La famille Martin, David Foenkinos

Flash-back, Livre sur La Place, Nancy, édition 2019, David Foenkinos me fait cette confidence atroce : « Agathe, j’ai pris une décision : j’arrête d’écrire des romans. Je ne me sens plus inspiré. C’est difficile, c’est violent, je ne sais pas si j’ai encore quelque chose à raconter. J’ai plein d’autres projets, le théâtre, le cinéma, tout ça. Et sinon, tu sais quoi ? Hier, je me baladais en Allemagne, et j’ai eu cette idée un peu loufoque : prendre la première personne que je croise dans la rue, lui demander de me raconter son histoire, et d’en faire un livre. Qu’est-ce que tu en penses ?? » m’a-t-il questionné, tout sourire et l’oeil pétillant.
David Foenkinos, dans la même strophe, m’annonçait la fin de son métier d’écrivain et l’idée de son prochain roman.
J’ai pensé qu’il avait tout compris : pour bien écrire, il faut décider d’arrêter d’écrire.

C’est donc l’histoire d’un écrivain en mal d’inspiration, qui, en bas de son immeuble, croise le destin de Madeleine Tricot, mère de Valérie Martin, épouse de Patrick Martin, tous deux parents de Jérémie et Lola Martin. La famille Martin va petit à petit se livrer à lui. L’auteur s’immisce dans leur existence, ou peut-être est-ce le contraire, et c’est cela qui est brillantissime chez David Foenkinos, cette idée que les personnages vont prendre en main le récit. En se déchargeant de la responsabilité de l’intrigue et des rebondissements, ceux-ci arrivent tout seuls. Ils peuvent même balancer des poncifs, ce n’est pas la faute de l’auteur : « Dans un roman, je n’aurais pas risqué une telle phrase ». L’auteur s’amuse et se balade entre les genres littéraires et les existences. Parce qu’une vie ordinaire, n’importe laquelle, est bourrée de joies, de peines et d’éléments perturbateurs. Toute vie est une fiction si on s’y prend bien. Surtout quand on sait écouter les gens. Entre ses lignes, l’amour de l’humanité déborde. Et quand on est armé du don d’amour, on ne peut jamais s’arrêter d’écrire.
Je vous le recommande, sans hésitation aucune, j’ai encore tout corné. Ce Foenkinos 2020 est un excellent cru.

Broadway, On fait parfois de vagues, Mon père ma mère mes tremblements de terre

La reco 3 en 1 🎼🧬💣
Voici les 3 nouveaux romans de 3 auteurs doués, sensibles et modernes, dont j’affectionne toute l’œuvre.

🎼 Lisez Broadway de Fabrice Caro pour son humour of course! Mais pas que. Tout quitter à 46 ans à cause d’un courrier de dépistage contre le cancer colorectal pour vivre désormais comme dans une comédie musicale ? Pourquoi pas ! Broadway c’est un voyage décalé vers soi-même. On adorerait tous écrire comme Fabrice Caro, « prince de l’humour absurde et mélancolique » (pas mieux).

🧬 On fait parfois des vagues d’Arnaud Dudek. J’ai ri et pleuré en même temps en lisant ce livre, j’ai ainsi produit un arc-en-ciel mental, ce qui n’arrive pas tous les jours. La dernière fois, c’était avec @olivierliron pour Einstein le sexe et moi.
C’est l’histoire de Nicolas, un jeune garçon arrivé sur la terre grâce à un donneur. Qu’est ce que l’amour non génétique ? Tendre et tellement actuel.

💣Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne Lamy, vous savez notre dernier lauréat du @grandprixdesblogueurs ! @jdl.jdl continue ici son exploration du genre, sous le regard sincère d’un adolescent dont le père décide de devenir une femme. Comme dirait @labibliothequedejuju c’est un livre de santé publique ! Se lit d’une traite, à mettre entre toutes les mains.

À vos librairies ! Et bonne journée.

Rosa dolorosa

Je confirme la reco de la @librairiesaintpierre et de @biblioo.philia , Rosa Dolorosa est un excellent roman de cette rentrée littéraire !

L’histoire débute dans le vieux Nice, Rosa et son fils Lino déambulent entre leur restaurant et leur projet d’hôtel. Lino a travaillé les plans, il veut un immense aquarium de méduses à l’entrée du bâtiment. Rosa est si fière de son fils. Leur relation est exclusive et leur complicité inégalable, ils travaillent ensemble, sortent même en boîte après le travail, au Tangerina tenu par Marc, avec qui sort secrètement Rosa depuis un an. Elle n’ose pas en parler à son fils de peur de lui faire de la peine.
Un jour, la Police vient chercher Lino. L’enfant à qui il donne des cours de plongée est mort dans la nuit et Lino est le suspect nº1. Rosa n’en croit pas ses oreilles, elle va tout faire pour se battre contre cette erreur judiciaire. Le roman devient alors impossible à lâcher. Rosa est prête à tout pour défendre son fils. Jusqu’où son amour peut-il aller ?
Ce livre n’est pas seulement l’amour maternel raconté en polar, c’est une ambiance et un style parfaitement maîtrisés, la narration est d’une grande fluidité, sans doute le résultat d’un travail de 10 ans, comme le mentionne la quatrième de couverture.

Voici un livre envoûtant et cinématographique dont vous sortirez complètement… médusés.

Merci @lamartiniere.litterature et @severin_cassan pour l’envoi de ce roman.

Fille de Camille Laurens

« Pas trop déçus ? Une fille c’est bien aussi. C’est moins malade, ça fait ses nuits plus vite. Et puis… Vous en referez. »
Je fais partie de celles qui ont entendu trois fois ce genre de discours.
Mais pourquoi, au juste, une fille c’est bien « aussi » ?


Dans son nouveau roman, remarquable et intelligent, Camille Laurens s’intéresse de près à la question, à travers la lignée des filles de sa propre famille. Et elle commence par elle.
Comment se construit-on quand on a été acceptée par défaut, ou comme pis-aller ?
Par son sexe, et ce dès la naissance, elle a déçu son propre père. Sa mère aussi a été décevante, dans son « incapacité » à fabriquer des garçons. Inutile d’ajouter que ce père médecin aurait bien eu besoin d’un petit rappel de SVT sur les gamètes.


Puis la petite fille grandit, on lui interdit de fréquenter des garçons avant le mariage évidemment. Mais il faudrait quand même qu’elle se marie avant 25 ans. Un jour, c’est à son tour de devenir maman, avec le lot de pensées inconscientes qu’on lui a transmises. Alors, fille ou garçon ?


L’auteure revient sur une période (les années 60) où le patriarcat régnait en maître, les femmes s’émancipaient à peine, on parlait encore de dot, on votait timidement et la pilule arrivait enfin.
Ou en sommes-nous aujourd’hui ? Parvenons-nous, de génération en génération, à obtenir le respect et la même légitimité que nos homologues masculins ?

Ce livre est beau, poignant et politique, il résonne comme une mise en garde, un rappel sur nos combats, envers les femmes qui oublient parfois ceux des anciennes. Il fait partie des événements littéraires de la rentrée et il est réellement à la hauteur du bruit généré, je vous le recommande.
Camille Laurens ne perd jamais de vue la sincérité de ses émotions, tout est subtilement décortiqué pour vous faire réfléchir sur votre identité et celle des autres.
A lire, immense coup de cœur.

Extraits

 » Il y en a une qui est prête au pire combat pour avoir le meilleur rôle. C’est un peu la base de toutes les histoires de filles, d’ailleurs, quand on y pense, sans parler des histoires de sœur. Il y a toujours une sorcière dans le lot, ou une sœur qui vomit des serpents. « 

 » La différence Maman, entre les hommes et les femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si. »

Ciel et terre, de Nathan Devers

…Et dans la catégorie jeune prodige de l’année je nomine Nathan Devers ! Jugez son talent dès la première phrase : « Ce matin, le soleil semble sortir du sol », superbe allégorie pour annoncer le thème de son livre, l’entre-deux, entre ciel et terre, entre désir et mélancolie, entre vie et mort.

La mort, il y a de quoi y penser tous les jours quand on emménage en face d’un cimetière. L’agent immobilier n’a pas argumenté longtemps, Léonard a signé tout de suite, convaincu que ses nouveaux voisins auraient au moins le mérite de ne pas le déranger. Il a 25 ans, il est graphiste, et il créé des tableaux numériques. Depuis le départ d’Alma, il est tout simplement incapable de tomber amoureux, alors il tente d’arrêter de fumer et de jouer au casino, il se met à l’hypnose et au sport… en attendant son retour.

« Je suis au nombre des hommes sans destin : ma condition est de larmoyer dans un aéroport. J’ai aimé Alma. Notre histoire fut vide et parfaite, à l’image des aventures qui ont failli commencer, bloquées sur des starting-blocks, restées sur la tangente. Je voudrais rendre hommage aux épopées des antichambres. Alma fut mon adieu à l’enfance : la garantie du regret. »

Du haut de son nouvel appartement avec vue imprenable sur l’au-delà, Léonard déroule le fil de son amour envolé et le ponctue de multiples considérations sociologiques, notamment sur le travail, le divorce, le jeu et la mort, sujet Ô combien sensible en ces temps d’épidémie où le monde préfère s’arrêter que prendre le risque de vivre.

« S’arrêter de fumer, prendre soin de son corps, craindre les maladies éventuelles ou futures, c’est déjà le retour d’une faiblesse : nous laissons la mort nous obséder, elle qui, de fait, nous menace de partout, dans la cigarette et dans son absence, sous la fumée et en dehors d’elle. »

C’est un texte insolent et lucide, aux envolées littéraires magnifiques, tout ce qu’on attend d’un primo-romancier de 22 ans. Bravo.