Anomalie

Mehdi et Leila ont été abandonnés par leur maman quand ils étaient encore très petits, et aucune trace de leur père. L’institutrice qui les a adoptés, Danielle, est atteinte d’un cancer du sein au début du roman. Quant à son mari, il passe ses journées à boire de la bière. À douze ans, ils sont livrés à eux-mêmes dans une banlieue de Paris, et doivent se débrouiller seuls pour se nourrir et aller à l’école. Leurs semaines sont rythmées par les cours de natation, leur seul véritable loisir. C’est à un de ces cours qu’ils rencontrent Mai, une jeune fille frêle d’un milieu bourgeois. Pour elle, la natation est un calvaire, ses parents l’y ont inscrite pour espérer corriger une scoliose naissante. Un triangle amical et amoureux semble naître entre les trois enfants. Mais quand Mehdi se rapproche un peu trop de Mai, Leila intervient. Leila semble être possédée par un démon, celui de ses origines, ou de son immense manque d’amour. Insatiable, elle vampirise aussi bien son petit frère Mehdi que Mai. Impossible que le monde tourne sans elle, elle exerce une emprise sexuelle déroutante sur tous les personnages. Petit à petit, les secrets jaillissent et les personnages disparaissent…

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce roman, que j’ai trouvé extrêmement bien mené. Psychologie et faits sociétaux au programme, tout pour me plaire. C’est un roman dérangeant, de par l’amour intense entre le frère et la soeur, mais mis en beauté par un portrait très juste des protagonistes.

J’ai adoré le portrait de Leila, cette jeune femme très fragile, jouant à la fois le rôle de la soeur, de la mère, et de l’amante. Elle est aussi cruelle qu’absolument généreuse, intense dans ses réactions. Un roman dont on a du mal à se détacher, très cinématographique et envoûtant.

Je dois me concentrer pour revoir Leila telle qu’elle nous paraissait à l’époque, forte et invincible, un roc férocement solide. Avec le temps, bien sûr, les certitudes se sont effritées et je vois autre chose. Je vois une pierre qui porte en elle le germe d’une moisissure qui s’étend en strates, la ronge de part en part. Un jour, sans qu’on n’ait rien vu venir, la pierre que l’on croyait robuste et incassable se fendille d’un coup sec. 

Le signe astrologique

Bélier, pour Leila. Un signe puissant, masculin, martien et sexuel. Le bélier est un signe de feu, dominateur et assoiffé, comme le tempérament de Leila. Les personnages dans ce roman ne font que courir, et cela symbolise parfaitement ce signe très nerveux et curieux.

Extrait choisi

J’avais tant mis de moi-même dans ce vase clos, dans toutes ces distances parcourues à la force des bras et des cuisses, dans toutes ces longueurs qui mises bout à bout semblaient m’emmener au bout du monde, qu’il me paraissait impossible de revenir en arrière désormais. En nageant, j’avais fait de nouvelles conquêtes, j’avais pénétré les contrées les plus reculées de mon âme, j’avais tracé des sillons, creusé des tranchées, remonté un fil, une pensée que je relançais au fur et à mesure de ma progression, tel un crochet que l’on jette devant soi avant de le lancer et le reprendre à nouveau.

Anomalie, Julie Peyr, Editions Equateurs, 2018.

Techno Freaks

Avec ce roman, découvrez l’Underground de Berlin, la capitale du « Nightclubbing »…

L’habit ne fait pas le moine. Pour le motif « délit de couverture », il est évident que je n’aurais jamais acheté ce roman, son design contrastant fort avec mon feed fleuri de jeune maman. Mais le Serpent à Plumes me l’a recommandé et je l’ai lu sans m’ennuyer une seule seconde. Au contraire ! J’ai pénétré cet univers électrique avec avidité, curieuse de ce monde inconnu et que je ne connaîtrai sans doute jamais, car à moins d’un grand malentendu je pense que je n’irai jamais sniffer de la kétamine dans les boites berlinoises…

Pendant trois jours, du vendredi ou lundi matin, plusieurs français expatriés à Berlin vont faire ce qu’ils surnomment « le marathon de la drogue » : tenir sans dormir en dosant savamment leurs différentes substances afin de danser sans s’arrêter sur de l’électro. Enchaîner les lieux de la défonce, les boites gay, acheter, revendre, passer des heures aux toilettes. Oui, bien sûr, c’est glauque mais c’est traité avec un certain détachement, voire une réelle poésie. 

Prenez Goldie par exemple, tatouée et cernée, elle est performeuse, ses idéaux sont bien différents des vôtres, mais dans ce milieu, elle est infiniment respectée, notamment pour ses « suspensions ». Oui elle s’est fait suspendre par des câbles attachés à ses piercings.

Dorian regarde Goldie. Son regard dur élégamment souligné de cernes bleutés. Les veines saillantes qui courent sous sa peau ambrée. Les cicatrices sur son avant-bras, coups de rasoirs d’une adolescente en détresse. Sa peau sans une once de graisse qui recouvre des muscles nerveux. Un corps de junkie, magnifiquement ciselé par des années de défonce et de danses effrénées. Comme le sien.

Goldie rencontre Dorian, et dans leurs yeux, des serpents. Ils sont frères d’âme. C’est la Kétamine qui lui souffle ça. C’est la maîtresse absolue, ils en sniffent entre deux prises de GBL. La K leur permettent de pénétrer la musique, de la ressentir vraiment au plus profond d’eux-mêmes.

D’autres personnages gravitent autour d’eux, des queer, des toxicos en tout genres. Les murs suintent les maladies et le VIH.

Comment finiront-ils à l’issue de ces trois jours ? Accèderont-ils un jour à la transcendance ? À y bien réfléchir, leurs idéaux répondent à une certaine logique.

Bien sûr, n’attendez pas un récit lumineux, tout n’est qu’auto-destruction, mais pour ma part je l’ai trouvé assez passionnant et bien mené si le sujet vous tente !

Extrait choisi

« Enfin, ils sont à l’intérieur du Berghain. Ils déposent leurs vestes et leurs sacs au vestiaire. Opale a souvent l’impression d’y déposer son âme aussi. Elle la récupérera en sortant, avec le reste. »

Le signe astrologique du roman

S’il y a bien quelque chose de surprenant dans ce roman, c’est la certaine « ambition illusoire » de nos personnages. Poursuivant un idéal, une philosophie, l’esthétisme junkie répond à une quête infinie de soi même. Le sagittaire est cet éternel troubadour, excessif derrière ses airs sages, et toujours à la conquête de plus. Il partage un sens exacerbé de l’hédonisme grâce /à cause de Jupiter, qu’il partage avec le Poissons. L’idéal ne sera jamais atteint, mais toute la vie recherché.

Désintégration

« Je ne sais plus quand l’été a cessé d’être immense. (…) Je ne sais plus quand les raisons pour lesquelles je fais ce que je fais ont commencé à me paraître obscures, liquides, alternativement fuyantes et effrayantes. Je ne sais plus quand j’ai cessé de mettre toute ma colère ainsi que ma rage et ma frustration dans le labeur difficile, éprouvant et jamais terminé de la construction de moi-même. »

Pour ses 18 ans, elle laisse un inconnu lui faire l’amour dans la paille. Elle s’ennuyait, ses autres camarades ne l’intéressaient pas, elle s’est toujours sentie si différente.

Et puis elle s’envole à Paris commencer ses études. À Paris, elle opte pour la collocation. Entourée de jeunes bourgeois, très vite elle réalise qu’ils ne parlent pas le même langage. Elle est toujours à côté, ne comprend pas leurs paroles derrière leur assurance affichée. Elle n’a pas les mêmes habits, pas les mêmes références, n’est jamais partie en vacances. 

La honte est là, depuis toujours, mais elle fait avec. 

Comment faire autrement. Elle rentre dans sa chambre, écrit. Elle étudie, enchaîne les petits boulots pour subsister, caissière, hôtesse, elle les cumule frénétiquement, et puis dès qu’elle a le temps, elle écrit. Car s’il y a bien une chose qu’elle veut, c’est écrire. Ecrire, écrire, écrire, le seul et unique objectif.

« Écrire était juste une denrée qui m’était essentielle parce que la littérature, la fiction, étaient les seules langues que je captais vraiment. Je voyais la possibilité d’être lue comme la seule que j’aurais de communiquer avec les autres, mon unique chance de me faire comprendre, d’être vue par eux. Il fallait que ça arrive, je n’avais pas le choix. »

Elle fait une pause, elle parle de l’homme-fleur entre les chapitres. Celui qui d’entrée de jeu lui a dit qu’elle était vulgaire. Il lui a donné rendez-vous au restaurant. Il a lu son roman, il est producteur, il est aussi très beau. L’homme-fleur devient le fil rouge d’un certain présent, de la désintégration elle-même, de cet état de pause charnelle à laquelle elle s’est résignée. Elle n’a plus la force pour un homme comme ça.

« L’homme-fleur me fixe.  (…) Il annonce qu’il va me poser des questions, plein, c’est ce qu’il énonce, voilà ce qu’il répète et s’apprête à faire avec moi alors il me prévient. Je déglutis. » 

Elle revient au passé, ce qui l’a amenée à cet état chaotique. La collocation de l’époque  devient un lieu de silence et d’incompréhension, de flottement avant de changer enfin de vie. Et puis Martin, un garçon avec qui elle flirtait, découvre sa misère et sa robe Jenyfer en boite de nuit. Soudainement, depuis son coin VIP, il fait semblant de ne plus la reconnaître. Et puis son manuscrit est refusé. Et puis ses études n’ont servi à rien, sans réseau elle ne trouve pas de job dans le milieu littéraire.

La honte se tape l’incruste. La vie et ses origines s’obstinent à lui mettre des bâtons dans les roues. Pourtant elle s’accroche : nouvel amoureux, nouvel appartement, nouveau smic chez Celio. La vie d’adulte mais une vie de miséreux, comment tenir avec vingt euros pour la semaine ?

Alors elle arrive, insidieusement. D’abord par la porte du désespoir, jusqu’à devenir permanente et insupportable… la haine.

La haine des autres, de tous ceux qui ont toujours eu tout cuit dans la main. La haine des bobos des bourgeois, de tous ceux qui réussissent sans se battre, de tous ceux qui l’ont toujours méprisée, quand elle était derrière sa caisse. La haine, partout, tout le temps. Ce livre est la naissance de la haine par la honte.

Désintégration, déf : disparition, destruction complète. Ce qui découle de cette haine c’est la disparition de son enveloppe charnelle, de son désir, de l’Eros. Au corps se substitue alors une âme pure qui jamais ne se résignera, qui jamais ne visera moins haut que ce qu’elle s’était fixé. Pareil pour l’amour. Elle attendra, elle ne prendra que l’homme qui la mérite, et elle saura le reconnaître. En témoigne cet appel à l’homme de ses rêves dont j’ai adoré l’extrait ci-dessous, c’est une superbe déclaration d’amour à celui qu’elle n’a pas encore rencontré, on dirait une chanson de rap. « Un garçon-continent avec de la mémoire » … sublime.

 

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Mon avis

Un troisième roman extrêmement abouti et à l’écriture superbe. J’ai aimé cet enchaînement et la façon dont la honte sociale a été traitée, j’aime quand la littérature mélange aussi bien la fiction qu’Emmanuelle Richard, virtuose du style et du genre. J’ai dégusté ce livre comme un bonbon, il vient se placer dans mes grands coups de coeur de cette rentrée. 

Le signe astrologique du roman

Capricorne. D’une tenacité et d’une ambition démesurée, le capricorne peut très bien  être froid en apparence, et très chaleureux dans l’intimité. Il ne vous cédera rien, restera entier, intègre à ses idées et fidèle à ses objectifs, dût-il en mourir de froid et de faim. Le natif est un guerrier !

Einstein, le sexe et moi : Chronique et interview!

Place au jeu !!!

Le livre le plus lumineux, le plus drôle, le plus original de la rentrée littéraire, c’est lui !

Olivier Liron est autiste asperger. Il pose ça là, dans le premier chapitre. Il retient les dates, les plaques d’immatriculation et réagit parfois un peu trop violemment. Quand il ne sait pas quoi faire, il trempe une madeleine dans du coca. Il y a quelques années, il a participé à Question Pour Un Champion. 

Si vous aussi vous avez regardé l’émission assidûment aux côtés de vos grands-parents —et même qu’à force vous y preniez goût— achetez ce livre, il vous fera hurler de rire.

Julien Lepers l’a invité pour la finale des supers champions. Olivier Liron a alors 25 ans, et grâce à sa mémoire d’éléphant, il retient l’éphéméride, les noms latins des plantes, les dates de naissance des inventeurs. Cependant, derrière Einstein, il y a l’homme. L’émotif, l’enfant-martyr, l’amoureux incompris, l’homme en colère.

Ce roman est un thriller humoristique dont le fil narratif est une émission de télé entrecoupée de confessions amoureuses et philosophiques sur la vie de l’auteur. Entre deux questions du Quatre à la suite, il s’interroge sur ses premières expériences sexuelles. La description de l’animateur et des autres joueurs est tellement subtile qu’elle provoque chez le lecteur non seulement le rire mais la réminiscence de souvenirs proustiens et universels.

Ce livre, par son humilité et sa sincérité, redéfinit le pouvoir de l’écriture et apporte à la littérature un message de résilience : une différence n’est pas un handicap, bien au contraire, c’est parfois grâce à elle que l’on dépasse ses limites. Un roman à lire et à offrir, un bijou !

Extraits choisis

Questions pour un champion a changé la vie de millions de personnes. Et pas seulement des retraités. Une dame d’un certain âge m’a avoué un jour « Julien Lepers, je ne suis même pas sûre de l’aimer, et on dit ce qu’on veut, on peut lui reprocher beaucoup de choses, mais tous les soirs il est là pour moi. Dans ma vie, je ne peux dire la même chose de personne d’autre » C’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse raconter sur Julien Lepers et c’est aussi une très belle définition de l’amour que Julien nous porte à tous.

 

C’est ça que j’aurais voulu dire à Julien Lepers : « Vous ne savez pas ce que c’est. Je suis enfermé derrière un mur de politesse. Attaché et bâillonné. Dans un monde sombre et silencieux, où seule pousse la colère. »

Interview d’Olivier Liron

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Crédit Photo Lionel Samain

 

La première question que je ne peux retenir plus longtemps est la suivante :  Julien Lepers a-t-il lu votre roman? Si oui, comment l’a-t-il accueilli ?

Oui, Julien Lepers m’a fait l’honneur de lire le roman! Il l’a trouvé plaisant et drôle, selon ses propres termes. C’est pour moi très touchant. J’avais peur que certains traits d’esprit sur le jeu le choquent, mais ce n’est pas du tout le cas. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’humour, et pour qui j’ai beaucoup d’admiration.

Après cette délivrance, revenons à des questions plus standard : En quelques mots, qui êtes-vous Olivier Liron ?

J’ai eu un parcours d’universitaire. J’ai étudié à l’Ecole normale supérieure, réussi l’agrégation d’espagnol, puis j’ai enseigné à l’université. Mais le cadre était difficile pour moi, j’ai fait un burn-out et j’ai entamé une reconversion. J’ai décidé de me consacrer pleinement à l’écriture. J’ai la chance de travailler beaucoup pour le théâtre, comme dramaturge et acteur, et aussi pour le cinéma.

Vous faites de l’autisme un portrait sensible et sublimateur : cette différence devient votre moteur et vous réussissez à la dompter et vous en servir. Le chemin a-t-il été difficile, avez-vous toujours cru en vous ?

J’ai reçu un diagnostic d’autisme très tard, à 29 ans. Comme beaucoup de personnes autistes de ma génération, j’ai vécu dans une errance diagnostique, allant de psy en psy, sans savoir ce qui faisait que les relations sociales étaient si compliquées… Mais, c’est ce que je raconte dans le livre, j’ai toujours cru en moi, et cela m’a été donné par la poésie, principalement, et la force de vie qu’elle porte en elle.

Qu’est-ce que l’écriture vous a apporté ?

L’écriture, elle m’a tout apporté, c’est une façon de m’exprimer, de communiquer avec les autres. Quand on n’arrive pas à parler, parfois, on écrit, cela permet de vivre. J’aime beaucoup cette phrase de Proust qui dit: « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ». Je suis intimement convaincu de cela. Il dit aussi que « le style pour l’écrivain est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde… » Cela veut dire que l’écriture nous permet d’aller vers les autres. De sortir de nous. De communiquer ce qui sans cela, serait incommunicable. Je suis très touché par cette idée.

Comment gérez vous la part d’incertitude qui réside dans le processus d’écrire, notamment la libération de l’inconscient ?

C’est vrai qu’écrire, c’est libérer à la fois son esprit, mais aussi sa spiritualité, ses affects et ses pulsions. Tout cela doit tenir ensemble, et c’est pour cela qu’écrire est un processus si intense. C’est une façon de s’exposer, de prendre des risques, de se mettre à nu. Pour reprendre les mots de Simone de Beauvoir: « Exister, c’est oser se jeter dans le monde. »

Dans le roman vous parlez d’une certaine colère en vous, apparue avec l’école et une enfance terrible dans la cour de récréation. Pensez-vous que cette colère puisse un jour disparaître?

Je ne sais pas si cette colère peut un jour disparaître. J’essaie de la transformer quand j’écris. En faire une force, un moteur. Ce que j’ai vécu m’a rendu invincible.

Votre mémoire et votre capacité de stockage est impressionnante. Avez vous besoin de l’entraîner ?

Il est vrai que j’ai une très bonne mémoire, mais pas non plus comme certaines personnes avec autisme, qui sont capables de retenir des quantités invraisemblables de chiffres ou de dates. C’est d’ailleurs un stéréotype. Toutes les personnes autistes ne sont pas « Rain Man », loin de là! En tout cas, pour en revenir à « Questions pour un champion » et au roman, oui, il y a eu un véritable entraînement. Je passais quatorze heures par jour à m’entraîner, les derniers mois. Je mémorisais et j’apprenais tout ce que je pouvais. Je crois que j’ai essayé d’apprendre Wikipédia par coeur – au moins la moitié !

Allez-vous retenter votre chance dans d’autres émissions, par exemple avez-vous déjà pensé à Qui veut gagner des millions ?

Oui, j’ai participé à d’autres jeux, mais hélas je n’ai pas été sélectionné, car les castings sont très différents de « Questions pour un champion ». Pour les sélections d’un jeu de TF1, que je ne citerai pas, j’ai dû imiter le sanglier tout en me léchant le coude! Mon imitation n’étant pas assez convaincante, j’ai dû renoncer à participer à d’autres jeux. 

Votre roman est extrêmement drôle, maniez-vous aussi bien l’humour dans la vie que dans les livres ?

J’ai parfois du mal avec l’ironie, mais j’arrive quand même à faire des blagues (d’autiste). 

Pouvez-vous parler de vos projets, notamment autour de ce livre ?

Mes projets, c’est bien sûr que ce livre rencontre son public, comme on dit. Je serais vraiment touché que le maximum de gens puissent vivre cette aventure comme je l’ai vécue, et soient sensibilisés à cette question de la différence. C’est ce que j’essaie de dire dans le roman: nos différences sont nos richesses. Une personne normale, ça veut dire quoi? Parce que moi, je n’en ai jamais rencontré! Dans notre monde, je crois que lutter pour le droit à la différence est nécessaire et urgent. 

Le signe astrologique du roman

Verseau ! Un de mes signes favoris, celui des grands penseurs et des grands révolutionnaires, les humanistes, ceux qui ont foi en leurs projets et qui par leur force, leur courage, leur ténacité, y parviendront.

Lèvres de Pierre

Quelque chose en elle avait un lien avec l’histoire du Cambodge. Mais quoi. Parfois la gestation d’un roman prend du temps, voire toute une vie.

Un jour, Nancy Huston trouve enfin l’homme qui fait écho à sa vie : Pol Pot le despote, ni plus ni moins.

Les résonances entre eux sont multiples : leur sentiment d’exclusion durant l’enfance, la précoce instrumentalisation sexuelle de leur corps, leurs voyages incessants comme la découverte de Paris au même âge, et surtout, leur militantisme marxiste sont les piliers sur lesquels s’est basée l’auteure pour élaborer ce roman passionnant en deux parties : « L’homme nuit », l’origine du chef communiste, et « Mad girl » , celle de l’écrivaine qui nous offre des romans foisonnants depuis plus de trente ans.

Saloth Sâr était un petit garçon incompris, féminin, différent. Un cancre, la honte de la famille, volant d’échec en échec. Apprivoisé par les femmes du roi (mortes d’ennui), il est devenu très jeune leur objet sexuel. La cour, son royaume et sa luxure, et tout autour, la violence. Un jeune garçon en perdition qui se retrouvera à Paris, apprivoisera l’ennemi pour plus tard faire éclater la haine chez lui.

De son côté, Dorrit, le double de l’auteure, abandonnée par sa mère, entourée d’une multitude de frères et soeurs, tombe amoureuse très jeune de son prof d’anglais, part sur les routes avec un père très moderne, déménage mille fois. Comme Pol pot, on se sert de son joli corps, elle essaie même de le vendre pour payer ses études. L’argent qu’elle gagnera sera emprunté par son père et jamais rendu. Elle restera longtemps à Paris, les hommes de sa vie continueront de la trahir. Ce n’est que plus tard qu’elle comprendra d’où est né son militantisme féministe, ou encore son anorexie.

Car un des grands sujets du roman est celui-ci : deux vents contraires soufflaient sur les femmes de l’époque : le vent très libertin des années 70 et d’un autre l’immobilisme du schéma patriarcal. « Ce n’était plus du tout à la mode de dire non aux hommes ». 

En quelque sorte, ce Non, c’est ce qu’a essayé de dire Pol Pot; et l’auteure l’a compris. Ce roman pourrait prêter à une juste contestation, Nancy Huston se ferait-elle l’avocate du diable sous prétexte de quelques similitudes ? C’est tellement bien amené que l’on ne peut, à la fin du roman, que comprendre sa démarche.

Les lèvres de pierre sont celles du sourire figé, immobile, de celui qui cache les traumatismes, celui derrière lequel on se cache pour continuer à vivre masqué, celui des statuts de Bouddha, religion de Saloth Sâr.

Lèvres de pierre bien en place, elle mène une vie double : charmante, souriante et performante à la surface, folle de rage en dessous.

Mon avis 

Quel roman, foisonnant, documenté et dense psychologiquement ! L’auteure pose ici ses blessures intimes, réussit avec brio ce qu’on aime tant : faire coïncider la petite avec la grande Histoire.

Note personnelle : À la lecture de ce roman, je me suis trouvée très peu militante par rapport à la jeunesse révolutionnaire des années 65-75. J’ai réalisé à quel point nous n’avions pas grandi avec les mêmes inquiétudes, ainsi que le chemin parcouru par les différents courants réactionnaires, parfois trop extrêmes, mais utiles. 

Le signe astrologique du roman

Taureau !

Comme tous les bons dictateurs qui se respectent, le taureau malheureux incompris devient vite nerveux et intolérant, voire totalement répressif, s’engrène dans sa folie, à la manière des deux personnages du roman, Pol Pot et Dorrit, qui dans leur souffrance finissent par ne plus supporter ceux qui ne pensent pas comme eux, à en devenir destructeur.