Avant le jour, Madeline Roth

Si vous aimez les voyages en train le silence et l’attente, si vous connaissez Annie Ernaux, s’il y a en vous un manque que rien ni personne ne pourra jamais combler, si vous élevez votre fils un jour sur deux, si vous vous sentez proche de Juliane Moore dans The Hours, si vous avez déjà quitté un homme, si celui que vous aimez est pris et si vous ne trouvez pas cela très grave, si vous prenez ce qu’on vous donne, si vous avez cet âge-là, celui où l’on sait et où l’on peut, si vous êtes une femme libre, si vous voulez vous pardonner, lisez ce magnifique petit livre.

Elle devait partir avec Pierre à Turin. Elle est sa maîtresse, elle a dix ans de plus que lui. Pierre lui envoie un sms « Je suis désolé, Sarah vient de perdre son père ».

Ils n’iront donc pas à Turin, marcher ensemble main dans la main, ni s’embrasser au beau milieu de la rue. Quatre ans qu’ils se cachent, qu’il lui fait l’amour le lundi après-midi, tard le soir ou avant le jour, avant de retrouver Sarah, ou avant que son fils à elle ne rentre de l’école.

Car dans sa vie il n’y a pas seulement Pierre, il y a aussi Lucas, 13 ans, dont elle a quitté le père deux ans après la naissance.

« Lorsque j’ai rencontré Pierre, je n’en pouvais plus de ressasser mes erreurs, je voulais me réveiller légère et en vie, alors que tout en moi, de l’enfant qu’on avait eu avec Mathieu et qu’on élevait un jour sur deux, au fantôme de l’autre qu’on avait décidé de quitter, me ramenait à hier, et c’était un ressac, un poids attaché à la jambe que je traînais en boitant. Je rêvais d’un amour qui m’aurait rendu mes 20 ans, et je crois que je ne savais pas, à ce moment-là, qu’aucune histoire, aussi grande soit-elle, n’aurait pu gommer toute la peine qu’il y a à se dire : j’ai aimé, et ça n’a pas duré toute la vie. »

Elle ira quand même à Turin, mais seule. Elle prendra le train à l’aube, ne lira aucun des livres emportés, elle posera sa valise à l’hôtel et se promènera dans les rues, elle boira seule, s’endormira encore maquillée. Elle pensera à Pierre, à ses messages, à leur rencontre, à la forme particulière de leur amour.

« Je n’attends rien. Enfin je n’attends pas qu’il la quitte. J’attends quelque chose qui ressemble à ce qu’il me donne. J’attends l’attente de lui, le désir que j’ai de lui, sans cesse renouvelé. C’est peut-être la première fois que ça m’arrive, ça, dans ma vie, ce truc qu’on vous dit tout le temps, n’attends rien. Un jour, ça arrive. »

Extraits

(J’aurais pu recopier le livre, je me suis retenue)

Et quand je croise mon regard dans le miroir, j’ai vingt ans dans ma tête et quarante dans mon corps. Et ce n’est le début de rien du tout. Je ne sais pas concilier les deux, la tête et le corps. Je crois que Pierre me donne ça, un amour qui m’affranchit de mon corps et de mon âge.

C’est peut-être à ça qu’on reconnaît une vie empêchée : au manque, au vide, au creux que ça laisse en août, d’attendre. En vrai, l’attente c’est du manque. Mais on ne le comprend que bien des années plus tard.

On croit qu’on quitte l’autre, c’est juste avec soi qu’on n’arrive plus à vivre.

Vous voyez ce que ça fait, de regarder, nuit après nuit, les yeux de l’autre ? De jouir en regardant ses yeux ? Vous pouvez faire ça sans aimer, vous ?