Double Nelson, de Philippe Djian

Mais pourquoi la vie n’est-elle pas un livre de Philippe Djian? J’adorerais moi, faire partie des forces spéciales et me battre comme l’héroïne, entretenir des dialogues burlesques avec l’écrivain qui partage ma vie à moitié, à peine le temps d’emballer un cadavre dans du papier bulle la nuit tombée, j’adorerais me faire assommer par une voisine érotomane avant de monter dans mon hélicoptère posé dans le jardin ! Oui, ce que l’on aime dans les livres de Djian, c’est qu’entre les pages la vie ressemble à un film loufoque mais solide, un peu à la Tarantino.

Alors si vous aussi vous menez votre histoire d’amour comme un Double Nelson (prise de soumission en catch consistant à faire abandonner l’adversaire), si vous aimez les personnages décalés et glousser entre les lignes, si comme moi vous appréciez particulièrement les digressions sur la souffrance d’écrire, si finalement vous luttez envers et contre l’amour en ne cherchant que cela, ce livre est fait pour vous !

« Je ne te parle pas d’elle, répondit Luc. Je ne suis pas libre parce que j’ai un roman à écrire sur le dos. Ça c’est une vraie vacherie. C’est pire qu’une femme. Ça ne dort jamais, ça demande une attention permanente, ça bouffe toute l’énergie, ça siphonne les rêves et ça bousille les reins. Ce n’est pas ce que j’appelle être libre. Je ne connais aucune femme qui pourrait supporter une relation pareille et ça je peux le comprendre. Il n’y a pas plus casse-couilles qu’un écrivain au bout d’un moment. »

Le rire des déesses

« Les hommes se succèdent, tous différents. Les bruits de bête en bataille, eux, ne changent pas. Parfois, cela va très vite. Ils ne se déshabillent même pas. Parfois, cela prend du temps. Veena serre les points sur le matelas. Toute la nuit, et une partie de la journée, elle les attend. Entre deux hommes, elle reste un instant allongée, vague, éteinte, avant de se remettre debout. Elle ne pense pas à sa fille, sauf aux heures des repas, lorsqu’elle vient lui donner une assiette de lentilles. Mais la petite ne se plaint plus. Elle la sent plus proche qu’avant. Elle l’accompagne. Elle comprend le langage des chiens et des corps. Elle comprend aussi que chacun des visiteurs dévore une partie de sa mère, en arrache un morceau, puis un autre, et qu’un jour, il ne restera plus rien d’elle que la marque de ses ongles rageurs sur le matelas mince. »

Impossible de faire une chronique sur ce roman puissant et bouleversant comme le démontre cet extrait qui m’a émue aux larmes.
Ce roman raconte les femmes de la ruelle, ces prostituées d’un quartier en Inde. Comme Ananda Devi sait le faire à merveille, on entre dans un conte et puis on lit la folie des hommes, l’hypocrisie de la foi, la colère des Dieux.. et les rires des déesses. Très beau texte.

Le fils du pêcheur

À 19 ans, Sacha Sperling éblouissait le monde littéraire avec « Mes illusions donnent sur la cour ». Je m’étais alors promis de ne jamais le perdre de vue. Son talent, c’est une écriture visuelle et poétique. « Nous étions allés dîner au restaurant à Blonville. Le soleil était encore haut dans le ciel, il brûlait mon assiette à travers les stores en plastique rose pâle. La nourriture paraissait avoir été cuisinée la veille. »

Le fils du pêcheur, c’est Léo. Il ne s’est jamais habitué à l’odeur de poisson que ramène son père chez lui. Sacha s’est installé dans la maison de vacances de sa mère pour écrire, à Druval en Normandie, très inspirante puisque rachetée à Jane B et Serge Gainsbourg. Il erre au Super U et gère ses angoisses à renfort de vodka et comprimés de Xanax. Un jour, Sacha croise le regard noir de Léo, qui le dévisage « franchement, férocement, brutalement ». Il en tombe amoureux.

En réalité, Sacha a fui Paris et son histoire d’amour avec Mona. Dix ans d’extase, de voyages et de souffrances. « J’ai tout découvert avec toi, Mona. Le monde, le sexe, être deux. J’ai appris à avancer sur une multitude de chemins fragiles comme des passerelles dans le vide. Aimer une fille. La protéger. La surprendre. Ne pas la perdre. Quelle ambition… »

Le récit alterne alors entre les souvenirs de son amour détruit, et celui qu’il va bientôt détruire. Mona, impossible à sauver, et Léo, dont la dépendance l’entraîne vers l’abîme.

« La sincérité en littérature n’a aucune valeur » écrit Sacha en préambule. Je ne suis pas d’accord. Quand on sacrifie ainsi sa vie pour l’écriture, « la seule chose qu’il sait faire » il n’y a rien, à mes yeux, de plus monstrueux et de plus noble à la fois. Donner la vie à de si beaux textes, c’est une mission de vie, une fécondité accomplie.
Ce roman parlera à tous les écrivains, et séduira tous les lecteurs avides d’authenticité et de poésie. Coup de coeur immense ♥️

Soleil amer

« La France et l’Algérie sont des sœurs empêchées. Elles n’ont pas réussi à vivre ensemble, mais n’ont jamais su vivre l’une sans l’autre ! » scandera Naja des années plus tard. Alors jeune maman dans les années 60, elle quitte l’Algérie pour rejoindre Saïd, son mari parti travailler à Paris dans l’espoir d’une vie meilleure.

Amir et Daniel, ses deux jumeaux, sont comme ces deux pays, inséparables mais constamment séparés. Divisés par leur famille, échangés puis réunis, le lien qui les unit est troublant malgré une éducation diamétralement opposée.
Leurs grandes sœurs, Maryam, Sonia et Nour connaîtront des destinées inattendues et diamétralement opposées. Cette fratrie raconte à elle seule la palette des possibles pour ceux qui ont quitté leur terre.

Impossible de ne pas s’attacher aux personnages de cette fresque familiale et historique. Il n’est jamais vain de rappeler les besoins migratoires et les erreurs politiques, notamment la création des banlieues pour comprendre les malaises qui persistent aujourd’hui.

Amoureuse mystique, Lilia Hassaine explore le thème de la gémellité et des contradictions culturelles, elle brosse des portraits subtils des hommes et des femmes de cette génération, en réconciliant les faiblesses des uns avec les victoires des autres.

Quelle fine écriture que celle de Lilia Hassaine ! J’ai refermé ce livre en pensant qu’avec un tel talent elle pourrait nous fasciner sur n’importe quel sujet. On est embarqué dès la première page et le style est soigné, les mots et l’émotion savamment pesés. À suivre de près ❤️

Un tesson d’éternité

Vous avez passé quarante années de votre vie à tricher. Vous avez fabriqué, pierre après pierre, l’édifice rassurant d’une famille solide et d’un cercle social envié. Mais un matin, tout s’écroule, la Police frappe à la porte : vous avez rendez-vous avec votre passé.

Anna Gauthier est cette femme. Pharmacienne et mère de famille respectée, elle avait pris soin d’enfouir ses origines modestes et ses traumatismes honteux entre les lauriers roses et les oliviers de sa maison au bord de mer, derrière des dîners entre amis et des sorties avec son mari. Jusqu’au jour où son fils Léo se retrouve derrière les barreaux. Tout est alors remis en question, son éducation, son couple, son travail, son cercle social et surtout elle-même.
Qui dirige vraiment le fil de notre existence ? Peut-on lutter toute sa vie contre nos secrets ?

Comme toujours avec Valérie Tong Cuong, ce texte est un bonheur de lecture, nourri de portraits contrastés et d’une écriture dont la délicatesse suinte entre les lignes. Je vous le recommande✨

« Elle s’était parfois découragée, il lui semblait alors que les bien nés avaient cela dans le sang, cette posture, cette assurance, cette fluidité dans le geste comme dans la parole, et qu’elle-même ne serait jamais qu’une pâle imitatrice, qu’elle porterait toujours, bien visibles, les stigmates de son origine sociale et de la violence de son enfance. »