À son image

De nos vies ou de nos images, quel est le plus éphémère ?

Dès le début du roman, Antonia meurt sur une petite route de Calvi. Elle disparaît de la vie comme un objet disparaît du décor, aussi simple et rapide que d’appuyer sur un bouton d’appareil photo.

Son parrain est son oncle, il est aussi prêtre de profession, et accepte d’officier pour les obsèques de sa nièce. Il y met même tout son coeur, toute la subjectivité qu’il ne devrait pas. Pour elle, il veut quelque chose de très long, de très solennel, et pendant cette interminable cérémonie, durant laquelle les gens suffoquent, à l’étroit dans cette église, il revient sur le parcours d’Antonia.

Comment, lorsqu’elle était petite, il lui a offert son premier appareil photo. Comment c’en est devenu une passion, une obsession. Comment elle captait des moments éphémères, des regards, des mouvements, comment elle a rencontré son premier amour, un certain Pascal B, passionné, engagé, toxique aussi. Le FNLC, le militantisme, la prison, en boucle : Antonia ne tenait plus. Son journal ne voulait pas de ses photos d’art, son patron voulait un plan large, des gens qui posent, contents de se voir dans leur quotidien préféré. Antonia passait à coté de sa vocation. Alors elle a rassemblé ses économies, et est partie sur le terrain, en ex-Yougoslavie, se frotter à la guerre, et à la mort. Car pulsions de vie et de mort ne sont jamais si éloignées l’une de l’autre.

Un très beau roman, une écriture pleine de poésie et de dramaturgie, mélangeant plusieurs thèmes bien accordés, une construction habile du récit, des paysages changeants… un beau roman de cette rentrée, sur notre éphémère liberté.

« Car il n’y avait au fond que deux catégories de photos professionnelles, celles qui n’auraient pas dû exister et celles qui méritaient de disparaître, si bien que l’existence de la photographie était évidemment injustifiable. »

La vraie vie

L’incontournable,

L’inoubliable,

L’incroyable de la rentrée…

C’est lui!

Vous me l’aviez dit, j’ai voulu vérifier et vous avez raison, ce premier roman est époustouflant, on a l’impression que quelqu’un nous jette un sort au début de la lecture car il est absolument impossible de le lâcher. 🐐🦏🐆Sa maison est remplie de cadavres d’animaux. Elle a été construite entre des dizaines et des dizaines de maisons similaires. Dans ce quartier, tout est moche. Le décor est posé. C’est l’histoire d’une petite fille qui voudrait bien rendre son existence et celle de ses proches meilleure. Pour ses parents, elle sait que c’est perdu d’avance. Son père est un chasseur en colère et sa mère est une amibe, une petite chose qui se laisse maltraiter, qui a renoncé à la vie et au bonheur. Mais pour son petit frère Gilles, l’espoir l’anime. Elle voudrait remonter le temps, changer le cours des choses, revenir à l’instant d’avant le drame, quand son petit frère avait encore le sourire aux lèvres et non ce regard de hyène qu’il a emprunté à la pièce aux animaux morts.

Alors elle travaille à l’école comme une forcenée. Elle veut créer cette machine et devenir Marie Curie, rien de moins. À 11 ans, elle apprend la physique, donne des cours de baby sitting pour se payer des cours supplémentaires. La vie ne l’aide pas vraiment, et son père devient de plus en plus violent. Mais avec elle, sa petite chienne, Dovka, et une furieuse envie de vivre et d’aimer.

Ça ressemble à un conte et c’est une histoire de vie ultra-réaliste.

J’ai retrouvé cette ambiance émouvante de Ma Reine, publiée chez @ed_iconoclaste l’an passé, une fable un brin loufoque et tragique à la fois, dont les héros sont des enfants.

À lire ! Longue vie à ce roman qui a entre autres déjà obtenu le Prix Fnac!

Vivre ensemble

Tout est dans l’agenda. Dans l’enchaînement régulier des semaines A et des semaines B.

Car oui, tout s’alterne, la garde, les appartements et les animaux de compagnie. Pendant les semaines A, Déborah et Pierre peuvent vivre sans frémir, sans concilier, libres de s’aimer. Les semaines B, quand Salomon le fils de Pierre (10 ans) est chez eux, les problèmes commencent. Menaces, crises, injures, têtes de mort sur la porte de sa chambre. Mésentente totale avec Léo, le fils de Déborah. Les différences de religion et d’éducation pèsent parfois très lourds. Déborah commence à craindre de plus en plus la présence du jeune garçon, surtout lorsque Pierre s’absente.

L’agenda recense justement les dates des déplacements de Pierre à Calais. Très engagé, il  s’occupe de redonner un minimum de salubrité à la jungle et ses migrants. Vivre ensemble dans la jungle et dans ces conditions, c’est la torture. Mais vivre ensemble quand on l’a décidé, est-ce vraiment plus facile ? Car la violence se loge partout, et la première date de leur vie commune inscrite sur ce fameux agenda, c’est celle de l’attentat du 13 novembre, cette soirée où Déborah et Pierre se sont trouvés si près de la mort que Déborah a ressenti l’urgence vitale de rassembler leurs familles. 

Sur l’agenda, il y aura d’autres dates, des moments clés de leur vie commune, mais aussi celles marquant la mémoire collective, d’autres attentats, signant la continuité de cette violence dans l’humanité, celle qui au fond n’a jamais cessé d’exister.

Mon avis

Ce roman pose la question du Vivre ensemble, possible ou pas? Que ce soit au sein d’une famille, recomposée ou non, d’un peuple, d’un pays, est-ce illusoire de penser que le vivre-ensemble existe ?

J’ai lu ce roman d’une traite, il est extrêmement abouti, contemporain, il est même nécessaire et indispensable, car il marque une époque, celle encore assez récente des familles recomposées d’aujourd’hui dans le contexte terroriste, la petite violence dans la grande. En faire un objet de littérature était un pari compliqué, et la plume d’Emilie Frèche, précise, aiguisée, et son récit prenant et réaliste en font un livre d’une incroyable clarté sur la dimension humaine, et met en exergue l’ambivalence permanente entre générosité et cruauté. 

La fin du roman est, pour moi, parfaite. Un beau coup de coeur !

Le signe astrologique du roman

Verseau

C’est le signe le plus « humaniste » du zodiaque, mais aussi parfois, hélas, le plus clivant. Pour mener à bien ses projets et réaliser ses idéaux (surtout s’ils sont trop élevés), le verseau ligue malgré lui les personnes entres elles sans parvenir à éteindre le conflit. Diviser pour mieux régner pourrait être ainsi sa devise. Les autres s’entretuent et il regarde. Tout ça car le projet initial était utopie. C’est un peu le message que dégage ce roman. Aimez-vous les uns les autres mes frères, et Dieu vous pardonnera pour vos péchés et le sang déversé.

Extrait choisi

« Y en a marre, à la fin ! Vivre-ensemble, vivre-ensemble, on dirait qu’ils n’ont plus que ce mot à la bouche. Moi j’en peux plus, du vivre-ensemble. Je vais même vous dire, ça me fait chier, le vivre-ensemble. Surtout avec un tiret et un article devant. Non mais sérieusement ? Quel est l’abruti qui s’est levé un matin et qui a décidé d’en faire un nom ? C’est comme le bonheur, ça… On pouvait pas laisser la bonne heure ? La bonne heure, c’était parfait, c’était humble, on passait une bonne heure et on était content. Mais non, faut toujours plus, le bonheur, comme si c’était atteignable. Ça n’existe pas, le bonheur. C’est un leurre. Et le vivre-ensemble aussi. »

Anomalie

Mehdi et Leila ont été abandonnés par leur maman quand ils étaient encore très petits, et aucune trace de leur père. L’institutrice qui les a adoptés, Danielle, est atteinte d’un cancer du sein au début du roman. Quant à son mari, il passe ses journées à boire de la bière. À douze ans, ils sont livrés à eux-mêmes dans une banlieue de Paris, et doivent se débrouiller seuls pour se nourrir et aller à l’école. Leurs semaines sont rythmées par les cours de natation, leur seul véritable loisir. C’est à un de ces cours qu’ils rencontrent Mai, une jeune fille frêle d’un milieu bourgeois. Pour elle, la natation est un calvaire, ses parents l’y ont inscrite pour espérer corriger une scoliose naissante. Un triangle amical et amoureux semble naître entre les trois enfants. Mais quand Mehdi se rapproche un peu trop de Mai, Leila intervient. Leila semble être possédée par un démon, celui de ses origines, ou de son immense manque d’amour. Insatiable, elle vampirise aussi bien son petit frère Mehdi que Mai. Impossible que le monde tourne sans elle, elle exerce une emprise sexuelle déroutante sur tous les personnages. Petit à petit, les secrets jaillissent et les personnages disparaissent…

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce roman, que j’ai trouvé extrêmement bien mené. Psychologie et faits sociétaux au programme, tout pour me plaire. C’est un roman dérangeant, de par l’amour intense entre le frère et la soeur, mais mis en beauté par un portrait très juste des protagonistes.

J’ai adoré le portrait de Leila, cette jeune femme très fragile, jouant à la fois le rôle de la soeur, de la mère, et de l’amante. Elle est aussi cruelle qu’absolument généreuse, intense dans ses réactions. Un roman dont on a du mal à se détacher, très cinématographique et envoûtant.

Je dois me concentrer pour revoir Leila telle qu’elle nous paraissait à l’époque, forte et invincible, un roc férocement solide. Avec le temps, bien sûr, les certitudes se sont effritées et je vois autre chose. Je vois une pierre qui porte en elle le germe d’une moisissure qui s’étend en strates, la ronge de part en part. Un jour, sans qu’on n’ait rien vu venir, la pierre que l’on croyait robuste et incassable se fendille d’un coup sec. 

Le signe astrologique

Bélier, pour Leila. Un signe puissant, masculin, martien et sexuel. Le bélier est un signe de feu, dominateur et assoiffé, comme le tempérament de Leila. Les personnages dans ce roman ne font que courir, et cela symbolise parfaitement ce signe très nerveux et curieux.

Extrait choisi

J’avais tant mis de moi-même dans ce vase clos, dans toutes ces distances parcourues à la force des bras et des cuisses, dans toutes ces longueurs qui mises bout à bout semblaient m’emmener au bout du monde, qu’il me paraissait impossible de revenir en arrière désormais. En nageant, j’avais fait de nouvelles conquêtes, j’avais pénétré les contrées les plus reculées de mon âme, j’avais tracé des sillons, creusé des tranchées, remonté un fil, une pensée que je relançais au fur et à mesure de ma progression, tel un crochet que l’on jette devant soi avant de le lancer et le reprendre à nouveau.

Anomalie, Julie Peyr, Editions Equateurs, 2018.

Techno Freaks

Avec ce roman, découvrez l’Underground de Berlin, la capitale du « Nightclubbing »…

L’habit ne fait pas le moine. Pour le motif « délit de couverture », il est évident que je n’aurais jamais acheté ce roman, son design contrastant fort avec mon feed fleuri de jeune maman. Mais le Serpent à Plumes me l’a recommandé et je l’ai lu sans m’ennuyer une seule seconde. Au contraire ! J’ai pénétré cet univers électrique avec avidité, curieuse de ce monde inconnu et que je ne connaîtrai sans doute jamais, car à moins d’un grand malentendu je pense que je n’irai jamais sniffer de la kétamine dans les boites berlinoises…

Pendant trois jours, du vendredi ou lundi matin, plusieurs français expatriés à Berlin vont faire ce qu’ils surnomment « le marathon de la drogue » : tenir sans dormir en dosant savamment leurs différentes substances afin de danser sans s’arrêter sur de l’électro. Enchaîner les lieux de la défonce, les boites gay, acheter, revendre, passer des heures aux toilettes. Oui, bien sûr, c’est glauque mais c’est traité avec un certain détachement, voire une réelle poésie. 

Prenez Goldie par exemple, tatouée et cernée, elle est performeuse, ses idéaux sont bien différents des vôtres, mais dans ce milieu, elle est infiniment respectée, notamment pour ses « suspensions ». Oui elle s’est fait suspendre par des câbles attachés à ses piercings.

Dorian regarde Goldie. Son regard dur élégamment souligné de cernes bleutés. Les veines saillantes qui courent sous sa peau ambrée. Les cicatrices sur son avant-bras, coups de rasoirs d’une adolescente en détresse. Sa peau sans une once de graisse qui recouvre des muscles nerveux. Un corps de junkie, magnifiquement ciselé par des années de défonce et de danses effrénées. Comme le sien.

Goldie rencontre Dorian, et dans leurs yeux, des serpents. Ils sont frères d’âme. C’est la Kétamine qui lui souffle ça. C’est la maîtresse absolue, ils en sniffent entre deux prises de GBL. La K leur permettent de pénétrer la musique, de la ressentir vraiment au plus profond d’eux-mêmes.

D’autres personnages gravitent autour d’eux, des queer, des toxicos en tout genres. Les murs suintent les maladies et le VIH.

Comment finiront-ils à l’issue de ces trois jours ? Accèderont-ils un jour à la transcendance ? À y bien réfléchir, leurs idéaux répondent à une certaine logique.

Bien sûr, n’attendez pas un récit lumineux, tout n’est qu’auto-destruction, mais pour ma part je l’ai trouvé assez passionnant et bien mené si le sujet vous tente !

Extrait choisi

« Enfin, ils sont à l’intérieur du Berghain. Ils déposent leurs vestes et leurs sacs au vestiaire. Opale a souvent l’impression d’y déposer son âme aussi. Elle la récupérera en sortant, avec le reste. »

Le signe astrologique du roman

S’il y a bien quelque chose de surprenant dans ce roman, c’est la certaine « ambition illusoire » de nos personnages. Poursuivant un idéal, une philosophie, l’esthétisme junkie répond à une quête infinie de soi même. Le sagittaire est cet éternel troubadour, excessif derrière ses airs sages, et toujours à la conquête de plus. Il partage un sens exacerbé de l’hédonisme grâce /à cause de Jupiter, qu’il partage avec le Poissons. L’idéal ne sera jamais atteint, mais toute la vie recherché.