuel, le personnage central.  Sa mère quitte le foyer lorsqu’il a onze ans, le laissant seul avec son père. Avant de partir, sa mère lui demande ce qu’il souhaite faire plus tard, Samuel lui répond romancier.
Deux décennies plus tard, non seulement Samuel n’a toujours pas écrit un seul roman, malgré le très bon contrat qu’il a signé avec un éditeur célèbre, Periwinckle, mais il passe ses journées et son temps libre sur Elfscape, un jeu en ligne très chronophage.
C’est alors que sa mère Faye refait surface d’une drôle de façon : elle est au centre d’un fait divers qui excite les médias et les américains : elle aurait lancé des cailloux sur le gouverneur Packer, candidat conservateur et républicain à la présidentielle (Notons l’étrange ressemblance, fortuite peut-être, entre le gouverneur Packer et Donald Trump).
Comme il est sur le point de se faire licencier par Periwinckle, Samuel accepte alors un nouveau contrat difficile mais juteux : écrire un livre sur sa mère qui l’a abandonné, et par la même occasion la démolir, car le juge en charge de l’affaire semble avoir très envie de lui infliger une peine hors normes.

C’est alors que l’on refait machine arrière avec Samuel, entre l’Iowa et Chicago, depuis les années 1968.
Samuel part explorer son propre passé, son enfance, puis remonte encore aux années d’étudiante de Faye, sa mère, sa liaison avec son père et ses propres parents. Faye a été élevée avec une éducation stricte et baignée dans des histoires norvégiennes de fantômes, aux morales dures et définitives. Le « Nix » (titre original du livre) est un fantôme qui apparaît sous l’allure d’un grand cheval blanc, emmenant les enfants aventureux sur son dos. Les enfants, dans un premier temps heureux, passent le meilleur moment de leur vie à galoper puis finissent par périr dans les eaux glacées de Norvège.

Les choses que tu aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus de mal.

C’est sur cet avertissement et cette légende que Faye se construit, grandit, redoutant le mal, fuyant le bonheur. Samuel cherche à savoir, alors il questionne et investigue tout l’entourage de l’époque où Faye était à Chicago pour comprendre et résoudre l’énigme de sa vie. Que s’est-il passé pendant les émeutes à Chicago en 1968?
Pourquoi l’a-t-elle abandonné? Qu’a-t-elle vécu et à quoi a-t-elle renoncé? Qu’est ce qui la hante encore?
Qui est le « Nix » de qui?

Des personnages annexes métaphoriques et emblématiques

Au delà des deux personnages centraux, Samuel et Faye, de nombreux visages les entourent et leurs portraits révèlent beaucoup sur l’Amérique d’aujourd’hui.

Bishop

L’ami d’enfance de Samuel.
Bishop est une grande gueule, le caïd de l’école. Parfois violent, parfois mutique, il se lie d’amitié avec Samuel et lui présente sa soeur jumelle, Bethany. Leur relation en trio est très ambivalente, Samuel tombe amoureux à vie de Bethany et Bishop de Samuel. En effet, Bishop a été malgré lui initié à l’homosexualité, car abusé par son proviseur. C’est de là qu’il tient toute sa « perversité » comme il l’appelle, et il voudrait l’infuser à Samuel, il représente le mauvais chemin, le mauvais choix, l’écueil. Bishop pour son jeune âge, a un avis très éclairé sur la vie et les choses. Le jour où la mère de Samuel l’abandonne, il dit à son ami :

« Tu n’as pas besoin de tes parents. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais tu n’as besoin de personne. C’est une opportunité. C’est ta chance de devenir une autre personne, une nouvelle personne, meilleure. »

Pwnage

Il est l’ami actuel et virtuel de Samuel. Pwnage est son pseudo sur Elfscape. Il voue une addiction quasiment morbide aux jeux en ligne. Il s’est ruiné en investissant dans plusieurs ordinateurs connectés en réseau, et en a perdu sa femme. Il se promet qu’un jour il s’alimentera correctement, rangera sa cuisine, et écrira un thriller. L’addiction et les effets cliniques de Pwnage est très bien détaillée dans le roman. Il représente l’Amérique déchue, celle qui régresse.

Periwinckle

Editeur véreux, il est un élément central du roman, presque le fil rouge, sa morale. Il représente la réussite par le profit, l’Amérique qui a toujours un temps d’avance, celle qui contrôle les êtres et qui tient les ficelles de la Bourse.

Je suis dans la fabrication désormais. Je construis des choses. Oui des livres, bien sûr. Mais c’est surtout pour créer de la valeur. Un public. Un intérêt. Le livre, c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Le gouverneur Packer

Le roman est sorti avant l’élection de Trump, mais l’allégorie illustre parfaitement l’esprit visionnaire de l’auteur, tant les idées politiques du personnage coïncident avec celles de l’actuel président américain républicain.

Bethany

Elle est le premier amour de Samuel, son rêve, sa perfection.
Il la rencontre à dix ans, chez son ami Bishop et « Il ne le savait pas à l ‘époque, mais cette vision deviendrait l’aune à laquelle il mesurerait la beauté le restant de sa vie. »

Allen Ginsberg

Allen Ginsberg, mort en 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, du mouvement hippie et de la contre-culture américaine. Ses prises de position homosexuelles, pacifistes et bouddhistes lui valurent de fréquents démêlés avec la justice. Son œuvre, scandaleuse dans les années 1960, fut récompensée à partir des années 1970.
Ce poète dont Faye est complètement fan, est du côté des jeunes lors des émeutes. Il participe au mouvement Peace and Love, s’assoir en tailleur en chuchotant «oooooommmmm ». Il est le seul témoin du secret que cache Faye.

Le contexte politique à Chicago en 1968

Les émeutes de 1968 à Chicago commencèrent après l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968.

22-30 août : affrontements à Chicago entre des étudiants et policiers lors de la Convention du Parti démocrate. Les étudiants américains s’insurgent contre la guerre du Viêt Nam et remettent en cause le modèle de vie américain (American way of life).

C’est dans ce contexte qu’intervient Faye, étudiante, et amoureuse d’un leader pacifiste. Jamais elle n’a vraiment été concernée par le débat politique, il semblerait qu’elle ait été introduite malgré elle dans la cohorte d’étudiants et le mouvement hippie.

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L’auteur

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Nathan Hill est né en 1978 dans l’Iowa. The Nix est son premier roman et dès sa publication en 2016 il a vite été un best seller aux Etats-Unis. (note de la blogueuse : je rêverais de rencontrer cet homme brillant, drôle, et perfectionniste, ou tout du moins connaître son signe astrologique).

Mon avis sur ce roman

Lecture JUBILATOIRE. J’ai tourné chacune des 700 pages en frémissant d’excitation, rien n’est creux dans ce roman, même la plus petite anecdote est utile, les dialogues sont intenses et les personnages captivants, c’est du très grand travail, un roman extrêmement abouti, sociologique et transgénérationnel. Une grande lecture que je conseille à tous !

Citation et extrait

Si vous n’avez pas peur, c’est que ce n’est pas un vrai changement.

Faye songe à ces maris en chapeaux et manteaux quittant la maison en claquant la porte quand leurs femmes ne sont pas à la hauteur des impératifs féminins de base, ces hommes dans les publicités à la télévision ou dans les magazines – pour le café, préparez le meilleur qui soit à son patron ; pour les cigarettes, montre-vous classe et sophistiquée ; pour le soutien-gorge rembourré, montrez-vous sous votre jour le plus féminin – et Faye se dit que le mari est la créature la plus particulière et la plus exigeante qui soit dans l’histoire de l’humanité. D’où vient-il ? Comment les garçons du terrain de baseball – benêts, comiques, maladroits, peu sûrs d’eux, idiots en amour – comment se transforment-ils un jour en maris ?

 

Signe astrologique du roman

Sagittaire pour ce roman intelligent, dont le symbole, une flèche qui monte vers le haut, suggère une nature qui fusionne l’instinct avec l’intellect.
Le sagittaire est un voyageur, une personne constamment en quête de quelque chose, ou de quelqu’un. C’est sur cette idée que débute le roman : Samuel part à la recherche de sa mère, mais pas seulement : il part également à la recherche de ses origines, de l’histoire familiale, de ses propres peurs, du sens de sa vie. Car le roman opère en nous une certaine philosophie, la recherche d’un modèle :
Tous les personnages sont très idéalistes, tant et si bien qu’à force de rêver, de vouloir être exceptionnels, ils ne réalisent rien : Samuel n’écrit pas de roman, Faye quitte tout sans trouver le bonheur, Pwnage se dit chaque jour qu’il va tenter de récupérer sa femme et arrêter les jeux vidéos, se mettre au régime, et chaque jour il passe 24heures de son temps connecté à ses cinq ordinateurs…
Tous les personnages et le roman en lui-même aboutissent à ce constat —le rêve américain— vouloir « réussir », être à la fois heureux et le meilleur, mais sans jamais s’en donner les moyens.

La couverture et le titre original du livre

Publié l’année dernière, en 2016, aux Etats-Unis.

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Les vies de papier

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Le roman

« Je me suis glissée dans l’art pour échapper à la vie. Je me suis enfuie en littérature.»

Aaliya, « celle qui est au-dessus », a 72 ans et a toujours habité Beyrouth. Dans son petit appartement bondé de livres où elle vit seule, elle nous raconte de façon drôle et décousue sa vie libanaise et celle des gens qui l’entourent, dans cette ville qui fut souvent en guerre.
A travers cette grande discussion qu’elle nous tient pendant 400 pages sans parvenir à trouver notre ennui, elle nous abreuve de références littéraires et musicales, ainsi de que multiples digressions philosophiques et sociologiques qui façonnent le roman.

Elle voue tout d’abord une passion totale à la littérature et une obsession à traduire de grandes oeuvres en arabe à partir de leurs versions française et anglaise.

« Je traduis des livres selon mon système inventé car cela contribue à ce que le temps s’écoule avec plus de douceur ».

Dans ce roman on apprend d’ailleurs comment certaines grandes oeuvres peuvent être complètement modifiées par leur traducteur. (ce qui vaudra une note du traducteur français à la fin de ce livre..!)

« La raison pour laquelle les lecteurs anglophones ne peuvent faire la différence entre Tolstoï et Dostoïevski, c’est qu’ils ne lisent ni la prose ni de l’un ni de l’autre, ils lisent Constance Garnett ! » (leur traductrice commune)

Aaliya parsème également le roman de son amour de la poésie…

« Je ne suis pas certaine que la découverte de l’amour soit nécessairement plus exquise que la découverte de la poésie, ni plus sensuelle, d’ailleurs. »

Et le mieux, ses envolées philosophiques :

« Nous sommes aussi façonnés par les décisions que nous n’avons pas prises, par les choix que nous n’avons pas faits, par les évènements qui n’ont pas eu lieu. »

ou encore :

«Alain Robe-Grillet a écrit : La pire chose qui soit arrivée au roman est l’arrivée de la psychologie. moi je dis : la recherche de causalité est un vilain défaut ».

Le rapport à la mère (inextinguible sujet) est présent tout au long du roman, c’est même d’après moi le fil conducteur de la narratrice, elle part de sa mère et y revient toujours. Aaliyah est en pleine crise existentielle et ce roman est le bilan de sa vie, qu’elle raconte à ceux qui voudront bien la lire. Elle recherche la reconnaissance éternelle, ou tout simplement celle de sa génitrice.

« Va-t-elle me reconnaître? Ma-t-elle déjà bercée dans ses bras? Me déteste-t-elle? Pourquoi ne m’at-t-elle jamais brossé les cheveux? L’a-t-on récemment accompagnée chez le médecin?

Enfin, le sujet phare et historique du roman est évidemment le difficile contexte historique du pays, qui rappelons-le a été en guerre de 1975 à 1990. Puis les affrontements entre chiites et sunnites entre 2006 et 2008 ont été atroces.

« Nous sommes traumatisés à chaque fois que les israéliens se lancent dans l’une de leurs frénésies meurtrières machos, mais nous l’expliquons tout de même. Ils ne sont pas nous. C’est le prix que nous payons pour habiter à côté d’un voisin constamment sommé de prouver l’importance de sa mission. »

On ressort de ce roman plus intelligent et encore plus amoureux des livres qu’on ne l’était avant. Il confirme que TOUT se trouve dans les livres, et qu’ils suffisent (presque) à l’existence.
L’histoire d’Aaliya m’a rappelé celle de Renée, la savante concierge de « L’élégance du hérisson », avec ses histoires de voisinage et cette façon de cacher ses connaissances et ses livres; toutes les deux sont des femmes « banales » à l’érudition immense.

Ce roman est également une jolie façon de voyager au Liban en ces temps compliqués, et de découvrir l’imprévisible, horrible et magnifique Beyrouth…

Beyrouth change ses accessoires éblouissants plus souvent que ses dames de la bonne société; elle a assurément plus de teintes et de couleurs. Elle scintille. Selon la période de l’année, l’heure du jour, le temps qu’il fait et bon nombre d’autres variables, ses bandes de lumière se métamorphosent. Le scintillement, réel, pas métaphorique, est la conséquence de la situation géographique, entre la Méditerranée iridescente et les montagnes. Promontoire affrontant la mer, Beyrouth se tient telle une sentinelle criarde, Horace et Marcellus parés de babioles brillantes. Elisée Reclus qualifia Byblos de volupté déifiée, mais c’est là sans doute une description qui correspond davantage à ma Beyrouth.

Mon avis

Mathias Enard l’a beaucoup aimé, c’est dire ! L’érudition des deux auteurs et leurs goûts musicaux sont assez similaires! Néanmoins s’il fallait comparer, j’ai pris plus de plaisir avec ce roman qu’avec « Boussole » qui était vraiment trop hermétique à mon goût et surtout moins drôle, moins confortable et moins charmant. La petite dame qui nous accueille dans son appartement nous donne envie de la lire et de l’écouter. Elle nous explique ses lectures et ses préférences, on a l’impression de participer à la construction du livre, d’être dedans.
S’il fallait critiquer ce roman, peut être pourrions nous critiquer sa construction… inexistante, qui peut lasser le lecteur? Cela est cependant peut-être fait exprès, pour se donner un point commun avec la ville de Beyrouth, si désordonnée?

« Tout beyrouthin d’un certain âge a appris qu’en sortant de chez lui pour une promenade il n’est jamais certain qu’il rentrera à la maison, non seulement parce que quelque chose peut lui arriver personnellement mais parce qu’il est possible que sa maison ait cessé d’exister ».

Ce roman ne se veut pas un chef d’oeuvre, mais une lecture documentaire moins modeste qu’elle en l’air. C’est une lecture patiente qui ne plaira pas à tout le monde. (et tant mieux!) En bref, une histoire douillette et enrichissante !

Le signe astrologique de ce roman

Sans hésitation aucune : Sagittaire! Tout d’abord par le prénom d’Aaliya, signifiant «celle qui au-dessus », le sagittaire étant désigné par une flèche qui part vers le haut, allant toujours plus loin dans ses projets, et regardant loin à l’horizon. (quitte à n’aller parfois nulle part.)
Le sagittaire est idéaliste, adore faire des élucubrations, philosopher dans son coin, et a souvent une vie plus marginale que les autres signes du zodiaque. Il peut parfois manquer de diplomatie et a un grand besoin de liberté. Tout le caractère de cette irrévérencieuse et néanmoins intelligente Aalliya !

Un mot sur l’auteur

Rabih Alameddine (en arabe : ربيع علم الدين), né en 1959 à Amman en Jordanie, est un peintre et écrivain libano-américain.
Né à Amman de parents libanais, Alameddine grandit au Koweït et au Liban, qu’il quitte à l’âge de 17 ans pour vivre d’abord en Angleterre, puis en Californie. Féru de mathématiques, il décroche un diplôme d’ingénieur de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et un Master of Business à San Francisco. Il commence sa carrière en tant qu’ingénieur avant de se consacrer à l’écriture et à la peinture. En 2002, il reçoit une bourse Guggenheim. Il partage sa vie entre San Francisco et Beyrouth.

Citations du livre

« Le remède à l’isolement est la solitude. » Marianne Moore.

« Les rêves des garçons sont le cauchemar des mères. »

« Certains jours ne sont pas des jours à nouveaux livres. »

« La recherche de causalité est un vilain défaut. »

« Ah, pauvre vanité de chair et d’os appelée homme, ne vois tu pas que tu n’as absolument aucune importance? »

« La joie est anticipation de la joie. »

« Les israéliens sont des juifs qui ont perdu leur sens de l’humour .»

« Cela m’a ennuyé toute ma vie de ne pas peindre comme tout le monde. » Henri Matisse.

« La vie en commun devient intolérable, et la vie avec soi-même plus intolérable encore. » Cioran

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sagittaire

Auteur
Laurent Mauvignier, né en 1967 à Tours, a écrit plus d’une dizaine de romans, dont de nombreux très appréciés. Sa principale maison d’éditions sont les éditions de minuit.

Résumé
Samuel est un adolescent en difficulté, la crise existentielle de ses 16 ans est décrite au fur et à mesure des pages, sans cliché, avec une justesse déconcertante. Il est en train de virer du mauvais côté, il a subi le divorce de ses parents et est en pleine souffrance. Il traîne avec des amis fascistes, et un soir il se retrouve en cellule. Tandis que son père voudrait le mettre en pension, sa mère, Sibylle, va alors tout vendre et tout plaquer pour l’emmener faire un voyage, au Kirghizistan (si si j’ai vérifié ce pays existe… ). Ce n’est pas un simple voyage de 3 mois, c’est un périple difficile et dangereux qui va ramener Samuel à la réalité brute de la vie, à la dimension minuscule de l’homme, un voyage sans réseaux sociaux, sans eau, et à cheval. Très lentement, Samuel va enlever les écouteurs de ses oreilles et faire face à ses peurs, apprendre à devenir un homme. Pour Sibylle c’est aussi un voyage de rétrospection, l’occasion de faire le bilan d’elle même, et de sa vie de femme, qu’elle pense ratée. Et même s’ils ne se le disent surtout pas, l’amour qui règne entre le fils et sa mère nous absorbe totalement.

Mon avis
Ce roman lumineux nous offre une vision humaniste et élargie de notre société, du couple, de l’amour, de l’espoir, de la reconstruction, de la persévérance et tellement d’autres richesses. Je ne peux que le conseiller.

Le signe astrologique de ce roman
Sagittaire… Pour le long et courageux voyage dont le sagittaire est le meilleur représentant, pour la liberté des personnages, pour leur philosophie… et pour tout ce que ce périple a d’ambitieux voire d’utopique, car le sagittaire crée souvent un paradoxe entre ce qu’il pense faire et ce qu’il fait vraiment, pour la simple raison qu’il vise souvent trop haut. Ici, Sybille est critiquée pour son utopie, ses idées exagérées, et c’est souvent le reproche que l’on adresse aux sagittaires.

Extraits choisis

« Alors elle avait parlé des chevaux, des montagnes, d’une autre vie; elle avait parlé de cet amour des chevaux qui pourraient l’aider à reprendre goût à la vie, à comprendre des choses qui ne semblaient plus le toucher ou le concerner. Elle voulait qu’il sache regarder un ciel de nuit, de s’émerveiller devant une montagne, elle voulait qu’il sache respirer et souffler, parce qu’elle voulait qu’il entende comment on pense par le souffle et que c’est par lui que la vie circule en nous. »

« On est aussi responsable de se laisser entraîner dans une impasse que de s’y embarquer soi-même. »

« Sa mère est une femme d’un courage extraordinaire, elle tient tête à tout le monde, même si le plus souvent elle donne l’impression de s’effondrer à chaque secousse de la vie. Mais en fait non, elle tient bon, elle continue toujours, elle tombe et se relève, et elle reprend infatigable, à chaque fois. »

Une allure folle

sagittaire

L’auteur: 

Isabelle Spaak, née à Bruxelles en 1960, est une romancière et journaliste belge vivant en France.

L’histoire

Ce roman touchant à l’allure folle et surtout autobiographique est une analyse partielle de la vie de la mère et donc de la grand mère de la narratrice. Celle ci reconstitue le puzzle de leurs vies, en fouillant le passé, en lisant des lettres conservées dans des malles, ou perdues à cause de la guerre. La narratrice voyage entre Bruxelles, Paris, et l’Italie.
La grand mère de la narratrice, Mathilde, a tout fait pour se sauver d’une situation de pauvreté, en se mettant secrètement dans une situation illégale de l’époque puisqu’elle se faisait entretenir par un homme riche mais marié avec qui elle a eu une petite fille. En contrepartie, elle a accouché seule et vivait seule avec sa fille. Elle composait ainsi avec ses propres sentiments, puisque cette vie lui permettait de vivre aisément, mondaine et frivole, dans une société huppée. La narratrice reste pudique sur les « frivolités » de sa grand mère mais elle ne peut s’empêcher de les mentionner.
La mère de la narratrice, Anne, ayant vécu le manque d’amour d’un père qu’elle ne voyait que très peu puisqu’il vivait en Italie avec sa femme la plupart du temps, a recherché le contraire de sa mère : l’amour. l’amour absolu, la transparence, en rejetant les faux semblants de son enfance, les clichés et sa richesse. Elle a tout risqué, tout donné, tout au long de sa vie, elle n’a fait aucune concession avec les sentiments et s’en allait si l’amour n’était plus là, tout en participant avec courage à la Résistance pendant la guerre. La fin de sa vie sera tragique.
Le lien mère-fille dans ce livre est très intéressant; si les deux femmes semblent à l’opposé dans leur manière de vivre, (l’une est dans la possession et l’autre dans la dépossession), elle sont néanmoins unies par une furieuse envie et joie de vivre. Elles ont toutes deux connu une entrée difficile dans la vie adulte, avec des maris absents, (le premier est marié et le deuxième est sur le front) et des mariages compliqués. Anne semble critiquer la façon légère de vivre de Mathilde, elle qui se sacrifie pour ses enfants, qui parcourt les bois en bicyclette pendant la guerre. Mathilde en veut à Anne d’avoir cru à l’amour. Elle qui est plus pragmatique, plus matérialiste, l’avertit souvent des élans du coeur qui ne mènent à rien envers des hommes toujours décevants.

 

Mon avis
J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur retrace l’histoire: avec des lettres et des photos. Rien de plus. Elle observe les toilettes de sa grand mère, la gaieté sur le visage adolescent de sa mère, la finition d’une chemise sur un portrait en noir et blanc.Elle décrypte des écritures, des surnoms au bas d’une lettre, elle compare les dates.
J’en suis donc venue à me questionner sur la question de cette transmission aujourd’hui. Si dans le temps les moyens de communication étaient plus difficiles et les courriers plus longs à arriver, au moins ils étaient plus durables, plus humains, stockés précieusement dans des boites. Dans quelques années, comment feront nos petits enfants (à moins d’avoir laissé nos mots de passe sur nos testaments) pour relire nos mails, nos comptes, nos journaux intimes? Pour savoir quels étaient nos « mots d’amour de l’époque », notre façon d’aimer et de se le dire? Nos données et nos images sont dans le Cloud pour les statisticiens de google, mais ne sont même pas accessibles à nos proches en cas de décès, en témoignent le nombre de comptes Facebook décédés encore en ligne. A l’ère du numérique nous croyons tout stocker sans imaginer que dans quelques années, nos milliers de photos et messages seront introuvables, aussi éphémères qu’une photo reçue sur snapchat.
D’autre part, moi qui ne suis pas spécialement « roman de guerre » j’ai acheté ce livre sans savoir qu’il allait en parler, et c’est pas plus mal, car je ne l’aurais peut être pas acheté, et à tort. La guerre me met mal à l’aise, c’est à la fois trop loin et beaucoup trop proche, trop triste et trop peu poétique. Ici elle est traitée simplement, et dans le contexte d’une relation amoureuse, cela ne m’a pas déplu.

Le signe astrologique de ce roman
J’ai changé plusieurs fois d’avis au cours de ce roman; au départ, je le pensais balance, avec le titre « une allure folle » et Mathilde légère, et bien habillée, je pensais à Brigitte Bardot, balance aussi. Mais cela m’est très vite passé quand j’ai compris les sacrifices que faisait Mathilde, et surtout quand Anne est entrée dans la partie. Plus sérieuse, plus entière, plus spirituelle aussi.Mathilde m’a alors semblé capricorne avec son pragmatisme, sa sensualité mais aussi sa vénalité, tandis qu’Anne m’apparaissait plutôt taureau, femme dure et romantique à la fois, sa joie de vivre et d’enfanter se confrontant à des crises brutales et soudaines.
A la fin du roman le signe astrologique s’est imposé à moi: Ces deux femmes vivant en marge de la société, avec leurs codes bien à elles, leur joie de vivre, l’extravagance très jupitérienne de Mathilde se conjuguant avec le besoin d’être « au -dessus » d’une Anne rebelle et parfois d’une colère sans nom m’ont amené au signe de sagittaire. Tout d’abord, le sagittaire est voyageur , et pour l’époque, on voyage beaucoup dans ce livre !
D’autre part, Armando, le père d’Anne italien, lien entre ces deux femmes, et noeud de l’histoire finalement, jamais là, flambeur, beau parleur et épris de liberté possède de nombreuses caractéristiques du sagittaire. Le sagittaire est optimiste, et espère trouver sur les rivages lointains des réponses lui permettant de se réaliser, révélant sa tendance à vivre dans ce qui pourrait être plutôt que dans ce qui est.

Extraits choisis 

« Il fait tellement chaud que maman a noué son blouson en daim sur ses hanches. D’une impulsion subite, elle opère une volte-face et crie au photographe derrière elle « Là-bas regarde » ! Torsion du buste soulignée par une posture de danseuse, pied droit en lévitation, le gauche posé devant, son bras projeté vers je ne sais quoi, son blouson plus sa jupe, qui volent autour d’elle. C’est instant suspendu me bouleverse. L’ambiance, l’insouciance, les amis de toujours. Et l’amour qui naît sur le cliché suivant. »

« Cela faisait si longtemps. C’est si fragile le plaisir. Et un tel miracle après toutes ces années à osciller entre les pics et les creux. A Bruxelles, étendue toute seule sur son lit, berceau de leurs plus belles nuits, elle avait souvent songé à cette jouissance précaire, à tous les moments où Armando n’avait pas été près d’elle. Un jour dans son sommeil, après les nirvanas de l’amour de la veille, quelqu’un ou quelque chose lui avait soufflé: Tildy, tu t’es trop abandonnée hier. Aujourd’hui tu t’ennuieras.
Comme si le bonheur allait et venait mais se payait toujours. »