À crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk

Soyons honnêtes, on cherche toujours un peu de soi en lisant les autres. En prenant connaissance du sujet du premier roman de mon amie Alexandra —Tchernobyl— je me suis sentie soudainement très concernée, ayant vu le jour en mai 86, en plein passage du nuage. D’un coup d’un seul, mes névroses étaient devenues radioactives, et ce roman une vraie source d’iode avant lecture.

Rompons le suspense inutile : comme j’ai aimé ce roman ! Quel pari fou et réussi, celui de traiter d’un sujet aussi difficile avec autant d’élégance et de subtilité !

« De l’hydrogène et de l’oxygène se mélangent, formant un cocktail atomique explosif. Le réacteur perd pied, et, après un dernier regard incompris vers ses techniciens, il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. Lorsque la dalle retombe sur le réacteur, son poids le brise de toutes parts et provoque un incendie cyclopéen. Le feu rampe partout, et l’œil unique du réacteur brûle comme celui de Polyphème en des temps immémoriaux. Une nouvelle apocalypse sur terre. Les divinités vengeresses dans la forêt rient de leur nouvelle tourmente déclenchée. »

Léna et Ivan ont douze ans lorsque la centrale explose. Ils sont amis ou amoureux depuis toujours, depuis que leur monde, Pripiat, village construit pour les employés de la centrale, existe. Le père de Léna est un ingénieur haut placé, celui d’Ivan un ouvrier parmi d’autres. Les deux familles ne s’entendent pas spécialement mais sont émues devant les sentiments des deux enfants.
Le jour de l’explosion, le père de Léna prend une décision difficile mais importante, tout quitter pour s’installer en France. Léna aura un mal fou à s’acclimater, les livres la sauveront. Ivan, lui, restera dans la « zone », écrira des lettres désespérées et magnifiques que Léna ne lira jamais.

En plus d’être totalement passionnant, ce voyage en Ukraine raconte la catastrophe et ses conséquences sur la population, mais aussi l’exil. L’exil géographique de Léna, et l’exil sentimental, celui d’Ivan dépaysé dans son propre pays, dépeuplé par l’être manquant. À quel point tout est vain lorsque nous sommes déracinés, perdus ? Comment peut-on passer une vie à errer, à chercher un but, un signe, un espoir ? « Le sens de la vie à toujours échappé à l’homme. » conclut Ivan.

Tel le « Poème à crier dans les ruines » d’Aragon dont est tiré le titre, le roman possède l’ardeur et le feu des amours inachevés et éternels.
Dis-moi Alexandra, Ô reine de la fiction, Comment captes-tu notre attention, Et nous accrocher page après page, en silence à tes personnages !
Bravo et merci pour ce si beau moment de littérature !

Ci-dessous un extrait du magnifique poème éponyme de Louis Aragon, découvert grâce à ce livre et que j’ai envie d’apprendre par coeur, sorte de valse sur une rupture amoureuse.

« Ils en ont de bonnes ceux
Qui parlent de l’amour comme d’une histoire de cousine
Ah merde pour tout ce faux-semblant
Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L’amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie
Quand les couleurs du jour sont ce que les fait un rire
Un air une ombre d’ombre un nom jeté
Que tout brûle et qu’on sait au fond
Que tout brûle
Et qu’on dit Que tout brûle
Et le ciel a le goût du sable dispersé »