Pourquoi les hommes fuient ? De Erwan Larher

Mais oui bon sang pourquoi les hommes fuient ?! Avant de lire ce livre, j’avais environ 4 pistes de réflexion :

– parce qu’ils s’emmerdent

– parce qu’ils ont faim

– parce qu’ils ont peur

– parce qu’ils sont programmés pour ça

Heureusement pour vous, Erwan Larher s’est penché sur la question un peu plus longtemps. Car déjà, que fuient-ils ces hommes ? Leur femme, leurs enfants, leur crédit maison et l’ensemble de leurs échecs ? Eux-mêmes, ou leur père qu’ils sont en train de devenir ? Est-ce vraiment une fuite ou l’envie d’explorer le monde ?

Jane, la jeune femme de 21 ans et narratrice du roman, est persuadée que son père, parti lorsqu’elle avait 4 ans, était une véritable popstar, un guitariste à groupies. Parce qu’on pourrait presque pardonner à un homme de partir s’il est ROCK’N ROLL ! Mais c’est quoi, au juste, être rock and roll ? Inconstant et volage ? Totalement libre ? Être libre, c’est être égoïste ou c’est être audacieux ? Et une femme qui fuit, c’est rock’N roll?? Pas vraiment n’est-ce pas… Vous l’aurez compris, ce sujet soulève chez moi un questionnement infini.

Jane rencontre un écrivain au début du récit, de trente ans son aîné. Il l’invite à dîner et tout commence par un ennui profond. Et qui dit ennui, dit rétrospection et enquête. Qui était véritablement son père ? Était-ce ce fameux Jo, Jonas ou Johann, dont le récit sème par indices les chapitres de sa carrière et de sa chute ?

Je ne vais rien vous spolier, juste vous dire que j’ai beaucoup aimé. La construction, le rythme, la narration, et toute la batterie de questions qu’il continue de susciter. Au-delà de la philosophie de vie, les personnages sont parfaitement incarnés et modernes. Les chapitres sont parfois durs, souvent lucide-amer, et l’humour revient toujours, mention spéciale pour la repartie de Jane et la description de l’écrivain à mourir de rire dans sa caricature. Beaucoup de choses sont à mourir de rire d’ailleurs, comme souvent avec cet auteur. Ne fuyez pas ce livre…

Elle a envie d’être assise sans casque à l’arrière d’une moto, d’air frais sur son visage, d’y aller quand il est écrit : entrée interdite, de se baigner à poil, de danser au milieu de ces cadavres et de les voir s’animer enfin, sourire.

Sale Gosse, quelques questions à Mathieu Palain

« Quand je suis arrivée à la PJJ, je voulais changer le monde. Aujourd’hui, j’essaie de ne pas l’abîmer. »

Les délinquants ne sont pas forcément des truands, la majorité sont des gosses, des « sales gosses ». C’est le premier message que fait passer Mathieu Palain dans ce roman. Journaliste de formation, il est allé sur le terrain de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) avec quelques préjugés sur la délinquance. « Sale Gosse, c’est l’histoire banale d’un gamin français de quinze ans qui pète les plombs en 2019. C’est une histoire française, pas celle des ghettos de Chicago ».

C’est donc l’histoire de Wilfried, né sans père et d’une mère toxicomane, recueilli à huit mois par une famille d’accueil, et viré de son club de foot prometteur pour mauvais comportement envers un adversaire. Comme si, inéluctablement, le destin implacable venait lui mettre des bâtons dans les roues.
Pour Wilfried, c’est progressivement la descente aux enfers. Il n’a plus de club et trop d’orgueil pour rester chez sa famille d’accueil. Il est hors de question qu’il retourne chez sa mère biologique, il opte pour la fugue et la violence. Comme une renaissance, il arriva à la PJJ, ce même centre qui l’avait placé à ses huit mois pour le protéger de sa mère et de son beau-père violent. Ce retour à la case départ est l’occasion de trouver un deuxième chemin. Nina, une éducatrice, décide de s’impliquer dans la vie de Wilfried. « Même si tu ne me fais pas confiance, je te promets que l’on va s’en sortir. » Quelle est l’implication affective et psychologique de ces éducateurs ? Est-il seulement possible d’oublier ces enfants lorsqu’ils rentrent chez eux le soir ?

L’auteur ne s’en cache pas, quatre grands films l’ont accompagné durant l’écriture. « La Haine », film choc et tellement réaliste sur l’ambiance de la banlieue, « Polisse » pour l’esprit d’équipe de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, « Will Hunting » pour la prise en charge psychologique de Wilfried, ou encore « Remember the Titans », sur le thème du foot et de la ségrégation raciale.

Ce livre raconte la colère de la jeunesse, cette révolte intérieure et sourde face qui gronde quand les idéaux sont inatteignables et les origines beaucoup trop floues. Il connecte des enfants plein d’espoir, émancipés trop jeunes, à des adultes prêts à sacrifier beaucoup pour les sauver.
Un très beau premier roman, dont le réalisme opère comme un uppercut.

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Quelques questions à Mathieu Palain

Sale Gosse est votre premier roman. L’envie d’écrire s’est-elle imposée avec ce sujet ou existait-elle déjà avant ?

Avant d’écrire Sale Gosse j’étais journaliste à XXI, une revue de grand reportage. L’écriture était déjà là au quotidien mais c’était une écriture différente, liée à l’actualité ou à des sujets d’enquête qui exigeaient que je me plonge dans des mondes que je ne connaissais pas. Sale Gosse est né d’une de ces enquêtes. Cela faisait un moment que je cherchais à intégrer un service de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, j’ai fait une demande d’immersion on m’a accordé un mois de reportage avec les éducateurs d’Auxerre, je me suis mis dans un coin, j’ai essayé de ne pas faire de bruit et on m’ont laissé prendre des notes. Après six mois sur le terrain, le roman s’est imposé à moi.

Pensez-vous que l’écriture a le pouvoir de faire bouger les choses ?

Dans les rencontres en librairie, et sur les salons, les lecteurs me disent parfois : « J’espère que les politiques liront votre livre ! » Je peux pas m’empêcher d’imaginer Macron à son bureau, plongé dans l’histoire de Wilfried, et sur le moment peu de choses m’apparaissent aussi improbables. Plus sérieusement, il serait très prétentieux de penser que Sale Gosse puisse faire « bouger les choses ». Ce n’est pas un essai sur l’adolescence, encore moins un tract politique, mais j’aimerais que les gens, après l’avoir lu, se disent « Ces délinquants dont on nous parle tout le temps, ce sont avant tout des enfants. Wilfried pourrait être mon fils ».

Par votre parcours de journaliste, vous avez été amené à travailler avec ces jeunes. Mais y-a-t-il un peu de vous en Wilfried ?

Wilfried est très inspiré de la réalité. Je l’ai construit en fusionnant les histoires de deux gamins rencontrés pendant mon immersion à la PJJ. Si je suis honnête, je dois avouer qu’au fil de l’écriture je lui au rajouté pas mal de traits de caractère de potes qui ont traversé une adolescence pas facile. Son prénom déjà, Wilfried, appartient à mon voisin d’immeuble, à Ris-Orangis, un footballeur qui a fugué à 15 ans et n’est revenu que bien plus tard, après sa majorité. Bien sûr, j’ai disséminé un peu de moi tout au long du roman, mais c’est inévitable, on met toujours de soi dans les personnages.

D’après vous, tous les éducateurs sont aussi impliqués que la Nina du roman ?

J’ai changé son nom mais l’éducatrice qui m’a inspiré ressemble énormément à la Nina du roman. Le fait qu’elle ait eu « une enfance toute pourrie », comme elle dit, l’aide dans son rapport aux gamins parce qu’elle sait d’où ils viennent, elle connaît leurs galères, parle leur langue et n’hésite pas à leur rentrer dedans. J’ai rencontré beaucoup d’éducateurs pour écrire ce livre, et quand vous leur demandez s’il leur est arrivé d’avoir peur, ou de franchir la ligne jaune, ils ont tous une histoire à raconter : Nina s’est fait péter le nez, un de ses collègues a pris un coup de couteau, un autre a dû désarmer un gamin qui avait ramené un flingue… C’est un métier dingue parce que c’est en général dans ces moments là, quand vous vous engagez physiquement, que vous obtenez des résultats.

Le style du livre et le phrasé du roman est évidemment celui de la banlieue. Le travail de la langue a-t-il été difficile à retranscrire ?

C’est drôle parce que c’est la question qu’on me pose tout le temps alors que c’est le langage qui m’a demandé le moins de travail. Je suis né et j’ai grandi à Ris-Orangis, en banlieue sud de Paris. J’en parle la langue. C’est aussi simple que ça. Alors bien sûr, c’est une langue vivante, qui ne cesse d’évoluer sous l’influence de certains quartiers, de certaines migrations, mais heureusement mes quinze ans ne sont pas si lointains, je ne suis pas encore largué !

Question obligatoire et souvent anxiogène, avez-vous d’autres projets d’écriture, roman, essais ? On l’espère !

J’aimerais beaucoup. Je travaille en ce moment sur un projet qui pourrait être un deuxième roman… Inspiré de faits réels, encore… Je n’aime pas trop en parler tant que je ne suis pas sûr de moi, mais il y a tous les ingrédients pour une grande histoire.

 

Rien n’est noir, Claire Berest

Vous aimez les histoires d’amour, la peinture, les voyages ?

Vous aimez les styles incarnés, fiévreux et flamboyants?

Alors, n’hésitez plus et lisez le livre le plus coloré de la rentrée…

L’histoire de Frida et Diego m’habite encore, les chroniques dithyrambiques pleuvent depuis sa sortie, j’aurais pu m’en douter. Je l’ai dégusté, j’ai aimé le rythme incandescent, la tension érotique et dramatique se dégageant de chaque page.

Ce roman est l’exofiction très réussie de la relation tumultueuse de Frida Kahlo avec Diego Rivera, de 20 ans son aîné.

Frida résume parfaitement sa vie: elle a connu deux accidents: le premier, lorsqu’un tramway l’a percutée et transpercée de plein fouet.

Le deuxième, lorsqu’elle a rencontré Diego, ce peintre muraliste, insatiable de femmes.

Au cœur de ces deux événements : la peinture. La peinture-pansement, nécessaire et salvatrice.

Du Mexique aux Etats-Unis à la France, au gré de leurs rencontres et de leurs frictions, Frida s’émancipe peu à peu comme une artiste-peintre à part entière, et non plus comme l’épouse de Diego.

Ce livre est un voyage chromatique passionnant, documenté, l’auto-portrait d’une urgence de vivre.

Belle Infidèle, Romane Lafore

Vive l’infidélité ! Les meilleurs traducteurs seraient ceux qui, s’affranchissant du mot à mot, offriraient une version sublimée du texte d’origine.

C’est l’histoire de Julien Sauvage, traducteur d’Italien peu connu, soudainement démarché pour traduire le nouveau Prix Strega, « Rebus ». Pourquoi lui? Impossible de refuser une telle proposition, depuis trois ans il patine dans sa vie personnelle et professionnelle. La mort de sa mère et la rupture avec Laura sont deux chagrins dont il ne se remet pas. Au fur et à mesure du travail de traduction, les coïncidences se multiplient entre le texte et sa vie amoureuse passée. Simple phénomène de transposition à l’œuvre ou véritable machination ?

Ce roman est un thriller burlesque, où les personnages foisonnent et les indices semés comme les cailloux du petit Poucet. Julien arrivera-t-il à prendre la distance nécessaire au texte ? Qu’apprendra-t-il des vertus de l’infidélité ? Sur qui peut-il encore compter ? Entre Paris et Rome, les mots et les souvenirs virevoltent, et cette mise en abyme de fictions m’ont époustouflé ! Quel style dynamique, énergique et littéraire ! J’ai beaucoup ri aux déambulations de Julien Sauvage et aux chapitres sur le milieu de l’édition. Je vous recommande cette lecture qui n’a rien à envier à sa magnifique couverture.

Rose Désert, Violaine Huisman

C’est quoi ça, si ce n’est pas de l’amour, lui demandais-je quand il m’affirmait que nous ne nous aimions pas, ou que lui ne m’aimait pas, ou ne m’aimait pas d’amour : C’est quoi alors ça ? C’est de la luxure, chérie.

Après Fugitive parce que Reine, autobiographie intense et émouvante sur la mère maniaco-dépressive de Violaine Huisman, l’auteure s’attaque ici à une relation toute aussi fusionnelle et explosive, un homme dont elle était folle de désir et d’amour, hélas à sens unique. Après leur rupture, elle s’est envolée vers le Sahara, effectuer la traversée des déserts de sa vie.

C’est en Mauritanie que des chercheurs ont découvert la plus vieille couleur au monde. Un rose profond, issu des pigments de fossiles moléculaires produits par d’anciens organismes photosynthétiques, qui auraient habité un océan disparu depuis des billions d’années.

Elle ne s’est pas préparée au voyage, elle atterrit là, au Maroc, sans penser aux précautions d’usage quand on est une femme dans un pays d’hommes… Et si elle était venue ici pour retrouver un peu de « lui » à travers cette culture de la domination masculine ? La jeune femme de trente ans est en manque, prise au piège d’un désir fiévreux, addictif.

Je n’avais pas choisi d’être célibataire, je n’avais pas décidé de me faire planter par l’homme pour qui j’aurais vendu mon âme, à qui, un siècle plus tôt, j’aurais sacrifié mon nom et ma réputation, celui pour lequel j’aurais renoncé à mon indépendance, cette autonomie que j’avais pourtant convoitée avec autant de fièvre que j’avais adoré son corps.

Deuxième partie, nous basculons dans une sorte de « Fugitive parce que Reine bis », petit à petit les blessures originelles se rejoignent, car au final les relations que nous vivons sont souvent celles que nous avons déjà vécues. Le modèle maternel est une initiation à l’amour et à la découverte de la sexualité ; à travers les hommes de sa mère, Violaine a intégré des schémas, des répulsions et des critères qu’elle ne maîtrise pas. L’objectif de sa traversée du désert est d’ailleurs de rencontrer Adama au Sénégal, le dernier mari de sa mère. Cette rencontre sera plus tard associée à une disparition insoutenable. Comme si les rencontres masculines étaient toujours, inéluctablement, liées aux fuites de sa mère. « Maman », l’objet de ses névroses, devient le point d’ancrage éternel de ses romans.

S’il y a une chose dont je suis sûre en ce bas monde, c’est que je ne me remettrai pas du suicide de ma mère.

Je vous invite à découvrir ce livre au romantisme pornographique, dont le style oscille entre modernité crue et envolées lyriques sublimes. Violaine Huisman nous envoûte avec audace et dévotion dans une littérature qu’elle n’emprunte à personne.

Un parfum entêtant de soufre se dégageait de sa peau ; son contact me rendait combustible. J’aurais voulu brûler vive une fois pour toute et cesser de me consumer à petit feu. Ce désir indomptable que j’avais de lui immolait en moi toute raison, toute pudeur. Je devais le supplier de ne pas me toucher le bras en public pour ne pas avoir à me débattre, in petto, contre l’envie furieuse de me déshabiller sur-le-champ. Je me le serais volontiers coupé, ce bras, pourvu qu’il me fasse l’amour encore une fois, juste une dernière fois, sur la banquette arrière d’un taxi, contre un orme à Central Park, dans l’exiguïté puante et chaotique des chiottes d’un train en marche, derrière l’arche du pont de Brooklyn, dans sa chambre d’adolescent, en équilibre sur un balcon au 19e étage, sous des étoiles brouillées par les gratte-ciel, par terre —carrelage ou graviers qu’importe— de préférence à la lumière du jour, à défaut à celle d’un plafonnier, à bout de souffle.