Nos richesses

De l’Algérie je ne connaissais que ce mon grand père avait bien voulu m’en dire, c’est-à dire-rien, car rien de la guerre n’est racontable à ses petits enfants.
Immersion à Alger des années 1830-1960 et d’aujourd’hui par ce roman. On suit le journal de bord d’Edmond Charlot, jeune éditeur passionné qui dans un minuscule local nommé « les vraies richesses » comme le roman éponyme de Giono, va imprimer romans et revues et éditer Albert Camus pour la première fois.

Parallèlement au contexte historique de la seconde guerre et de la guerre d’Algérie, Ryad, 20 ans en 2017, est chargé de vider la fameuse librairie. Abdallah, le maître des lieux, va lui narrer l’histoire de ce lieu connu des habitants.

Mon avis

J’ai été très touchée par l’obsession forcenée de Charlot à ne jamais baisser les bras devant le contexte extrêmement difficile des deux guerres qu’il a traversé, la censure, les attentats, le manque de moyens, de papier. Très intéressée aussi d’observer les grands auteurs du siècle, Camus, Gide, discuter entre eux entre Alger et Paris.

C’est un roman d’une grande maturité, documenté et enrichissant, aéré aussi, très bien écrit. Mais difficile d’en faire un coup de coeur, trop froid, trop lisse (à mon goût).

A mes yeux son défaut est sa principale caractéristique : ce roman manque de coeur, d’envolée personnelle, l’auteure est totalement absente du récit, on la devine à peine dans le « nous » de la narration.  A se tenir à distance de son propre roman, elle prend le risque d’y laisser son lecteur un peu à côté aussi. C’est son choix.

Si ce n’est donc à l’auteur et à ses mots que l’on ne s’attache, on ne peut que s’éprendre et revisiter les romans dont E. Charlot parle avec ferveur : je me suis ruée sur Giono pour le découvrir, feuilleter « Les vraies richesses », lui-même écrit après les réactions suscitées par « Que ma joie demeure ». Et c’est cela que démontre ce roman, que chaque livre est lié à un autre, et encore un autre. La littérature est une chaine sans fin.

Extrait choisi

« Nous devenons des fanatiques, des ingrats, des enfants manipulés. Nos attentats sont lâches, nos crimes odieux et nous sommes indignes de la France. De jeunes hommes, à moitié nus, sont tirés de leur lit et embarqués dans des cars de police. On ne traine plus. Le couvre feu est là. Nous sommes tous menacés et surveillés. Des bagarres éclatent, à coups de poing ou de tête. Dans les cafés, nous ne jouons plus aux cartes le soir. Les marchands de beignets baissent la tête lorsque les militaires passent devant eux. Les ultras d’Algérie tractent à tout va. Partout des menaces et des grèves. C’est le temps des regards de haine et de peur, de frustration et de colère. Un mélange épais qui nous enveloppe, nous submerge. Plus jamais, nous ne dormirons en paix. »

Le signe astrologique du roman

Lion ! Un signe solaire, élément feu pour ce roman optimiste et baigné de la chaleur d’Alger.
Ce signe est régi par le soleil : le soleil est la force de vie,  le moi indestructible, à l’instar de la librairie d’Edmond Charlot, qui malgré l’occupation et les faillites est toujours ressortie de ses cendres. Le lion est connu pour son endurance, sa fierté, son enthousiasme.
Le lion appartient à la maison V, la maison de la créativité, de l’expression personnelle… Quelle maison représente mieux le monde de l’édition que celle-ci?

Bakhita

« Ma mère a beaucoup d’enfants. Ma mère est très belle. Ma mère regarde le matin, toujours, je veux dire, le matin elle regarde le soleil quand il vient. Et je me souviens de ça. »

Enlevée à 7 ans pour devenir esclave, Bakhita a connu tellement de traumatismes qu’elle en a oublié son propre nom. Pourtant elle se souvient de sa mère, cette femme très belle de qui elle a été arrachée dans son village du Soudan. Elle se souvient de sa jumelle aussi, et puis de sa grande soeur, enlevée aussi alors qu’elle venait d’avoir un bébé.

Bakhita est en fait cette femme arrachée de toutes les personnes qu’elle aimait. Depuis sa mère à la soeur du couvent de Venise, en passant par Binah sa soeur esclave, ou Alice, la petite fille de sa dernière maîtresse qu’elle a élevée, Bakhita n’a pu garder ni revoir aucune personne chère à son coeur. Pas étonnant qu’elle ait alors élu la seule personne qu’on ne lui prendrait pas : Dieu.

« Tu n’as rien pour moi Augusto ? A moi tu ne rapportes rien ? Aucun nègre ? »
« Regardez ce que je vous ai ramené du marché !
—Choukrane Baba! Elles sont noires, tellement noires !! »
Ces dialogues surréalistes ont à peine plus d’un siècle. Bakhita a été achetée pour un riche marchand musulman, puis pour un autre, puis encore un autre. Battue à mort, cognée, violée, scarifiée, humiliée, elle a survécu à la misère, à la soif, à la faim intense, à l’inhumanité. Jusqu’à ce qu’un consul italien l’achète pour la sauver, l’aider à retrouver son village et sa mère. Mais à quatorze ans, Bakhita ne se souvient plus de rien. Elle débarque alors en Italie avec le consul qui l’offre à un couple d’amis dont la maitresse n’est pas à l’aise avec la maternité, mais qui a senti que Bakhita pouvait l’aider à s’occuper d’un enfant. Elle devient ainsi la nourrice, presque la mamma de la petite Alice dont elle finira par devoir se détacher aussi. En Italie, elle devient presque libre si ce n’est que tous la fuient pour sa couleur de peau. Après l’esclavage, elle fait l’expérience du racisme. Qui est cette femme noire pleine de cicatrices si ce n’est la réincarnation de Satan ?

Portée par un intense besoin de donner et de faire le bien autour d’elle, Bakhita suit sa mission de vie, parvient à se libérer de sa vie d’esclave et atterrit à Venise, dans un institut de soeurs. Elle découvre alors cet homme sur la croix, et sa mère, la Vierge Marie.
Par sa résilience et son pardon envers ses anciens bourreaux, elle sera nommée sainte puis canonisée par le Pape. Elle n’aura de cesse que d’aimer et s’occuper des enfants, ces êtres neufs découvrant la vie et qui n’en ont pas encore été déçus.
Pourtant, sa tristesse, le manque de sa mère et le regard de ses bourreaux la hanteront et la poursuivront toute sa vie dans ses pires cauchemars.

Ce roman offre et répond ainsi à deux questions fondamentales :

-Comment autant d’hommes sur terre peuvent-ils être à ce point monstrueux ?
-Comment peut-on survivre mentalement à pareils traumatismes, abandons, solitudes ?

Il semblerait qu’à part croire en l’existence de Satan et de Dieu, on ne puisse invoquer d’autres raisons. Bakhita n’avait pas le choix, seul des forces divines ont pu l’aider à survivre.

Mon avis sur ce roman

Tellement fière qu’il ait obtenu le Prix de Blogueurs ! C’est un roman impossible à lâcher, extrêmement violent dans son premier tiers, émouvant aux larmes dans les deux tiers restants, je l’ai fini en larmes, pas le choix. Cette puissance d’âme, cette leçon d’humilité se sont inscrits durablement en moi, j’ai compris l’obsession de l’auteur à retrouver la trace de Bakhita, à faire des recherches, retourner en Italie, interroger les soeurs, partir à la trace de la sainte.
Le style est sobre et simple, percutant, phrases courtes, présent. C’est un roman qui révolte et qui apaise à la fois, c’est un roman que l’on devrait faire lire à tous, qui résonne encore hélas aujourd’hui, par le racisme encore existant. C’est aussi une superbe ode à la beauté africaine, à sa souffrance, sa culture, ses mystères.
La perte et le souvenir permanent de sa mère est le sujet du livre qui m’a le plus ébranlée, la maternité y est superbement décrite.

« Sa mère avait tant d’enfants. C’est comme ça que toujours elle s’est souvenue d’elle, avec des enfants tenant ses mains, ses jambes, gonflant son ventre, suçant ses seins, endormis dans son dos. Mère de tous les petits, mère aimante et universelle, miroir de toutes les femmes qui ont donné la vie, elle est jeune et fertile toujours, elle reste aimante et puissante, elle est l’amour sans condition, l’amour absolu et martyr. La mater dolorosa. »

Le signe astrologique du roman

Capricorne… Ce signe au nom de tropique,  pur et endurant n’est autre que celui de Jésus.

Le diamant brut, qui passe après les autres, qui aime les enfants et songe à l’ordre du monde. Obstinée, Bakhita l’est, le jour où elle décide de sa liberté et de se consacrer à Dieu, rien ne peut la faire reculer. Le Capricorne est un signe de terre, et c’est la terre qui résonne dans tout ce roman, la terre aride, dure, sèche. Le déracinement de la terre. Le capricorne est un signe qui résiste à tout, un signe extrêmement seul aussi, un signe d’une grande sagesse.

L’auteur

Véronique Olmi, née à Nice en 1962 est comédienne, écrivain et dramaturge.

Elle est la petite-fille de Philippe Olmi, ministre de l’Agriculture, député des Alpes-Maritimes et maire de Villefranche-sur-Mer durant vingt ans.

Après avoir suivi des études d’art dramatique chez Jean-Laurent Cochet, Véronique Olmi a été assistante à la mise en scène pour Gabriel Garran et Jean-Louis Bourdon de 1990 à 1993.

Pour aller plus loin

  • En bonus, photos de la diapositive originelle de la couverture du roman, résidant aux archives du musée Nicéphore Niepce de Chalon sur Saône (autrement dit chez moi… hasard merveilleux pour ce roman lauréat du Prix que je créé!) L’auteur de la photo s’appelle J.AUDEMA .

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  • Le roman de Joséphine Bakhita:

Comme Véronique Olmi le raconte parfaitement dans son roman, Bakhita a été interrogée par les soeurs pour raconter son histoire et la diffuser. L’Italie était fière d’avoir émancipé cette ancienne esclave et tenait à ce que l’histoire soit connue.

Je me suis empressée de me procurer le petit roman de Joséphine Bakhita pour continuer à vivre un peu avec la Sainte. Soyons francs, par son humilité, ce petit recueil de souvenirs ne suscite pas le dixième d’émotions du livre de Véronique Olmi! Autrement dit il était nécessaire pour vraiment comprendre et ressentir le destin merveilleux de cette femme de passer par un grand roman, et j’ai pris conscience de l’immense travail d’imaginaire et de documentation de Véronique Olmi sur l’esclavage, le Soudan, l’institut des soeurs de Venise pour retranscrire à merveille la vraie vie de celle qui connut le pire et l’illumination. Bravo pour ce chef d’oeuvre !

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Les loyautés

Un jour il aimerait perdre conscience, totalement. S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive.

Vous noyer dans l’alcool vous est sûrement déjà arrivé dans votre vie. Mais lorsque l’on a douze ans et demi et que l’on rêve d’un coma éthylique à l’instar de Théo caché sous l’escalier de son collège pour boire, c’est qu’il y a un problème. Familial. Une situation bloquée, enlisée, face à laquelle Théo refuse de faire face « parce qu’il sait que tout cela est trop lourd pour lui, qu’il n’est pas assez fort ».

A part ses parents divorcés dont dépression et désinsertion sociale semblent dépasser l’intérêt de leur progéniture, il y a Hélène, sa prof d’SVT. Hélène porte en elle les stigmates d’une enfance détruite. Hélène aussi s’est tue, et sa vie en a été gâchée. De Théo Hélène n’a rien vu, et pourtant elle sait, elle tire la sonnette d’alarme auprès de l’équipe pédagogique, convoque sa mère. Théo se tait. Théo ne veut pas, ne peut pas raconter ce qu’il se passe chez son père, Théo aime ses deux parents, c’est comme ça.

Et puis il y a Mathis, l’ami de Théo. Ses parents ne sont pas divorcés, mais la famille semble extraite d’elle-même. Sa mère, Cécile, vient d’un autre milieu, elle est aujourd’hui femme au foyer et ne se reconnaît plus dans l’extinction qu’elle a faite de sa propre personnalité, complice d’un mari avec qui elle ne partage plus rien. Prétextant un cours de yoga, elle consulte un psy, pour tenter de comprendre à quel moment sa vie a pris une tournure qu’elle n’a pas souhaitée, tenter de comprendre son mari, être abject à ses yeux depuis la découverte.

« Quiconque vit ou a vécu en couple sait que l’autre est une énigme. »

Théo, Mathis, Hélène et Cécile sont quatre personnages extrêmement seuls, déçus par les êtres et par leur vie. Ils tous les quatre liés par leurs secrets qu’ils taisent et les non-dits abondent. Peuvent-ils encore sauver la situation, ou sont-ils pris en otage des « principes illisibles qui les enferment », c’est-à-dire de leurs loyautés ?

Mon avis

Ce Page-turner se dévore en une heure et demie top chrono, impossible de faire autrement. Je l’ai refermé émue et perturbée. Vers le tiers du roman, j’ai eu une sensation d’excès dans l’histoire que je peinais à trouver totalement réaliste ou crédible, et puis peu importe, le rôle du roman n’est pas d’exiger la vérité ni de savoir si ce genre de situation extrême est arrivée, il démontre le mal qui ronge, la souffrance invisible, que les actes destructeurs aient lieu ou non.
Il est extrêmement important en 2018 de souligner les conséquences du manque de communication au sein d’un couple divorcé qui s’échange leur enfant unique au bas d’un immeuble sans prendre la peine d’effectuer une transmission de la semaine passée. Ce roman dérange un peu car il éveille notre culpabilité d’enfant, de parent, d’enseignant. Jusqu’où peut-on fermer les yeux lorsque l’on souffre? Quel est le poids du silence ? Quelle est l’étendue de notre responsabilité ?

« Mais au fond je le sais. Je sais que les enfants protègent leurs parents et quel pacte de silence les conduit parfois jusqu’à la mort. Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre qu’à ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été. »

Le signe astrologique du roman

Poissons ! Un signe d’eau et un roman neptunien. Les poissons se caractérisent par une compassion et une malléabilité extrême. Le poisson a une polarité négative, (ou féminine) qui se caractérise par un caractère plutôt introverti, soumis et accommodant, à l’instar de Théo, ou encore de Cécile.

Par ailleurs, Neptune rejoint ce roman par sa démesure, ses personnages désorientés, leur culpabilité, leur sacrifice. Souvent les poissons sont perçus comme martyrs.

Note personnelle : Une astrologue m’a confiée un jour qu’après avoir étudié les thèmes de nombre d’écrivains reconnus, elle avait identifié une dominante poissons dans chacun. Le talent de Delphine de Vigan, par ailleurs Poissons comme ce roman, n’est plus à démontrer.

 

 

 

 

Chambre simple

« Son mal couvait-il déjà pendant nos vacances, nos nuits et nos batailles ? Je n’ai pas voulu y penser et le voilà allongé dans une chambre simple. »

La crise d’épilepsie de Julien aurait pu lui être fatale. Il se réveille dans cette chambre d’hôpital le cerveau endolori, les souvenirs embués. Heureusement il y a Roman, son amour, tout près de lui chaque jour, le temps de la guérison. Pour éviter toute nouvelle crise, Julien doit rester allongé, horizontal et immobile, observer impuissant les jours et sa vie défiler, Roman à ses côtés.
Il semblerait que ce nouveau décor ne soit pas celui de leur première idylle. Petit à petit, Julien reconstitue le puzzle de leur relation avant la crise. Quelle terrible décision avait-il prise ?
Dans ce roman aux multiples narrations, où l’histoire d’amour d’un couple tend à se rejouer, aides-soignants et malades, les témoins fixes de ces murs blancs et de ces néons blafards, assistent impuissants aux combats de ses habitants provisoires.

L’amour peut-il subsister face à la maladie et à l’urgence de vivre ?

« Pour ressusciter notre amour il faudrait lui faire respirer un air plus frais, marcher dans les rues, prendre un avion, retourner à Athènes seuls au monde dans la maison tout en étages de Dora, boire du vin blanc glacé sur la terrasse, couper des arbres en Auvergne jusqu’à l’épuisement ou trouver une crique et baiser face à la mer en plein soleil, se lire des livres à voix haute enfoncés dans les herbes plus grandes que nous, dormir sous le pollen, filmer ce qui est beau tout autour de nos visages, juste ça. Il nous faudrait un vent sarde, une euphorie des retrouvailles et des plis chauds dans nos cous. »

Mon avis

Ce roman sensible est extrêmement poignant par ses deux thématiques : une maladie chronique et la fin d’un amour entre deux hommes.

Il interroge le lecteur sur le rapport temps/maladie « Que peut-on avoir de si urgent à faire quand on est en bonne santé ? » ainsi que sur le rapport amour/temps/maladie : ne pas avoir le temps d’aimer sereinement : la maladie apporte l’urgence d’aimer, de ressentir, de désirer. Dans ce rapport au temps les personnages annexes sont comme des marqueurs fixes permettant de situer chronologiquement deux personnages désorientés.

Friande d’histoires d’amours impossibles, j’ai été servie avec ce beau roman à la plume mélodieuse. En revanche, lire à propos de l’épilepsie était pour moi tout à fait inédit. J’ignorais totalement que ses victimes étaient hospitalisées si longtemps, le rapport à la mort est omniprésent et m’a beaucoup troublée, très peu d’optimisme dans ce roman sur l’issue de cette maladie, dont le pronostic semble plus létal que ce que j’en connaissais. L’auteur parvient pourtant avec poésie à décrire la maladie et ses symptômes, en témoigne l’extrait ci-dessous :

« Le premier signe est un vacillement léger et euphorisant. Comme un shot d’alcool blanc avalé à jeûn ou une grosse taffe d’herbe au réveil. Tout monte a la tête en ondes chaudes qui tendent les unes vers les autres et se superposent. L’étourdissement est presque agréable, la nano-seconde de la perte de soi. Des poussées électriques dans le cerveau, des implosion acides, des feux d’artifice qui chatouillent l’intérieur de la boîte crânienne. C’est étonnant. Un peu effrayant. La première fois que ça arrive, la première fois que tu sens le volume de ton propre cerveau, c’est déstabilisant, excitant, redoutable. Tu découvres que tu es capable de faire exploser cette myriade d’orties, cette centrale brûlante, ce petit mot lieu-dit, ces montées en vagues de mimosas et de nitrites. »

Le signe astrologique du roman

Si ce roman était un signe du zodiaque, il serait bélier !
Julien et Roman, les deux protagonistes du roman, par leur énergie et leur impulsivité évoquent le premier signe de feu du zodiaque, le bélier, le feu jaillissant, Feu-Follet. Le bélier aime par dessus tout le bruit, l’excitation, le danger, le sexe. Ce roman est extrêmement électrique, on ressent de l’énergie magnétique partout entre les lignes, une certaine impatience aussi, le bélier ne tient pas en place, il étouffe, il veut tout voir, tout savoir, tout connaître, il veut brûler la vie, rien ne le déprime plus que de rester enfermé, malade, dans un hôpital, alors que le monde entier l’attend dehors. Le bélier n’est pas réputé non plus pour être le signe le plus fidèle du zodiaque, une curiosité candide dépasse souvent principes et idéaux.
Le bélier est représenté par Mars : planète brûlante associée à l’énergie, la virilité, l’impatience ou encore la sexualité masculine (les hommes viennent de mars et les femmes de Vénus dit-on…)
Les natifs ayant un Mars dominant ou un excès de feu dans leur thème ne sont parfois plus maîtres d’eux-mêmes, leurs nerfs lâchent et ils perdent totalement le contrôle, exactement comme peut l’illustrer une crise d’épilepsie, d’où le rapport établi très vite avec ce signe.
Mais au fond, le bélier est un romantique, est c’est bien le parfum d’amour et d’eau fraîche qui se dégage de ce petit bijou de roman, sincère et sensible.

L’auteur : Jérôme Lambert

Né à Nantes en 1975 Jérôme Lambert vit aujourd’hui à Paris où il travaille dans l’édition. Il a publié deux romans adulte La Mémoire neuve (2003) et Finn Prescott (2007) aux éditions de l’Olivier et a écrit une dizaine de romans et albums pour la jeunesse, principalement à L’École des loisirs.

Sous tes baisers

Impossible pour moi de ne pas vous parler ici de ce roman d’amour publié en cette dernière rentrée littéraire de septembre 2017, sorte d’Anna Karénine contemporaine comme je les affectionne. Une écriture sublime, un roman court que l’on a envie de relire à l’instant même où l’a refermé. Il fait 155 pages, et j’en ai corné 155.

Anne Goscinny s’attaque avec brio à un thème connu, celui de l’amour impossible, cette femme mariée, Mahtilde, qui tombe éperdument amoureuse d’un autre. Le monde soudain prend alors tout son sens, et lorsqu’il ne l’aime plus, alors qu’elle a tout quitté pour lui, l’envie de quitter ce monde la saisit.

Combien de fois les femmes devront-elles rejouer le scénario et arrêter d’en souffrir ?

Des mois durant j’ai été le centre de la vie de cet homme, centre unique, point minuscule et essentiel duquel appareillent l’énergie et le désir pour se jeter dans la vie comme on prend la mer, le vent dans les voiles. Mais un jour Gabriel a cessé de m’aimer et n’a pas eu le courage de me le dire. Il répétait à l’envi une phrase aux allures de formule magique est à l’allitération toute racinienne, il disait « la passion ça passe ».

Gabriel est cet homme mûr, jeune veuf donc « neuf ». Gabriel est en fait cet homme qui ne sait pas aimer, ou très mal, ou pas assez longtemps. Il ressemble à cet homme manipulateur, ou à cet autre là, don-juanesque, qui s’enflamme aussi vite qu’il s’éteint, et puis à celui-ci, ce Narcisse ne sachant s’aimer que dans le reflet et la jeunesse que lui renvoie son adorée du moment. 
Et pourtant, Mathilde va y trouver sa raison d’être, de vivre, de respirer, « à rester grisée, sans volonté, sous ses baisers » … Et s’y perdre comme souvent lorsque l’on désire se trouver, ou retrouver l’être disparu. Elle quittera tout pour lui, et lorsque Gabriel aura ce qu’il veut d’elle, il ne la voudra plus, il voudra retourner à son éternelle solitude.

J’imagine l’endroit qui accueillera ma vie nouvelle ma vie d’homme libre. Je veux du parquet, les murs blancs et qui le resteront. Je veux un salon en rotonde pour avoir sur l’extérieur une vue ample, généreuse, sans limite. Je veux me sentir capitaine d’un paquebot qui n’aurait qu’un passager à transporter, moi.

Entre Paris et Rome, d’une écriture forte et fiévreuse, alternant la narration entre ses personnages, l’auteur revisite sans clichés les dédales de la passion sous le regard tragique de la Madone de « La Pietà » de Michel Ange…

Au pied de la Pietà je pleure son amour.
Au pied de la Pietà je pleure sa peau, ses mains.
Au pied de la Pietà je pleure sa voix qui caresse.

Le signe astrologique du roman

Scorpion. C’est le signe qui selon moi correspond le plus à Gabriel. C’est le signe le plus magnétique et le plus sexuel du zodiaque, qui peut pousser son désir de pouvoir à la manipulation et à la cruauté. C’est un signe charismatique qui paraît sûr de lui mais derrière il n’en est rien, ce signe d’eau s’il est heurté se confond en solitude et destruction des autres ou de soi-même. Les puissantes émotions du scorpion tournent autour de l’amour et de la jalousie. Souffrant parfois d’une impression d’insuffisance, il peut la masquer sous des manières arrogantes.
Régi par mars, la planète de l’action qu’il partage avec le Bélier, l’homme scorpion agit avec impétuosité en forçant l’admiration de la femme. Son autre planète, pluton, le poussera a analyser en profondeur le passé et les sentiments de sa compagne, pour mieux les retourner contre elle.


« Imposteur malgré lui, il veut croire à l’amour qu’il est encore capable d’éprouver. Il pense que ne plus désirer, c’est mourir. Et peu lui importe l’état dans lequel il laisse celle qui aura éclairé son reflet de vieil homme dans le miroir de l’ascenseur. »

Grand Frère

Grand frère est chauffeur Uber à Paris, Petit frère est parti en Syrie, pour une étrange mission humanitaire qui s’appelle Djihad. Leur maman, bretonne, est morte, leur père est chauffeur de taxi, ils sont venus se réfugier en France petits lorsque la situation en Syrie a mal tourné.
Aucune nouvelle de Petit frère depuis 3 ans. Grand frère et son père l’ont attendu des jours, puis des semaines, qui sont devenus des mois. Un soir, alors que Grand frère se perd dans les volutes de sa Marie-Jeanne, Petit frère sonne à la porte. Que faire de son retour ? L’aider à se cacher ? Lui pardonner, le dénoncer ?

Chai pas ce que j’avais dans la tête. J’ai cru que j’allais me poser comme une colombe au milieu de la mort.

Mon avis

Par les thèmes qu’il aborde autant que par son style, je dirais que ce roman manquait à notre paysage littéraire. Si tant est qu’il faille faire évoluer la littérature, ou plutôt l’adapter aux changements du monde, à ses nouveaux codes, alors je suis d’accord pour celle-ci.
Lorsque le langage de la rue peut se mettre au service de l’émotion, c’est gagné !
La narration alternée des deux frères offre deux regards complémentaires sur les affres de l’errance humaine. Entre déracinement, souffrance, absence de perspective, deuil maternel, il règne dans ce roman positif et bien construit une profonde envie de sauver les choses, les autres, soi-même.
Les sujets sont traités avec humour et finement explorés, prendre la narration d’un djihadiste n’était pas forcément évident et ces récits de Petit Frère à Raqqa ne sont ni documentaires ni imaginaires, ils résonnent d’une justesse déconcertante.
Le Paris vu des yeux d’un chauffeur VTC offre un pied à terre confortable et rassurant au lecteur, lui permet par la distance effectuée de tenter de comprendre ce qu’il se passe dans la tête de tous les gens qui comme Petit frère cherche désespérément une mission sur cette terre. À lire !!!

Extraits choisis

« Pendant des jours, j’ai pensé à Paris. Sur internet, je voyais tout le monde écrire « Je suis Paris ». Puis j’ai ouvert les yeux et la réalité, elle était devant moi. A mesure que je recevais des innocents à l’hôpital et que je constatais les conséquences des bombardements américains, des obus de Bachar et des attaques russes, j’y voyais plus clair? Le monde aurait dû écrire « Je suis Syrie ». Mais tout le monde s’en foutait parce qu’on était musulmans. Alors Paris, je me suis convaincu que c’était une statistique et qu’il fallait pas que ça m’empêche de vivre. »

« Comment différencier un barbu musulman à vélo dans hipster en Fixie ? Le problème est sérieux. L’autre jour, au café, y’a un gars du clan des bobos qui m’a dit que les hipsters se sont plaint des nombreux contrôles. La préfecture les a entendus. Les métèques, toutes religions confondues, il s’en plaignent depuis 50 ans, et personne ne les entend. Triste république. »

« La vie, c’est terrible quand on n’a pas assez de mots. »

Le signe astrologique du roman

Gémeaux

Un signe double pour ce roman à la double narration. Deux frères, deux visages. Les gémeaux ont cette versatilité, de qualité mutable, qui les rend insaisissables et difficiles à cerner. Charmant et communicatif, le gémeaux peut devenir distant et acerbe l’instant d’après. Ce sont des personnes curieuses, dirigées par Mercure, la planète de l’intellect. Les deux frères sont des personnes cérébrales, très peu dans l’effusion sentimentale et qui ont la bougeotte comme souvent les natifs du signe.
Le Gémeaux reste cependant un signe extrêmement positif, à l’image de ce roman, bourré d’humour et de bonne humeur. L’ombre du gémeaux est le manque de fiabilité, c’est l’illusionniste, qui agit souvent par ennui, en réaction à la bêtise ou à l’impression d’avoir été lésé, comme Petit frère, parti soit disant en ONG au Mali alors qu’il erre sur les terres syriennes.

Interview de Mahir Guven

J’ai voulu en savoir plus sur Mahir, si la lecture laisse suggérer une auto-fiction, l’auteur nous apprend qu’il n’en est rien, plutôt un long travail de recherche documentaire et psychologique. Mahir en a des choses à dire, son flux est abondant mais jamais ennuyeux, je vous laisse le découvrir …

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Quel genre d’homme es-tu Mahir ?

Avant tout, je suis un être humain né d’une mère et d’un père, dans un lieu et à un moment de l’histoire que je n’ai pas choisi. Je suis donc obligé de conjuguer ma vie avec cela pour tenter de devenir à l’âge adulte, l’enfant rêveur et sensible que j’ai toujours été. Et ce qui est vrai pour moi est vrai pour les autres. En conséquence, j’essaie de les comprendre pour vivre en harmonie. Éviter le désordre est très important, car cela me rend profondément malheureux.

L’envie d’écrire ce roman, elle est arrivée quand? Et comment ?

L’écriture a toujours été là. Quelque part à côté de moi. Elle rentrait de temps à autre par une oreille pour se déployer par le biais de mes mains sur une feuille blanche ou sur un écran, sans aller plus loin. Il faut préciser que j’ai grandi dans une petite ville en périphérie de Nantes où personne n’est écrivain, encore moins artiste. Écrivain est un nom sur un livre ou encore celui d’une rue. Ce n’est pas grave en soi :), mais le chemin à parcourir pour s’autoriser à se lancer dans une démarche artistique est plus long.

Ma première production artistique a été une pièce de théâtre que j’ai écrite et montée quand j’avais 20 ans. Ensuite, je revenais à l’écriture par intermittence, sans réel projet… Quelques phrases, quelques pages, spontanées, sur ce que j’avais en tête. En décembre 2013, j’ai écrit en quinze jours, un premier roman « Il presse le pas », en travaillant du soir au matin, au rythme de deux à trois chapitres de cinq pages par jour. En le relisant, ce n’est pas que j’ai honte, mais disons que c’était le tout début…la copie est loin de m’enthousiasmer.

Les choses sont devenues plus sérieuses en commençant à travailler au journal le 1. J’ai été amené à rencontrer de nombreux auteurs, dont mes deux patrons, Eric Fottorino et Laurent Greilsamer. Finalement, des gens comme toi et moi : des humains, à ceci près qu’ils sont de gros bosseurs, et profondément enthousiastes. Il s’agit d’une remarque qui peut paraître anodine, mais cet environnement m’a conditionné, et m’a donné confiance en moi, plus vous rencontrez d’auteurs, plus vous vous dites inconsciemment  » Et pourquoi pas moi ? « 

De fil en aiguilles, et un peu par hasard, j’ai rencontré un éditeur suite à un petit texte publié sur Facebook (il est dispo sur le site du 1 : https://le1hebdo.fr/journal/numero/3/l-ailleurs-c-est-exister-pour-soi-751.html# ).

Cet éditeur, Philippe Rey, m’a en quelques sortes lancé avec une proposition très simple :  » Tu racontes bien les histoires. Tu es créatif. Tu as une plume. Pourquoi ne pas écrire un roman ? « . Voilà pour la démarche d’écriture du roman.

Ensuite, il y a ce roman en particulier. Je travaillais depuis deux ans sur des projets de roman. Avec quelques histoires en tête, je tentais d’en faire quelque chose, mais rien de  satisfaisant ne sortait. En février 2016, je visite l’exposition Scorcese à la Cinémathèque. Là, je bloque sur l’univers de Taxi Driver et son personnage Travis Bickle.

Il fallait lui compliquer la vie. Le rendre humain. Alors je lui ai collé un père chauffeur de taxi. Et puis, un colocataire avec un comportement un peu bizarre. Un informaticien très enragé contre la vie et la France. Finalement, ce colocataire est devenu un frère disparu.
J’avais commencé par faire des essais à la troisième personne. C’était mou du genou et je voulais un texte très psychologique, qui raconte l’humanité des personnes qui habitent l’histoire. Leurs doutes, leurs certitudes, leurs erreurs, leurs colères, je suis passionné par les tabous et les contradictions, ils racontent davantage d’une personne que ses paroles ou ses gestes. J’avais aussi à coeur que tant le fond que la forme soit une découverte, j’ai tenté de sublimer ce que l’on ne regarde pas par réflexe, de donner une humanité à des gens que l’on identifie comme des zombies. Or le zombie, c’est celui qui n’est pas humain, qui n’est là que pour te manger.

Enfin, une petite anecdote, pour écrire, j’ai théorisé une règle. Il faut se situer dans un triangle à trois sommets : la confiance, la conscience, l’élan.

La confiance, c’est la capacité à croire que l’on peut y arriver. Par exemple, dans une randonnée quand où vous écrit  » 2 h – 6 km « , vous pouvez visualiser. Sans indication, plus difficile d’avoir confiance en soi.

La conscience, c’est la capacité à comprendre ce que l’on fait. Écrire un roman, ce n’est pas écrire un journal intime. D’autres personnes que soi vont le lire, et vont devoir le comprendre. Il faut donc faire à un effort de transmission, de comprendre que ce que vous écrivez va provoquer des réactions chez le lecteur, et donc être conscient si possible de chaque mot écrit.

Il reste l’élan. C’est le plus mystérieux. Il n’y a rien de rationnel dans le fait d’écrire. Il faut se laisser porter. Vous détestez votre mec, votre mère, votre femme, pire vous rêvez de les tuer. Dites-les. Vous voulez raconter la vie d’une fleur, la drague chez les termites. Foncez. Faites en sort de rendre ce que vous racontez digne d’intérêt. L’élan se provoque aussi, les idées viennent pendant les moments de vide et d’ennui. L’ennui ! Il est votre meilleur ami. Dans un monde, où tout va vite, où notre cerveau en surchauffe peine à trouver de l’oxygène, la fainéantise est un rémède, un guide, un médicament pour la créativité.

Avec ce trio magique, confiance, conscience, élan, vous réussissez à expliquer beaucoup de choses. Certains avec un élan monstre parviennent à mener à bout un projet. Ce genre de livre que vous le lisez, vous les trouvez un peu maladroits, mais il y a quelque chose.

Enfin, il y a ces livres où vous vous dites « Cet écrivain s’est un peu éteint… », souvent c’est l’élan qui fait défaut. Le grain de folie. L’éclair au front.

As-tu connu Grand Frère, ou Petit frère ? Le travail de recherche et de documentation sur le milieu des djihadistes était-il difficile ?

Pour Grand frère, j’ai construit ce personnage à partir d’éléments psychologiques de personnes que j’ai connues et que je connais. Le rapport à la drogue, à la mère, au frère, aux femmes, au travail, à la vie, disons que c’est un mélange de plein de petits éléments de personnes différentes. Par exemple, un garçon avec qui je jouais au foot, on va l’appeler Momo : peu d’études, ne travaille pas, il vit de petits larcins mais n’en parle jamais. Avec le temps, il se livrait un peu, et j’ai découvert une capacité à verbaliser des paradoxes sur la vie et le monde hors du commun. Lui, par exemple, m’a inspiré pour Grand frère, mais ce n’est pas le seul. Il y a eu beaucoup de discussions avec des chauffeurs alors que j’étais passager de Uber.

Pour Petit frère, c’est inspiré d’un cas réel. J’ai lu une brève dans le journal sur une disparition. Dès lors, je me suis posé la question : Pourquoi un jeune homme plutôt brillant disparaît ?

Sur le djihadisme, je me suis beaucoup documenté. Dans les journaux, des bouquins, et des blogs tenus par des familles des personnes parties, mais aussi par des personnes sur place en Syrie. Et il y a de quoi lire. Je me suis rendu compte à quel point ils étaient en phase avec la société française par le besoin d’écrire et de raconter leur vie, mais aussi par les remarques sur la vie en Syrie (problème de chauffage…où on ne trouve pas de chocolats…) Il y a une profonde naïveté voire même une certaine bêtise parfois.

Enfin, l’élément qui m’a profondément perturbé était l’attentat des frères Kouachi contre Charlie Hebdo. Ces deux jeunes avaient grandi avec une mère démissionnaire (prostituée) puis à la DHASS, donc dans un milieu très loin de l’islamisme politique pour finalement ce suicider en décimant une rédaction…En quelque sorte, ils avaient raté leur vie, mais avait décidé de réussir leur mort. Je n’ai jamais pu me résoudre à ce que des enfants de la DHASS de la cinquième économie mondiale puisse se foutre en l’air ainsi, et foutre en l’air des gens qui se contentaient de froisser les autres avec des coups de crayon. Pourquoi des français tuaient d’autres français ? Qu’est-ce que la génération de nos parents a fait de travers pour en arriver là ? Dieu était-il une revendication ou un faire valoir pour laisser exprimer une rage, un mal-être ?

Grand et Petit Frère cherchent avant tout une raison d’être et de vivre dans ton roman. Chercher sa place, est-ce forcément un problème d’origines ?

Qui n’a jamais traversé un grand moment de doute dans sa vie ? Avec le sentiment que tout était absurde. Et en réalité, ça l’est. Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Il n’y aucune logique, nous sommes là, et vivons, courons après nos rêves, nos désirs. Ces deux-là, Grand frère et Petit frère, sont comme tout le monde, ils doutent.

Mon sentiment est que l’on vit dans une société où chacun tente de devenir celui qu’il rêverait d’être. Réaliser son potentiel est devenu un paradis à atteindre. La mode de l’entreprenariat en est un exemple. Je ne suis pas sûr que cette caractéristique de la réalisation de soi ait été aussi exacerbée et répandue par le passé.

Dans le même temps, la société demande constamment à ce que vous vous définissiez.

Je prends mon exemple : Es-tu écrivain ou directeur d’un journal ? Es-tu plutôt turc, kurde ou français ? Nantais ou parisien ? Même si, elle n’est jamais directement posée, elle reste essentielle, préfères-tu les hommes ou les femmes ? De gauche ou de droite ? Es-tu musulman ? Pour ou contre Macron ? Fillon ? Mélenchon ? Féministe ?…

En réalité, on s’en fiche. Mais le fait que la question soit posée traduit une volonté de classer. On en arrive très vite à vouloir se définir pour rentrer dans une case. Une fois que vous êtes dedans, il est très dur de s’autoriser à en sortir. Or, avec la volonté de se réaliser, l’époque nous pousse à sortir de nos cases, cela crée de grands complexes psychologiques : merveilleux pour un romancier. J’ai beau faire le constat de tout ça, et m’en plaindre, je fonctionne de la même manière, et c’est très dur de s’y soustraire.

Quant aux origines ethniques ou culturelles, en France, on ne peut plus cacher que nous avons un problème avec cette question. Hier, cela été avec les Italiens, les Polonais, les Bretons, les Corses. Aujourd’hui, quand on est d’origine allemande, chinoise, maghrébine ou que l’on a la peau noire, on doit constamment donner des gages de bon comportement. C’est très dur à comprendre quand on ne fait pas partie de ces minorités, mais cela ne facilite pas à se sentir Français comme tout le monde. Par exemple, peu de gens se plaindraient si des Français d’origine américaine fêtaient Thanksgiving dans la rue. En revanche, tous les ans, même si beaucoup de gens vont assister à la fête du nouvel an chinois dans mon arrondissement, cela fait quand même grincer des dents…

Personnellement, je me suis interrogé très longtemps. Je suis né apatride en France, donc sans nationalité. Mes parents étaient réfugiés en France. À dix ou douze ans, j’ai obtenu la nationalité turque, puis la française à treize. Avant, j’étais quoi ? Un être humain, habité multiples cultures : celle de Saint-Sébastien sur Loire, la ville où j’ai grandi, du quartier de Bonne Garde, de la résidence du val joli, de la famille Guven, d’une mère turque, d’un père kurde, de la région de Nantes, du sud Bretagne, de la France…

Grand frère est un homme qui accepte de rentrer dans le système avec sagesse et mélancolie, tandis que Petit frère, idéaliste et rebelle, cherche plutôt à sauver le monde. De quel frère te sens-tu le plus proche ?

Pas l’un, plus que l’autre, je porte sur eux un amour équivalent, en quelque sorte, ce sont deux enfants que j’ai créés. À titre personnel, j’ai un caractère complètement différent. Je suis prudent et déterminé. Je finis toujours ce que je commence, je n’aime pas à arrêter les choses en cours de route, et suis un maniaque des choses bien faites, ce qui est autant une qualité qu’un handicap. Et dernière chose, j’ai dû mal à choisir, mais quand je choisis, comme les cons, je fonce.

Quel est pour toi le message principal de ce roman ?

Je ne crois pas à la littérature de message. Je pense que le rôle de la littérature est de poser des questions, et de pousser le lecteur à s’en poser. En ce sens, après les retours de lecture, je suis heureux de constater que chacun y trouve son compte, de la jeune femme de 35 ans issue de quartiers populaires, à la personne fortunée qui ne connaît pas la banlieue, à un académicien de 88 ans, Dominique Fernandez.

Tu es également rédacteur en chef pour America; à ceux qui connaissent mal ou peu ce continent et sa littérature, que peux tu en dire ?

Pour America, je ne suis pas rédacteur en chef, mais directeur exécutif. En gros, l’éditeur. J’ai mis le projet sur pied d’un point de vue managérial, et je participe au comité de rédaction. Pour moi, la littérature américaine est, comme pour les lecteurs, une découverte.

Ce que je peux en dire, c’est que les américains ont le sens du récit, et des grandes épopées. Ils ont moins de tabous artistiques et la frontière entre littérature distinguée et populaire existe moins, ce qui autorise à voguer vers des genres sous-considérés chez nous, comme la science-fiction par exemple. La littérature américaine est tellement riche, que j’ai beaucoup de mal à en donner une définition.

As-tu déjà des idées pour un futur roman ?

C’est quoi être une femme dans un monde d’hommes ? Je suis incapable de le savoir, mais suis révolté par le nombre d’agression, de viols, de manière générale, et ce bien avant, l’affaire Weinstein. Il suffit de constater le pourcentage d’incarcérations pour agression sexuelle (10 %), pour se faire un avis sur cette question essentielle.

J’ai grandi dans une famille avec trois femmes, et j’étais le seul garçon, la misogynie m’insupporte. Ma mère ne supportait pas qu’un homme la rabaisse. Elle a même appris la mécanique, pour montrer qu’elle savait faire comme tout le monde…

Alors c’est quoi être un homme dans un monde de femmes ? Ça, je suis capable de l’imaginer ;).

Ton lieu et heure préférés pour écrire ?

Le matin, une demi-heure à une heure après le réveil, de préférence avec un peu de sport ou d’étirement avant. Le cerveau est frais, la journée n’a pas encore laissé de trace dans la tête, pas de stress, tout par l’art de la plume et de la feuille blanche.

Je me suis aménagé un petit bureau chez moi où je peux travailler au calme. Le silence m’est essentiel pour écrire. Tous les jours, j’écris au moins cinq minutes dans un cahier au format 20 x 30 cm.

J’écris avant tout pour faire plaisir au lecteur, et aussi à ma pomme. Chaque élément, personnage, chapitre, style, est une sorte de défi. J’aime que le lecteur soit surpris, qu’il se pose des questions, même qu’il soit parfois dérangé ou choqué. L’écriture, je dirais plutôt la création artistique, est une sorte de drogue. Me plonger dans un personnage, c’est aussi mettre le quotidien de côté. Penser, parler comme lui, et le raconter au lecteur.

Je laisse couler quelques lignes à quelques pages. Selon l’humeur et ce que j’ai en tête. Aujourd’hui, 31 décembre 2017, sans préméditation, j’ai brossé un rapide bilan de ces 365 derniers jours. Quelles ont été les évènements de l’année ? Cela été très court. Il y en a eu trop. Un magazine lancé, un livre publié, une finale du prix Médicis…J’en ai tiré une seule et unique conclusion : rien a changé autour de moi, mon regard sur le monde et la vie a évolué. J’ai juste grandi. Depuis mon enfance, ce sentiment de passer une étape, que ce soit à mon arrivée au collège, mon premier vrai baiser, où le premier jour à l’université, m’a à chaque fois empli d’une joie profonde et puissante.

 

Bilan lectures 2ème semestre 2017

Un semestre intense !

Je pourrais classer mes lectures en 3 petits groupes:

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1/ les deux romans marquants qui ont changé ma vie de blogueuse de l’extrême :

  • L’invention des corps de Pierre Ducrozet, mon ovni 2017, mon premier Flore (Rubrique Verseau)
  • Bakhita de Véronique Olmi, sublime roman indispensable que vous avez élu et dont je vous prépare la chronique

2/ les romans que j’ai littéralement adorés mais que je recommande au cas par cas (les goûts et les couleurs) :

  • De la bombe de Clarisse Gorockhoff, sous l’emprise onirique et sensuelle de sa prose magnifique (rubrique Lion)
  • Sous tes baisers d’Anne Goscinny, une analyse profonde et belle d’un amour impossible (chronique en cours)
  • Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill, j’ai été éblouie par un tel talent (rubrique sagittaire)
  • le splendide L’avancée de la nuit de Jakuta Alikavasovic, que j’ai terminé en larmes et que je pourrais relire à l’infini (sagittaire aussi)

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3/ Les romans que j’ai aimés et que je vous recommande sans avoir peur que vous soyez déçus:

  • Point Cardinal de Leonor de Recondo, un roman qui interroge avec brio l’identité sexuelle de Laurent (rubrique Balance)
  • Les hautes lumières de Xavier de Moulins, haletant et actuel
  • Ma reine de Jean Baptiste Andrea, un conte philosophique subtil et doux (rubrique Cancer)
  • Le jour d’avant de Sorj Chalandon, un roman puissant et brillant sur le sujet difficile des bassins miniers mais pas seulement  (rubrique bélier)
  • Grand frère de Mahir Guven, un style nouveau et émouvant entre djihadistes et chauffeur Uber (chronique et interview en cours)
  • Gabriële des soeurs Berest, un roman ultra interessant et extrêmement bien documenté (rubrique scorpion)

 

Voilà j’ai essayé de faire léger… pour le bilan du premier semestre 2017, remonter le feed instagram en juillet, de mémoire il y avait Par amour, cœur naufrage, Je dansais, Grande section… Je vous souhaite à tous UN EXCELLENT RÉVEILLON 🌟