L’invention des corps

Que faire de son corps lorsqu’il ne nous appartient plus ? L’oublier, l’effacer. Faire converger la biologie au numérique.

Pierre Ducrozet observe le mouvement des corps à travers le personnage d’Àlvaro, rescapé du massacre mexicain, cette nuit noire du 26 septembre 2014 où 43 corps d’étudiants innocents ont été torturés et brûlés par les autorités.
Ce hacker mexicain n’a d’autre choix que de fuir cette corruption et tenter de franchir la frontière clandestinement, rejoindre San Francisco. Alvaro échange alors une violence contre une autre, car de l’autre côté, sous le ciel rose et factice de Californie, son corps devient le cobaye d’un milliardaire. Parker Hayes, un grand investisseur de la Silicon Valley —dont le personnage pourrait bien être le fondateur de Paypal— n’a qu’une phobie, celle de mourir. Transhumaniste, il place tout son argent dans la recherche contre le vieillissement, et ouvre un centre dédié à la recherche et l’expérimentation, dans lequel Àlvaro y entraine son corps et ses cellules. Il y rencontre Adèle, jeune médecin biologiste dont le corps semble aussi fuir quelque chose.

Àlvaro a un talent, il maîtrise internet et le Code, il fait partie du plus grand réseau de hackers mondiaux, les Anonymous. Car c’est bien de la toile dont il est question dans tout le roman. Cette invention majeure du XX ème siècle, qui a révolutionné notre monde et conditionne aujourd’hui notre société. Si ses inventeurs, un brin utopistes, voulaient créer un monde virtuel libre, sans chef, et sans corps, dans lequel chacun pourrait avoir une identité nouvelle, ils n’avaient pas imaginé jusqu’où l’on pourrait aller avec le réseau.
A travers cette grande cavale ininterrompue de 300 pages, Àlvaro et Adèle entreprennent une lutte, une fuite, un retour au commencement, et à deux, leurs corps vont tenter de se réinventer.

Mon avis

Bon. Comment vous le dire simplement sans vous inonder par mon emphase? Ce roman est mon préféré de tous ceux que j’ai lu en cette rentrée littéraire. Il mérite tous les prix. Il m’a dévastée. Je suis entrée dans le monde de l’auteur comme si je découvrais un sixième sens ou la cinquième saveur japonaise.
Dans ce tableau contemporain où l’on tourne une page en un clic, où la narration se mue progressivement en un réseau dense et complexe de personnages, d’époques et de lieux, un tourbillon magistral s’empare de nous et de notre époque, à travers les corps et les réseaux, entre hackers et transhumanistes.

« Internet ne modifie pas la communication, il modifie l’homme. »

Une écriture dure et sensible à la fois, un style volontairement violent et haché superbement maîtrisé. Un roman documenté qui marque le monde, qui s’inscrit en nous, que l’on voudrait adapté au cinéma.

Rappel historique

Le 26 septembre 2014, 43 étudiants normaliens disparurent au Mexique, à Guerrero. Ils voulaient simplement organiser une manifestation, pour obtenir plus de moyens. Ils montent dans des bus mais se retrouvent vite dans une embuscade. Les autorités les livrent aux « Guerreros unidos » un groupe mafieux, qui les violente et les tue. Le maire démissionne vite et des corps ne sont pas retrouvés.

Un très bon article du monde ci dessous relate les faits et les mystères encore présents autour de cette affaire aujourd’hui :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/27/deux-ans-apres-la-disparition-de-43-etudiants-au-mexique-reste-un-mystere_5004122_3222.html

 

Les réflexions qu’apportent le roman

  • Autour d’internet

Internet est le sujet principal de ce roman contemporain car comme nous le demande l’auteur sans nous ménager :
« Que feriez vous aujourd’hui pauvres de vous sans Google sans Mac sans internet sans iPhone bande de tocards? »

Dans ce roman on croise les grands chefs et fondateurs des réseaux, comme Mark Zuckerberg, mais aussi :

– Peter Thiel (Parker Hayes dans le roman) a fondé avec Elon Musk (autre milliardaire de la Silicon Valley) Paypal, qu’il a revendu à eBay 1,5 milliard de dollars. Il a investi par la suite dans des projets qui n’ont fait que l’enrichir. Grand utopiste, il aspire à l’ultralibéralisme, à créer son propre pays, une île où il vivrait en parfaite autarcie.

« Les milliards qu’il ramasse ne l’intéresse pas vraiment, il a un dessein bien plus grand : modifier le cours de l’espèce. Il croit en un homme augmenté, amélioré, qui parviendrait à s’élever au-dessus de sa condition actuelle, bien piteuse au regard de ses possibilités. »

Le personnage de Werner Ferhenbach, considéré comme le concepteur d’Internet, celui qui tout pressenti, qui a compris avant tout le monde, l’arrivée du phénomène. Ayant passé sa petite enfance dans un camp de concentration, issu de générations mortes à la guerre, il représente l’entre-deux, le sage, celui qui conçoit, et celui qui contrôle, qui crée en parallèle le réseau des anonymous.

Ces deux personnages, Parker et Werner,  sont profondément persuadés que l’invention d’internet va permettre de créer un monde meilleur. Ils n’avaient pas imaginé qu’Internet allait aussi en contrepartie devenir une poubelle géante.

  • Autour des corps

Pierre Ducrozet décrit son livre comme celui du corps. Le corps qu’on pirate, qu’on reprogramme. Le corps dont on veut s’échapper. Le corps que la morale veut contrôler.

Le roman pose cette question principale : quel est notre rapport au corps aujourd’hui ? Chaque personnage a un rapport différent à son corps. Alvaro le rejette, Adèle l’oublie, Lin, transgenre, le recrée. Celui de Werner traverse le siècle. Comment le temps sculpte-il le corps?

Qu’est-ce qu’un corps? Que nous reste-il de notre corps aujourd’hui? Cet amas de chair, jamais de la bonne dimension, retouché aux photos? Toujours trop vieux, toujours malade ? L’auteur ne s’intéresse pas vraiment a la psychologie de ses personnages, les dialogues sont volontairement pauvres, il s’interesse aux corps et à leur silhouette, à leur mouvance dans l’espace, s’il était un objet il serait une caméra embarquée dans les bottes de ses personnages. Il dénonce la violence, la barbarie. Ces hommes toujours en guerre, toutes ces tortures aux quatre coins du monde, les guerres, les bombes, comment survit on après un massacre si violent qu’il le fut à Guerrero ?

Et le corps des femmes? L’auteur ose une réflexion très juste à travers le personnage d’Adèle, la représentation féminine du corps dans le roman. Que fait on du corps de la femme ? « On la fourre ou on la couvre ? On la fourre, on la fourre ! non! on la couvre ! » Quel choix peut faire la femme, entre le viol et le voile?

  • Autour du monde

On part du Mexique tout d’abord. Terre aride où « il n’y a rien ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose ». Les enfants naissent avec le poids de la corruption, de la pauvreté, de la drogue.

« On sait ça tout de suite, on naît le souffle court, le visage vers le sol. On a le regard fermé des grands. On n’a jamais été un enfant. On sort, on commence à marcher, et c’est plié déjà. »

Du mexique on atterrit en Californie, le berceau d’internet. D’une part l’Amérique, représentée par Parker, d’autre part l’Europe, avec Adèle. Leur conversation exprime au mieux la façon dont les Etats unis conçoivent l’Europe, comme un pays mort. Voici ce qu’Adèle rétorque à Parker :

«Vous êtes un pays jeune, vous découvrez tout juste la mort. Nous, les Européens, on meurt depuis plus longtemps, on s’est un peu habitués. On a longtemps été au-dessus de ça, maintenant un peu moins, mais on est très vieux de naissance (…)»

  • Autour de la mort

« Nous repousserons la dernière frontière de l’Ouest : nous vaincrons la mort. »
D’où vient la peur de la mort? Parker Hayes en a la phobie, son obsession principale est de la repousser. L’auteur laisse suggérer que la peur de la mort serait lié à son absence de désir:

 « S’il avait fait, plus tôt, l’apprentissage du désir, il aurait appris que la perte lui est consubstantielle, et que rien n’existe qui ne puisse disparaître.S’il s’était livré à ses sens, il aurait vu le noir infini logé dans toute couleur ».

L’auteur

Pierre Ducrozet est écrivain, né le 5 juillet 1982.
Il a publié des chroniques littéraires dans Le Magazine des Livres et un livre pour enfant avant de publier en 2010 son premier roman, « Requiem pour Lola rouge » (Grasset). Puis est sorti « La vie qu’on voulait » en 2013 et Eroica en 2015. Il vit entre Berlin, Paris, et Barcelone.

Le signe astrologique du roman

Verseau. Ce signe est régi par Uranus. Que répresente Uranus ? Uranus est une planète anti-conformiste dont l’orbite est complètement désaxée, elle ne tourne pas autour de son centre, et c’est le propos principal du roman :

« Le monde n’a pas de centre. Le monde est un réseau infini de données. Nous n’arrivons pas en temps normal à le comprendre, à le voir, à le sentir. Werner sent le soleil décliner dans sa chair. Il ouvre les mains. Il est dans un point précis de l’univers infini. Il comprend tout. Deux larmes coulent sur son visage. »

Uranus symbolise l’esprit, le mental supérieur, le génie, la technologie. Uranus cherche à transcender les limites, à dépasser les frontières de la pensée établie et à briser la résistance, ouvrant ainsi la voie. La science d’uranus n’est pas toujours bénéfique pour l’humanité, elle représente les essais chimiques, les expériences nucléaires.

Ce roman est également verseau par son rythme : il ne s’arrête jamais, tout comme Alvaro dans le roman, toujours en cavale, toujours en rechercher de quelque chose. Imprévisible, rebelle dans l’âme, vif, c’est un signe attiré par les métier de sciences, chercheur, ou biologiste comme Adèle, qui explore dans les cellules tout un monde relié par des synapses.

« Ce qu’Adèle voit sous la peau, ce sont des atolls, des insectes de mer, des rougets, des toiles de Pollock, ce qu’elle voit quand elle glisse dans les vaisseaux, les crevasses et les rivières, ce sont des astéroïdes rouge-bleu, des robes au vent, des mitochondries comme les silhouettes raides de l’art brut, des soucoupes volantes jaune flamme, des gravures noires et grises (lysosomes, proteïnes), des éclats de peinture (chromosomes), des constellations secrètes, feux soudains, verts et rouges, dans le noir du dedans (protéïnes du cytosquelette), soleils cramés (noyaux de la cellule, ses quatre nucléoles, les innombrables microtubules), des amibes bleu dansant dans les abysses des mers (réseau du cytosquelette formé de deux protéines fibrillaires, l’actine et la tubulaire). »

Verseau aussi car ce roman est ultra contemporain, et que nous sommes entrés dans l’ère du verseau. L’Ère du Verseau est caractérisée par l’importance du progrès, de la pensée scientifique, de la liberté, de la raison critique.

 

Extraits et citations

Adèle déplace son stéthoscope, elle entend la ruade sous la peau, au centre et vers les côtes, elle sent une légère arythmie, tension trop haute ou dérèglement ancien. Elle passe sur les côtes, l’estomac, le foie, elle descend vers les hanches, remonte, arrive aux aisselles. Une odeur de savon très fine s’élève, mêlée de terre et de plastique neuf. La peau, au passage de l’instrument, se dérobe et se creuse, elle est comme cabossée, striée d’invisibles brisures, les lignes se rompent brusquement avant de se reformer plus loin. Elle descend sur les jambes maintenant, gonflées —elle n’écoute plus le coeur, elle veut simplement sentir la texture— le muscle tibial antérieur en surcharge, peu de poils, des écorchures, une peau ferme de garçon de la ville. (…) Alvaro renfile ton tee-shirt. Adèle souffle et se tourne face au mur.

Internet et le code, c’est du corps, et le corps est un réseau, dans lequel tous les éléments sont reliés.
Adèle est là aussi, qui fume. Cet énième exil lui plaît finalement. En réalité, le voyage ne s’arrête jamais, même chez elle ça continue — quand on est parti trop longtemps, on ne revient pas.

Looping

De sa naissance à son dernier looping, la surprenante existence de Noelie est retracée ici par sa petite fille, la narratrice. Née en Italie d’un père inconnu, le destin l’emmène à Genève, puis en Lybie, Rome, Budapest…

Le récit narre l’intelligence de cette femme qui a su s’adapter à tous les milieux : née dans une ferme au milieu des poules, c’est elle qui des années plus tard est choisie par le Président italien pour aller négocier les puits de pétrole en Lybie. Entre les deux, elle a monté divers commerces, mis au monde deux enfants, aimé son mari, et toujours gardé sa mère près d’elle.
Entre Histoire et Géographie, ce roman est un véritable voyage dans l’air du temps, à travers une femme visionnaire et optimiste, qui n’aura jamais pu s’empêcher de rêver.

Mon avis

C’est dans les bons romans que l’on apprend beaucoup, c’est éminemment le cas dans ce roman qui traite des rapports italo-lybiens autour de la seconde guerre mondiale. De la campagne à la ville, de Mussolini à Kadhafi, de la belle Lybie des années quarante à celle dévastée par les forages pétroliers, il est extrêmement intéressant de découvrir le contexte historique par le biais de personnages attachants et haut en couleur. Je conseille ce roman à tous ceux qui aiment apprendre et voyager à travers les livres.

Le signe astrologique du roman

Verseau, un signe d’air, pour le looping parfait que Noelie réalise à travers son existence. Ce signe est remarquablement bien représenté par cette femme hyperactive et positive qui a l’obsession de piloter l’avion de son mari la nuit, et qui finit par y transporter des poules à travers le désert lybien… Ses idées ne s’essoufflent jamais. Elle est humaine et entière, dévouée aux autres et curieuse de tout.
Noelie est également une incroyable femme d’affaires, elle est ambitieuse, carriériste, pragmatique (son côté saturnien) tout en ayant constamment un grain de folie et de rêve… (son coté uranien).

Bruno eut envie de rire. C’était l’effet que sa femme avait sur lui. Non qu’il se moquât d’elle, ou bien seulement avec tendresse, mais elle le prenait si souvent de court, elle avait une telle énergie, une telle flamboyance, que le rire était alors la seule défense possible.

L’auteur

Née à Nantes en 1971, Alexia Stresi est comédienne et scénariste, elle signe ici son premier roman qui vient d’obtenir le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2017 !

Légère et court-vêtue

Au départ, deux produits de la génération Y, Mélodie et Tom, se partagent la narration de ce roman et un appartement à Lausanne. Mélodie est une blogueuse mode à succès, Tom un photographe passionné mais toujours fauché. Il contracte des dettes dans un sous-sol albanais et entraîne Mélodie dans sa chute et dans ses paris. On assiste à l’effondrement de leur couple, de leurs valeurs, de leur dignité, Mélodie pour accéder à un job de rêve, Tom pour récupérer l’argent qu’il dépense le soir-même.
Jusqu’à ce qu’ils découvrent le terrorisme. Charlie Hebdo.
Au lendemain de l’attentat à Paris, la réaction de Mélodie est, comme beaucoup de personnes, de dire :

« Ma frivolité est perçue comme courageuse. En d’autres termes, je suis une cible. Continuer à s’amuser semble être le mot d’ordre même s’il sonne parfois creux dans ce milieu. Que peut-on faire d’autre de toute manière? C’est décidé, je m’entêterai à vivre bien maquillée, court-vêtue, et riant à gorge déployée -jusqu’à ce qu’on me la tranche. »

L’auteur fait alors confronter deux mondes, deux cultures à travers ses personnages, pour nous faire réfléchir.
Dans un passage, Mélodie se confronte à Blerim, musulman assez rigide. L’attirance est réciproque, mais pour lui, le blog de Mélodie, ses photos en petite tenue ne passent pas. Elle lui explique pourtant que c’est du business, qu’il n’y a rien de vulgaire. Tout en lui est d’accord avec elle, mais ce que Berim craint, c’est l’avis des siens. Cette conversation entre eux résume tout le désaccord entre Orient et Occident, la confrontation des cultures, la montée de l’intolérance, de la haine, du djihadisme. Mélodie boit une vodka et Tom un thé pêche, leurs idéaux sont grands mais contraires.

Après la menace du terrorisme, le deuxième grand sujet abordé par le roman est la place des réseaux sociaux dans la génération Y. Le danger qu’il représente, ce que nous sommes devenus aussi. Esclaves, nous travaillons jour et nuit pour alimenter le flux.
Et ce passage est pour nous, blogueuses, blogueurs:

Oui c’est un trip narcissique, c’est clair. Ce sont les marques qui me paient pour que je porte leurs fringues. Parfois je dois montrer ma bobine à des évènements. Elles profitent ainsi du flux sur mon blog pour balancer leurs pubs. Je touche aussi de l’argent au clic. Maintenant j’ai la pression pour créer une chaîne You-tube. Soit je m’y mets, soit ils me lâchent. Instagram ne suffit plus, ils veulent que les followers me voient m’agiter et m’entendent parler. Ils me tiennent. Mon père dit que je mets mon énergie et mon corps au service du grand capital et il n’a pas tort. De toute manière, comment faire pour gagner notre vie aujourd’hui sans que les gros s’enrichissent sur notre dos? On est piégé. Faut juste trouver la voix la moins pire à mon avis.

L’auteur

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970.
Travailleur social et Spécialiste en management culturel, il travaille depuis vingt ans en région lausannoise.
Avec son premier roman « Ils sont tous morts », paru en 2013 aux Editions de L’Âge d’Homme, il a été le Lauréat du Prix Edouard Rod 2014.
« Avec les chiens », paru en 2015 aux Editions de L’Âge d’Homme, a gagné le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne 2016.

Mon avis

Ce que j’ai particulièrement aimé chez l’auteur, c’est sentir son PLAISIR d’écrire, d’imaginer, de ressentir. Son texte est parfois drôle-acide, travaillé sans être formaté, certains passages sont extrêmement beaux, celui où il se met dans la peau d’une fille qui découvre le plaisir avec une autre fille, rien n’est cru, son imagination vole, c’est magnifique.
Ou encore ce passage de Tom qui photographie une jeune beauté en plein lap dance :

Dardana se déhanche sur le morceau Pitbull Terrier, elle place ses mains derrière sa nuque, coudes vers le haut, les yeux mi clos. Elle ondule comme une reine de soirée. Je me précipite derrière l’objectif déjà sur un trépied et c’est parti. Dans le viseur je la découvre d’une sensualité époustouflante. Elle danse comme seule au monde semblant oublier ma présence. Lorsque je l’interpelle, quelle que soit sa position, elle dirige juste son regard vers l’objectif, bouche entrouverte. A tomber. Je mitraille. (…) Une berceuse diabolique. Je suis en apnée. Dardana décompense. Déboutonne. Danse comme si mille démons s’étaient enfouis en elle. Balance ses hanches, ses bras. Son ventre dessine des cercles. Une féline. (…) A ce moment, je sais que je réalise les plus beaux clichés de ma carrière de photographe.

  • L’écriture est virile, pressée mais délicate à la fois, une absence totale de prétention, emplie de sensibilité.
  • Légère et court-vêtue est un roman sociologique fort, bourré de messages, de références et de coups de gueule, qui laisse une empreinte dans le temps.
    Lisez-le!!

Le signe astrologique du roman :

Verseau, pour son implication dans notre société. Verseau car ce signe symbolise la rebellion, la révolution, l’idéalisme. Parce que c’est un livre un peu Punk et que le verseau est le plus excentrique du zodiaque. Parce que les personnages sont libres et connectés à la fois : le verseau est un signe d’air, reliant les gens les uns aux autres.

Verseau, car ce signe est « porteur d’eau », c’est-à-dire d’un message, que je vous cite ci-dessous.

Le message du roman :

« Le processus d’effondrement de notre civilisation est enclenché et le capitalisme a atteint ses limites par le cynisme qu’il a engendré. Les laissés pour compte ont été humilié en Occident comme ailleurs, qu’ils sont trop nombreux et que leur rage est trop légitime pour que les sages parviennent à se faire entendre. Les jeunes ont été abandonnés dans un abîme tels qu’ils n’ont même plus les mots pour crier leur révolte. Ils savent que c’est foutu pour eux. La violence est la seule chose qui reste. Les islamistes n’ont qu’à glisser leurs bombes artisanales dans les rouages de notre système pourri pour ensuite nous regarder nous entredévorer »

Extraits et citations

« Cherche pas dit Pauline, génération Z, cette fois on est au bout de l’alphabet. La gamine est remontée d’avoir dû mettre son cerveau sur mode avion. Une fois le portable rangé, ils sont amputés de leur disque dur. »

Rien ne justifie l’horreur parce que c’est pire ailleurs.

« Si tu creuses le sujet, dit Edoardo, tu verras que dans l’Apocalypse, c’est bien la description du Web qui est donnée. Une bête à sept têtes qui entre dans toutes les maisons sans passer par la porte ou par la fenêtre. »

 

Soeurs de miséricorde

Le roman

Azul est femme de ménage à Paris. Elle fait ça pour que ses enfants restés en Bolivie puissent manger et aller à l’école. Comme sa mère avant elle et beaucoup d’autres boliviennes, Azul tombe enceinte à vingt ans d’un homme qui ne la demande pas en mariage. A Santa Cruz, elle perd son emploi, c’est la crise et le fascisme monte. Elle doit travailler pour toute la famille. Alors elle part en Europe pour les sauver, car son mari a contracté des dettes. Les hommes en Bolivie sont gentils mais lâches, ils savent qu’en leur faisant des enfants, les femmes trouveront la force nécessaire et puiseront dans leur foi pour travailler et nourrir toute leur famille. Ils savent qu’une mère a des ressources insoupçonnées. Que le bonheur de sa famille prime avant le reste, avant la liberté et les plaisirs.
Mais Azul est positive, elle s’autorise à ne pleurer que dix minutes par jour, et elle trouve que c’est déjà un grand luxe. Depuis son enfance, elle se bat. Elle est protégée par la Vierge Marie, par sa grande soeur qui, à douze ans, travaillait déjà pour lui payer l’école, et par les soeurs de miséricorde qui à Paris, accueillent et orientent les jeunes femmes comme elle. Elle sait la chance qu’elle a. Azul possède une soif de vivre et un don pour le bonheur qui nous donne une grande claque, car malgré toutes ses épreuves, Azul en ressort toujours plus forte et toujours plus heureuse.
Une superbe leçon de vie.

Elle sait qu’elle peut compter sur le jardin, ses voisins, et puis cette foi mystérieuse qu’elle possède, cette assurance que rien de mauvais, de vraiment mauvais, grâce à ses prières et son comportement, ne peut lui arriver.

Mon avis

Magnifique roman! L’auteur semble retracer l’histoire réelle d’une femme qu’elle a rencontrée et écoutée. L’écriture est ciselée, ne verse jamais dans le tragique, ce qui la rend encore plus émouvante. J’ai été happée par le récit, j’ai voyagé en Bolivie, j’ai mangé des goyaves et des fruits sucrés. J’ai plongé dans la rivière de l’enfance d’Azul, j’ai pris l’avion avec elle pour Rome et Paris.

Une des parties les plus intéressantes du roman est la rencontre d’Azul avec une de ses patronnes parisiennes, Isabelle. Les deux femmes ont le même âge mais sont radicalement opposées. Isabelle ne travaille pas mais est constamment fatiguée, elle se sent comme une femme étriquée qui n’aurait pas trouvé sa voie, sa mission de vie. Grâce à Azul, elle va apprendre le don de soi et sa vie s’éclaire. Isabelle viendra en aide à d’autres femmes, les mettra en relation avec les communes et les habitants, pour qu’elles s’en sortent.

A aucun moment Azul ne juge mal Isabelle, ce sont juste deux mondes. Ceux qui ont tout à portée de main et qui ne sont pas heureux, et ceux qui n’ont rien et qui trouvent le bonheur en tout.

Elle regrette que Madame Isabelle et ses amis ne voient pas mieux l’abondance du monde.

Le signe astrologique du roman

verso

Verseau. Ce roman à visée humaniste, et Azul, personnalité positive et endurante, le symbolisent très bien. Le verseau est gouverné par deux planètes, Saturne (planète de la réflexion, de la force et de la persévérance), et Uranus (planète du changement, de la rébellion et de la transformation), le signe du verseau a donc deux polarités. Son côté excentrique et désaxé cache souvent un projet solide et bien fondé. Ce signe fusionne intuition et intelligence.

Un signe de génie pour un roman brillant !

L’auteur

Colombe Schneck, née le 9 juin 1966, est une journaliste française de radio, un écrivain sélectionné et récompensé par plusieurs prix littéraires, et une réalisatrice de documentaires.

Je dansais

 

verso

 

«Nous n’avons pas été sauvées. Une poignée d’entre nous s’est enfuie mais nous n’avons pas été sauvées. Nous sommes pour la plupart encore entre leurs mains. »

 

Marie a 13 ans. Elle rayonne de vie et de bonheur. Elle est encore une jeune fille insouciante et lumineuse. Et puis Edouard la repère, l’enlève, et la séquestre. Et elle sera à jamais perdue, même si quelques années plus tard elle retrouvera sa famille et la lumière du jour.

Edouard a été défiguré dans un accident. Il ressemble à présent à un monstre. En croisant le regard compatissant de Marie dans la rue, il s’invente une histoire d’amour et son obsession pour elle commence, « dans cette odeur de vanille et de pain ».
Il l’enlève, la séquestre, et l’horreur commence. Il la veut toute entière, elle lutte des jours et des jours. Elle s’abîme volontairement quand il veut en faire sa poupée. Petit à petit, elle arrête de lutter. Elle se laisse nourrir, toucher, elle n’habite plus son corps. Ce corps qui ne lui appartiendra plus jamais.

« Je suis le lieu d’un carnage invisible. Ce qu’il accomplit par amour ne peut, selon lui, être entaché, ne peut ni blesser ni salir. Il dit qu’il m’honore et je suis violée. »

Edouard le monstre voit bien que les yeux de sa jolie poupée, son plus beau jouet, se sont éteints. Il s’imagine un monde où Marie l’aimerait, un monde où elle le réparerait.

« J’embrasse tes blessures, ma soeur de martyre, mon âme même. Dans l’autre monde, celui que tes yeux ont crée en rencontrant mes yeux, tu m’écoutes et tu m’étreins; sous ton regard et entre tes mains je suis indemne. Je suis avant l’accident.»

Et puis la narration est donnée aux parents de Marie, anciens migrants, qui pendant leur exil avaient rêvé d’une vie sans terreur pour leur petite fille, et sur qui le sort s’est tout de même abattu. La mère de Marie devient folle de douleur, elle s’adresse au ravisseur en ces termes :

« Je veux vous écarquiller les yeux avec des clous et la glu, avec mes griffes de sorcière hébétée pour que ma douleur y entre entière. Je veux déverser dans le conduit forcé de vos oreilles ma haine pure et que cette lave propage en vous cette dévastation.Je rêve de mots couteaux pour vous ouvrir le ventre et laisser pourrir lentement vos tripes dégoutantes. »

Dans ce roman coup de poing, Carole Zalberg épingle la violence des hommes. Le récit de Marie n’est pas seulement le sien. Marie représente les millions de femmes toujours prisonnières de la loi des hommes. L’enfer des femmes bafouées à travers le monde, les jeunes filles kidnappées pour la prostitution, les femmes recrutées pour servir l’Etat islamique, et puis toutes les autres, vendues, achetées, comme objet de commerce.

Toutes les voix de ces femmes s’élèvent en une seule voix, universelle, qui nous glace le sang.

« Nous sommes les femmes prises sans répit tout au long de l’histoire humaine. Nous petites encore fraîches, données en pâture au sexe violent des soldats, à l’éboulis que sont leurs corps de pierre sur nos corps duveteux, puis, quand tout en nous s’est éteint, quand nul ne voudra plus nous reconnaître, quand nous serons l’abîme sous les pieds des vivants, jetées, livrées aux crachats ou finies à la machette, à la kalach, à mains nues. »

Je conseille ce livre à tous ceux qui s’en sentent capables. Par sa violente vérité, il m’a foutu une énorme claque. Un roman utile… malheureusement… pour toutes ces femmes qui ne dansent plus.

La prouesse de l’auteur est selon moi, d’avoir réussi à glisser de la poésie dans ce récit si dur. Et cette interrogation, qui n’en finit pas de nous hanter:

« Quelle divinité mettons-nous ainsi en colère pour qu’elle s’acharne ainsi? De quel rouage sommes nous le grain de sable? Quelle faute nous fait-on payer depuis la nuit des temps? »

La question soulevée par le roman

Les femmes cesseront-elles un jour de souffrir, ou est-ce leur destin pour l’éternité? Les faits sont là, et nous les racontons à nos filles. Nous instillons sans le vouloir, la peur, et la terreur, dans leurs gènes. Cette terreur là que les mauvais hommes savent reconnaitre, et cadenasser, pour que l’histoire se répète à l’infini…

Le signe astrologique de ce roman

Verseau, le porteur d’eau pour ce roman porteur d’un message important : attention aux femmes! Le verseau est le signe symbole de l’Humanité; comment mieux préserver l’humanité qu’en prenant soin des femmes? De leur beauté, de leur joie de vivre, de leur danse incessante?

Un mot sur l’auteur

Carole Zalberg est née en 1965 et vit à Paris. Elle a publié une dizaine de romans notamment Feu pour Feu qui a obtenu le prix Littérature monde.Elle se plait à explorer toutes les formes d’écriture : roman, nouvelle, poésie, scénario, théâtre, chansons, chroniques littéraires, spectacle musical.

En attendant Bojangles

verso

Auteur : Olivier Bourdeaut
Auteur nantais, « En attendant Bojangles » est son premier roman.

Résumé

Un couple fou amoureux danse sur le titre « Bojangles » de Nina Simone. Leur fils les regarde émerveillé de tant d’amour et raconte leur histoire, celle d’une vie marginale, remplie de fêtes et de plaisir. Petit à petit, on découvre que c’est la mère du narrateur qui décide cette vie fantasque, ce véritable château en Espagne, avec une oie comme animal de compagnie. Au départ, on la pense simplement excentrique, alors qu’en réalité elle est atteinte d’une réelle maladie psychique et sombre de plus en plus vers ses démons. L’amour que lui portent son mari et son fils est tellement entier qu’ils se résignent à la suivre partout et jusqu’au bout de ses folies…

Mon avis

J’ai lu ce roman en deux heures et je l’ai fini en larmes tant j’étais émue. Rien ne m’émeut autant que l’amour absolu, celui que rien ne peut contraindre. On y trouve tellement de respect, de finesse, une absence totale de calcul, c’est tellement beau (et utopique) d’aimer l’autre au point de s’oublier, sans attendre de reconnaissance, juste l’aimer pour ce qu’il est, et ce qu’il nous donne. Tout promettre et tenir toutes ses promesses, tout dire et ne jamais mentir, crier et se faire rassurer.
La finesse de l’auteur, c’est d’aborder le sujet de la folie  et de la maladie sans le dire au départ. Au début du roman, on croit simplement, comme l’enfant narrateur, assister à une suite de situations cocasses et loufoques, qu’on imagine inventées pour divertir le lecteur…  Puis on découvre le douloureux, le caché, ce qu’on essayait de sublimer. C’est extrêmement malin car on bascule du rire aux larmes sans avoir recours au pathos. Quel talent! J’ai adoré !

Le signe astrologique de ce roman

Verseau, sans hésitation aucune…
Les personnages, surtout la mère du narrateur, sont totalement uraniens. Uranus, planète de l’humanité, de la fraternité et de l’amour absolu, s’affranchit des règles et des lois dépassées de la société. C’est la planète de l’excentricité, de la rébellion. En clair, Uranus est la planète des passionnés… Elle représente les inventeurs, les originaux… et les fous….

Extraits choisis

Je voyais bien qu’elle n’avait pas toute sa tête, que ses yeux verts délirants cachaient des failles secrètes, que ses joues enfantines, légèrement rebondies, dissimulaient un passé d’adolescente meurtrie, que cette belle jeune femme, apparemment drôle et épanouie, devait avoir vu sa vie passée bousculée et tabassée. Je m’étais dit que c’était pour ça qu’elle dansait follement pour oublier ses tourments, tout simplement.

Ils volaient mes parents, ils volaient l’un autour de l’autre, ils volaient les pieds sur terre et la tête en l’air, il volaient vraiment, ils atterrissaient tout doucement puis redécollaient comme des tourbillons impatients et recommençaient à voler avec passion dans une folie de mouvements incandescents. Jamais je ne les avais vus danser comme ça, ça ressemblait à une première danse, à une dernière aussi.