Madame Einstein

« Il y a un étudiant qui m’a souri. Un peu trop longtemps à mon avis, mais tout de même, il avait l’air sincère. Pas moqueur. Il s’appelle Einstein, je crois. »

Chez les Curie, on ne peut citer Pierre sans Marie. Mais chez les Einstein, on ne connaît qu’Albert, et encore, très mal. Qui était-il? Le théoricien génial ou cet homme velléitaire utilisant l’intelligence de sa femme ? Lorsque l’on sait à quel point le cerveau du Nobel a été soumis à toutes sortes d’analyses, coupes et autopsies, la lecture de ce roman interroge sur celui de sa femme. Qui a vraiment écrit la théorie de la relativité ? Mise en lumière de de celle qui resta dans l’ombre…

Mileva Marić a une vingtaine d’années lorsqu’elle intègre Polytechnique à Zurich en 1896. Ses parents lui ont assuré que sa démarche claudicante —un problème congénital de la hanche— rendait impossible tout projet de mariage. Il ne lui restait plus qu’à se réfugier dans les mathématiques, un vrai don qui depuis son plus jeune âge la prédisposait à devenir une intellectuelle. Son père très aimant place tous ses espoirs en elle et la famille concède à quelques sacrifices afin que Mileva reçoive le meilleur enseignement possible.
A Zurich, ville considérée comme moderne à l’époque, Mileva, l’unique jeune femme étudiante, affronte l’opprobre de ses congénères d’amphithéâtre avant de forcer leur admiration et finir par s’intégrer. Le jeune Einstein la remarque d’emblée, se lie d’amitié.

Les mois et les années passent, de compagnons d’amphi, ils deviennent un peu plus que des amis. Pourtant Mileva s’était fixée des objectifs, elle ne peut pas tout gâcher maintenant, avant l’obtention de son diplôme, elle essaiera de lutter, de changer d’établissement, mais le lien qui l’unit à Einstein est plus fort que tout. Albert lui promet la lune et le bonheur, il lui vante cet esprit de bohème qui souffle sur leur tête, bien sûr Mileva que tu peux te marier avec moi et être une femme intellectuelle, de celles qui comptent, à deux nous serons plus forts Mileva, nous collaborerons ensemble sur les plus grandes découvertes et nous marquerons l’histoire.

Albert_Einstein_and_his_wife_Mileva_Maric

Et puis à quelques mois de l’obtention de son diplôme, Mileva tombe enceinte, hors mariage. Soudain tout semble compliqué pour Albert. Sa mère n’apprécie guère la jeune femme, ses origines juives ne lui permettent pas de trouver un travail… Mileva se voit alors contrainte d’abandonner ses études si près du but et retourner chez ses parents. Puis accoucher et attendre désespérément en Serbie qu’Albert fasse le voyage afin de rencontrer sa fille. Mais Einstein a d’autres obligations, des succès imminents, des articles à finir, des femmes à rencontrer… Ce n’est que le début de la longue dégringolade qui attend Mileva. La suite sera une addition d’humiliations et de trahisons, le destin brisé d’une femme brillante. Sa vie entière sera dévouée à un homme intéressé, manipulateur et dénué d’empathie que l’on nommerait aujourd’hui sans abus de langage un pervers narcissique.

J’ai inspiré profondément, je me suis calmée et j’ai essuyé mes larmes. Puis j’ai choisi la vie. Et pour que cette vie avec Albert soit heureuse, cela supposait de choisir la science. C’était la langue dans laquelle nous avions communiqué au début de notre relation, et la seule qu’il maîtrisât parfaitement.

Mon avis

Un roman passionnant, documenté et parfaitement romancé, nous transportant de l’admiration à la révolte. Les personnages d’Einstein et de son épouse, ou encore des parents de celle-ci sont dépeints très finement, ainsi que le milieu de l’époque. Ce roman prouve que l’importance de la science et des découvertes n’empêchaient pas les sujets éternels : la parade amoureuse de l’homme, les dangers de l’amour, les diktats sociaux, la dépendance de la femme, la difficulté de choisir sa carrière, ses tiraillements autour du bonheur de ses enfants passant avant son propre intérêt. Un coup de coeur ! Merci aux Editions Presses de la cité pour cette lecture !

Extrait choisi

Alors que je me réfugiais dans ma chambre, l’une des lois fondamentales de Newton sur le mouvement m’est inopportunément revenue à l’esprit : un objet suit une trajectoire donnée jusqu’à ce qu’une force lui soit appliquée. Des années durant, je n’avais pas dévié mon chemin en restant la femme d’Albert, mais j’étais à présent soumise à trois forces distinctes qu’il m’était difficile d’ignorer —Marcel, Elsa, et la main d’Albert sur mon visage. Ma trajectoire allait forcément s’en trouver altérée.

Le signe astrologique du roman

Verseau !

Impossible pour moi de ne pas relier le signe des génies et des marginaux à ce roman ! Gouverné par Uranus et Saturne, le verseau est cet être illuminé et rationnel à la fois, capable d’abstraction et de raison. Il est le signe des grandes causes, de ceux qui marquent l’histoire et la révolutionnent.

NB : Albert Einstein était Poissons, la lecture de ce roman me pousse à croire qu’il avait tous les plus mauvais aspects du poissons : lâcheté, velléité, martyr éternel! Un Poissons dont le thème est équilibré est quelqu’un de généreux et sensible (comme Albert étudiant) et peut s’il se sent menacé (c’est le cas lorsque les compétences de sa femme dépassent les siennes) devenir complètement tyrannique.

Une vie sans fin

Voici un selfie de moi et du nouveau roman de Frédéric Beigbeder. Pourquoi poser avec les auteurs quand on peut poser avec leurs livres ? Ceux qui l’ont lu comprendront : le « selfisme » est, avec la vie éternelle et la paternité, un des fils rouges du dernier roman de l’auteur, qui dans ce nouvel opus nous offre des lignes noircies d’aphorismes mordants :

  • Le selfie est le langage nouveau d’un époque narcissique. Il remplace le cogito cartésien: « je pense donc je suis »  devient « Je pose donc je suis ».
  • Nous sommes avides de reconnaissance faciale. Notre visage a soif de clics.
  • Autrefois, la domination était réservée à la noblesse de cour, puis aux stars de cinéma. Depuis que chaque humain est un média, tout le monde veut exercer cette domination sur son prochain, partout.
  • Aimons-nous nos enfants uniquement par narcissisme ? Un enfant est-il un selfie vivant ?

Lire un roman de Beigbeder, c’est avoir pris rendez-vous avec votre meilleur ami. Vous riez sans vous arrêter, et par la même occasion vous palabrez ensemble sur l’avenir. Il a cette qualité indéniable : entraîner le lecteur dans ses élucubrations personnelles et faire de vous son partner in crime number one.
Voici le tableau qui résumerait parfaitement votre idylle amicale : vous êtes installé confortablement avec votre roman et gloussez à un rythme régulier depuis deux heures. Soudain, vous venez de lire un passage époustouflant de par son sens et sa forme. Vous décrétez en votre for intérieur que la terre entière doit prendre connaissance sur le champ de ce passage.
Option 1 : vous cherchez l’appui de la première personne qui passe à côté de vous « Ecoute ça c’est génial; tu vas adorer, bouge pas je te lis un passage… hein tu ne trouves pas que ce qu’il dit c’est vraiment tout à fait ça quoi? Oh et ça! Ecoute écoute !! » …C’est à ce moment-là que votre mari/enfant/femme de ménage/prof de flûte se carapate discretos, ce qui vous amène directement à :
L’option 2: Afin d’évacuer enthousiasme et/ou frustration de ne pas avoir été entendu, vous publiez sur les réseaux un, deux ou trois posts de vos passages préférés pour obtenir l’approbation de vos congénères et donc… des likes. Vous venez, sans même vous en rendre compte, d’effectuer la démonstration mathématique de son 1er chapitre sur les affres du selfisme narcissique et solitaire des réseaux sociaux. Et là vous pensez : il est très fort.

Peut-être vouliez-vous le résumé du roman et l’avis subjectif d’une inconditionnelle de Frédéric Beigbeder ? Les voici.

Le roman

Dans cet opus, le narrateur s’est éloigné de l’image du trentenaire célibataire et égoïste ; il est devenu un riche animateur de télé-réalité, patriarche d’une tribu moderne aux allures de famille nombreuse recomposée et futuriste : sa jeune et jolie femme médecin biologiste, ses deux filles Romy et bébé Lou, demi-sœurs, et enfin le petit dernier : Pepper le robot nippon, personnage farfelu et hilarant ayant tout à fait sa place dans la fratrie.

Un jour, la question de sa fille Romy produit chez lui un électrochoc. Est-ce que les papas meurent ? Ah ça non, il n’avait pas vu les choses sous cet angle.
Hors de question de mourir. Frédéric a loupé la tendance vegane, le sans-gluten et les cours de pilates ? Peu lui chaut, il va devenir immortel.
Il part alors à la conquête de la fontaine de jouvence idéale, entraînant sa tribu à Jérusalem, Genève, Autriche, New York… Il donne la réplique aux grands pontes de la biologie cellulaire, écoute les discours des transhumanistes, se rend dans un institut de détox haute gamme et mâche des légumes. Puis des lasers renouvellent son sang : sans limites, il veut tout savoir et tout tenter. Il nous entraîne alors dans des chapitres pointus et documentés sur le sujet des cellules souches et cellules T, des télomères et des mitochondries. Dans sa quête d’une vie sans fin, Frédéric n’a pas peur de perdre ses proches, il sait qu’il aura l’éternité pour les reconquérir.

Recherche-t-il vraiment l’immortalité ou veut-il juste désobéir à la mort ?

 

Mon avis

Retrouver la démesure de l’auteur, son auto-dérision et ses déclarations enflammées sur les femmes : le plaisir demeure intact! Frédéric Beigbeder n’a pas vraiment changé et on s’en réjouit. Achetez du Beigbeder vous aurez du Beigbeder.
La nouveauté était ailleurs : lire des dialogues dont l’interlocutrice principale est sa fille de dix ans ou des grands scientifiques, ça c’était nouveau et réussi car sujets à écueils. Caler sa prose au rythme des séquences ADN et nous assaillir de données biologiques, c’était très nouveau aussi, un peu moins pour moi, car le sujet passionnant du transhumanisme, ces hommes qui paient pour ne pas mourir, je l’avais découvert il y a quelques mois avec « L’invention des corps » merveilleux roman de Pierre Ducrozet, (qui n’est autre que le dernier Prix de Flore de F.B, tout se recoupe).

Je pense qu’il y aura deux grands types d’avis pour « Une vie sans fin » : Ceux qui aiment le personnage et l’auto-centrisme de l’auteur préfèreront peut-être la première moitié du roman que la deuxième qui risque de les perdre dans les méandres de la génétique. Et puis il y aura ceux qui s’agacent des interventions de l’auteur qu’ils jugent intempestives (que pour ma part je recherche avidemment) et qui se régaleront de s’enrichir intellectuellement car l’auteur a poussé le sujet scientifique très loin.

Personnellement, j’aime ses égarements philosophiques humoristiques et allusions sexuelles décalées qui jalonnent le roman et permettent de le rendre digeste. J’aime à la fois le masque qu’il porte et l’image de vieux dandy qu’il entretient, tout ce qu’il veut bien nous donner de lui en somme.

Ce roman est une ode décalée à la vie saine et à la paternité, qui donne envie de visiter Jérusalem, de s’acheter un robot connecté et de boire du jus de citron au réveil !

Le signe astrologique du roman

Verseau !

Le verseau est le signe symbole de la science, du progrès, des avancées technologiques. La science attire plus que tout l’esprit rationnel et novateur du verseau. Ce signe est un anti-conformiste curieux, imprévisible, avide de découvertes et complètement hyper actif. Le verseau peut être ce « vieux hippy » qui n’avance pas ou l’anarchiste qui n’a pas remarqué la fin de la révolution. Par ailleurs, le verseau se trouve souvent parmi les grands auteurs et les agitateurs sociaux.
Sans le Verseau, il n’y a pas d’évolution.
L’obsession du narrateur, mais aussi Pepper, le robot du roman, m’ont clairement évoqué ce signe.
Sa planète, Uranus, est celle du changement, de l’originalité, de la déviance.

Extraits et citations du roman

Créer une vie est tellement plus facile pour un homme que de repousser la mort.

Le bon sexe, c’est quand deux égoïstes cessent de l’être.

Dans notre époque sans relief, seule la mort donne le vertige.

La peur de l’âge est une angoisse de la mort travestie en hédonisme attardé.

Ma génération est passée en un clin d’oeil de l’inconséquence à la paranoïa. J’ai l’impression que le changement a eu lieu en une nuit. Soudain, tous mes potes destroy des années 80 ne jurent plus que par la nourriture bio, le quinoa, le véganisme et les randonnées à vélo. Une sorte de GGBG (Gigantesque Gueule de Gois Générationnelle) s’est emparée de nous. Plus mes amis étaient foncedés dans les toilettes du baron il y a vingt ans plus ils me donnent des leçons d’hygiène de vie et de santé aujourd’hui. C’est d’autant plus surréaliste que je ne l’ai pas vu venir! J’étais peut-être dans un trou noir avec mes divorces et mes émissions de télé, je croyais qu’il était encore cool de se droguer avec des escort girls, je n’avais pas vu le monde changer autour de moi. Des mecs qui terminaient dans le caniveau à huit heures du mat sont devenus des ayatollahs des légumineuses, et mes anciens dealers, des apôtres de la marche en montagne chaussés de croquenots North Face. Tout d’un coup, si tu allumes une cigarette tu es un assassin suicidaire; si tu commandes une caïpirovska, un déchet puant. T’as pas lu Sylvain Tesson? Pauvre de toi. C’est leur passé qu’ils engueulent. Même Sylvain a failli crever à force de grimper bourré sur les toits. Arrêtez d’en faire un moine écologiste ! Tesson est comme moi : un alcoolique russophile qui a peur de crever.

L’invention des corps

Que faire de son corps lorsqu’il ne nous appartient plus ? L’oublier, l’effacer. Faire converger la biologie au numérique.

Pierre Ducrozet observe le mouvement des corps à travers le personnage d’Àlvaro, rescapé du massacre mexicain, cette nuit noire du 26 septembre 2014 où 43 corps d’étudiants innocents ont été torturés et brûlés par les autorités.
Ce hacker mexicain n’a d’autre choix que de fuir cette corruption et tenter de franchir la frontière clandestinement, rejoindre San Francisco. Alvaro échange alors une violence contre une autre, car de l’autre côté, sous le ciel rose et factice de Californie, son corps devient le cobaye d’un milliardaire. Parker Hayes, un grand investisseur de la Silicon Valley —dont le personnage pourrait bien être le fondateur de Paypal— n’a qu’une phobie, celle de mourir. Transhumaniste, il place tout son argent dans la recherche contre le vieillissement, et ouvre un centre dédié à la recherche et l’expérimentation, dans lequel Àlvaro y entraine son corps et ses cellules. Il y rencontre Adèle, jeune médecin biologiste dont le corps semble aussi fuir quelque chose.

Àlvaro a un talent, il maîtrise internet et le Code, il fait partie du plus grand réseau de hackers mondiaux, les Anonymous. Car c’est bien de la toile dont il est question dans tout le roman. Cette invention majeure du XX ème siècle, qui a révolutionné notre monde et conditionne aujourd’hui notre société. Si ses inventeurs, un brin utopistes, voulaient créer un monde virtuel libre, sans chef, et sans corps, dans lequel chacun pourrait avoir une identité nouvelle, ils n’avaient pas imaginé jusqu’où l’on pourrait aller avec le réseau.
A travers cette grande cavale ininterrompue de 300 pages, Àlvaro et Adèle entreprennent une lutte, une fuite, un retour au commencement, et à deux, leurs corps vont tenter de se réinventer.

Mon avis

Bon. Comment vous le dire simplement sans vous inonder par mon emphase? Ce roman est mon préféré de tous ceux que j’ai lu en cette rentrée littéraire. Il mérite tous les prix. Il m’a dévastée. Je suis entrée dans le monde de l’auteur comme si je découvrais un sixième sens ou la cinquième saveur japonaise.
Dans ce tableau contemporain où l’on tourne une page en un clic, où la narration se mue progressivement en un réseau dense et complexe de personnages, d’époques et de lieux, un tourbillon magistral s’empare de nous et de notre époque, à travers les corps et les réseaux, entre hackers et transhumanistes.

« Internet ne modifie pas la communication, il modifie l’homme. »

Une écriture dure et sensible à la fois, un style volontairement violent et haché superbement maîtrisé. Un roman documenté qui marque le monde, qui s’inscrit en nous, que l’on voudrait adapté au cinéma.

Rappel historique

Le 26 septembre 2014, 43 étudiants normaliens disparurent au Mexique, à Guerrero. Ils voulaient simplement organiser une manifestation, pour obtenir plus de moyens. Ils montent dans des bus mais se retrouvent vite dans une embuscade. Les autorités les livrent aux « Guerreros unidos » un groupe mafieux, qui les violente et les tue. Le maire démissionne vite et des corps ne sont pas retrouvés.

Un très bon article du monde ci dessous relate les faits et les mystères encore présents autour de cette affaire aujourd’hui :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/27/deux-ans-apres-la-disparition-de-43-etudiants-au-mexique-reste-un-mystere_5004122_3222.html

 

Les réflexions qu’apportent le roman

  • Autour d’internet

Internet est le sujet principal de ce roman contemporain car comme nous le demande l’auteur sans nous ménager :
« Que feriez vous aujourd’hui pauvres de vous sans Google sans Mac sans internet sans iPhone bande de tocards? »

Dans ce roman on croise les grands chefs et fondateurs des réseaux, comme Mark Zuckerberg, mais aussi :

– Peter Thiel (Parker Hayes dans le roman) a fondé avec Elon Musk (autre milliardaire de la Silicon Valley) Paypal, qu’il a revendu à eBay 1,5 milliard de dollars. Il a investi par la suite dans des projets qui n’ont fait que l’enrichir. Grand utopiste, il aspire à l’ultralibéralisme, à créer son propre pays, une île où il vivrait en parfaite autarcie.

« Les milliards qu’il ramasse ne l’intéresse pas vraiment, il a un dessein bien plus grand : modifier le cours de l’espèce. Il croit en un homme augmenté, amélioré, qui parviendrait à s’élever au-dessus de sa condition actuelle, bien piteuse au regard de ses possibilités. »

Le personnage de Werner Ferhenbach, considéré comme le concepteur d’Internet, celui qui tout pressenti, qui a compris avant tout le monde, l’arrivée du phénomène. Ayant passé sa petite enfance dans un camp de concentration, issu de générations mortes à la guerre, il représente l’entre-deux, le sage, celui qui conçoit, et celui qui contrôle, qui crée en parallèle le réseau des anonymous.

Ces deux personnages, Parker et Werner,  sont profondément persuadés que l’invention d’internet va permettre de créer un monde meilleur. Ils n’avaient pas imaginé qu’Internet allait aussi en contrepartie devenir une poubelle géante.

  • Autour des corps

Pierre Ducrozet décrit son livre comme celui du corps. Le corps qu’on pirate, qu’on reprogramme. Le corps dont on veut s’échapper. Le corps que la morale veut contrôler.

Le roman pose cette question principale : quel est notre rapport au corps aujourd’hui ? Chaque personnage a un rapport différent à son corps. Alvaro le rejette, Adèle l’oublie, Lin, transgenre, le recrée. Celui de Werner traverse le siècle. Comment le temps sculpte-il le corps?

Qu’est-ce qu’un corps? Que nous reste-il de notre corps aujourd’hui? Cet amas de chair, jamais de la bonne dimension, retouché aux photos? Toujours trop vieux, toujours malade ? L’auteur ne s’intéresse pas vraiment a la psychologie de ses personnages, les dialogues sont volontairement pauvres, il s’interesse aux corps et à leur silhouette, à leur mouvance dans l’espace, s’il était un objet il serait une caméra embarquée dans les bottes de ses personnages. Il dénonce la violence, la barbarie. Ces hommes toujours en guerre, toutes ces tortures aux quatre coins du monde, les guerres, les bombes, comment survit on après un massacre si violent qu’il le fut à Guerrero ?

Et le corps des femmes? L’auteur ose une réflexion très juste à travers le personnage d’Adèle, la représentation féminine du corps dans le roman. Que fait on du corps de la femme ? « On la fourre ou on la couvre ? On la fourre, on la fourre ! non! on la couvre ! » Quel choix peut faire la femme, entre le viol et le voile?

  • Autour du monde

On part du Mexique tout d’abord. Terre aride où « il n’y a rien ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose ». Les enfants naissent avec le poids de la corruption, de la pauvreté, de la drogue.

« On sait ça tout de suite, on naît le souffle court, le visage vers le sol. On a le regard fermé des grands. On n’a jamais été un enfant. On sort, on commence à marcher, et c’est plié déjà. »

Du mexique on atterrit en Californie, le berceau d’internet. D’une part l’Amérique, représentée par Parker, d’autre part l’Europe, avec Adèle. Leur conversation exprime au mieux la façon dont les Etats unis conçoivent l’Europe, comme un pays mort. Voici ce qu’Adèle rétorque à Parker :

«Vous êtes un pays jeune, vous découvrez tout juste la mort. Nous, les Européens, on meurt depuis plus longtemps, on s’est un peu habitués. On a longtemps été au-dessus de ça, maintenant un peu moins, mais on est très vieux de naissance (…)»

  • Autour de la mort

« Nous repousserons la dernière frontière de l’Ouest : nous vaincrons la mort. »
D’où vient la peur de la mort? Parker Hayes en a la phobie, son obsession principale est de la repousser. L’auteur laisse suggérer que la peur de la mort serait lié à son absence de désir:

 « S’il avait fait, plus tôt, l’apprentissage du désir, il aurait appris que la perte lui est consubstantielle, et que rien n’existe qui ne puisse disparaître.S’il s’était livré à ses sens, il aurait vu le noir infini logé dans toute couleur ».

L’auteur

Pierre Ducrozet est écrivain, né le 5 juillet 1982.
Il a publié des chroniques littéraires dans Le Magazine des Livres et un livre pour enfant avant de publier en 2010 son premier roman, « Requiem pour Lola rouge » (Grasset). Puis est sorti « La vie qu’on voulait » en 2013 et Eroica en 2015. Il vit entre Berlin, Paris, et Barcelone.

Le signe astrologique du roman

Verseau. Ce signe est régi par Uranus. Que répresente Uranus ? Uranus est une planète anti-conformiste dont l’orbite est complètement désaxée, elle ne tourne pas autour de son centre, et c’est le propos principal du roman :

« Le monde n’a pas de centre. Le monde est un réseau infini de données. Nous n’arrivons pas en temps normal à le comprendre, à le voir, à le sentir. Werner sent le soleil décliner dans sa chair. Il ouvre les mains. Il est dans un point précis de l’univers infini. Il comprend tout. Deux larmes coulent sur son visage. »

Uranus symbolise l’esprit, le mental supérieur, le génie, la technologie. Uranus cherche à transcender les limites, à dépasser les frontières de la pensée établie et à briser la résistance, ouvrant ainsi la voie. La science d’uranus n’est pas toujours bénéfique pour l’humanité, elle représente les essais chimiques, les expériences nucléaires.

Ce roman est également verseau par son rythme : il ne s’arrête jamais, tout comme Alvaro dans le roman, toujours en cavale, toujours en rechercher de quelque chose. Imprévisible, rebelle dans l’âme, vif, c’est un signe attiré par les métier de sciences, chercheur, ou biologiste comme Adèle, qui explore dans les cellules tout un monde relié par des synapses.

« Ce qu’Adèle voit sous la peau, ce sont des atolls, des insectes de mer, des rougets, des toiles de Pollock, ce qu’elle voit quand elle glisse dans les vaisseaux, les crevasses et les rivières, ce sont des astéroïdes rouge-bleu, des robes au vent, des mitochondries comme les silhouettes raides de l’art brut, des soucoupes volantes jaune flamme, des gravures noires et grises (lysosomes, proteïnes), des éclats de peinture (chromosomes), des constellations secrètes, feux soudains, verts et rouges, dans le noir du dedans (protéïnes du cytosquelette), soleils cramés (noyaux de la cellule, ses quatre nucléoles, les innombrables microtubules), des amibes bleu dansant dans les abysses des mers (réseau du cytosquelette formé de deux protéines fibrillaires, l’actine et la tubulaire). »

Verseau aussi car ce roman est ultra contemporain, et que nous sommes entrés dans l’ère du verseau. L’Ère du Verseau est caractérisée par l’importance du progrès, de la pensée scientifique, de la liberté, de la raison critique.

 

Extraits et citations

Adèle déplace son stéthoscope, elle entend la ruade sous la peau, au centre et vers les côtes, elle sent une légère arythmie, tension trop haute ou dérèglement ancien. Elle passe sur les côtes, l’estomac, le foie, elle descend vers les hanches, remonte, arrive aux aisselles. Une odeur de savon très fine s’élève, mêlée de terre et de plastique neuf. La peau, au passage de l’instrument, se dérobe et se creuse, elle est comme cabossée, striée d’invisibles brisures, les lignes se rompent brusquement avant de se reformer plus loin. Elle descend sur les jambes maintenant, gonflées —elle n’écoute plus le coeur, elle veut simplement sentir la texture— le muscle tibial antérieur en surcharge, peu de poils, des écorchures, une peau ferme de garçon de la ville. (…) Alvaro renfile ton tee-shirt. Adèle souffle et se tourne face au mur.

Internet et le code, c’est du corps, et le corps est un réseau, dans lequel tous les éléments sont reliés.
Adèle est là aussi, qui fume. Cet énième exil lui plaît finalement. En réalité, le voyage ne s’arrête jamais, même chez elle ça continue — quand on est parti trop longtemps, on ne revient pas.

Cliquez ici pour mon interview de l’auteur !

Looping

De sa naissance à son dernier looping, la surprenante existence de Noelie est retracée ici par sa petite fille, la narratrice. Née en Italie d’un père inconnu, le destin l’emmène à Genève, puis en Lybie, Rome, Budapest…

Le récit narre l’intelligence de cette femme qui a su s’adapter à tous les milieux : née dans une ferme au milieu des poules, c’est elle qui des années plus tard est choisie par le Président italien pour aller négocier les puits de pétrole en Lybie. Entre les deux, elle a monté divers commerces, mis au monde deux enfants, aimé son mari, et toujours gardé sa mère près d’elle.
Entre Histoire et Géographie, ce roman est un véritable voyage dans l’air du temps, à travers une femme visionnaire et optimiste, qui n’aura jamais pu s’empêcher de rêver.

Mon avis

C’est dans les bons romans que l’on apprend beaucoup, c’est éminemment le cas dans ce roman qui traite des rapports italo-lybiens autour de la seconde guerre mondiale. De la campagne à la ville, de Mussolini à Kadhafi, de la belle Lybie des années quarante à celle dévastée par les forages pétroliers, il est extrêmement intéressant de découvrir le contexte historique par le biais de personnages attachants et haut en couleur. Je conseille ce roman à tous ceux qui aiment apprendre et voyager à travers les livres.

Le signe astrologique du roman

Verseau, un signe d’air, pour le looping parfait que Noelie réalise à travers son existence. Ce signe est remarquablement bien représenté par cette femme hyperactive et positive qui a l’obsession de piloter l’avion de son mari la nuit, et qui finit par y transporter des poules à travers le désert lybien… Ses idées ne s’essoufflent jamais. Elle est humaine et entière, dévouée aux autres et curieuse de tout.
Noelie est également une incroyable femme d’affaires, elle est ambitieuse, carriériste, pragmatique (son côté saturnien) tout en ayant constamment un grain de folie et de rêve… (son coté uranien).

Bruno eut envie de rire. C’était l’effet que sa femme avait sur lui. Non qu’il se moquât d’elle, ou bien seulement avec tendresse, mais elle le prenait si souvent de court, elle avait une telle énergie, une telle flamboyance, que le rire était alors la seule défense possible.

L’auteur

Née à Nantes en 1971, Alexia Stresi est comédienne et scénariste, elle signe ici son premier roman qui vient d’obtenir le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2017 !

Légère et court-vêtue

Au départ, deux produits de la génération Y, Mélodie et Tom, se partagent la narration de ce roman et un appartement à Lausanne. Mélodie est une blogueuse mode à succès, Tom un photographe passionné mais toujours fauché. Il contracte des dettes dans un sous-sol albanais et entraîne Mélodie dans sa chute et dans ses paris. On assiste à l’effondrement de leur couple, de leurs valeurs, de leur dignité, Mélodie pour accéder à un job de rêve, Tom pour récupérer l’argent qu’il dépense le soir-même.
Jusqu’à ce qu’ils découvrent le terrorisme. Charlie Hebdo.
Au lendemain de l’attentat à Paris, la réaction de Mélodie est, comme beaucoup de personnes, de dire :

« Ma frivolité est perçue comme courageuse. En d’autres termes, je suis une cible. Continuer à s’amuser semble être le mot d’ordre même s’il sonne parfois creux dans ce milieu. Que peut-on faire d’autre de toute manière? C’est décidé, je m’entêterai à vivre bien maquillée, court-vêtue, et riant à gorge déployée -jusqu’à ce qu’on me la tranche. »

L’auteur fait alors confronter deux mondes, deux cultures à travers ses personnages, pour nous faire réfléchir.
Dans un passage, Mélodie se confronte à Blerim, musulman assez rigide. L’attirance est réciproque, mais pour lui, le blog de Mélodie, ses photos en petite tenue ne passent pas. Elle lui explique pourtant que c’est du business, qu’il n’y a rien de vulgaire. Tout en lui est d’accord avec elle, mais ce que Berim craint, c’est l’avis des siens. Cette conversation entre eux résume tout le désaccord entre Orient et Occident, la confrontation des cultures, la montée de l’intolérance, de la haine, du djihadisme. Mélodie boit une vodka et Tom un thé pêche, leurs idéaux sont grands mais contraires.

Après la menace du terrorisme, le deuxième grand sujet abordé par le roman est la place des réseaux sociaux dans la génération Y. Le danger qu’il représente, ce que nous sommes devenus aussi. Esclaves, nous travaillons jour et nuit pour alimenter le flux.
Et ce passage est pour nous, blogueuses, blogueurs:

Oui c’est un trip narcissique, c’est clair. Ce sont les marques qui me paient pour que je porte leurs fringues. Parfois je dois montrer ma bobine à des évènements. Elles profitent ainsi du flux sur mon blog pour balancer leurs pubs. Je touche aussi de l’argent au clic. Maintenant j’ai la pression pour créer une chaîne You-tube. Soit je m’y mets, soit ils me lâchent. Instagram ne suffit plus, ils veulent que les followers me voient m’agiter et m’entendent parler. Ils me tiennent. Mon père dit que je mets mon énergie et mon corps au service du grand capital et il n’a pas tort. De toute manière, comment faire pour gagner notre vie aujourd’hui sans que les gros s’enrichissent sur notre dos? On est piégé. Faut juste trouver la voix la moins pire à mon avis.

L’auteur

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970.
Travailleur social et Spécialiste en management culturel, il travaille depuis vingt ans en région lausannoise.
Avec son premier roman « Ils sont tous morts », paru en 2013 aux Editions de L’Âge d’Homme, il a été le Lauréat du Prix Edouard Rod 2014.
« Avec les chiens », paru en 2015 aux Editions de L’Âge d’Homme, a gagné le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2016.

Mon avis

Ce que j’ai particulièrement aimé chez l’auteur, c’est sentir son PLAISIR d’écrire, d’imaginer, de ressentir. Son texte est parfois drôle-acide, travaillé sans être formaté, certains passages sont extrêmement beaux, celui où il se met dans la peau d’une fille qui découvre le plaisir avec une autre fille, rien n’est cru, son imagination vole, c’est magnifique.
Ou encore ce passage de Tom qui photographie une jeune beauté en plein lap dance :

Dardana se déhanche sur le morceau Pitbull Terrier, elle place ses mains derrière sa nuque, coudes vers le haut, les yeux mi clos. Elle ondule comme une reine de soirée. Je me précipite derrière l’objectif déjà sur un trépied et c’est parti. Dans le viseur je la découvre d’une sensualité époustouflante. Elle danse comme seule au monde semblant oublier ma présence. Lorsque je l’interpelle, quelle que soit sa position, elle dirige juste son regard vers l’objectif, bouche entrouverte. A tomber. Je mitraille. (…) Une berceuse diabolique. Je suis en apnée. Dardana décompense. Déboutonne. Danse comme si mille démons s’étaient enfouis en elle. Balance ses hanches, ses bras. Son ventre dessine des cercles. Une féline. (…) A ce moment, je sais que je réalise les plus beaux clichés de ma carrière de photographe.

  • L’écriture est virile, pressée mais délicate à la fois, une absence totale de prétention, emplie de sensibilité.
  • Légère et court-vêtue est un roman sociologique fort, bourré de messages, de références et de coups de gueule, qui laisse une empreinte dans le temps.
    Lisez-le!!

Le signe astrologique du roman :

Verseau, pour son implication dans notre société. Verseau car ce signe symbolise la rebellion, la révolution, l’idéalisme. Parce que c’est un livre un peu Punk et que le verseau est le plus excentrique du zodiaque. Parce que les personnages sont libres et connectés à la fois : le verseau est un signe d’air, reliant les gens les uns aux autres.

Verseau, car ce signe est « porteur d’eau », c’est-à-dire d’un message, que je vous cite ci-dessous.

Le message du roman :

« Le processus d’effondrement de notre civilisation est enclenché et le capitalisme a atteint ses limites par le cynisme qu’il a engendré. Les laissés pour compte ont été humilié en Occident comme ailleurs, qu’ils sont trop nombreux et que leur rage est trop légitime pour que les sages parviennent à se faire entendre. Les jeunes ont été abandonnés dans un abîme tels qu’ils n’ont même plus les mots pour crier leur révolte. Ils savent que c’est foutu pour eux. La violence est la seule chose qui reste. Les islamistes n’ont qu’à glisser leurs bombes artisanales dans les rouages de notre système pourri pour ensuite nous regarder nous entredévorer »

Extraits et citations

« Cherche pas dit Pauline, génération Z, cette fois on est au bout de l’alphabet. La gamine est remontée d’avoir dû mettre son cerveau sur mode avion. Une fois le portable rangé, ils sont amputés de leur disque dur. »

Rien ne justifie l’horreur parce que c’est pire ailleurs.

« Si tu creuses le sujet, dit Edoardo, tu verras que dans l’Apocalypse, c’est bien la description du Web qui est donnée. Une bête à sept têtes qui entre dans toutes les maisons sans passer par la porte ou par la fenêtre. »