Le plus fou des deux

Manipuler une célèbre marionnettiste… Mais vous n’y pensez pas ?

En même temps, comme vous aviez prévu de vous suicider, vous êtes peut-être sur la bonne voie.

J’avais atteint le sommet de ma carrière, là où tout est facile mais où tout est fragile. Ce moment particulier on nous aime autant qu’on nous déteste et où notre légitimité commence à faire de l’ombre à la génération suivante, qui nous admire autant qu’elle nous rêve morts.

Lucie est une artiste très renommée dans son milieu, elle court les festivals avec sa marionnette Théodora. Un jour, Alexandre s’installe à côté d’elle dans une salle de cinéma vide. « Donnez-moi une bonne raison de ne pas me suicider ce soir ». Cette phrase, elle la connaît, c’est celle qu’avait prononcé son propre père avant de s’ôter la vie quand elle était ado.

Alors, parce qu’elle n’a pas le choix, peut être pour ressusciter son père, elle propose à Alexandre d’être le récitant, la voix de son spectacle. Son timbre est grave et envoûtant. Elle ne le paie pas, ne lui fait signer aucun contrat. Alexandre accepte. Qui est le plus fou des deux ?

Qu’y-a-t-il de sérieux là-dedans ? Vous vous prosternez autour de cette poupée qui est tout ce que vous aimeriez être. Une femme fatal qui attire tous les regards. Vous jouer de son charme parce que vous n’en avez aucun. Vous êtes aussi rigide qu’elle est gracieuse. 

Si certaines rencontres sont déstabilisantes, elles sont pourtant nécessaires… Je n’en dis pas plus, mais je vous recommande ce roman. L’intrigue vous happe, les personnages originaux vous envoûtent, et le style, n’en parlons pas, un pur bonheur, fluide et percutant. Vous allez vous attacher à Lucie, inévitablement, à ce moment de vie où elle teste sa vulnérabilité.

« L’artiste a-t-il pour vocation de changer le destin des morts? »

À lire !

Lundi Mon Amour, Article et Interview de Guillaume Siaudeau

Quelques questions à Guillaume…

Guillaume Siaudeau Crédit Coline Sentenac (1).jpg

Bravo  pour ce texte sensible, lumineux, et au titre splendide. Comment est né ce nouveau roman ?

Merci beaucoup ! Ce roman est né comme mes précédents, d’une idée saugrenue dont je ne me souviens plus quand ni comment elle m’est passée par la tête… Et sur laquelle j’ai décidé de me pencher un peu plus que sur les autres. Mais vraiment, j’ai beau y réfléchir, je ne me souviens plus si elle m’est venue en jetant un rouleau de papier toilette à la poubelle ou en observant la lune un soir.

Comment présenteriez-vous Harry, votre narrateur, aux lecteurs qui ne le connaissent pas encore ?

Hum… Je dirais que c’est un mec bien, attachant, tendre et tout. Qu’ils pourraient l’inviter chez eux les yeux fermés pour un repas. Qu’il adore les desserts alors qu’il ne faut pas hésiter à mettre le paquet en fin de repas. 

Avez-vous déjà eu l’occasion de rencontrer ce genre de personne, ou de visiter le milieu « des hommes en blanc »?

Ce genre de personne, vous voulez dire des gens bien, attachants, tendres et tout ? Oui bien sûr, c’est pas si rare au fond. Pour ce qui est des hommes en blanc, il m’arrive assez souvent d’aller flâner dans les hôpitaux, j’ai déjà vu pas mal d’hommes en blanc du coup, mais je ne pourrais pas vous donner de nombre précis…

Aller sur la Lune, est-ce un rêve d’enfant ?

Pitié non, j’ai le vertige sur un tabouret. Je préfère la regarder de loin, très loin. Je trouve d’ailleurs que la distance qui nous sépare est juste ce qu’il faut, vraiment, ç’aurait pas été mieux avec un mètre en plus ou un mètre en moins.

Partagez-vous la même joie que le narrateur, le même éblouissement du quotidien?

Malheureusement non, il est bien plus optimiste que moi… Il m’arrive d’être joyeux ou ébloui, mais pas tous les jours non plus, ça va je ne me plains pas quand-même. Une fois de temps en temps, c’est pas si mal hein.

Vous avez commencé avec des poèmes…Quelle est votre définition de la poésie ?

Oui, avant mes romans j’ai publié des recueils de poèmes. Dans le dernier paru, je conclue justement le recueil en faisant un long texte sur la poésie. Bien sûr, je ne parle pas de ça pour que vous alliez l’acheter et le lire. Mais si vous voulez ma définition complète, achetez-le et lisez-le, ça s’appelle « Inauguration de l’ennui » et c’est aussi paru chez Alma. Pour ceux qui n’auraient pas les moyens de l’acheter, voici un bref résumé : la poésie c’est quand même cool et vachement accessible quand on y pense.

Votre inspiration semble illimitée, comment la cultivez-vous ?

Elle a ses limites, rassurez-vous. Pour ce qui est de l’entretenir, je fais comme tout le monde, je sors me balader, je bois, je fume, je lis et regarde des films, je caresse mon chat, je vais faire les courses, je cuisine, je dors mal et le tour est joué.

Quel est votre univers littéraire, vos lectures et auteurs de prédilection ?

Je lis beaucoup de littérature américaine, tous genres confondus, je ne citerai pas d’auteurs, je ne voudrais en vexer aucun, certains sont déjà morts et tout, c’est un peu ma réponse langue de bois de l’interview. Nan mais vraiment, je lis plein de choses, mais pour vous donner un exemple, quand je suis dans une salle d’attente, je suis le plus heureux quand j’aperçois un Picsou magazine qu’aucun des enfants présents n’a eu la bonne idée de prendre avant moi.

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Le Roman

Lundi, c’est son jour préféré parce qu’il la voit. Les autres jours, il est bien trop occupé. Sa mère lui rend visite uniquement ce jour-là et repart en disant « À lundi mon amour ». Puis les gens en blanc prennent le relais.

Le jour Lundi tient son nom de l’astre Lune (tout comme mardi de Mars, mercredi de Mercure…). Ce n’est peut être pas un hasard alors, si Harry ne pense qu’à une chose, finir la construction de sa fusée pour s’envoler au plus vite sur notre satellite naturel, avec Toby, son petit chat. Pour l’heure, la fusée est cachée dans le placard, assemblée de dizaines de rouleaux WC.

En attendant de poser un pied sur la Lune, Harry doit guérir, mais de quoi ? Est-on si malade que ça quand on poétise excessivement le monde ? Quand on prend le temps de discuter avec la dame de l’accueil, de suivre son ombre, de s’intéresser à tous ceux qui gravitent autour de nous ? Quand on transforme un scanner irradiant en séance photo ?

Avec un humour tendre, des pensées ubuesques (mais pas tant que ça : effacer les lundis gris, quelle bonne idée ) ce court roman est un éloge de la différence, de l’abstraction du réel, dans la lignée « d’Einstein le sexe et moi » paru chez le même éditeur. C’est un texte sur la beauté d’âme des gens simples.

Je préfère cent fois aimer plutôt que manger. L’amour est une bien meilleure nourriture que n’importe quel dessert. Chaque fois que maman m’embrasse, je me dis que j’en reprendrais bien une tranche. Une tranche de baisers et d’amour bien épaisse. Vous pouvez engloutir autant d’amour que vous voulez, vous ne tomberez jamais malade. Je peux vous le garantir car j’ai déjà essayé. D’aimer à m’en faire péter le cœur. Eh bien, je ne me suis jamais senti en meilleure santé qu’à ce moment-là. Vous pouvez y aller les yeux fermés.

Pourquoi les hommes fuient ? De Erwan Larher

Mais oui bon sang pourquoi les hommes fuient ?! Avant de lire ce livre, j’avais environ 4 pistes de réflexion :

– parce qu’ils s’emmerdent

– parce qu’ils ont faim

– parce qu’ils ont peur

– parce qu’ils sont programmés pour ça

Heureusement pour vous, Erwan Larher s’est penché sur la question un peu plus longtemps. Car déjà, que fuient-ils ces hommes ? Leur femme, leurs enfants, leur crédit maison et l’ensemble de leurs échecs ? Eux-mêmes, ou leur père qu’ils sont en train de devenir ? Est-ce vraiment une fuite ou l’envie d’explorer le monde ?

Jane, la jeune femme de 21 ans et narratrice du roman, est persuadée que son père, parti lorsqu’elle avait 4 ans, était une véritable popstar, un guitariste à groupies. Parce qu’on pourrait presque pardonner à un homme de partir s’il est ROCK’N ROLL ! Mais c’est quoi, au juste, être rock and roll ? Inconstant et volage ? Totalement libre ? Être libre, c’est être égoïste ou c’est être audacieux ? Et une femme qui fuit, c’est rock’N roll?? Pas vraiment n’est-ce pas… Vous l’aurez compris, ce sujet soulève chez moi un questionnement infini.

Jane rencontre un écrivain au début du récit, de trente ans son aîné. Il l’invite à dîner et tout commence par un ennui profond. Et qui dit ennui, dit rétrospection et enquête. Qui était véritablement son père ? Était-ce ce fameux Jo, Jonas ou Johann, dont le récit sème par indices les chapitres de sa carrière et de sa chute ?

Je ne vais rien vous spolier, juste vous dire que j’ai beaucoup aimé. La construction, le rythme, la narration, et toute la batterie de questions qu’il continue de susciter. Au-delà de la philosophie de vie, les personnages sont parfaitement incarnés et modernes. Les chapitres sont parfois durs, souvent lucide-amer, et l’humour revient toujours, mention spéciale pour la repartie de Jane et la description de l’écrivain à mourir de rire dans sa caricature. Beaucoup de choses sont à mourir de rire d’ailleurs, comme souvent avec cet auteur. Ne fuyez pas ce livre…

Elle a envie d’être assise sans casque à l’arrière d’une moto, d’air frais sur son visage, d’y aller quand il est écrit : entrée interdite, de se baigner à poil, de danser au milieu de ces cadavres et de les voir s’animer enfin, sourire.

Sale Gosse, quelques questions à Mathieu Palain

« Quand je suis arrivée à la PJJ, je voulais changer le monde. Aujourd’hui, j’essaie de ne pas l’abîmer. »

Les délinquants ne sont pas forcément des truands, la majorité sont des gosses, des « sales gosses ». C’est le premier message que fait passer Mathieu Palain dans ce roman. Journaliste de formation, il est allé sur le terrain de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) avec quelques préjugés sur la délinquance. « Sale Gosse, c’est l’histoire banale d’un gamin français de quinze ans qui pète les plombs en 2019. C’est une histoire française, pas celle des ghettos de Chicago ».

C’est donc l’histoire de Wilfried, né sans père et d’une mère toxicomane, recueilli à huit mois par une famille d’accueil, et viré de son club de foot prometteur pour mauvais comportement envers un adversaire. Comme si, inéluctablement, le destin implacable venait lui mettre des bâtons dans les roues.
Pour Wilfried, c’est progressivement la descente aux enfers. Il n’a plus de club et trop d’orgueil pour rester chez sa famille d’accueil. Il est hors de question qu’il retourne chez sa mère biologique, il opte pour la fugue et la violence. Comme une renaissance, il arriva à la PJJ, ce même centre qui l’avait placé à ses huit mois pour le protéger de sa mère et de son beau-père violent. Ce retour à la case départ est l’occasion de trouver un deuxième chemin. Nina, une éducatrice, décide de s’impliquer dans la vie de Wilfried. « Même si tu ne me fais pas confiance, je te promets que l’on va s’en sortir. » Quelle est l’implication affective et psychologique de ces éducateurs ? Est-il seulement possible d’oublier ces enfants lorsqu’ils rentrent chez eux le soir ?

L’auteur ne s’en cache pas, quatre grands films l’ont accompagné durant l’écriture. « La Haine », film choc et tellement réaliste sur l’ambiance de la banlieue, « Polisse » pour l’esprit d’équipe de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, « Will Hunting » pour la prise en charge psychologique de Wilfried, ou encore « Remember the Titans », sur le thème du foot et de la ségrégation raciale.

Ce livre raconte la colère de la jeunesse, cette révolte intérieure et sourde face qui gronde quand les idéaux sont inatteignables et les origines beaucoup trop floues. Il connecte des enfants plein d’espoir, émancipés trop jeunes, à des adultes prêts à sacrifier beaucoup pour les sauver.
Un très beau premier roman, dont le réalisme opère comme un uppercut.

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Quelques questions à Mathieu Palain

Sale Gosse est votre premier roman. L’envie d’écrire s’est-elle imposée avec ce sujet ou existait-elle déjà avant ?

Avant d’écrire Sale Gosse j’étais journaliste à XXI, une revue de grand reportage. L’écriture était déjà là au quotidien mais c’était une écriture différente, liée à l’actualité ou à des sujets d’enquête qui exigeaient que je me plonge dans des mondes que je ne connaissais pas. Sale Gosse est né d’une de ces enquêtes. Cela faisait un moment que je cherchais à intégrer un service de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, j’ai fait une demande d’immersion on m’a accordé un mois de reportage avec les éducateurs d’Auxerre, je me suis mis dans un coin, j’ai essayé de ne pas faire de bruit et on m’ont laissé prendre des notes. Après six mois sur le terrain, le roman s’est imposé à moi.

Pensez-vous que l’écriture a le pouvoir de faire bouger les choses ?

Dans les rencontres en librairie, et sur les salons, les lecteurs me disent parfois : « J’espère que les politiques liront votre livre ! » Je peux pas m’empêcher d’imaginer Macron à son bureau, plongé dans l’histoire de Wilfried, et sur le moment peu de choses m’apparaissent aussi improbables. Plus sérieusement, il serait très prétentieux de penser que Sale Gosse puisse faire « bouger les choses ». Ce n’est pas un essai sur l’adolescence, encore moins un tract politique, mais j’aimerais que les gens, après l’avoir lu, se disent « Ces délinquants dont on nous parle tout le temps, ce sont avant tout des enfants. Wilfried pourrait être mon fils ».

Par votre parcours de journaliste, vous avez été amené à travailler avec ces jeunes. Mais y-a-t-il un peu de vous en Wilfried ?

Wilfried est très inspiré de la réalité. Je l’ai construit en fusionnant les histoires de deux gamins rencontrés pendant mon immersion à la PJJ. Si je suis honnête, je dois avouer qu’au fil de l’écriture je lui au rajouté pas mal de traits de caractère de potes qui ont traversé une adolescence pas facile. Son prénom déjà, Wilfried, appartient à mon voisin d’immeuble, à Ris-Orangis, un footballeur qui a fugué à 15 ans et n’est revenu que bien plus tard, après sa majorité. Bien sûr, j’ai disséminé un peu de moi tout au long du roman, mais c’est inévitable, on met toujours de soi dans les personnages.

D’après vous, tous les éducateurs sont aussi impliqués que la Nina du roman ?

J’ai changé son nom mais l’éducatrice qui m’a inspiré ressemble énormément à la Nina du roman. Le fait qu’elle ait eu « une enfance toute pourrie », comme elle dit, l’aide dans son rapport aux gamins parce qu’elle sait d’où ils viennent, elle connaît leurs galères, parle leur langue et n’hésite pas à leur rentrer dedans. J’ai rencontré beaucoup d’éducateurs pour écrire ce livre, et quand vous leur demandez s’il leur est arrivé d’avoir peur, ou de franchir la ligne jaune, ils ont tous une histoire à raconter : Nina s’est fait péter le nez, un de ses collègues a pris un coup de couteau, un autre a dû désarmer un gamin qui avait ramené un flingue… C’est un métier dingue parce que c’est en général dans ces moments là, quand vous vous engagez physiquement, que vous obtenez des résultats.

Le style du livre et le phrasé du roman est évidemment celui de la banlieue. Le travail de la langue a-t-il été difficile à retranscrire ?

C’est drôle parce que c’est la question qu’on me pose tout le temps alors que c’est le langage qui m’a demandé le moins de travail. Je suis né et j’ai grandi à Ris-Orangis, en banlieue sud de Paris. J’en parle la langue. C’est aussi simple que ça. Alors bien sûr, c’est une langue vivante, qui ne cesse d’évoluer sous l’influence de certains quartiers, de certaines migrations, mais heureusement mes quinze ans ne sont pas si lointains, je ne suis pas encore largué !

Question obligatoire et souvent anxiogène, avez-vous d’autres projets d’écriture, roman, essais ? On l’espère !

J’aimerais beaucoup. Je travaille en ce moment sur un projet qui pourrait être un deuxième roman… Inspiré de faits réels, encore… Je n’aime pas trop en parler tant que je ne suis pas sûr de moi, mais il y a tous les ingrédients pour une grande histoire.

 

Rien n’est noir, Claire Berest

Vous aimez les histoires d’amour, la peinture, les voyages ?

Vous aimez les styles incarnés, fiévreux et flamboyants?

Alors, n’hésitez plus et lisez le livre le plus coloré de la rentrée…

L’histoire de Frida et Diego m’habite encore, les chroniques dithyrambiques pleuvent depuis sa sortie, j’aurais pu m’en douter. Je l’ai dégusté, j’ai aimé le rythme incandescent, la tension érotique et dramatique se dégageant de chaque page.

Ce roman est l’exofiction très réussie de la relation tumultueuse de Frida Kahlo avec Diego Rivera, de 20 ans son aîné.

Frida résume parfaitement sa vie: elle a connu deux accidents: le premier, lorsqu’un tramway l’a percutée et transpercée de plein fouet.

Le deuxième, lorsqu’elle a rencontré Diego, ce peintre muraliste, insatiable de femmes.

Au cœur de ces deux événements : la peinture. La peinture-pansement, nécessaire et salvatrice.

Du Mexique aux Etats-Unis à la France, au gré de leurs rencontres et de leurs frictions, Frida s’émancipe peu à peu comme une artiste-peintre à part entière, et non plus comme l’épouse de Diego.

Ce livre est un voyage chromatique passionnant, documenté, l’auto-portrait d’une urgence de vivre.