Bakhita

« Ma mère a beaucoup d’enfants. Ma mère est très belle. Ma mère regarde le matin, toujours, je veux dire, le matin elle regarde le soleil quand il vient. Et je me souviens de ça. »

Enlevée à 7 ans pour devenir esclave, Bakhita a connu tellement de traumatismes qu’elle en a oublié son propre nom. Pourtant elle se souvient de sa mère, cette femme très belle de qui elle a été arrachée dans son village du Soudan. Elle se souvient de sa jumelle aussi, et puis de sa grande soeur, enlevée aussi alors qu’elle venait d’avoir un bébé.

Bakhita est en fait cette femme arrachée de toutes les personnes qu’elle aimait. Depuis sa mère à la soeur du couvent de Venise, en passant par Binah sa soeur esclave, ou Alice, la petite fille de sa dernière maîtresse qu’elle a élevée, Bakhita n’a pu garder ni revoir aucune personne chère à son coeur. Pas étonnant qu’elle ait alors élu la seule personne qu’on ne lui prendrait pas : Dieu.

« Tu n’as rien pour moi Augusto ? A moi tu ne rapportes rien ? Aucun nègre ? »
« Regardez ce que je vous ai ramené du marché !
—Choukrane Baba! Elles sont noires, tellement noires !! »
Ces dialogues surréalistes ont à peine plus d’un siècle. Bakhita a été achetée pour un riche marchand musulman, puis pour un autre, puis encore un autre. Battue à mort, cognée, violée, scarifiée, humiliée, elle a survécu à la misère, à la soif, à la faim intense, à l’inhumanité. Jusqu’à ce qu’un consul italien l’achète pour la sauver, l’aider à retrouver son village et sa mère. Mais à quatorze ans, Bakhita ne se souvient plus de rien. Elle débarque alors en Italie avec le consul qui l’offre à un couple d’amis dont la maitresse n’est pas à l’aise avec la maternité, mais qui a senti que Bakhita pouvait l’aider à s’occuper d’un enfant. Elle devient ainsi la nourrice, presque la mamma de la petite Alice dont elle finira par devoir se détacher aussi. En Italie, elle devient presque libre si ce n’est que tous la fuient pour sa couleur de peau. Après l’esclavage, elle fait l’expérience du racisme. Qui est cette femme noire pleine de cicatrices si ce n’est la réincarnation de Satan ?

Portée par un intense besoin de donner et de faire le bien autour d’elle, Bakhita suit sa mission de vie, parvient à se libérer de sa vie d’esclave et atterrit à Venise, dans un institut de soeurs. Elle découvre alors cet homme sur la croix, et sa mère, la Vierge Marie.
Par sa résilience et son pardon envers ses anciens bourreaux, elle sera nommée sainte puis canonisée par le Pape. Elle n’aura de cesse que d’aimer et s’occuper des enfants, ces êtres neufs découvrant la vie et qui n’en ont pas encore été déçus.
Pourtant, sa tristesse, le manque de sa mère et le regard de ses bourreaux la hanteront et la poursuivront toute sa vie dans ses pires cauchemars.

Ce roman offre et répond ainsi à deux questions fondamentales :

-Comment autant d’hommes sur terre peuvent-ils être à ce point monstrueux ?
-Comment peut-on survivre mentalement à pareils traumatismes, abandons, solitudes ?

Il semblerait qu’à part croire en l’existence de Satan et de Dieu, on ne puisse invoquer d’autres raisons. Bakhita n’avait pas le choix, seul des forces divines ont pu l’aider à survivre.

Mon avis sur ce roman

Tellement fière qu’il ait obtenu le Prix de Blogueurs ! C’est un roman impossible à lâcher, extrêmement violent dans son premier tiers, émouvant aux larmes dans les deux tiers restants, je l’ai fini en larmes, pas le choix. Cette puissance d’âme, cette leçon d’humilité se sont inscrits durablement en moi, j’ai compris l’obsession de l’auteur à retrouver la trace de Bakhita, à faire des recherches, retourner en Italie, interroger les soeurs, partir à la trace de la sainte.
Le style est sobre et simple, percutant, phrases courtes, présent. C’est un roman qui révolte et qui apaise à la fois, c’est un roman que l’on devrait faire lire à tous, qui résonne encore hélas aujourd’hui, par le racisme encore existant. C’est aussi une superbe ode à la beauté africaine, à sa souffrance, sa culture, ses mystères.
La perte et le souvenir permanent de sa mère est le sujet du livre qui m’a le plus ébranlée, la maternité y est superbement décrite.

« Sa mère avait tant d’enfants. C’est comme ça que toujours elle s’est souvenue d’elle, avec des enfants tenant ses mains, ses jambes, gonflant son ventre, suçant ses seins, endormis dans son dos. Mère de tous les petits, mère aimante et universelle, miroir de toutes les femmes qui ont donné la vie, elle est jeune et fertile toujours, elle reste aimante et puissante, elle est l’amour sans condition, l’amour absolu et martyr. La mater dolorosa. »

Le signe astrologique du roman

Capricorne… Ce signe au nom de tropique,  pur et endurant n’est autre que celui de Jésus.

Le diamant brut, qui passe après les autres, qui aime les enfants et songe à l’ordre du monde. Obstinée, Bakhita l’est, le jour où elle décide de sa liberté et de se consacrer à Dieu, rien ne peut la faire reculer. Le Capricorne est un signe de terre, et c’est la terre qui résonne dans tout ce roman, la terre aride, dure, sèche. Le déracinement de la terre. Le capricorne est un signe qui résiste à tout, un signe extrêmement seul aussi, un signe d’une grande sagesse.

L’auteur

Véronique Olmi, née à Nice en 1962 est comédienne, écrivain et dramaturge.

Elle est la petite-fille de Philippe Olmi, ministre de l’Agriculture, député des Alpes-Maritimes et maire de Villefranche-sur-Mer durant vingt ans.

Après avoir suivi des études d’art dramatique chez Jean-Laurent Cochet, Véronique Olmi a été assistante à la mise en scène pour Gabriel Garran et Jean-Louis Bourdon de 1990 à 1993.

Pour aller plus loin

  • En bonus, photos de la diapositive originelle de la couverture du roman, résidant aux archives du musée Nicéphore Niepce de Chalon sur Saône (autrement dit chez moi… hasard merveilleux pour ce roman lauréat du Prix que je créé!) L’auteur de la photo s’appelle J.AUDEMA .

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  • Le roman de Joséphine Bakhita:

Comme Véronique Olmi le raconte parfaitement dans son roman, Bakhita a été interrogée par les soeurs pour raconter son histoire et la diffuser. L’Italie était fière d’avoir émancipé cette ancienne esclave et tenait à ce que l’histoire soit connue.

Je me suis empressée de me procurer le petit roman de Joséphine Bakhita pour continuer à vivre un peu avec la Sainte. Soyons francs, par son humilité, ce petit recueil de souvenirs ne suscite pas le dixième d’émotions du livre de Véronique Olmi! Autrement dit il était nécessaire pour vraiment comprendre et ressentir le destin merveilleux de cette femme de passer par un grand roman, et j’ai pris conscience de l’immense travail d’imaginaire et de documentation de Véronique Olmi sur l’esclavage, le Soudan, l’institut des soeurs de Venise pour retranscrire à merveille la vraie vie de celle qui connut le pire et l’illumination. Bravo pour ce chef d’oeuvre !

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