Ces rêves qu’on piétine

« Nous porterons ces lettres jusqu’à toi, Magda Goebbels, fille de Friedländer. Nous te tuerons de nos morts. »

Ces mots proviennent des lettres collectées et gardées par Ava, petite fille née dans un camp de concentration allemand.

Petit rappel d’Histoire si comme moi vous n’étiez pas très actif et/ou intéressé par cette discipline: antisémite acharné, Joseph Goebbels était ministre et proche d’Hitler. Ce dernier avait beaucoup d’affection pour son épouse Magda qui s’est ainsi imposée comme la plus grande dame du 3ème Reich.

Ce roman revient sur les moments clé de la vie de cette femme, née de père inconnu, reconnu par un beau-père juif, Richard Friedländer, elle aura par la suite 7 enfants de deux mariages, une vie faste, sous les projecteurs de la politique qu’elle n’a jamais vraiment idéalisé. Cette femme aura plus à coeur de devenir « quelqu’un » , de détruire la petite fille pauvre qu’elle a été, que de chercher à défendre un programme. Quand elle apprendra que la guerre est finie et qu’ils ont perdu, elle empoisonnera ses six enfants avant de se donner la mort dans le même bunker qu’Hitler, le 1er mai 1945.

Magda est impatiente d’en finir. Hedda sur ses genoux. Helmut assis par terre et Helga juste en face. Les trois autres se pressent contre elle. Magda n’a pas assez de bras. Elle a tellement d’enfants… Trop d’enfants. C’est ce qu’elle pense à cet instant. Trop d’enfants nés pour rien…

Les 300 pages du roman portent sur les deux jours précédant le suicide de Magda Goebbels, et alternent entre deux récits : celui d’Ava, sortant du camp de concentration avec sa mère, et celui de Magda, en pleine retrospective sur sa vie et sa carrière. Entre les deux récits, les lettres de Richard Friedländer, délaissé par cette femme qu’il a reconnu, et qui résonnent comme une funeste danse macabre.

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Magda Goebbels au centre entouré de ses sept enfants et de Joseph Goebbels à gauche.

Mon avis

Ce document historique et romanesque à la fois est prenant, émouvant, très bien construit et documenté. L’horreur vécue mérite qu’on ne l’oublie jamais et que l’on rende éternellement hommage à nos morts, car les traumatismes sont toujours là. Il était très intéressant de confronter les deux histoires, jusqu’à confondre les victimes.

J’ai été très touchée et intriguée par le destin d’Ava, cette petite fille née d’une mère juive au milieu du pire, muette et cachée, plus que par les mémoires de Magda, qui malgré son terrible destin n’a rien d’attachant.

L’idée de placer Richard Friedländer au centre du récit est bonne, et représente parfaitement l’horreur dont Magda a été capable. Si je peux émettre un bémol sur le roman, c’est sur ces lettres. On n’y croit pas une seconde. Un père n’emploie pas ce ton plaintif et agaçant, encore mois un beau-père. « Ma fille, je ne vais pas bien… » (Croyez-en ma longue expérience en matière de beaux-pères, jamais un beau-père ne vous appelle « ma fille »). Ces lettres sonnaient faux, leur écriture étaient surjouées. Si l’on veut creuser l’histoire et se demander pourquoi Richard Friedländer n’a pas laissé plus de traces que ça dans l’histoire c’est sûrement qu’il n’a pas cherché à en laisser, et n’attendait rien de sa « belle-fille », d’autant plus qu’il avait divorcé de la mère de Magda.

J’ai été toutefois très prise par cette lecture très enrichissante, cependant je ne peux pas dire que j’ai passé « un bon moment » de lecture, tant le récit était souvent dur, par son hyperréalisme. A titre d’exemple, le récit « Par amour » sur la deuxième guerre mondiale était vrai sans être édulcoré, tout aussi documenté et émouvant, il avait ce petit quelque chose de plus  romanesque et poétique, on évoquait l’horreur et cela suffisait à faire sortir les larmes sans donner la nausée. Je suis toujours gênée par les auteurs qui «exploitent» l’horreur ou les faits divers pour susciter des émotions. Bien sûr que le lecteur va crier d’effroi si on lui dit que les soldats allemands jouaient au ball-trap avec les nouveaux-nés. Bien sûr que les récits crus de viols et de sévices donnent à tous l’envie de se rebeller. Mais est-ce qu’un livre est bon parce qu’il va chercher les détails les plus sordides ? Je trouve ça trop facile, et j’aspire à plus de subtilité dans les romans historiques. Il y avait suffisamment matière à accrocher le lecteur.

Autre petit bémol concernant le titre, Ces rêves qu’on piétine, pourquoi ce « qu’on », pourquoiiii….? Pourquoi ne pas rallonger d’une syllabe et écrire « Ces rêves que l’on piétine » ? Quelqu’un a-t-il une explication ? Un demi-alexandrin aurait été plus joli non..? Non je ne suis pas maniaque pourtant…

 

Le signe astrologique du roman

Cancer.
Il est celui d’Ava, pleine de douceur, un exemple de patience. Cancer est le signe qui représente la maternité et la relation mère-fille. J’ai trouvé ce lien remarquablement décrit dans le roman. Très touchant.
Le cancer est discret, et se fait facilement oublier par les autres, protégé par sa carapace de crabe. C’est aussi un signe lunaire, qui renvoie au titre mélancolique du roman.

L’auteur

(Source Babelio) Sébastien Spitzer est né en 1970. Il est journaliste et écrivain.
Journaliste free-lance pour TF1, M6 ou Rolling Stone, il a réalisé plusieurs enquêtes sur le Moyen-Orient, l’Afrique et les États-Unis.
Il est l’auteur de « Ennemis intimes, les Bush, le Brut et Téhéran » en 2006 aux éditions Privé.

Extrait choisi

La dernière chose que nous possédons, c’est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés et pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierre. Ils ont été brûlés. Nous en avons construit d’autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu’au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d’effacer… Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part.

Qu’il emporte mon secret

 

Je viens de relire mes derniers mots en buvant un autre café froid. La pluie commence à tomber, je ne suis plus certaine d’avoir envie de te laisser cette lettre, où j’ai l’air de ce que je suis : une femme de presque 50 ans, épuisée, et qui regrette bêtement un amour raté…
Vieillir c’est surtout renoncer à toutes les choses qu’on n’a pas faites. Je suis une femme de regrets, sûrement ma seule part de douceur, mais j’aime redessiner ces moments que l’ai laissés passer en ajoutant des « si » à ma vie pour arrondir les lignes brisées.

Dans quelques jours, Hélène est appelée à comparaître, pour un évènement qu’elle avait enfoui très loin, sans jamais vraiment l’oublier. Elle profite de ces quelques jours à l’hôtel pour écrire une lettre de rupture à Leo, son dernier amant. Elle l’aime profondément, il ne l’a pas déçue, mais voilà, depuis une nuit de 14 juillet, depuis le viol, elle avait 16 ans, elle a fait une croix sur le bonheur en amour.
Face aux violences qu’elle a subi, Hélène n’avait pas d’autre choix que l’oubli, que le déni. Hélène a presque cinquante ans, est devenue écrivain, mais ne s’est jamais reconstruite, elle erre d’amant en amant depuis toujours, fume et boit beaucoup trop, écrit des livres qui ne plaisent qu’à ses éditeurs. Elle a laissé de côté celle qu’elle voulait être, car celle-là s’est fait violer et torturée. Alors elle a choisi l’autre, celle de substitution. Hélène semble s’être détachée de son corps et de ses émotions.

Après demain, il va être jugé en appel et je parlerai de souffrances enfouies au plus profond de moi, de séquelles niées pour pouvoir continuer, seule, à respirer et d’une vie qu’ils disent gâchée. Je raconterai une autre jeune fille, celle d’avant le drame, celle que j’ai voulu effacer.

A un salon littéraire de Province, elle rencontre Leo, qui vient faire la promo de son premier roman. Elle tombe sous son charme, et passe une nuit avec lui.
Ce roman rassemble les morceaux du puzzle de ces deux nuits qui bornent sa vie. Entre l’horrible et la merveilleuse, qui l’emportera?

Mon avis

Quelle belle surprise que ce roman ! Aussi désabusé et cynique que lumineux et touchant, il est truffé de vérités sur la vie et la littérature.
Dans ce roman à tiroirs, l’auteur parvient brillamment à maintenir l’intrigue tout au long du roman, en nous poussant vers l’avant dans la lecture, tout en nous en donnant assez pour ne pas susciter notre impatience.
J’ai adoré l’écriture de l’auteur, des phrases très belles et des passages entiers que j’ai soulignés. En ouvrant ce roman je ne m’attendais pas à tant de beauté.
Le sujet sensible du viol est toujours affronté de biais, comme la narratrice le fait, et ne semble pas être le but principal du roman, mais plutôt celui des effets controlatéraux qu’il a provoqués.

 

Ma propre apocalypse commençait, car j’ai compris à cet instant qu’il y aurait un lendemain, le jour d’après, et je crois que c’est ce qui m’a le plus effrayé.

 

Le signe astrologique du roman

Cancer… Le crabe et sa carapace de protection. Le secret bien gardé. L’émotivité enfouie sous l’assurance, les objectifs atteints, les romans. Une personnalité en apparence discrète, docile, cachant des blessures. Les femmes cancer sont souvent des femmes-enfants, elles ont besoin d’être soutenues même si à prime abord elles ont l’air robuste. Toute perturbation du foyer (et c’est ce qui a eu lieu chez elle) provoque une angoisse existentielle qui affecte toutes les autres parties de la vie.
D’autre part, la narratrice est écrivain et ce signe représente ce métier par son élément Eau.

Citations du roman

On met toujours trop de soi dans un premier roman.

Un proverbe japonais dit qu’une rencontre est presque le début d’une séparation, la nôtre rassemblera donc les deux.

Il faut conserver le souvenir des belles choses, ce sont des petits riens que l’on met bout à bout, nos mots en une longue phrase et nos peaux effleurées dans la douceur de l’aube.  

Confidences de l’auteur

Après ma lecture, je suis tombée sur une interview très intime de l’auteur. Ce roman est donc tout à fait d’inspiration autobiographique. Sylvie Le Bihan a été victime d’un viol à 16 ans, et lutte au quotidien avec les femmes afin qu’elles puissent se reconstruire. J’ai été frappée du recul avec lequel elle a réussi à écrire ce roman, combien cela a du être libérateur également d’enfin poser des mots et des personnages sur son expérience. J’ai mieux compris comment elle avait réussi à le rendre si touchant. Elle fait le parallèle avec la faille qu’elle a développé par la suite, à attirer un premier mari pervers narcissique, cela est très intéressant et m’a donné envie de lire son premier roman, qui parle justement de sa relation perverse. Je vous laisse le lien de l’interview ci dessous :

http://www.elle.fr/Societe/Interviews/Sylvie-Le-Bihan-Le-viol-est-un-massacre-3410426