Éric-Emmanuel et l’oeuvre prolifique : rencontre

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À l’occasion de la sortie de « Félix et la source invisible », les Éditions Albin Michel et Mickaël Palvin ont organisé mardi 15 janvier 2019 un déjeuner à La Rotonde réunissant l’auteur Eric-Emmanuel Schmitt et quatre blogueuses, Carnet Parisien, Squirelito, Mademoiselle Lit et moi. Au menu : un homme d’une générosité et d’une sensibilité hors du commun, deux heures d’échanges passionnants.

Dans ce dernier roman, il est question de Félix, un petit garçon parisien de 12 ans, désemparé par la dépression soudaine de sa mère. Ils forment une famille monoparentale et sont d’origine africaine. Charles appelle un oncle sénégalais à la rescousse, mais le pronostic est sans appel : sa mère est morte, elle est dépossédée de son âme. Félix, courageux et responsable, entreprendra un long voyage pour redonner à sa mère le goût de vivre. Un roman d’une grande finesse que j’ai beaucoup apprécié, flirtant avec la spiritualité, et faisant partie du « cycle de l’invisible ». Débordant de questions à ce sujet, j’avais hâte de rencontrer l’auteur…

…Car ce qu’Eric-Emmanuel ne sait pas, c’est que notre histoire avait plutôt mal commencé. Je venais d’avoir 18 ans quand mon petit ami, avec qui je sortais depuis une semaine, m’a offert pour la Saint Valentin « Oscar et la Dame rose ». Ce livre emprunté à la bibliothèque l’avait tellement ému qu’il voulait absolument le relire. Pour lui, me l’offrir était le moyen le plus économique et sûr de nous faire plaisir simultanément. Aujourd’hui, j’y verrais comme une approche romantique, lire un livre ensemble, nos mots s’entrelaçant, mais à l’époque, l’affront de la non-exclusivité de ce cadeau piquait mon orgueil. Ce cadeau lui était destiné, pourquoi ne se l’offrait-il pas ? Pourquoi profitait-il de la première occasion de me gâter pour tout gâcher ? J’ai interprété son désir de partage pour de la mesquinerie. Hautaine, je lui ai rétorqué qu’il n’avait qu’à le relire tout de suite. Ravi, il est rentré chez lui le livre sous le bras. J’ai passé la soirée de Saint Valentin seule, sans pétales de rose jonchant mon studio, nourrissant une peine immense, traumatisée par la double absence du petit copain et de son cadeau. Inutile de préciser que par la suite, aveuglée par la rancune, le personnage d’Oscar ne m’a pas touchée comme il aurait dû. La piqûre de rappel à chacune des sorties d’un livre d’Eric-Emmanuel ne forçait pas l’achat. Comment sortir des méandres injustes de cette rencontre ratée ? Heureusement, Albin Michel est là. L’envoi de Félix et la source invisible puis le déjeuner organisé avec son auteur m’ont enfin permis, quatorze ans plus tard, de redécouvrir ce génie inclassable.

La première chose qu’il faut savoir sur Eric-Emmanuel Schmitt, c’est la fertilité de son oeuvre et de son inconscient. Il la qualifie « d’enfantement perpétuel ». Les personnages fleurissent sans discontinuer, il faut presque les freiner, les empêcher, son imagination déborde et la source est intarissable. 

« J’écris des histoires par milliers dans ma tête, qui n’attendent qu’à être couchées sur le papier. Je n’ai jamais l’angoisse de la page blanche. Je peux écrire partout, même s’il y a du bruit ou des petits enfants qui jouent. La plupart du temps, je me retiens. D’ailleurs je ne dis jamais je vais écrire, je dis je vais m’asseoir. »

L’écrivain écrit d’un jet, « comme un artiste », puis il se corrige, il polit les mots par mille gestes, « tel un artisan ». Féru de spiritualité, son dernier roman explore  l’animisme, la faculté de donner une âme aux objets ou aux éléments naturels. 

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Soudain, à ce moment du déjeuner, le nuage de mots « Imagination, empathie, sensibilité, humanisme, spiritualité » passe devant mes yeux et un voyant s’allume : c’est l’exacte définition d’un caractère neptunien : Eric-Emmanuel Schmitt doit forcément être Poissons. Je profite de l’intervention du serveur pour regarder son thème astral sur Google. Le mois de mars s’affiche, bingo… puis le numéro 28. Non, 28 mars, bélier. Perdu, à 5 jours près. Les autres données ne sont pas meilleures, Lune en bélier, Ascendant capricorne. Aïe. Je n’aime pas du tout quand l’astrologie me résiste et que je donne raison aux milliards de sceptiques présents sur terre. Je clique sur son thème et le décrypte à la dérobée en mangeant une olive. Soudain, mon coeur s’accélère, j’ai ma réponse, cet homme généreux, jovial et intuitif se décrivant lui-même comme un caméléon, a une Neptune angulaire à son Milieu du Ciel, ce qui la classe directement dans la case des planètes dominantes. Alleluïa ! Je savoure cette victoire humblement dans ma tête et mon échappée ésotérique se poursuit à table par une discussion sur l’invisible.

Selon Eric-Emmanuel Schmitt, il y a deux animismes : 

  • L’animisme spontané, que l’on expérimente enfant, par exemple en se heurtant à une chaise,  l’enfant en colère tape/insulte la chaise. De cet aspect puéril découle plus tard :
  • L’animisme civilisé : c’est lorsque la vision du monde double le visible, par exemple lorsqu’on cherche une âme derrière un arbre, ou que l’on décide que les morts ne sont pas morts.

« Cette volonté de comprendre l’animisme est venue de l’envie de développer mon empathie, d’élargir ma vision du monde. J’ai beaucoup lu sur le sujet, et une fois que j’ai réussi à accepter l’irrationnel, j’ai compris que la vie est beaucoup plus belle avec l’imagination. »

Dans le roman, le personnage de Papa Loum, le sorcier africain, illustre cet aspect spirituel : il travaille dans la fonction symbolique, à l’aide de grigris, il guérit l’âme. Il explique que l’on pourrait très bien se passer de potions et d’objets, mais que l’on a besoin de se fixer dessus dans un premier temps.

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Félix et la source invisible, c’est la quête d’un absolu et d’une nécessité de dépossession : aussi bien au niveau matériel, (le bar de la maman de Félix qu’elle ne peut racheter) et physique (l’enfant qu’est Félix doit se résoudre à partager sa mère). Quand à prime abord, le roman ressemble à un récit d’enfance, il délivre in fine un message écologique, glissant de la France à l’Afrique. Il souligne le contraste frappant entre le pays dit riche (Paris) pourtant dénué de nature et d’humanité, et le Sénégal, pays dit pauvre et apportant tellement plus aux personnages du roman. Le passage ci-dessous est celui qui m’a sans doute le plus émue, je vous laisse sur ces mots magnifiques et je vous enjoins à le lire à haute voix. Beauté !

Paris est mangé par le néant. Les arbres ont pris la couleur du bitume, le bitume a pris la couleur des pierres, les pierres ont pris la couleur de l’ennui. La terre a été trop décrottée, trop remuée, trop aseptisée, trop javellisée, elle est devenue stérile, elle étouffe sous les pavés et l’asphalte. Dans les fentes des trottoirs, il n’y a plus d’espace pour que l’humus respire, pas un joint de mousse, seulement de la crasse. Le vent ne circule plus, il a été arrêté par les murs ; au Sénégal, il enfle, il siffle, il râle ; ici, on l’a fichu en prison. Comment subsister dans cette atmosphère policée, privée de canicule, d’oiseaux sauvages, de félins assoiffés, d’insectes opiniâtres, de frayeur devant les esprits de la nuit? Sans vénération et terreur du soleil? Sans attente de la pluie? Sans craindre le village contigu ? Où est le guépard? Où est la fournaise? Où se tapissent les démons? Où surgissent les génies ? 

 

Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern, Chronique et interview

Sur la plage abandonnée… Oui ce livre m’a donné envie d’écouter La Madrague de Brigitte Bardot, et de passer mes prochaines vacances d’été sur la pointe finistérienne. 

Au programme de cette jeunesse en fuite ? Le narrateur part en Bretagne, chez ses parents, accompagné de sa fille Louise et l’une de ses copines. Son objectif ? Renouer avec ses quinze ans, lorsque son père est parti à la guerre du Golfe en tant que médecin militaire et relire les lettres de l’époque. Il semblerait que l’équilibre familial a été bouleversé lors de cette période, sans que la famille en prenne conscience. Quel adolescent était-il ?

C’est le moment de fouiller le passé et revivre les sensations d’autrefois, de se remémorer les premières copines et les premiers émois musicaux.

Emprunt d’une mélancolie et d’une fausse nonchalance, ce livre est un roman d’ambiance et générationnel. L’auteur est le poète, le penseur, l’observateur du passé et du présent à la fois. Un dandy prônant une vie douce et artistique, embrumée de volutes inspirantes et de réminiscences. Petit à petit, le récit bascule vers une déclaration d’amour au paternel, un hommage à ce père qui a souffert de l’éloignement et de la violence de cette drôle de guerre. Un portrait ultra-touchant d’un homme élégant, intelligent, gardant pour lui peines et souffrance, et qui aura su respecter les choix de son fils sans jamais le juger.

La guerre du Golfe. Pendant des années je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite, Louise, Mado, ma vie de patachon.

 

Interview de l’auteur

Bonjour Arnaud Le Guern. Tout d’abord, pourriez-vous me dire quelques mots à propos de la genèse de ce livre?

Comme pour chacun de mes livres, ça commence par des phrases griffonnées dans mes carnets. Des idées, des bouts de chapitre, des souvenirs, des dialogues, des choses vues, vécues, entendues, des scènes de plage. Tout ceci, au fil des mois, prend une certaine forme. Et si « Quel jour était-ce ? Une nuit. » était un bon début ? Ou alors : « Mon père a perdu sa chienne : Tess. » ? C’est le moment, alors, de plonger au fond de la mine des mots et de me retrouver, entre un hiver lointain et un été d’aujourd’hui, à la pointe finistérienne …

Dans ce nouveau roman où vous évoquez votre vie familiale à quinze ans, on retrouve l’ambiance estivale qui vous est chère, propice à la rétrospection. Pourquoi, selon vous, relie-t-on la jeunesse aux vacances ? Symbole, ambiance, premiers émois..?

Je ne sais pas si je relie vacances et jeunesse. Ce qui m’est « chair », c’est « l’esprit d’enfance », qu’évoquait Bernanos, un esprit que l’on perd trop facilement. Voilà notre drame à tous. L’esprit d’enfance, avec son insouciance, est devenu personna non grata. Et j’avoue que j’ai du mal avec cet état de fait. J’oppose donc ma légèreté à la lourdeur des jours. Je dois être un éternel vieil enfant qui, toujours, veut n’en faire à sa fête. Surtout quand les fêtes, avec les années, se teintent de mélancolie. Ce sont souvent les meilleures. Et l’été est la meilleure des saisons pour improviser, en espadrilles, de telles parties de plaisir. Les vacances d’été sont à un temps suspendu. Où les étoffes sont légères, les peaux bronzées et, ce qui ne gâte rien, les filles en bikini. Les vacances d’été : mon point d’ancrage pour regarder derrière moi, fuguer vers d’autres époques, laisser les mots infuser. 

Puis vous vous intéressez à un évènement beaucoup moins léger, la Guerre du Golfe en 1991 que votre père a bien connu puisqu’il s’est rendu au Koweït en tant que médecin militaire. Vous écrivez que « La guerre du Golfe a allumé la mèche de Daech et attentats récents ». Cela est très intéressant. Pouvez-vous développer brièvement pour ceux qui n’ont pas connu cette période ?

Depuis l’invasion par l’Irak du Koweït le 2 août 1990, Saddam Hussein était devenu, pour les Etats-Unis et leurs alliés, l’homme à abattre. Il a fallu deux guerres, en 1991 puis en 2003, pour le destituer puis le capturer avant qu’il soit condamné à mort et exécuté (en 2006). Pour beaucoup d’Irakiens, dont le pays a été ravagé, ça a été vécu comme une humiliation. Al Qaida, d’abord, puis Daech ont prospéré – et ruminé leur vengeance contre l’Occident – sur les ruines de cet Irak. Le résultat, aujourd’hui :  le gros des troupes dirigeantes de l’Etat Islamique est composé d’anciens officiers de l’armée irakienne de Saddam et d’ex membres du Parti Baas (parti d’Hussein). 

En 1991 la vie semblait plus légère, le livre regorge de références et de souvenirs. Je me demande si c’est cette époque ou la jeunesse qui vous manque ? Car vous n’êtes pourtant pas très vieux 😉

Ahaha … Quand on écrit, on est jeune longtemps. Récemment, dans un papier consacré à un de mes livres, le journaliste me présentait comme un « jeune écrivain ». Ca a beaucoup fait rire ma mère ! Il y a cette phrase, de Philippe Muray, que j’aime bien : « Ce n’était pas mieux avant, c’était mieux toujours. » Alors, oui, je peux être nostalgique d’un temps où les volutes étaient partout en liberté, où les comédies françaises étaient scénarisées par Jean-Loup Dabadie, où la fête n’était pas cantonnée à des fans-zone, où Roger Vadim et Françoise Sagan étaient encore vivants, où facebook ne censurait pas les seins de Mireille Darc photographiée par Francis Giacobetti. Entre autres. Mais, en 1991, ni Elizabeth Lail (héroïne de You) ni Benedetta Porcaroli ou Alice Pagani (héroïnes de Baby) n’étaient nées. Ma nostalgie a donc ses limites. Il est hors de question qu’elle me prive des jeunes actrices que j’ai plaisir, aujourd’hui, à admirer 🙂 !

Ce livre, c’est aussi et surtout un magnifique portrait de votre père. Lui rendre hommage, en quoi cela était-il nécessaire pour vous, pour lui ?

Je dois à mon père la Bretagne, qui est le territoire de mon enfance, de mon adolescence, mon port d’attache. Il était normal qu’il soit le héros de mon roman breton. Et puis ça m’intéressait d’essayer de comprendre comment un médecin militaire, anesthésiste-réanimateur, général, a pu donner naissance au gandin à la vie de patachon que je suis :)!

Que ce soient vos romans ou ceux que vous éditez, une grande mélancolie, une vie d’artiste douce et poétique se dégagent de ces écrits. Cette ligne éditoriale est-elle importante pour vous ? 

N’ayant aucune imagination, j’écris (et j’édite) tel que je suis, vis et ressens. Pour le meilleur et pour le pire. Autrement, je m’ennuie. Et ce n’est pas cet ennui, délicat, propice aux flâneries. Au contraire, c’est l’ennui que provoque notre monde plombé dans lequel il est parfois difficile de vivre. Cet ennui qui ressemble à des dépressions au dessus de nos jardins intimes. Pour maintenir à distance cette lourdeur, j’essaie de prolonger, ou de réinventer à ma guise, un certain état d’esprit où plaisir, mélancolie rieuse et douceur des choses de la vie se mêlent. En littérature, ça implique plutôt un recueil de nouvelles d’Eric Neuhoff qu’un feel-good book poussant mémé dans les orties. ll y a pire programme, non ?

Avez vous d’autres projets en cours ?

Très tranquillement, mes carnets de nouveau se noircissent … Mais je ne sais pas encore avec quelle histoire, quels personnages, je passerai un an, deux, et plus si affinités.

Merci cher Arnaud d’avoir pris le temps de me répondre !

Les Indifférents

Avant la chronique, quelques questions à l’auteur, Julien Dufresne-Lamy

photo (c) Melania Avanzato

J’ai découvert la plume de Julien à travers son roman de l’an passé « Deux cigarettes dans le noir » aussi intense que celui-ci.  Je vous recommande cet auteur si vous ne le connaissez pas encore. 

Bonjour Julien, et bravo pour ce roman drôlement bien monté ! Là tes yeux s’écarquillent et s’interrogent : peut-elle vraiment dire ça de mon nouveau-né?
Je m’explique : bien monté dans le sens où le montage de l’histoire, une bande d’adolescents dont le groupe va voler progressivement en éclats, est réalisé subtilement. Tout est suggéré dès le départ sans rien dévoiler, le roman alterne ainsi entre passé familial, présent du drame, dans une construction parfaite. Comment t’y es-tu pris? Fais-tu partie des adeptes du plan?

Mes yeux ne s’écarquillent jamais, c’est un don de naissance. L’idée de départ était d’ouvrir le livre par un drame, un accident terrible et vague, qui par la prolepse, se reconstitue au fur et à mesure de l’histoire, pour se révéler aux dernières pages. C’est une construction complexe, mais je n’ai pas écrit de plan. J’avais les images dans ma tête, chaque scène de la journée (le lever, le bus, la route, la plage, le commissariat) menant à l’accident tragique. Une fois que je les ai tous écrites, en résonance avec l’histoire principale, je les ai mises dans l’ordre, comme des pièces de puzzle. Comme un casse-tête chinois, surtout.

Cette bande d’adolescents, « Les Indifférents » comme on les surnomme, fait partie d’un milieu très bourgeois, un microcosme de notables du bassin d’Arcachon. Connaissais-tu ce milieu et ce lieu avant de les écrire ? Peux-tu nous raconter la genèse de ce roman ?

Je connaissais un peu les lieux, mais pas tellement, comme je n’ai pas fréquenté le milieu bourgeois du bassin. J’y suis allé en repérage à nouveau, avec une de mes meilleurs amis qui a vécu là-bas toute son adolescence. J’avais des noms de ville en tête, des sensations, des couleurs, les mêmes que celle de mon enfance à la Rochelle. Le reste, je l’ai deviné, je l’ai brodé. Les bourgeois ne sont pas si mystérieux que ça.

La narratrice, Justine, est une jeune femme, elle écrit à la première personne. Ce n’est pas la première fois que le personnage principal de ton roman est une femme, déjà l’an passé dans « Deux cigarettes dans le noir », tu choisissais ce vecteur. Cela m’interroge : changer de sexe offre-t-il plus de liberté d’écriture et d’imaginaire ?

J’essaie d’alterner de roman en roman depuis mon premier texte « Dans ma tête, je m’appelle Alice ». Tout est dit avec ce titre. Je ne fais pas de différence entre le personnage masculin et féminin. C’est un personnage avant tout, d’idées et de chair. Mais sous les traits d’une femme, j’aime ce besoin de monter une nouvelle pente, de m’oublier totalement. Dans mon prochain roman adulte, je donnerai voix à des personnages qui ne sont ni homme ni femme, ou qui sont les deux, ou qui sont autre chose. Encore une nouvelle pente à arpenter.

L’une des grandes thématiques de ce roman est le poids familial, que les parents sont à l’origine et responsables de nos actes. Te sens-tu toi aussi porteur de ce fardeau ?

La famille est un fardeau, toujours. Il y a ce déterminisme qui me fascine dans chaque clan, c’est une obsession dans mon écriture. J’essaie de jouer avec, même si dans la vie, je n’aime pas vraiment avoir de poids sur les épaules. Ni porter de sacs lourds.

Personnellement je t’ai senti très en confiance dans l’écriture et c’est très agréable à ressentir pour le lecteur. La confiance s’acquiert au fur et à mesure des livres ou pas forcément ?

C’est drôle parce que le mot « confiance » ne me vient jamais quand j’écris, alors que c’est tout à fait ça. C’est une fluidité qui se gagne, de livre en livre. Avec mon premier texte, je tricotais chaque phrase à la limite de la névrose, je sur-écrivais, cela ressemblait presque à de la poésie. Maintenant les phrases sont libres, elles font ce qu’elles veulent, même si je garde un faible pour les images qui frappent et les formules corsées.

J’ai vu que tu publiais un roman « Boom » chez Actes Sud junior en avril ? Quel travail ! Qui a été écrit avant quoi?!

Habituellement, à la fin d’un manuscrit, je me sens morose. L’histoire est finie, le rideau est lourd au sol, je vis cette fin comme une dépossession, comme un « et maintenant quoi écrire ? ». Il faut du temps pour répondre à cette question.
Mais pour Boom, cela a été fulgurant. J’ai envoyé le manuscrit terminé des Indifférents à mon éditeur un jeudi soir. En me couchant, j’avais l’idée de ce nouveau roman YA et même ce titre, Boom. Je l’ai écrit en un mois.

D’autre part le sujet de « Boom » a l’air très fort, penses-tu qu’il plairait plus à ma fille de 10 ans ou à moi ?

C’est un roman Young Adult, mais les étiquettes, il faut s’en méfier. Actes sud Junior publie des textes réalistes et ambitieux, parfois bien plus matures que certaines publications générales. Je ne change pas d’écriture quand j’écris. Tout le monde peut lire de tout, et heureusement. D’ailleurs, les Indifférents étaient à l’origine conçus à une publication Young Adult et j’ai changé d’avis en cours de route. Boom parle de la mort d’un adolescent durant un attentat, sauf que ce texte est plein de couleurs, de fêtes, de sarcasmes et de vie.

As-tu actuellement d’autres projets d’écriture ? As-tu le temps de lire aussi? Si oui quels sont les romans en cours ou à lire ?

Actuellement, je lis « Me voici » de Foer que je trouve brillant et mille livres m’attendent près du lit, Maggie Nelson, Ivan Jablonka, Tennessee Williams, et des romans graphiques aussi. Après les Indifférents et Boom, un autre roman sortira en octobre prochain chez Actes sud Junior. Mon premier roman jeunesse, pour 9-15 ans. Avec de la magie, du Japon et une famille d’expatriés français haute en couleurs. Je suis en plein peaufinage tout en débutant le prochain roman adulte, pour Belfond, rentrée d’automne 2019. Jonglage !

Merci Julien de répondre aux interrogations nées au fil de la lecture de ce très bon roman, je te souhaite toute la réussite que tu mérites.

Le roman

Les Indifférents. Ce sont ces adolescents qui restent entre eux, indifférents aux touristes et au reste du monde, unis par le sable. Les Indifférents naissent, se rencontrent et meurent sur la plage.

« Les adolescents sont incontrôlables et morts de faim. On les laissera faire. On les laissera jouer et tuer. L’adolescence est un passage obligé, une espèce de souveraineté. C’est la sombre période de l’indifférence. »

C’est justement au début de l’adolescence que Justine débarque avec sa mère au Cap-Ferret. Elles ont tout laissé derrière elles en Alsace, l’appartement et ce père qui les avait tant fait souffrir, pour tenter de reconstruire une nouvelle vie. Après un entretien téléphonique, sa mère est embauchée comme comptable de Paul Castillon, riche notable de la région du « Bassin ». Elles intègrent toutes deux la maison de famille et la mère devient une employée de plus dans la grande demeure.
Théo Castillon apprivoise rapidement Justine. Mais pour faire partie de sa bande, elle doit se soumettre tout un été à un bizutage difficile. Léonard et Théo la testent et elle réussit. A la fin de l’été, Justine fait partie des Indifférents.
De cet été, Justine gardera un souvenir idyllique, elle y apprend le gout de la liberté, la joie de faire partie d’un clan, la complicité éternelle d’une amitié.

Notre nuit blanche est bleue. Le bleu du ciel éclairci par les rouleaux de vagues qui frappent la terre. Le bleu des flammes et des yeux de Théo qui me dévisagent sous la canopée. Toute la nuit on explore la forêt comme une chambre secrète. Léonard joue les éclaireurs, ses pas sont silencieux, on avance, façon lézard, et chut, on regarde droit devant. On cueille le cerfeuil et les mûres, on les croque à pleines dents, ça gicle, nos visages deviennent des confitures.

Puis la rentrée arrive, Daisy revient. La bande des indifférents est au complet. Trois années passent et leur complicité se renforce. Les limites sont les mêmes que celles de leur parents avant eux : il n’y en a pas. C’est un monde bourgeois où tout se fait et tout se tait, de grandes réceptions familiales s’organisent en même temps que de grandes orgies adolescentes sur la plage, Paul Castillon a la main mise sur tout le bassin, sur le rivage qu’il endigue, sur ses affaires obscures et sur le commissaire.
Un jour, Justine rencontre Milo, trop différent pour faire partie des Indifférents, et pourtant il rappelle à Justine le milieu modeste d’où elle vient. C’est le début de la rupture entre elle et les autres. Pourtant, si entrer dans le clan était difficile, en sortir n’en paraît que plus compliqué…

Dans ce microcosme étouffant parfumé au sel se rejoue l’histoire de ce qui a été écrit avant nous. Les liens se tissent adroitement entre tous les personnages et le Bassin apparaît alors comme un lieu de fascination dont on ne peut s’extraire, où l’on revient inéluctablement, répéter des schémas ancestraux.

« Dans toutes les histoires, les parents sont responsables. A l’origine des drames, leur passé, leurs histoires, leurs liaisons, leurs absences, leurs maladies, toujours incurables. »

Mon avis

Immense coup de coeur pour ce roman de Julien Dufresne-Lamy, aussi intense que le précédent ce qui confirme son talent. Une narration impeccable et un vocabulaire riche portent une histoire adroitement menée. Une fluidité et un rythme parfaits pour nous entraîner vers une fin inattendue.

J’ai aimé l’humour et la sincérité émanant de ces presque adultes, la fraîcheur de cet âge de la vie où tout se joue et tout s’apprend. J’ai aimé être emportée par leur énergie et l’histoire de chacun des personnages. Tout se tient et tout est intéressant dans ces trois cent pages, aucune longueur et un suspense bien dosé.

C’est un roman magistral sur l’adolescence et le poids familial, un livre subtil et violent dont on ressort les cheveux emmêlés par le vent et les secrets, le coeur brûlé par le soleil et le drame.

Le signe astrologique du roman

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Gémeaux ! Pour la dualité et l’ambivalence du caractère des personnages et de ce milieu parfois hypocrite, prétentieux et mondain. Le Gémeaux a cette capacité de changer de facette en un clin d’œil ; de charmant il peut devenir tout d’un coup morose ou acerbe, c’est un signe qui cache très bien son jeu, à l’instar de Théo ou de son père Paul.
C’est un signe de polarité positive et de qualité mutable qui réussit grâce à son réseau, dont il se sert pour parvenir à ses fins.
Ce signe malin est néanmoins extrêmement positif et travailleur, tout dans l’attitude de Paul faisait coïncider le personnage avec ce signe.
Les Indifférents eux aussi avec tous quelque chose de Gémeaux, notamment Daisy, par son humour, sa curiosité, ce groupe d’adolescents qui veut tout tester, tout voir, adorables arrogants.
Dans la roue du zodiaque, le gémeaux est défini par la maison III, celle qui incarne le début de l’expression personnelle et donc l’adolescence, mais elle est aussi celle des frères et soeurs, des clans, des voisins, de l’environnement immédiat : c’est ce qu’il ressort de l’ambiance du roman.