Gabriële

Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d’autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté, Francis Picabia, en ce mois de septembre 1908, succombe devant un esprit.

Gabriële Buffet. L’arrière-grand-mère d’Anne et Claire Berest a eu quatre enfants et mille vies. Et encore ce roman n’en narre qu’une partie, celle située entre sa rencontre et sa séparation d’avec le peintre Francis Picabia.
Gabriële a 27ans lorsqu’elle rencontre Picabia et ne veut surtout pas se marier. Elle veut rester libre, poursuivre ses études de musique et devenir compositrice. Côtoyer De Bussy, Vincent D’indy, Edgar Varese. Mais Picabia la veut, et Picabia l’obtient. D’elle il obtient même tout. Elle abandonne la musique, lui donne son esprit, son amour et quatre enfants. On la surnomme Gaby, la femme «au cerveau érotique ». Celle capable de dire à Picabia que « tout ce fatras d’impressionnisme lui donne mal au coeur », que ses tableaux n’inspirent plus rien, elle insuffle à Picabia l’idée déjà présente en musique, créer un nouveau genre de peinture, qui sera le cubisme. Picabia lui confie alors :

« Je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles. Une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination. »

Francis_Picabia,_1913,_Udnie_(Young_American_Girl,_The_Dance),_oil_on_canvas,_290_x_300_cm,_Musée_National_d_Art_Moderne,_Centre_Georges_Pompidou,_Paris.Francis Picabia, 1913, Udnie (Young American Girl, The Dance), oil on canvas, 290 x 300 cm, Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris.

Gabriële réalise alors sa mission sur terre, faire « accoucher » son mari, Francis Picabia, de son oeuvre. On est alors impressionné et admiratif devant le courage de cette femme, sa tenacité, affrontant une vie difficile, un mari lunatique, opiomane, volage, colérique, absent. Quatre grossesses, des voyages incessants… mais une vie extra-ordinaire, avec Duchamp et Apollinaire comme meilleurs amis.

Elle n’aura de cesse que de s’élever, ne surtout pas s’abaisser à sa condition de femme, et tant pis pour les enfants que le couple fera garder par d’innombrables nounous, s’ils indisposent Picabia, alors ils indisposent Gabriële, qui est prête à tout par amour pour son mari. Un parcours de femme absolument incroyable pour l’époque !

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Francis Picabia et Gabriële Buffet-Picabia

Mon avis

Le meilleur moyen de s’approprier des connaissances durables en Histoire de l’Art c’est de découvrir par le biais d’un roman la vie intime d’un artiste. Des mouvements et des époques, je citais globalement les oeuvres principales des artistes les plus connus, et aujourd’hui je ressors de ma lecture enchantée d’avoir approfondi mes connaissances en y ayant pris du plaisir. De découvrir la naissance du cubisme, les fréquentations des peintres entre eux, avec les poètes, d’entrevoir le milieu de Montmartre de l’époque, les réunions à Puteaux, de voyager entre Paris, Berlin, New York, Cassis, Etival… Ce roman est un très grand travail de recherche au sens romanesque puissant.
L’histoire de Gabriële Buffet et de Francis Picabia dans leur époque m’a passionnée, l’écriture est fine et pudique, la motivation des soeurs Berest très émouvante, j’ai fini ce roman les larmes aux yeux. Je vous le recommande !

Le signe astrologique du roman

Scorpion.
C’est tout simplement le signe de Gabriële, dont les traits de caractère ont été incroyablement bien perçus par ses arrières petites filles.
Le scorpion symbolise la dépossession. Gabriële y est totalement, dans la plus totale dépossession. Elle ne garde aucun bien matériel, et en vieillissant, laissera même des inconnus s’emparer de ses toiles, bibelots, meubles. Elle se laisse aussi déposséder des êtres, de ses enfants, de son mari qu’elle aime pourtant plus que tout, pour elle la fidélité se trouve ailleurs que dans la possession d’un corps. Elle le dit très bien « Mon mari ne m’appartient pas ». De plus, Gabriële n’est jamais là où on l’attend, elle est dans le renouvellement permanent de ses ressources, une mauvaise nouvelle et elle rebondit encore plus haut. Elle ne cesse de surprendre par son incroyable capacité de mutation, d’audace, Gabriële ressuscite toujours, Picabia l’admire pour cela.
De plus elle est magnétique, envoûtante, profonde. Le scorpion est un signe d’eau, l’élément des artistes par excellence… c’est aussi le signe de Picasso, l’autre Pica, l’adversaire numéro 1 de Picabia…
Picabia par ailleurs représente à merveille le verseau, les traits principaux du signe ont été remarquablement bien décrits dans ses plus grandes frontières: excentrique, hyperactif, borderline, assoiffé de liberté, opiomane, cocaïnomane, grisée par la vitesse de ses nombreux bolides mais aussi par la beauté des femmes…
Le couple verseau/scorpion fonctionne d’ailleurs en général très bien, deux signes dits «fixes », à l’intellect profond, rebelles dans l’âme…

Anne et Claire Berest

Toutes deux écrivains, de Claire j’avais lu Bellevue et d’Anne Berest Recherche femme parfaite, les deux m’avaient enthousiasmée, c’est pourquoi je n’ai pas hésité une seconde à lire ce roman.

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Une question posée à Claire Berest

Bonjour Claire, à aucun moment dans ce récit à quatre mains on ne peut deviner quelle partie a été écrite par l’une ou par l’autre, le roman est d’une grande fluidité et vos deux voix résonnent en un seul écho. Comment vous êtes vous réparties le travail d’écriture ?

Bonjour Agathe, merci pour votre lecture ! Avec Anne nous voulions créer une langue unique qui soit un mélange de nous deux. Pour travailler, nous écrivions chacune des passages, que nous nous échangions et réécrivions , et comme ça en ping pong, jusqu’à ne plus savoir qui a écrit quoi. Une expérience littéraire.

Sucre noir

Le roman

Chercher un trésor, c’est souvent courir après ses rêves.
Dans ce village des Caraïbes, toute la lignée de la famille Otero recherche le trésor enfoui trois siècles avant, selon la légende d’Henry Morgan, un des pirates les plus respectés des Caraïbes. Lors d’un naufrage, il aurait préféré mourir accroché à son butin que de sauver son équipage.
Serena Otero verra peu à peu son père, puis son mari, et beaucoup d’autres encore, creuser et creuser encore à la recherche du butin.
Serena, elle, ne se débarrassera jamais de l’impression de passer à côté de sa vie. Où peut donc bien se trouver ce qu’il nous manque ?

Mon avis

Un souffle romanesque puissant parfumé au rhum, pour une lecture exotique que je vous recommande chaudement. A l’allure d’un court conte, ce roman se rapproche plus volontiers de l’alchimiste que de pirates des Caraïbes, et je pense qu’il n’y a pas d’âge pour chercher un trésor… Ce livre est à lui seul une petite pépite !

Le signe astrologique du roman

Scorpion, un signe magnétique pour ce trésor que l’on cherche, un signe d’eau également rappelant le naufrage du navire dans la mer des Caraïbes. Le scorpion est le signe qui s’intéresse aux choses cachées, aux secrets enfouis.

Citation et extrait choisi

Si les étoiles étaient en or, je creuserais le ciel.

A cet instant, Severo Bracamonte, nu dans le moulin, au milieu du parfum étourdissant des vieux tonneaux, eut l’impression que cette femmes avait inventé l’amour. (…) Depuis ce jour, pendant dix ans, Severo Bracamonte n’imagina pas qu’il y eût au monde un homme plus enviable que lui et comprit peut-être, dans ses plus téméraires réflexions, que son trésor avait toujours été où son imagination n’avait jamais cherché.

L’auteur

(Source Babelio)

Né à Paris en 1986, professeur de français et écrivain vénézuélien, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne.
Il a remporté le prix du Jeune Écrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée « Icare ».
« Le voyage d’Octavio », paru en 2015 aux éditions Rivages, est son premier roman.
Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas. Il est également professeur de français à l’Alliance française et organisateur des forums cinématographiques de la Foire du livre, place des Musées.
Ses publications et revues de presse sont disponibles sur son site web : https://miguelbonnefoy.fr

Emprise

Ce qui donnait aux journées de Claire un aspect désespérément falot, c’était de ne plus pouvoir faire toutes ces toutes petites choses qui ponctuent -et ensoleillent- le quotidien. S’arrêter à une terrasse pour boire un café, entrer dans une expo, une galerie, un musée, grignoter sur le pouce en arpentant les bords de la Seine, ou simplement marcher dans la rue en respirant l’air du temps.

Le roman :

EMPRISE est un roman très bien mené et très intelligent. Il démarre comme une lecture de vacances, légère, l’écriture et les dialogues sont simples et efficaces. Entre Bridget et Le diable s’habille en Prada, des trentenaires parisiennes recherchent l’âme soeur sur Happn en buvant des verres en terrasse de leur café préféré. Claire est styliste, Audrey chroniqueuse littéraire, Josie est dans l’immobilier.
Sur ce réseau de rencontre, Claire rencontre Mark, l’homme parfait, dont la mère est riche et célèbre mais dont il refuse l’argent. Très vite, Claire reçoit des mails de plusieurs de ses ex, la prévenant du danger que représente Mark. Pervers narcissique, le mot est lâché. On se dit, ah, un énième roman sur les relations toxiques. Mais le but du roman n’est pas là. De toute façon c’est trop tard, on s’est attachée à Claire, alors on la suit, dans sa relation, idyllique au départ, son Mark absolument doux, prévenant et romantique. Jusqu’à ce qu’elle se marie avec lui au bout de 6 mois et qu’il l’emmène à Riyad, en Arabie Saoudite, pour son travail.
Le piège se referme d’un coup, et Claire se retrouve alors non seulement sous l’emprise de Mark, qui est devenu méchant, brutal et colérique, mais aussi sous l’emprise de la culture du pays, prisonnière du voile et privée de liberté. Ce roman est un reportage, celui d’une femme libre soudain contrainte de se retrouver soumise à un mari absent, volage et difficile dans un pays où « selon la complicité du Coran un homme vaut deux femmes ». Impossible de rentrer et sous cette omniprésente domination masculine, comment fait-on pour s’en sortir?

Mon avis

J’ai été assez bluffée par ce roman, qui au départ, me paraissait simple et dont le style littéraire ne répondait pas à mes aspirations poétiques. Je salue la prise de risques, celle de laisser le lecteur continuer, et de ne pas « tout donner » dès le départ, le laisser là, en terrasse, boire un verre, tranquillement. Prends des forces, lecteur, tu n’es pas au bout de tes surprises. Et nous voilà au milieu du roman, plongés en plein voyage en Arabie Saoudite ! J’ai été vraiment conquise.
Le roman est construit, la dimension romanesque est là, psychologique également, car n’est pas pervers narcissique qui veut, et pour avoir lu de nombreux livres à ce sujet, celui-ci est le premier qui ouvre une porte positive. Et si on n’était pervers narcissique que dans certaines circonstances? Et si les limites des cases dans lesquelles on range les gens étaient plus subtiles que cela?
J’ai adoré voyager en Arabie Saoudite car clairement ce n’est pas un voyage que j’oserais entreprendre dans ma vie de maman. La place de la femme occidentale, mêlée à ses congénères orientales, plongée brutalement dans cette nouvelle culture et ses paradoxes hypocrites, le port de l’abaya, les débats qu’il a suscité dans le roman entre les personnages par exemple, tout cela était extrêmement intéressant..

Le Starbucks de Riyad, Arabie Saoudite, était interdit aux femmes. Les autorités estimaient qu’elles y allaient pour draguer. La fille était sous la garde de son père, voire de son frère, puis, lorsqu’elle se mariait, passait sous l’autorité de son époux. La femme en tant que personne à part entière, la femme-sujet, la femme électron libre n’avait pas sa place dans cette société.

 

Le signe astrologique du roman

Scorpion. Un signe au caractère intense pour un sujet fort. Le scorpion symbolise la transformation des êtres et des sentiments. Mark est magnétique, comme le sont les natifs de ce signe. Il a du pouvoir, il est mystérieux et destructeur, ses actions sont parallèles à ses traumatismes. Poussé par un désir souverain de pouvoir, le scorpion n’hésite pas à utiliser les informations obtenues grâce à son intuition pour manipuler les gens afin d’arriver à ses propres fins : Mark n’hésite pas à demander en mariage Claire, car il sait qu’en Arabie saoudite, seuls les couples mariés peuvent y séjourner.
Mark est également vindicatif : sa rancoeur de ne pouvoir être aussi riche que sa mère l’incite à pousser Claire dans ses retranchements, il n’hésite pas à tout lui faire payer. Le scorpion est un excellent stratège : capable d’hypnotiser les autres pour leur faire faire ce qu’il désire.

L’auteur :

Valérie Gans (wikipédia) : Diplômée d’une maîtrise de finance et d’économie de l’université Paris Dauphine en 1987, Valérie travaille durant dix ans dans la publicité. Ancienne chroniqueuse pour la rubrique Place aux Livres d’LCI, et pour Le Nouvel Economiste, elle est actuellement chroniqueuse depuis 2004, pour la rubrique hebdomadaire livres de Madame Figaro..

À la suite de son expatriation au Moyen Orient, elle se consacre entièrement à l’écriture. Mère de deux adolescentes, elle a pour sujet de prédilection la psychologie familiale, de couple, l’éducation, la transmission, la place des hommes et des femmes dans nos sociétés…

Inhumaines

 

Sinon je viens de tuer ma mère. Ah bon. Pourquoi. Comme ça. Travaux pratiques en quelque sorte. C’est donc cela tout ce sang sur ta chemise. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Bien sûr.

Découvrir Philippe Claudel par ce recueil de nouvelles à l’humour noir charbon, pourquoi pas après tout? Déjanté et monstrueusement drôle…
Dans un futur qui pourrait être le nôtre, nous tuons nos parents, nous nous accouplons comme nous respirons et nous torturons le père Noël. Le narrateur prête sa femme à ses amis, lui offre des hommes pour Noël, et quand elle meurt, il en rachète une autre, la même, parce qu’il a ses habitudes. Avec ses collègues de bureau, Turpain, Durand, ou Dubois, ils découpent des phalanges, revendent Dieu sur le Bon Coin et organisent des suicides, tout ça dans la plus grande consanguinité, leurs enfants assistant à toutes leurs banales cruautés.

Hier un automobiliste nous a fait un doigt. Nous le lui avons coupé.

Tout se passe dans la plus grande indifférence, et c’est là tout le principe du roman. Le ton est neutre ou léger du début à la fin, sur les sujets les plus anxiogènes.
Philippe Claudel aborde les sujets de la cruauté, la vieillesse, la pauvreté ou encore du handicap sans aucune précaution, à la manière de certains humoristes qui parleraient des Juifs et des Belges. Il souligne efficacement l’égoïsme ambiant, le sexe et les meurtres banalisés de notre société. Dans un style quasiment dépourvu de guillemets et de ponctuation, les pires horreurs sont lâchées.

Dans un des chapitres intitulé « les philosophes », ceux ci sont en fait des clochards ramassés dans la rue qu’il ramène chez lui et utilise pour lui faire la conversation et l’aider à comprendre ce qui ne tourne pas rond aujourd’hui. C’est un sans-abri qui lui donne une bribe d’explication sur la nature humaine :

Nous avons inventé l’amour faute de mieux et parce qu’il faut bien faire quelque chose. Nous avons inventé Dieu pour nous sentir moins seuls, parce que nous rêvions d’un maître, puis nous avons fini par le trouver inutile et encombrant, laid, puant.

La nouvelle sur le « suicide assisté » est atrocement brillante.
« Hier soir, Turpon du service expédition nous a invité pour son suicide. »
Une vingtaine d’amis est réunie autour de canapés au saumon (ou au tarama peut-être, ils ne savent pas), et attendent de savoir comment Turpon va se suicider. Ils s’abreuvent de banalités comme s’ils étaient invités à un quelconque vernissage. Turpon rigole et picole, son épouse vérifie que tout le monde ne manque de rien. Et puis soudain Turpon n’a plus envie de se suicider. « Tu ne peux pas nous faire cela » lui dit sa femme. « Tes amis sont venus exprès , tout cela a coûté bonbon, on est là depuis deux heures! Tu es un chieur, petite bite. Couille molle, gland fripé, je te l’avais bien dit. Tu vas gâcher la fête et tu nous ridiculises. »
Jusqu’où peuvent mener la bienséance et les principes ? Je vous laisse le soin d’aller lire la nouvelle…

Mon avis

J’ai dévoré ce livre! Je n’accroche pas toujours avec les nouvelles qui ne me laissent jamais le temps de m’attacher aux personnages mais ici l’auteur signe un pamphlet magistral! Le choc et le trash sont au service de la Vérité et nous ouvrent les yeux sur les dérives potentielles d’une société habituée aux monstruosités. Il ne faut jamais s’habituer au pire, et Claudel est là pour nous le rappeler. Il signe avec ce roman un excellent exercice de style, une satyre actuelle, admirablement bien dosée.

« Drôle d’époque. En vérité peu de choses nous choquent. Que faudrait il pour nous choquer. Je ne sais pas. Que tout le monde s’aime peut être. »

L’auteur

Philippe Claudel, né en Lorraine en 1962, a fait ses études à Nancy, a publié une kyrielle de romans dont certains adaptées au cinéma, comme « Les âmes grises » ou encore « Il y a longtemps que je t’aime ».

Le signe astrologique du roman.

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Scorpion assurément! Ce roman vitriolé pique et repique là où ça fait mal, et le plus gratuitement possible… tout en nous faisant mourir de rire, à l’image de certains humoristes scorpion : Coluche, Florence Foresti, Nicolas Canteloup…

« Que mange-t-on ce soir. Ta mère. Encore. »

Bianca

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Auteur :

Loulou Robert a 23 ans, elle est mannequin. Bianca est son premier roman.

Résumé

Une jeune fille de 17 ans se retrouve une année complète en hôpital psychiatrique. On entre très vite dans son écriture saccadée et ultra-réaliste. Elle décrit sans pathos son mal-être, sa « folie », son émotivité. Elle ne revient que très peu sur son geste suicidaire, sur son apparente anorexie. Ce que Bianca cherche à montrer, c’est l’état dépressif lui-même, cet état de lucidité extrême où l’on se rend compte du vide de l’existence; l’entrée dans l’âge adulte en est le plus propice. Elle éponge le monde et ses maux et déborde de clairvoyance sur la véracité des rapports humains. Dans cette prison qui la protège, elle rencontre d’autres jeunes comme elle, certains ont des vrais traumatismes, d’autres non. Peu importe, ils se comprennent, et peu importe aussi si les psychiatres eux ne comprennent rien. On perçoit que l’élan de vie l’emporte petit à petit, qu’il est au fond d’elle dans ce frêle corps qui ne demande qu’à aimer et à être aimé. L’amour, peut-être la seule chose positive de la vie d’adulte, qui, malgré toutes les névroses du monde, nous retient de toutes ses forces sur Planète terre.

Mon avis
Les premiers romans ont quelque chose de semblable aux premiers amours. Un charme inexplicable, une poésie frémissante, des sourires spontanés, une maladresse déguisée en assurance.
Bianca est un roman émouvant et sincère, bien écrit, sans maladresse. Les prises de conscience de cette jeune adulte sont universelles, j’ai notamment beaucoup apprécié comment l’auteur décrit le rapport à sa mère. Dieu sait comme les relations mère-fille peuvent être compliquées, ou électriques. Ici Bianca parle de ces mères que l’on aime mais qui nous agacent, de ces mères qui nous apprennent tout et que l’on comprend toujours trop tard.
Un très joli roman, plein d’espoir.

Le signe astrologique de ce roman

Scorpion : ce comportement autodestructeur n’est pas sans rappeler celui du scorpion. D’autre part, la lucidité et l’extrême sensibilité de Bianca correspond pleinement à ce signe d’eau. Sa répartie est parfois cinglante et sa vision des autres plutôt cynique. Les scorpions sont plutôt sombres et magnétiques, mystérieux et très intuitifs. Ce signe met longtemps à maîtriser ses émotions et son fameux « dard ».

Extraits choisis

Ce sont mes parents qui ont voulu que je vienne ici. A vrai dire, après ce que j’ai fait je n’ai pas eu le choix. En entendant le mot « psychiatrie », j’ai pensé qu’ils m’envoyaient chez les fous. Aujourd’hui, je me rends compte que ce n’est pas nous qui sommes fous, c’est le monde qui est fou. Et si on est abîmés c’est parce qu’on s’en est aperçus.

On discute avec Lenny dans le lit, ça m’avait manqué. Je passe la nuit à le regarder dormir. J’entends ma mère qui ne dort pas, le bruit de ses pensées traverse les murs.

Celle que vous croyez

scorpion

Auteur

Camille Laurens
Née en 1957 et agrégée de lettres modernes, Camille Laurens, de son vrai nom Laurence Ruel, est enseignante et écrivain.
L’œuvre globale de Camille Laurens se distingue par sa fantaisie imaginative et une réflexion constante autour du rapport entre la fiction et la réalité, l’illusion et la vérité.

Le livre

Un roman qui coupe le souffle!! Dès les premières pages on reste scotché. Quel rythme, quelle verve, quelle inventivité!
Claire est enfermé dans un hôpital psychiatrique et parle à Marc, jeune psy de 30 ans, d’un flot de paroles ininterrompu. Elle semble lui raconter tout ce qu’elle a retenu jusqu’ici en elle. Son histoire, mais pas seulement.
Elle raconte notamment l’impact des réseaux sociaux comme Facebook, et aussi la place de la séduction chez la femme de 50 ans dans notre société. Sa critique est acerbe et juste. Les femmes qui vieillissent souffrent et ne semblent plus avoir droit au désir et au regard des hommes, contrairement à ceux ci.
C’est dans ce cadre qu’elle raconte son histoire : elle, Claire, était amoureuse de Jo, éternel séducteur qui la faisait tourner en bourrique. Pour continuer à suivre ses faits et gestes, elle décide de s’inventer un profil Facebook où elle serait une midinette de 24 ans et elle séduit le meilleur ami de Jo, Chris, dans le but d’avoir des renseignements sur les faits et geste de Jo. S’entame alors une liaison complètement virtuelle, relativement confortable et rassurante entre la jeune Claire et Chris. Le problème arrive: ils tombent amoureux et deviennent complètement dépendants de cette relation. Un second problème survient alors: Chris ne tient plus et veut rencontrer cette charmante brune rencontrée sur internet avec qui il partage tant de points communs. Après maintes pirouettes, Claire sera bien obligée de rompre le lien virtuel, mais à quel prix… Le livre ne s’arrête pas là, bien au contraire, les rebondissements s’enchaînent et les personnages nous surprennent.
J’ai été bluffée, j’ai adoré aussi bien l’histoire que le style de l’auteur, que les réflexions philosophiques autour du livre. Je compte même l’offrir à ma mère…

Le signe astrologique de ce roman

Pour une fois il ne m’a pas semblé tout de suite évident à trouver, tant les facettes de Claire sont multiples. Quel signe incarne aussi bien la transformation, le renouvellement? Le scorpion bien sûr, passionné, régénérateur et impulsif ! Le scorpion a pour planète Pluton, planète qui incarne le besoin d’affronter les aspects les plus profonds et plus sombres de la psyché. Pluton est le dépositaire de tout ce qui est tenu pour inacceptable en soi-même et dans le monde, tout ce qui doit être éliminé, y compris le ressentiment en train de couver, l’envie et la jalousie tapis dans un coin… pour mieux être compris et transformés. voilà le pouvoir du scorpion! Il peut transformer la plus sombre des expériences pour en libérer une puissante force créative.
j’ai regardé ensuite la biographie de l’auteur, et étonnamment elle est scorpion aussi. C’est plutôt rare d’être du même signe que son livre, ce qui explique sans doute pourquoi on le trouve animé d’une puissance étrange, l’imagination est ici en adéquation avec l’âme.
Extraits choisis

Vous avez besoin de comprendre ? Comme je vous comprends! Mais qu’est-ce que vous voulez comprendre au juste? Voilà une belle réponse. Vous marquez un point. Comment vous appelez-vous? Marc. Marc. Vous me plaisez, Marc, et je suis d’accord avec vous: en chacun de nous, il n’y a que deux personnes intéressantes, celle qui veut tuer et celle qui veut mourir. Elles sont inégalement représentées, mais quand on les a identifiées toutes les deux, on peut dire qu’on connaît quelqu’un. C’est souvent trop tard.
Pour les gens comme moi, Internet est à la fois le naufrage et le radeau: on se noie dans la traque, dans l’attente, on s’accroche aux présences factices qui hantent la toile. Ne serait-ce que la petite lumière verte qui indique que l’autre est en ligne! Ah! quel réconfort! Même si l’autre vous ignore, vous savez où il est : il est là, sur votre écran, il est en quelque sorte fixé dans l’espace, arrêté dans le temps. Surtout si à côté du point vert est écrit Web : vous pouvez alors l’imaginer chez lui, devant son ordinateur, vous avez un repère dans le délire des possibles. Ce qui angoisse davantage c’est quand la lumière verte indique Mobile. Mobile, vous vous rendez compte?! Mobile c’est a dire nomade, vagabond, libre! Malgré tout vous savez à quoi il est occupé, en tous cas vous en avez la sensation, une sorte de proximité qui vous calme. Vous supposez que si ce qu’il est en train de faire lui plaisait, il ne serait pas connecté toutes les dix minutes.

Mais dites-moi, pourquoi une femme devrait-elle, passé quarante-cinq ans, se retirer progressivement du monde vivant, s’arracher du corps l’épine du désir alors que les hommes refont leur vie, refont des enfants, refont le monde jusqu’à leur mort?
Je voudrais tellement être un homme parfois, ça me reposerait.

NB : je pourrais recopier le livre, toutes les pages sont cornées, mais je vous laisse le soin de le lire…