La fille qui brûle

Vous voyez cette fille-là, à l’air apeuré et envoûtant à la fois, sur la couverture de ce roman intitulé La fille qui brûle ? Elle s’appelle Cassandra Burns, ça ne s’invente pas. C’est l’amie de Julia depuis la maternelle. Un jour, à l’adolescence, leur amitié cesse brusquement d’exister, sans qu’il ne se soit rien passé de particulier. Il paraît que ça devait arriver.

Filles uniques, depuis toutes petites et telles deux soeurs, elles s’appartiennent. À Royston où elles habitent, elles vont à l’école ensemble, leurs mères les emmènent l’une chez l’autre, elles passent leur été ensemble, à faire des gâteaux, à se raconter leurs secrets. 

Un été, en 6ème, elles font un stage à la SPA, Cassie se fait mordre par un chien. Blessée, elles doivent cesser le stage, l’ennui commence, et avec lui le danger. D’errance en envie d’exploration, elles s’enfoncent un jour dans la forêt, jusqu’à découvrir l’emplacement de Bonnybrook, un ancien asile. Elles entreront dedans par effraction, et ce lieu bizarre deviendra le siège et le symbole de leur amitié.

« Me trouver dans cette ruine avec Cassie faisait naître un sentiment très particulier, que je n’ai éprouvé nulle part ailleurs. Si jamais je l’éprouve à nouveau, je le reconnaîtrai aussitôt, comme un parfum longtemps oublié, et cet après-midi-là et les suivants me reviendront avec une intensité viscérale. Bonnybrook représentait à la fois l’expérience la plus invraisemblable et la plus marquante de notre vie jusqu’alors, et un rêve —un rêve que Cassie et moi faisions miraculeusement en tandem, partageant les sensations, les sons, les émotions. L’asile, assombri par la trace de ses différents passés, nous titillait, nous effrayait même à cause de ses silences, mais ce partage nous rassurait. Être à Bonnybrook, C’était comme être en même temps dans la tête de Cassie et dans la mienne, comme si nous avions un seul esprit et pouvions en explorer les limites ensemble, inventant des histoires et nous transformant à notre guise. »

Si le sentiment qui les lie semble indestructible, leur vie et histoire personnelle sont plus éloignées. Julia a un foyer stable, rassurant, des parents cultivés et aisés. L’été suivant, elle peut partir en camp de vacances et découvrir le monde. Pour Cassie, c’est moins évident. Son père est mort quand elle était bébé, et sa mère, infirmière en soins palliatifs, vient enfin de se trouver un nouvel homme, laid et autoritaire envers elle, pour faire basculer définitivement basculer vers la réalité et donc l’âge adulte. Sa fierté, son chagrin, l’éloigneront de Julia sans que cette dernière ne réussisse à l’aider ni se rapprocher. Pourtant, toute sa vie elle ressentira ce lien ombilical entre elles, jusqu’au drame. Que seraient les sentiments humains sans ce manteau de déterminisme qui les brûlent ?

« Tu ne vois donc pas que je suis contaminée ? Tu ne vois donc pas toute cette crasse adulte qui m’entoure ? »

Mon avis

Tissé à la perfection, La fille qui brûle est un récit sur l’innocence fusionnelle de l’amitié et son impossibilité. Par son thème et sa fluidité, il m’a rappelé « L’amie prodigieuse », un texte que l’on lit pour la finesse psychologique des personnages plutôt que pour les rebondissements du roman, impossible à lâcher, une lecture à la fois confortable et puissante. 

« Cassie pouvait se montrer à la fois tendre et méprisante, et j’avais toujours l’impression que si je n’y prenais garde, le mépris risquait de l’emporter. »

Même si l’on devine facilement la fin, ce roman livre avant tout un message fort, que je vous laisserai découvrir par vous-même. Par ailleurs, l’auteur apporte à l’histoire quelques digressions contemporaines, comme la place du beau-père dans un duo mère-fille bouleversant ainsi les fondements familiaux, mais aussi être une fille aujourd’hui, dans la rue, ou sur les réseaux sociaux. Les deux amies sont persécutées par ce sentiment de peur qui les étreint depuis le début du roman. Peur d’être voyante, peur de marcher seule, peur de ne pas avoir d’amie, peur de ne pas être désirable, peur d’être intello, peur de ne pas être cool, peur qu’on dise du mal de nous sur les réseaux, peur de l’image qu’on dégage…

« Parfois, je me disais que grandir en étant une fille, c’était apprendre à avoir peur. Pas exactement à être parano, mais à toujours rester sur ses gardes et lucide, comme quand on vérifie l’emplacement de la sortie de secours au cinéma ou à l’hôtel. Vous découvriez, avec une acuité inconnue dans l’enfance, la vulnérabilité du corps que vous habitiez, ses fortifications imparfaites. »

Le signe astrologique du roman

Vierge, pour le personnage de Cassie, double, mutable, pour cette dualité ambivalente de la petite fille sage aux cheveux blonds presque blancs, fragile et discrète / versus la jeune fille délurée, téméraire, dangereuse, méprisante parfois. La Vierge est toujours d’une personnalité extrêmement compliquée, qui ne s’arrête jamais de réfléchir, et sous des aspect légers et enjôleurs à prime abord, elle vous fera mener une vie épuisante.

Les Argonautes

Je ne suis que très peu convaincue par cet essai auto-fictionnel, bien que les premières pages avaient aiguisé ma curiosité. Il m’a vite laissé sur le bas-côté de la route… Contrairement à ce que suggère la quatrième de couverture, vous pouvez le lire, je vous rassure, il ne remettra pas en cause votre vision de la maternité.
L’idée était bonne, raconter la transformation de deux corps, celui de l’auteure enceinte et celui de son compagnon transgenre, et philosopher autour en convoquant Susan Sontag et Roland Barthès.
Il aurait pu être un roman positif et solaire, je l’ai trouvé rageux et décourageant. Paradoxale et tourmentée, l’auteure le truffe de débats féministes à l’heure où il faudrait juste rassembler. « Queer », elle pousse le lecteur à débattre sur l' »hétéronormalité » afin de remettre en cause le genre et l’identité. Il est indéniable que ce sont des sujets tabous et nécessaires, seulement je ne sais pas si c’était la meilleure façon de s’y prendre. Je ne sais pas non plus si je suis capable de juger ce roman, je vous livre simplement mon ressenti.

J’imagine que sa sortie aux Etats-Unis a été utile lorsque chez nous cet essai me parait désuet et stérile.
« Les argonautes » aurait pu tout aussi bien s’appeler #balancetesphraseschoc . Un petit «tu m’encules » Entre Winnicot et et Judith Butler, allez ça va passer crème et donner un air intello au bouquin. Ou cette punchline aussi, allez c’est cadeau je vous l’offre ( attention c’est fin, très fin ça se mange sans fin ) : « J’avais toujours présumé que donner naissance me ferait me sentir invincible et ample, comme le fist-fucking ». Niveau philosophie je vous avoue c’est un peu cliché mais je préfère Raphael Enthoven.
Attention à ce que je dis Maggie semble très susceptible. Maggie est une intellectuelle, Maggie n’a pas de leçon à recevoir, Maggie n’aime pas quand on parle du genre et pourtant elle est obsédée par cela. Les gens les plus réac me semblent souvent les plus intolérants. Car Maggie est comme tout le monde en fait : elle considérait les mères de haut, les nommait « les éleveuses » avant de découvrir les joies et la révolution intérieure qu’offre la maternité. J’ai donc pris son roman comme un mea culpa raté.
Le style n’est pas fluide, l’écriture pas terrible, les transitions mal faites… Heureusement il y a tous ces grands noms dans la marge , telle une thèse et sa bibliographie bien renseignée.
Un peu de tout donc dans cet essai très documenté que l’on dit « moderne » et « révolutionnaire »… à voir ce qu’il vous en restera à la fin de la lecture…
Je ne veux pas polémiquer, je suis décue, j’attends toujours de ce genre de roman qu’il fasse avancer les choses, et en fait il ne fait que dénoncer ou cliver. Dommage !

Les signe astrologique du roman

Vierge. Pourtant c’est un signe de terre très compatible avec le mien et que j’affectionne. Si je choisis ce signe, c’est par l’alternance incessante de paragraphes intellectuels et d’auto-fiction crue, qui se rapproche le plus de l’ambivalence « vierge folle/vierge sage » : la vierge paraît alors cet être léger et plaisant, alors qu’elle est constamment sous le contrôle et intellectualise tout, incapable parfois de ressentir, comme si sa rationalité la privait d’émotion, à l’inverse de son ombre, son signe zodiacal opposé : le poisson. Je qualifie souvent avec tendresse les personnes vierges de « publicité mensongère« : derrière les phrases chocs qu’elle utilise pour vous appâter, vous tomberez ensuite dans ses circonvolutions mentales et ainsi elle aura exercé son ensorcellement. Les personnes vierges ne sont pas vraiment ce qu’elles dégagent, mais pour autant ce qu’elles cachent est une longue réflexion. De longues conversations bourrées de parenthèses vous attendent…

On ne connaît jamais bien la vierge, c’est aussi l’impression que vous avez en refermant ce livre : vous n’avez pas vraiment compris où est-ce qu’il vous amenait. Il vous a vendu du rêve et vous vous êtes retrouvé empêtré de citations.

La vierge et le gémeaux partagent la même planète: Mercure. Planète de l’intellect. Si le gémeaux s’en sert pour tout synthétiser et résoudre les problèmes à la vitesse de l’éclair, la vierge va dénicher un problème où il n’y en avait à priori aucun. (Je ne sais pas moi-même ce qui est le mieux entre faire l’autruche ou déterrer des cadavres.)

Le côté positif du roman est son érudition et sa complexité : là aussi la vierge est cette personne acharnée au travail (trop souvent, on la compare à une fourmi qui ne saurait s’arrêter).

NB  : Je n’ai pas trouvé la date de naissance de l’auteure mais je serais ravie de la connaître si quelqu’un l’a !

L’auteure

Maggie Nelson, née en 1973 à San Francisco, est une romancière, poète, essayiste, universitaire, américaine, qui traite, entre autres, des thèmes comme le féminisme, la violence sexuelle, l’identité sexuelle, le genre, la violence dans les média, l’histoire de l’art et la philosophie.

Ses œuvres les plus connues sont Bluets et The Argonauts.

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Coeur-Naufrage

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Toute ma vie d’adulte, j’avais fait diversion.

Coeur-Naufrage, c’est l’histoire de Lyla avec un Y, qui, à 34 ans, mène une vie passive, envahie de l’insupportable impression de passer à côté de quelque chose. Elle est traductrice, donc elle écrit mais pas pour elle, de plus, elle a une liaison avec un homme marié… Bref, Lyla joue le second rôle dans tout. Un jour, Joris, le jeune homme avec qui elle a eu une aventure en vacances quand elle avait 16 ans, lui laisse un message sur son répondeur. Un terrible secret refait surface : il vient seulement de trouver sa lettre, celle qu’elle lui avait écrite à l’époque.
Qu’y avait-il dans cette lettre? Lyla rejoue alors ce qu’il s’est passé cette année là: la grossesse découverte trop tard, l’accouchement sous X.

Sous X. C’est comme ça que cela s’appelle. Comme le porno.

Le déni, la culpabilité qui n’en finit pas et qui l’empêche d’avancer. Comme en témoigne cette phrase lancée à son amant actuel :

J’étais avec toi parce que je croyais devoir être punie. L’amour, je n’y avais pas droit. J’avais seulement le droit d’être dans l’ombre.Dans l’ombre de ta vie, dans l’ombre de ta femme, dans l’ombre de tes filles.

Un chapitre sur deux, Joris, (dit Joe) prend la narration. Joe n’a jamais connu sa mère, et son père est alcoolique et violent. Cependant, Joe lit tout Bukowski et réussit dans les études.Il devient kiné, paie ses études en faisant des petits boulots, il réussit à s’élever. C’est un jeune homme « taiseux » qui a profondément bon fond. Mais s’il a aujourd’hui une femme et une belle vie, il n’oublie pas que son enfance l’a cassé.

Je ne suis pas normal, je fais seulement semblant.

Même s’il avait eu la lettre de Lyla, il lui aurait sans doute demandé de ne pas garder l’enfant. Mais peut-être en auraient ils porté tous deux la culpabilité.

J’ai alors imaginé l’accouchement de cette jeune fille de dix sept ans, seule et apeurée, cette souffrance exempte de toute compensation, cette énergie mise en oeuvre pour un bébé dont elle ne jouirait pas.

Lyla partage avec Joe l’absence d’un parent et la haine de l’autre. Ils ont été élevé dans le non-respect de leur dignité, leur enfance leur a été volé. La mère de Lyla est artiste, une photographe qui se sert de sa fille et des autres pour élever sa créativité. Elle est belle et sensuelle, elle ne peut supporter l’idée de devenir « grand-mère » à 42 ans. C’est elle qui va pousser Lyla à faire ce choix, sans la soutenir, juste en photographiant sa douleur.

La douleur ne s’est jamais estompée, ni l’inquiétude, ni la culpabilité. Depuis dix sept ans, j’ai l’impression d’avoir commis un acte abominable dont rien ne me sauvera.

Mon avis:

Comme je vous recommande ce roman! Je l’ai dévoré en une nuit, à la lueur de ma lampe de chevet, sans pouvoir m’arrêter, avec cette agréable culpabilité de savoir que l’heure défile malgré le réveil du lendemain. J’ai pleuré d’émotion et reniflé le plus doucement possible pour ne pas réveiller l’amoureux, et enfin je l’ai posé tout corné à côté de mon lit avec la désolation infinie de l’avoir terminé.
Autant de critères qui déterminent un bon livre n’est-ce pas? L’écriture de l’auteur est belle et limpide, j’aime ces phrases ou rien n’est inutile, et surtout cet humour qui masque les fêlures et qui rend les passages tristes encore plus percutants.
L’histoire est bien ficelée, les thèmes abordés le sont rarement, les personnages sont attachants sans être caricaturaux… Lisez le!

Le signe astrologique de ce roman

Vierge! Lyla, la narratrice principale, la représente parfaitement. A prime abord sûre d’elle, la Lyla de 16 ans aborde une bande de surfeurs pour leur demander de l’aider à récupérer son vélo. « Elle n’a pas froid aux yeux la p’tite » diront-ils d’elle. Il émane de sa personnalité une « aurore boréale » comme le décrit Joris. Les vierges sont séductrices à leurs dépends.
Puis la Lyla adulte décide de se mettre en second plan, comme souvent ce signe le fait. De plus, elle est consciencieuse, discrète et très agréable à côtoyer. Elle a un sens inné de l’organisation et du devoir. La native de la vierge ne peut envisager de quitter son travail sans que tout soit parfait et bien ordonné, c’est le cas de notre héroïne avec ses traductions, dont elle est la première à « tenir les délais ». La native de la Vierge est aussi angoissée de nature, elle a souvent peur de mal faire, de ne pas donner entière satisfaction à son entourage, d’être abandonnée ou mal-aimée. Lyla préfère l’ombre à la lumière, elle préfère rester en coulisse. Elle n’est pas spontanée, c’est sa copine Zoé la délurée qui prend ses décisions à sa place car la vierge ne prend aucune décision à la légère et réfléchit toujours avant d’agir.

Extraits

Lyla :

Il est tellement aisé de se mentir à soi-même.

La lettre était pour Hervé bien sûr. Elle avait encore en tête ce qu’elle voulait lui dire. Il s’agissait d’un poème à propos de voiliers, de tristesse vernie bleue et de rouge palpitant. Cela s’appelait « Coeur-Naufrage ».M’éclipser, accepter, fermer ma gueule, comme je l’ai toujours fait. Mais aujourd’hui, je ne suis plus d’accord avec moi-même.

Voilà près de quinze ans que je ne l’ai pas vue. Elle ne me manque pas. L’idée d’une mère me manque, mais pas la mienne.

Joris :

J’aurais tout restitué pour être à nouveau ce gamin-là, avec son malheur, sa noirceur. Pour que mon père soit vivant et, à mon tour, lui péter la gueule, lui dire ce que je n’aurais jamais osé lui dire, hurler et taper dans les murs, au lieu de m’ouvrir les veines comme on ouvre le courrier.
La vérité, Lyla avec un Y, c’est qu’on passe notre temps à essayer de survivre.

L’auteur

Delphine Bertholon est née en 1976 à Lyon. Elle est romancière et scénariste française. Elle vit aujourd’hui à Paris et a écrit une dizaine de romans.

Mémoire de fille

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Le livre :

Ce roman est, selon elle, la pièce manquante du puzzle de l’œuvre d’Annie Ernaux. Le roman de la honte. Cette honte est partagée, la mienne étant de découvrir cet auteure seulement aujourd’hui, par cette pièce manquante justement.

Annie Ernaux achève donc son œuvre autobiographique par le commencement de sa vie de femme, par ce qu’elle cachait de plus intime: son été 1958, celui pendant lequel elle a tout découvert et décidé de se perdre, puis précieusement enfoui.
Annie Duchesne a 17 ans, n’a jamais côtoyé les garçons, et pense obsessionnellement à vivre une histoire d’amour qui ressemblerait à ce qu’elle a lu dans les livres. À la colonie d’été dans laquelle elle est monitrice, elle va le découvrir. Pas vraiment l’histoire d’amour imaginée, mais assez pour bouleverser et tourner définitivement la page de jeune fille.

Où qu’elles aillent, les filles mettaient dans leur valise un paquet de serviettes hygiéniques jetables en se demandant, entre crainte et désir, si ce serait cet été là qu’elles coucheraient avec un garçon.

Un soir, un moniteur l’attire dans sa chambre. Elle n’a jamais raconté ce qu’il s’y était passé, voilà chose faite dans le livre. Ce qui est très intéressant n’est pas ce qu’il s’est passé concrètement, c’est le constat qu’en fait Annie Ernaux :

« Je suis incapable de trouver dans ma mémoire un sentiment quelconque, encore moins une pensée. La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout.
« Il me semble que je ne peux m’approcher davantage de la réalité. Que c’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive. »

Elle met le doigt ici sur quelque chose de fondamental : Perdre sa virginité  n’est pas seulement physique, cette perte est surtout mentale. Au départ dans la sexualité, on est comme spectateur de notre corps. Puis, avec le temps et l’expérience, on en devient acteur, notre conscience n’est plus vide, la page de nos envies n’est plus blanche. Cela explique donc cette incapacité totale à émettre un quelconque jugement sur la « première fois », sur ce que notre corps vient de «tolérer ». (En allant plus loin, on peut se demander ce que va subir l’inconscient des générations à venir, nourri d’images pornographiques…)

Et de ce refoulement obligatoire peuvent en découler traumatismes et dénis, ou tout simplement un ancrage psychologique qui conditionnera toute notre vie notre rapport au sexe et à l’amour.

« Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible. »

De surcroît, ce livre n’est pas seulement la description de la perte de sa virginité, il aborde le sujet tellement vaste et délicat de l’entrée de la jeune femme dans la société, dans la sensualité, dans l’équilibre fragile des relations entre hommes et femmes, de la soif d’amour, du besoin d’aimer et de recevoir, de l’ambivalence très intéressante obstination/phobie du sexe masculin, de sa frustration aussi.

Annie Ernaux dévoile également ici le sujet de la honte : celui de la boulimie, qui résulte de sa découverte de l’homme, homme trop vite parti, de cette envie masculine non satisfaite… combien de jeunes filles se sont vengées sur la nourriture, ont cru au mal-être, au manque de confiance en soi, quand c’était leur libido qui hurlait derrière les gâteaux?

Elle y parle enfin du choix de l’orientation post bac, en rapport avec ce que l’on vit, et surtout -quand on est une femme- avec celui qu’on aime… À quel point est-on capable de mettre ses ambitions de côté quand on est amoureuse? Cela commence parfois très tôt, parfois même sans homme, seulement le souvenir du premier amour et ce qu’il a suscité en nous.  Annie Ernaux choisit l’Ecole Normale, pour ressembler à la blonde de la colonie qui plaisait à son amoureux, sans que cela lui corresponde vraiment, et aussi pour faire plaisir à son père. Choix d’orientation qu’elle regrettera par la suite.

« J’ai eu besoin de réactiver la fille qui s’était engagée et fourvoyée dans un métier qui ne lui convient pas, d’exposer en somme cette question qui figure rarement dans la littérature : comment au début de la vie, tous, nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix, et pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où on doit être?»

Puis vient le moment de la synthèse :

« J’ai commencé à faire de moi un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour.»

et enfin :

« Je ne suis pas culturelle, il n’y a qu’une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. » Est-ce la plus grande vérité de ce récit?  se questionne Annie Ernaux vers la fin du roman en relisant ses notes de jeunes filles.

Mon avis

Selon moi ce livre retrace le premier et le plus grand combat de la vie d’une femme: apprendre à le devenir.
Un roman très enrichissant et transparent, plein de vérité. J’ai lu certaines critiques qui le jugeaient trop impudique, je trouve juste qu’il a le mérite d’être sincère.

Le signe astrologique du roman

Vierge !
Vierge comme l’est le corps de la narratrice au début du roman …
Vierge comme l’auteur… évidemment. La sincérité et l’autobiographie se rapprochant au maximum de la vérité, le roman porte le même signe astrologique que l’écrivain.
Parmi les traits caractéristiques de la vierge mis en valeur dans ce roman, on retrouve :
Le côté pratique, organisé et méticuleux ; ainsi que l’esprit d’analyse dont fait preuve l’auteur : la Vierge a l’art et la manière de tout disséquer, les comportements, les situations, pour mieux les cerner et les comprendre. La vierge a besoin de rationnaliser pour apprécier.

Les extraits ci-dessous démontrent également l’ambivalence organisation/désorganisation de la vierge : (vierge folle/vierge sage)

« Elle est entrée dans une alternance de pureté et de souillure. »

ou encore :

« Elle est éblouie par sa liberté, l’étendue de sa liberté. Elle ne veut rien d’autre que cette vie. Danser, rire, chahuter, chanter des chansons paillardes, flirter.
« Annie Duchesne a été enthousiasmée par la magnificence du lieu, la richesse des installations, bref, la perfection d’une organisation qui lui rappelait à une échelle supérieure celle de la colonie. »

Citation

—> »C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »

Un mot sur l’auteur

Annie Ernaux, née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), est une auteure française, professeure de lettres. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, entretient des liens étroits avec la sociologie.

Une jeunesse perdue

vierge

Le livre :

Je suis passée par toutes les phases dans ce roman. A la librairie, la quatrième m’a emballée. Les deux premières pages m’ont intriguée, car on y découvre de suite le sujet principal du roman: le narrateur a atteint un âge certain, ne suscite plus de désir dans le regard des femmes et le vit très mal. Ce sujet étant peu abordé par les auteurs mâles contrairement aux multiples témoignages de femmes sur le sujet, j’étais curieuse de savoir ce qu’un homme d’âge mûr peut ressentir.

Pendant la première partie j’ai eu la nausée en lisant les fantasmes du narrateur reluquant les cuisses des jolies jeunes filles dans la rue qui, sans nul doute, sont des provocatrices et mériteraient d’être châtiées pour ce dénuement honteux. Pis encore, il avoue tromper régulièrement sa femme en s’en vantant, fier de proclamer qu’ils ne font pas partie de ces couples médiocres qui sont jaloux et possessifs, avant d’écrire quelques pages plus tard qu’il ne supporterait pas que sa femme le trompe. Bref un dégoût envers l’auteur s’est emparé de moi, je l’ai alors complètement assimilé à son narrateur. J’étais donc prête à le refermer pour me précipiter vers le Grégoire Delacourt acheté en même temps, et puis une petite voix m’a dit « Agathe, t’es peut-être tombée dans le panneau, l’auteur est académicien, tout de même, il y a de l’auto-dérision là dedans, continue un peu. »

En effet, le but de l’auteur est de ne faire aucun cadeau à son personnage principal, de lui attribuer tous les vils défauts qu’un homme peut avoir, lâcheté, égoïsme, naïveté, et lui donne comme appât une somptueuse Valentina, jeune de surcroît, qui va accepter ses avances et se servir de lui comme jamais. Elle arrive très bien à toutes ses fins, encore mieux que si elle était avec un homme de son âge. Au final, j’ai trouvé le sujet intéressant et bien mené, de voir jusqu’où peut aller un homme, pour qui les tourments de l’amour et du sexe ne sont plus permis, lorsqu’il est persuadé qu’il est préférable de renoncer à tout ce qu’il bâti, réputation, maison, femme, argent et honneur, quand jouir quelques instants l’éloigne encore un peu de la mort.

Je conseille donc ce petit vaudeville semi-tragique à ceux dont le sujet intéresse, et aussi pour le vocabulaire de JM Rouart, qui écrit remarquablement bien ne l’oublions pas. Je verrais d’ailleurs bien ce court roman adapté au théâtre.

Le signe astrologique du roman

Vierge! Qui ne connaît pas le dicton vierge folle / vierge sage? En effet la vierge possède une ambivalence : très acharnée au travail et extrêmement méticuleuse, elle peut parfois soulever ses inhibitions et révéler ses prédilections aux plaisirs de la chair, risquant plus tard de déboucher sur une crise de conscience. Ce qui est le cas ici, le narrateur a toujours su sauver les apparences en ayant une vie plutôt rangée aux yeux de son entourage, mais a toujours voulu séduire à coté. Une femme vierge maîtrise normalement mieux ses deux versants qu’elle arrive à concilier, plutôt que l’homme vierge, qui peut mener facilement et dans le déni le plus total une double vie.

D’autre part, dans le travail, la Vierge n’est jamais au premier plan (sauf si son thème présente un soleil dans le milieu du ciel, ou que l’ascendant lion domine par exemple) et c’est le cas ici du narrateur, galeriste et grand amateur d’art, qui a l’impression d’être arrivé là par hasard, alors que c’est le fruit de son travail souvent conséquent.

Extraits choisis

Ne plus être désiré, n’est-ce pas un supplice aussi injuste et cruel que la mort? La perspective de rejoindre les zombies désabonnés des fièvres voluptueuses m’accablait.

Pourquoi ces jupes si courtes, ces pantalons moulants sur les fesses, sinon pour exciter le passant et chauffer sa lubricité? Je les observais douloureusement. Aucune d’entre elles n’assouvirait jamais ma tentation.Et le supplice qu’elles m’infligeaient, en avaient-elles la moindre conscience? Bien sur que non : elles étaient murées dans l’indifférence et l’égoïsme de la jeunesse.

Valentina était une femme tempête. L’amour réveillait en elle des forces obscures qui se déchaînaient. Le sexe semblait avoir moins pour but d’atteindre la volupté que de libérer des délires, d’ouvrir la voie à de violents tumultes, et de faire surgir des profondeurs de son corps un cri tragique.

La sagesse envers les femmes ne consiste-t-elle pas à vivre l’instant, le pur instant, sans se préoccuper des motivations ou des arrières pensées de celle qui le procure, ni de son passé, de son avenir, ni de ce qui se trame sous la surface de cet instant ? Quel péché contre la vie que la curiosité, quel instrument infernal!

Auteur

Jean-Marie Rouart,de l’Académie française, est né le 8 avril 1943 à Neuilly-sur-Seine. Il est romancier, essayiste et chroniqueur français. Il a écrit une trentaine de roman  et est officier de la Légion d’Honneur.