Un bonheur sans pitié

🌗Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve🌓

On les nomme manipulateurs ou pervers narcissiques, on les dit incapables d’aimer ou d’éprouver de l’empathie. On les décrit aimables en société et tyranniques dans l’intimité. On a créé des tests sur internet pour les démasquer, qui se concluent tous par la même injonction : « Fuyez ».

Vous savez qu’ils existent, il paraît qu’il y en a même de plus en plus, que notre époque en fait pousser comme du chiendent.

Mais voilà, une fois que vous avez démasqué votre partenaire, comme Marina l’héroïne de ce roman, il est déjà trop tard, vous êtes sous son emprise. Votre chat vous avait pourtant prévenu, il le déteste et le mord depuis le début, et comme tous les autres signes, vous n’aviez pas voulu comprendre. Votre vie n’a plus de sens sans lui, vous ne savez plus respirer, plus bouger, plus rien décider. Et puis vous lui avez fait un enfant, vous n’avez plus d’amis, vous ne voyez plus vos parents, vous avez perdu votre job, alors à quoi bon.

Torsten répond à ces critères. Il apparaît comme le sauveur dans une période de doute amoureux de Marina. Très vite, elle va s’isoler avec lui, dépendre de lui sexuellement, «il n’a jamais connu ça », elle le rend fou, il est le miroir d’une image idyllique d’elle même. Image qui n’existe pas, qui disparaîtra très vite et qu’elle passera le reste de sa relation à essayer de retrouver.

Sous le double regard de Malek, l’écrivain du roman et celui d’Eric Genetet, le lecteur assiste impuissant, haletant, désespéré, à la descente aux enfers de Marina. On voudrait lui hurler de partir, de changer la serrure, de ne pas lui faire d’enfant, de cesser de lui donner de l’argent. Mais le livre ne nous obéit pas, Marina doit aller au bout de son épuisement, de sa dépression, le roman dépeint parfaitement le piège, le labyrinthe sans issue de cette relation toxique, avec au bout, très peu d’espoir, seulement l’envie de le tuer, qu’il disparaisse enfin. Et l’écriture salvatrice, en témoin, car rien ne valent les mots que l’on pose pour comprendre enfin.

Un court roman très subtil, où chaque protagoniste prend la parole pour une analyse psychologique très aboutie. Un récit ultra prenant, un regard nouveau sur cet amour illusoire.

La frivolité est une affaire sérieuse, de Frédéric Beigbeder.

Insouciance, hauteur, ironie, dérision, légèreté… Subsiste-t-il aujourd’hui encore de la place pour un peu de frivolité ?

Quand je regarde les photos de mes parents à mon âge, nus sur des bateaux, sans permis et sans crème solaire, je me dis souvent que notre génération se prend un peu trop au sérieux. Mais au vu des évènements récents, a-t-elle vraiment le choix ? 

Frédéric Beigbeder, le roi-dandy du sarcasme contemporain, tente dans ce recueil de 99 textes balayant plusieurs décennies d’y apporter quelques pistes de réflexion.

Il cite en prologue une rescapée du Bataclan « Merde, je me suis dit que je n’allais tout de même pas être assassinée par un mec en jogging. » Mesurez l’intelligence suprême de cette réplique, ce trait d’ironie qui n’enlève rien à l’intensité dramatique de l’évènement —la mort— , mesurez le pouvoir des mots qui, en une seule phrase et sans colère, rend les terroristes totalement ridicules.

C’est un peu ce que Frédéric Beigbeder a essayé de faire toute sa vie, autant rire de n’importe quoi au milieu des décombres s’il n’y a plus que ça à faire. 

Pourquoi tout sacraliser? La littérature, la politique, la vie, le sexe, l’amour ?

« Pourquoi les romanciers sont-ils éternellement condamnés à la Foire de Brive et interdits de Festival de Cannes? C’est tellement injuste que les écrivains soient toujours traités comme des gens intelligents. »

Il revient sur des faits de société, des débats interdits, Paris, l’édition, la fashion week, et ce livre apporte ainsi une rétrospective sur sa carrière, sur ce qu’il a essayé d’apporter, un courant littéraire nouveau, débridé, comme deux minutes de pure littérature à 20h sur Canal Plus. 

J’aime cet écrivain depuis toujours, car à travers cette attitude de dandy jugée parfois condescendante, dans son écriture il n’y a qu’une volonté, celle de ne jamais perdre son lecteur, grâce à l’humour justement, et à l’originalité, à cette façon tellement subtile de parler littérature sans jamais en avoir l’air, de la rendre accessible à tous. De mêler tous les sujets sans jamais être plombant ni soporifique. C’est pour moi une preuve de générosité absolue, donner envie de lire un texte c’est sauver la littérature. L’humilité, c’est de faire croire qu’il ne fait que s’amuser alors que cela représente un travail colossal, et, à mon avis, travailler comme un dingue en s’amusant, c’est la manière la plus salvatrice d’exister. Merci Frédéric Beigbeder de faire partie de notre époque !

Ásta

Enveloppez-vous du froid islandais et de ce roman à la mélancolie infinie…

Vous entrerez avec prudence dans sa déconstruction structurée et ses thèmes universels.

Ásta, comme sa mère avant elle, une jeune femme très belle, faisait partie de celles dont la promesse d’amour n’avait pas été tenue par la vie.

Ásta voyait grand, la vie et son monde étaient seulement bien trop étroits pour elles.

Vous découvrirez cette famille islandaise, que l’on suit sur deux générations, Sigvaldi le père, étendu là sur le trottoir, tombé d’une échelle, à attendre que la mort l’emporte loin de sa culpabilité. Il est en quelque sorte le centre temporel du livre.

Car ce roman met sciemment à mal nos repères chronologiques, pour mieux nous imprégner du message de vacuité de l’existence. Il m’a rappelé cette théorie d’Einstein: que le temps n’existe pas, l’homme l’a en fait inventé, tout est déjà prédéfini et écrit à l’avance, notre frise chronologique n’est animée que par notre perception aléatoire des choses, et que la conception d’Ásta jouxte pertinemment la mort de son père, de son amour Josef ou encore la folie de sa mère. Que nous ne sommes pas grand chose sans la poésie, à laquelle nous devons notre salut.

Lisez Ásta, vous serez déroutés mais vous vous en souviendrez…

À son image

De nos vies ou de nos images, quel est le plus éphémère ?

Dès le début du roman, Antonia meurt sur une petite route de Calvi. Elle disparaît de la vie comme un objet disparaît du décor, aussi simple et rapide que d’appuyer sur un bouton d’appareil photo.

Son parrain est son oncle, il est aussi prêtre de profession, et accepte d’officier pour les obsèques de sa nièce. Il y met même tout son coeur, toute la subjectivité qu’il ne devrait pas. Pour elle, il veut quelque chose de très long, de très solennel, et pendant cette interminable cérémonie, durant laquelle les gens suffoquent, à l’étroit dans cette église, il revient sur le parcours d’Antonia.

Comment, lorsqu’elle était petite, il lui a offert son premier appareil photo. Comment c’en est devenu une passion, une obsession. Comment elle captait des moments éphémères, des regards, des mouvements, comment elle a rencontré son premier amour, un certain Pascal B, passionné, engagé, toxique aussi. Le FNLC, le militantisme, la prison, en boucle : Antonia ne tenait plus. Son journal ne voulait pas de ses photos d’art, son patron voulait un plan large, des gens qui posent, contents de se voir dans leur quotidien préféré. Antonia passait à coté de sa vocation. Alors elle a rassemblé ses économies, et est partie sur le terrain, en ex-Yougoslavie, se frotter à la guerre, et à la mort. Car pulsions de vie et de mort ne sont jamais si éloignées l’une de l’autre.

Un très beau roman, une écriture pleine de poésie et de dramaturgie, mélangeant plusieurs thèmes bien accordés, une construction habile du récit, des paysages changeants… un beau roman de cette rentrée, sur notre éphémère liberté.

« Car il n’y avait au fond que deux catégories de photos professionnelles, celles qui n’auraient pas dû exister et celles qui méritaient de disparaître, si bien que l’existence de la photographie était évidemment injustifiable. »

La vraie vie

L’incontournable,

L’inoubliable,

L’incroyable de la rentrée…

C’est lui!

Vous me l’aviez dit, j’ai voulu vérifier et vous avez raison, ce premier roman est époustouflant, on a l’impression que quelqu’un nous jette un sort au début de la lecture car il est absolument impossible de le lâcher. 🐐🦏🐆Sa maison est remplie de cadavres d’animaux. Elle a été construite entre des dizaines et des dizaines de maisons similaires. Dans ce quartier, tout est moche. Le décor est posé. C’est l’histoire d’une petite fille qui voudrait bien rendre son existence et celle de ses proches meilleure. Pour ses parents, elle sait que c’est perdu d’avance. Son père est un chasseur en colère et sa mère est une amibe, une petite chose qui se laisse maltraiter, qui a renoncé à la vie et au bonheur. Mais pour son petit frère Gilles, l’espoir l’anime. Elle voudrait remonter le temps, changer le cours des choses, revenir à l’instant d’avant le drame, quand son petit frère avait encore le sourire aux lèvres et non ce regard de hyène qu’il a emprunté à la pièce aux animaux morts.

Alors elle travaille à l’école comme une forcenée. Elle veut créer cette machine et devenir Marie Curie, rien de moins. À 11 ans, elle apprend la physique, donne des cours de baby sitting pour se payer des cours supplémentaires. La vie ne l’aide pas vraiment, et son père devient de plus en plus violent. Mais avec elle, sa petite chienne, Dovka, et une furieuse envie de vivre et d’aimer.

Ça ressemble à un conte et c’est une histoire de vie ultra-réaliste.

J’ai retrouvé cette ambiance émouvante de Ma Reine, publiée chez @ed_iconoclaste l’an passé, une fable un brin loufoque et tragique à la fois, dont les héros sont des enfants.

À lire ! Longue vie à ce roman qui a entre autres déjà obtenu le Prix Fnac!