Une amitié, de Silvia Avallone

Il y a peu, j’ai réalisé qu’enfin j’avais l’âge des auteurs contemporains. Joie, je me reconnais dans leurs références d’enfance et d’adolescence, et je trouve ça très confortable. Avant, j’essayais d’imaginer le passé, j’effectuais des recherches sur Google. Alors qu’Elisa et Beatrice, c’est exactement le miroir de mes amitiés, et des vôtres si vous avez eu 15 ans en 2000. À se téléphoner sur des fixes, à voler les jeans de Britney Spears et prier pour qu’on vous laisse quelques octets de connexion internet. Des après-midi pendant lesquels on s’ennuie et l’on se compare le pubis. C’était la course à qui se ferait dépuceler la première. Tout ça est un peu honteux mais on aime bien retrouver ces amitiés inachevées dans les romans des autres.
Je suis les publications de Silvia Avallone depuis toujours et si vous aimez les histoires d’amitié à la Elena Ferrante mais version années 2000, là où Internet a tout fait basculer, lisez ce roman, dense mais terriblement addictif.

« Un jour, dit-elle, tous ceux qui étaient là aujourd’hui, y compris Valeria, auront un travail et une famille tristes, une vie insipide. Pendant que moi, je te le jure, Elisa, je ferai quelque chose d’extraordinaire qui sera connu partout dans le monde, on parlera de moi, et ces pauvres imbéciles, ou qu’ils aillent, m’auront toujours sous les yeux, et il m’envieront. Tellement qu’il n’arriveront plus à être heureux. »

Toute la famille ensemble, Xavier de Moulins

« Rien n’est grave. Rien n’est jamais grave, mon chéri. Sauf la mort d’un enfant. »
Les ruptures et les deuils n’y changeront rien, chaque année, ils se réuniront pour fêter Pâques. Le grand-père arrivera en retard et la grand-mère, Paprika, aura préalablement bu beaucoup de whisky pour calmer ses tremblements et oublier que son mari l’a quittée pour une femme de 30 ans de moins. Les enfants organiseront la chasse aux oeufs pendant que les adultes découperont l’agneau pascal.

Max est venu sans Jeanne cette année. Elle travaille, répète-t-il, avant d’avaler un Xanax. Lui ne travaille plus. Il a perdu son job, sa femme, mais il n’a pas la force de leur annoncer. Les autres convives ne vont pas mieux. Son frère cache un triste secret sous une logorrhée agaçante. Personne ne semble à sa place autour de cette table. Mais Paprika y tient, quoiqu’il arrive, ils se réuniront en avril, même malades ou tristes. Elle livre à ses fils une superbe leçon de diplomatie et d’amour, au nom de la famille.
« Je remercie votre père pour tout ce qu’il m’a donné et apporté. Et je lui souhaite d’être heureux. Quand on aime quelqu’un, la moindre des choses est de le laisser partir avec élégance quand il choisit de se retirer. Personne n’appartient à personne, mes enfants. »
Max ne se doutait pas alors qu’il reprendrait ces mots plus tard à son compte, pour tenter de calmer sa peine face au départ de Jeanne.

Ce texte est saisissant et ses personnages m’ont émue. Je rêverais que la vraie vie soit un déjeuner chez Paprika, si seulement nous pouvions partager nos chocolats avec tous les gens que l’on a aimés et qui nous ont pardonnés.

« Les gens confondent trop souvent rupture et séparation. Rompre prend dix secondes, se séparer peut prendre une vie. »

Les méduses n’ont pas d’oreilles, Adèle Rosenfeld

🤫 Sixième sens 🤫
Les méduses n’ont pas d’oreilles, Louise non plus. Mais elle côtoie des gens que vous ne connaissez pas: un soldat, une botaniste, une amie fidèle et délurée… Louise compense les sons par l’imagination, par d’autres voix qui parlent pour elle. Il faut dire qu’elle n’a pas vraiment le choix. De jour en jour depuis sa naissance, son ouïe diminue. Elle baisse aussi avec la luminosité : au crépuscule, difficile de lire sur les lèvres. Alors Louise invente, elle met ce qu’elle veut dans les textes à trous que représentent les conversations avec ses amis ou ses collègues. Elle se crée un herbier sonore dans lequel elle consigne tout. Et surtout, elle fuit la réalité dès qu’elle peut, débranche son sonotone quand elle est lasse.
Car en elle se joue un combat : l’implant cochléaire. Entendre, ou écouter ? Avec l’implant, tout deviendra métallique, la voix de sa mère par exemple, ou celle de Thomas, qui aimerait qu’elle entende le pétillement des bulles de champagne.
J’ai beaucoup aimé leur histoire d’amour, écrite avec infiniment de subtilité. Par amour, Thomas dérobe l’audiogramme de Louise, le confie à un ami régisseur qui adapte les fréquences du morceau préféré de Louise. Thomas lui fait ainsi la surprise d’un concert où, miracle, elle entend tout.
« Puis, le saxophone s’est déployé dans la cave, a empli l’espace entre mes poumons, le crescendo des notes aiguës m’a gorgée d’eau. L’émotion m’a traversée comme un fleuve. J’entendais l’attaque, le souffle qui arrive dans le bec de l’instrument. La note pointée qui se retire pour attaquer, plus aiguë, glaçant mon coeur mouillé, apaisait mes oreilles brûlantes. Un paysage de cimes affûtées traversait la nuit allumée et se mélangeait aux images en noir et blanc du Paris nocturne, colorées par le son. (…) À la fin, j’ai dû pleurer de plaisir quand la basse a percé, puis le piano. J’entendais chacun des instruments. »

Un roman sur les sens, lunaire, poétique, drôle aussi, qui brille par son approche originale sur un sujet délicat. J’en ressors éblouie et bluffée.

Comme un ciel en nous, Jakuta Alikavazovic

Qui ne connaît pas encore Jakuta Alikavazovic ?
J’ai lu « L’avancée de la nuit » en 2017 et depuis je ne suis plus vraiment la même.
Il y a quelques mois, « Comme un ciel en nous » a obtenu le Prix Médicis Essai, je retardais ma lecture au maximum, attendant ce creux émotionnel dans l’euphorie des rentrées successives.
Pour la collection Ma nuit au musée de chez Stock, l’auteure choisit de passer une nuit, seule, au musée du Louvre, laissant pour la première fois son bébé de 9 mois.
En réalité, écrire sur le Louvre, c’est écrire sur son père. Arrivé en France à 20 ans, celui-ci ne connaît pas un mot de la langue. Au Louvre, il apprend tout, pas seulement à lire, mais à vivre. Il y donne ses rendez-vous, il s’y brosse les dents.
Son jeu préféré avec la petite Jakuta est le suivant : régulièrement il l’apostrophe « Et toi, comment t’y prendrais-tu, pour voler la Joconde ? »
Et père et fille, main dans la main arpentant le musée, à imaginer mille et un stratèges pour dérober le tableau le plus connu au monde. C’est là que résidait leur complicité, et sans doute qu’elle y demeure encore.
Clin d’œil à l’auteure, cette sculpture d’Aphrodite qui nous a interpelées, ma fille et moi lors de notre dernière visite, et dont elle parle dans son ouvrage. La petite main d’Eros qui ne se détache pas du dos de sa mère. « Cette main sur le dos de sa mère est tout ce qui reste d’un petit Amour depuis longtemps rendu aux éléments, à la poussière ; et pourtant il est là, tout entier contenu dans les cinq doigts et la paume qui s’attarde. Comme ma main a été, je le devine cette nuit, toujours posée sur le dos de mon père, même quand j’étais moi, assise sous le regard aveugle de la statue la plus célèbre du monde, même quand j’étais dans le désert américain, dans un train pour Istanbul ou dans une soirée mondaine, à douter de lui. »

Jakuta Alikavazovic possède la magie des lieux. Déjà dans l’avancée de la nuit, l’ambiance feutrée de l’hôtel m’a paru si réaliste, mes pieds ressentaient la texture de la moquette des chambres. Alors écrire sur un musée, c’était sans doute une évidence…
…« Mais connaît on vraiment jamais son père ? »
Magnifique récit ⭐️

Non, n’offrez pas ce livre à votre moitié pour la Saint-Valentin (Potentiel romantico-érotique : -12). L’auteure vous dirait « Si, offrez-le, on s’en fout, ce n’est pas grave. La Saint-Valentin c’est lamentable. La Saint-Valentin c’est sérieux, la Saint-Valentin ce n’est pas sérieux. »
À ce stade de ma chronique, vous ne savez pas encore quoi penser du bouquin et moi non plus. D’un point de vue humainement objectif, avec son programme politique d’abolition de la famille, de la filiation et de l’enfance, ce livre est détestable. Evidemment, je n’ai pas réussi à le détester. J’ai suivi l’oeuvre de Constance Debré et adoré son précédent (Love me tender), ainsi je comprends l’oeuvre qu’elle construit petit à petit, pas seulement littéraire mais comme une sorte de performance : la dépossession. Totale. Plus d’appart, plus d’enfants, plus de cheveux, plus de fringues, plus de livres, plus rien. Plus de parents non plus, car le livre commence avec la mort de son père. François Debré, fils de Michel, frère de Jean-Louis et Bernard.
Retour au nom donc, retour aux origines. Spoiler : n’importe qui ayant vécu l’enfance de Constance Debré détesterait l’enfance : parents cultivés et aimants mais drogués à l’opium puis à l’héroïne, surendettement, huissiers, mort prématurée de sa mère… (Amateur de feel-good : s’abstenir).
Pour autant, nous ne sommes pas non plus dans la provocation. Dépossession ne veut pas dire clochardisation ni dépravation. L’auteur remet uniquement en question la morale et les codes ancrés, tels les liens du sang. Elle ne fait de procès à personne, elle en a fini avec son métier d’avocate. Son texte est fort, sans hargne ni rancoeur.
La démarche de Constance Debré est pieuse. Elle se consacre à la littérature comme elle entrerait dans les ordres, avec soin et ferveur. Qu’on comprenne ou non son choix, elle le fait avec passion. Et vocation. Et quand vous refermez le livre, vous ne savez plus vraiment où est le nord, et quel est votre nom.
À lire pour être bousculé si vous aimez ça.